Histoire de l'armée libanaise (1945-2012)

juin 17, 2012

Adel A. Freiha-L’armée et l’Etat au Liban (1945-1980)

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Les constantes qui ont contrarié la réalisation de coups d’Etat au Liban :

 

Le général Fouad Chéhab, commandant en chef de l’armée libanaise (du 1er août 1945 au 23 septembre 1958), a été « un militaire différent des autres militaires qui ont saisi le pouvoir dans plusieurs autres pays arabes et asiatiques »[1].

Le général Chéhab, de par son appartenance à l’école du « Destour » et à celle de Michel Chiha a, en effet, cherché à écarter le Liban du cycle des coups d’Etat. D’autres facteurs ont aussi conditionné l’écartement du Liban des transferts du pouvoir par la violence, et plus spécialement :

-Le développement économique du Liban.

-Le poids de l’Histoire.

-Le Liban, pays non agraire.

-L’origine traditionaliste des officiers, teintée d’individualisme et de confessionnalisme.

 

Si la Constitution a été sauvegardée et le Pacte National préservé par l’armée, c’est grâce à son commandant en chef, le général Fouad Chéhab. Le général Chéhab a été aussi influencé par les idées de Michel Chiha, qui dit que « le Liban est n’est pas un pays à coups de tête ni à coups d’Etat, la démocratie parlementaire et libérale étant la seule et unique forme de gouvernement qui convient au Liban »[2].

Origine traditionaliste des officiers :

 

L’armée libanaise était, durant la période de la Principauté[3], composée de toutes les classes sociales et de toutes les communautés formant la composante de la montagne libanaise. Les méthodes de choix et de sélection n’avaient pas aussi varié, durant l’époque de la Moutassarifiya (gouvernorat autonome)[4]. De nombreux libanais, appartenant à des cercles étroits, avaient commencé, à partir de la fin du 18e siècle, à poursuivre des études dans des académies militaires ottomanes appelées makateb, dirigées par des instituteurs européens qui étaient aidés dans leur tâche par des instituteurs ottomans, entraînés pour la plupart en Europe[5].

Edward Hopkins a soutenu, au contraire, dans « Military Intervention In Syria and Iraq »[6] que « les Ecoles Militaires ottomanes attiraient les fils de familles libanaises aux revenus modestes ».

L’ancien capitaine Fouad Awad a, aussi, affirmé que « depuis la bataille d’Aïn-Dara (1711)[7], les familles libanaises aisées font hériter à leurs enfants, et quelle que soit leur compétence, le pouvoir du commandement politique et militaire[8].

Après la fin de la Première Guerre mondiale, les étudiants libanais issus des familles traditionalistes, telles que les Chéhab, Lahoud, Labaki, Zouwayne, Ghanem, Maalouf, Salem, Samaha, ont rejoint l’Académie Militaire de Damas établie par la puissance mandataire, le 14 mai 1923, et qui fut transférée à Homs en 1925[9]. Trente étudiants libanais étaient admis chaque année dans cette Académie qui n’était qu’un prolongement de l’Académie Militaire ottomane (Fayçaliya)[10]. Les officiers étaient recrutés soit parmi les fils des féodaux politiques, soit parmi ceux des notables francophiles.

Après l’indépendance, les nouveaux officiers de l’armée libanaise étaient choisis à l’Ecole Militaire de Fayadiyé (1946), plus particulièrement parmi les fils ou parents des officiers supérieurs libanais, promus de Damas ou de Homs, en raison de la tendance de l’ancienne génération des officiers de l’armée à vouloir transposer dans le pays les notions européennes et surtout françaises et sauvegarder l’institution militaire comme force de pression entre les mains du conservatisme politique. Les officiers de l’armée libanaise étant généralement recrutés parmi la bourgeoisie conservatrice, les chances de réalisation par ces mêmes officiers d’un transfert du pouvoir par le sommet, pour abolir le régime politique établi, paraissent minimes, d’autant que le conservatisme de ces officiers est teinté d’individualisme et de confessionnalisme.

Le choix des officiers de l’armée suivant un dosage confessionnel crée, en outre, un clivage à l’intérieur de l’institution militaire, dont il est difficile de rassembler les éléments lors de l’exécution d’un coup d’Etat. Le général de brigade François Génadry, commandant l’Ecole Militaire, a précisé que les officiers de l’armée libanaise poursuivent des études d’une durée de 4 ans et sont sélectionnés à la suite d’un sévère concours qui ne tient compte d’aucune autre considération que celle confessionnelle. Le choix s’effectue d’une manière semblable à celui des députés à l’intérieur de l’Assemblée Nationale. 55% des officiers sont choisis parmi les communautés chrétiennes et 45% parmi les communautés musulmanes. Le clivage confessionnel n’est pas, cependant, déterminant : lors de la tentative du coup d’Etat du 31 décembre 1961, un maronite, le capitaine Fouad Awad, a exécuté son « coup » avec l’aide d’un chiite, le sous-lieutenant Ali Hajj-Hassan et avec la participation indirecte d’un grec-orthodoxe, le capitaine Badih Ghazi. Un dosage équilibré peut, toutefois, atténuer ce clivage et apaiser le mécontentement des communautés mahométanes qui aspirent à « l’équilibre national » à l’intérieur des Forces Armées et surtout le mécontentement de la nouvelle vague des officiers subalternes musulmans, tels que Khatib, Maamari et Boutari qui se sont insurgés, durant la crise de 1975-1976 et ont formé l’Armée du Liban Arabe. ( La nouvelle loi sur l’armée de 1979 tend vers l’équilibre confessionnel au niveau des officiers).

Suite aux coups d’Etat militaires dans la région, le commandement de l’armée libanaise et surtout son commandant en chef, le général Fouad Chéhab, a été amené à prendre des mesures préventives pour empêcher l’exécution au Liban de coups d’Etat, « faire éviter aux jeunes officiers les aventures syriennes » et « ne pas laisser à chaque lieutenant qui fait son entrée à l’Ecole Militaire le soin de rêver à faire sauter le président de la République » : choix d’étudiants-officiers non affiliés à des partis, éducation apolitique à l’Ecole Militaire de Fayadiyé, insistant sur la soumission du militaire au civil (dans la mesure où le civil ne lui impose pas de missions qui iraient à l’encontre de sa conscience), interdiction aux militaires de voter aux élections législatives, occupation de l’armée dans des fonctions sociales et techniques, soldes des officiers semblables à celles des meilleures armées.

La réalisation déformée des coups d’Etat ou le phénomène libanais des coups de tête

 

Si certaines constantes de la vie politique de l’Etat libanais ont contrarié la réalisation de coups d’Etat, celles-ci n’ont pas pu, cependant, barrer tout à fait la route à diverses tentatives. Ces tentatives ont toutes connu l’échec, faute d’une véritable préparation et d’un sérieux dans l’exécution. Pour cela, il vaut mieux plutôt parler de coups de tête que de coups d’Etat. Les principaux coups de tête que le Liban a connus, de 1943 à 1980, sont : le coup de tête de juillet 1949 d’Antoun Saadé et le coup de tête de décembre 1961 du Parti Nationaliste Social Syrien avec la participation du bataillon blindé du capitane Fouad Awad. Le « cas Lahoud » (septembre 1958) mérite aussi d’être élucidé. Le « coup de tête » du brigadier Aziz el-Ahdab, effectué le 11 mars 1976, sera rattaché à l’ensemble de la crise libanaise de 1975-1976.

Le coup de tête de juillet 1949

 

Confiant dans le soutien de Husni az-Zaïm, qui a réussi son coup d’Etat en Syrie, Antoun Saadé donna ses ordres à ses partisans dans l’armée libanaise, dans la gendarmerie et dans la police, de se considérer, à partir du 3 juillet 1949, à la disposition de la « révolution nationaliste et sociale » et de rejoindre « les territoires libérés » par les militants du parti. Le 4 juillet 1949, des éléments armés du PNSS attaquèrent les postes de gendarmerie de Chiyah, dans la banlieue Sud-Est de Beyrouth, ainsi que ceux des villages de Mtein, de Sohmor et de Machghara. Tout en s’implantant à Hasbaya, d’autres éléments tentèrent de contrôler la forteresse stratégique de Rachaya. Une bataille eut encore lieu, dans la vallée du village de Sarhamoul, entre des gendarmes libanais et des miliciens du PNSS. La révolte armée du PNSS fut étouffée dans l’œuf. Non seulement Husni az-Zaïm n’apporta aucune aide militaire à la « révolution populaire » d’Antoun Saadé, mais encore il livra ce dernier, le 8 juillet 1949, aux autorités libanaises[11]. Jugé le même jour, Antoun Saadé fut exécuté à l’aube du 8 juillet 1949.

Antoun Saad, ancien chef du Deuxième Bureau libanais, a précisé que « Riad el-Solh, qui avait peur de la forte personnalité d’Antoun Saadé[12], s’était arrangé avec Husni az-Zaïm pour le montage du plan d’incitation, d’arrestation et d’exécution du chef du PNSS[13]. Antoun Saadé est entré en conflit avec le gouvernement libanais sans évaluer véritablement le rapport des forces en présence et sans estimer les chances de succès de son appel à la « révolte populaire armée ». Privé de son chef, grand orateur et dominateur de foules, le PNSS est sorti de son premier « coup de tête » affaibli et désorienté. Rétabli avec le temps, le PNSS tentera, 12 ans plus tard, un nouveau coup de tête, en substituant à son « appel à la rébellion » de 1949 un « coup » beaucoup plus discret et mieux préparé.

Le coup de tête du 31 décembre 1961

 

Dans la nuit du 30 au 31 décembre 1961, le PNSS s’est engagé à nouveau dans la voie de la révolte armée. Comme en juillet 1949, l’action armée du PNSS a subi l’échec, malgré l’appui du bataillon blindé du capitaine Fouad Awad.

Le colonel Antoun Saad, chef du Deuxième Bureau en 1961, a précisé, le 18 février 1975, que « dès l’avènement du coup d’Etat syrien du 28 septembre 1961, il avait un pressentiment qu’un « coup » serait effectué ultérieurement au Liban ».

Convaincu de la possibilité du succès d’un coup d’Etat, le Dr. Abdallah Saadé, chef du PNSS, a alors effectué une série de rencontres avec le capitaine Fouad Awad. 6 rencontres entre les deux hommes eurent lieu durant le dernier trimestre de 1961 afin de finaliser l’opération de prise du pouvoir. Ainsi, nous constatons que les préparatifs du coup d’Etat du 31 décembre 1961 ont été l’œuvre combinée du PNSS et du capitaine Fouad Awad.


[1] Newsweek du 27 avril 1959.

[2] Michel Chiha, Politique Intérieure, Publications de la Fondation Michel Chiha, Ed. du Trident, Beyrouth, 1964, P.252 (315 pages).

[3] Négib Dahdah, Evolution historique du Liban, Ed. Oasis, Mexico, 1964, P.297 (338 pages).

[4] Durant la Première Guerre mondiale, la Montagne libanaise fut gouvernée directement par le gouvernement d’Istanbul, et a perdu, ainsi, pour la première fois son autonomie interne.

[5] La pensée arabe en cent ans, Tome III, (al-Fikr al-arabi fi mayata sanat) –Ed. Dar al-Mashrek, Beyrouth, 1967, P.4 (678 pages).

[6] Edward Hopkins, Military intervention in Syria and Iraq, historical background, evaluation and some comparison –Thèse M.A. soutenue en janvier 1971 à l’Université Américaine de Beyrouth, P.14 : « These schools were attractive to the lower income families ». (190 pages).

[7] La bataille d’Aïn-Dara a mis aux prises, d’une part, l’émir Haydar Chéhab (1706-1732) et ses partisans les cheikhs libanais du Chouf (Mont-Liban) et d’autre part, Mahmoud Pacha abou-Harmouche et ses alliés, les cheikhs Alameddine et les pachas ottomans de Damas et de Saïda (Sidon). Négib Dahdah a noté dans « Evolution historique du Liban » que « la bataille d’Aïn-Dara a marqué la victoire de l’entité libanaise, en libérant le Liban de ses ennemis intérieurs les plus dangereux et en imposant le respect de son statut au monde extérieur ». Négib Dahdah, Evolution historique du Liban, Ed. Oasis, Mexico, 1964, P.111 à 123, (338 pages).

[8] Fouad Awad, « La route qui même au pouvoir » (at-Tarique ila as-soulta) –Beyrouth, 1973, P.309 (311 pages).

[9] Ibid.

[10] Edward Hopkins, Military Intervention in Syria and Iraq, historical background, evaluation and some comparison –Thèse M.A. soutenue en janvier 1971 à l’Université Américaine de Beyrouth, P.14: « This school was a continuation of the ottoman later Faisali, military academy ». Hopkins a aussi soutenu que des écoles militaires appelées « Rachidiyat » furent créées un peu partout dans les provinces arabes de l’Empire ottoman : à Beyrouth, Damas et Bagdad en 1877, à Alep en 1883 et à Tripoli (Liban) en 1886.

[11] Mohammad Majzoub, L’indépendance libanaise dans l’ordre interne et international public –Aix-en-Provence, 1956, P.95 (233 pages).

[12] Rencontre du 18 février 1975.

[13] Ibid. « Un accord a été conclu entre Husni az-Zaïm et Riad el-Solh : le premier devait inciter Antoun Saadé à la rébellion, le second l’arrêter et l’exécuter ».

Yaacov Caroz – Moukhabarat : Les services secrets arabes – éd. Stanké – 1978

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-En dépit de la nature libérale de son régime, le Liban a connu, au moins jusqu’à l’automne 1970, quand Sleimane Frangié devint président, une évolution de ses services secrets. Du fait de l’exiguïté et de la faiblesse de leur pays, dont la structure repose sur un délicat équilibre entre les différents groupes de population, les dirigeants libanais avaient toujours préféré fonder la sécurité nationale sur la diplomatie et l’équilibre de puissance des nations environnantes. Dans leur idée, l’armée libanaise avait pour principale mission de maintenir l’ordre et de faire respecter la loi à l’intérieur des frontières. La manière dont l’armée a rempli cette mission pendant les deux guerres civiles qui ont ravagé le Liban en 1958 et en 1975-1976 est une autre affaire ; mais quoi qu’il en soit, le fait est que les services de renseignements militaires s’occupaient en majeure partie de problèmes intérieurs. (P.13).

-Le contre-renseignement est pris en charge par le Bureau du Renseignement Militaire au Liban. (P.16).

-Pour les services secrets de chaque pays arabe, les autres pays arabes constituent un pôle d’intérêt presque aussi important que l’ennemi sioniste. Cela fait partie de ce que l’on appelle la « guerre froide arabe » qui, plus d’une fois, s’est transformée en guerre « chaude » au Yémen, au Liban, au Maroc et en Algérie. (P.18).

-Avant la fondation de la RAU, et après sa dissolution, les services secrets égyptiens portaient tout autant d’intérêt à la Syrie, au Liban, à la Jordanie, à l’Irak, à l’Arabie Saoudite, au Yémen, à la Libye, au Soudan et à la Tunisie qu’à Israël. Les attachés diplomatiques ou militaires égyptiens se sont fait expulser de ces pays de temps à autre, et l’on ne parle même pas des pays non arabes du continent africain tels que l’Ethiopie, le Congo-Kinshasa, le Libéria et les autres.

Le Liban, asile politique traditionnel des exilés arabes, a accueilli plus d’une fois des émissaires secrets des pays d’origine de ces exilés politiques. Ces émissaires n’avaient pas pour seule mission d’apporter des renseignements. Ils étaient également chargés de kidnapper ou d’assassiner certains de ces exilés. (P.18).

-Par la suite, certains de ces agents furent regroupés par l’Egypte et la Syrie en unités chargées d’exécuter divers assassinats et actes de terrorisme non seulement en Israël, mais aussi au Liban et en Jordanie. (P.19).

-Pendant la période précédent la création de la RAU et au cours de la vie de l’union, les ambitions hégémoniques de l’Egypte se sont exprimées dans une intensification de ses activités subversives. Les deux Etats de l’union combinèrent leurs moyens, comme nous l’avons déjà souligné, pour agir contre le Liban, l’Irak et la Jordanie. Parmi les manifestations de cet effort subversif, on peut citer diverses interventions dans la guerre civile au Liban, une tentative de renversement du président irakien, le général Kassem, la fourniture d’armes aux opposants libyens au régime du roi Idriss, l’incitation à la révolte des citoyens d’Arabie Saoudite et les encouragements donnés à diverses populations d’Afrique noire pour les dresser contre leurs gouvernants. (P.20).

-Beaucoup de dirigeants politiques ont été contraints à l’exil, particulièrement au Liban où ils ont organisé une structure clandestine d’opposition au gouvernement de leur pays. Cela explique pourquoi les services de sécurité syriens déploient une telle activité dans la lutte contre les exilés.

Dans cette lutte fratricide syrienne, le Liban joue le rôle de champ de bataille dans lequel chaque partie se comporte comme s’il s’agissait de son propre pays avec, de surcroît, de fréquentes interventions d’autres participants égyptiens, jordaniens, irakiens et saoudiens.

L’un des plans les plus extraordinaires fut conçu et dirigé par le roi Saud lui-même. Il visait directement la Syrie et l’union de l’Egypte et de la Syrie. L’exécutant prévu était en réalité un agent double travaillant pour les services de renseignements syriens. Ceux-ci développaient leurs activités subversives non seulement au Liban, mais aussi en Irak et en Jordanie. L’ascension du parti Baath constituait certainement l’une des causes de cette activité, compte tenu de ses ambitions panarabes et de sa propre participation à diverses actions clandestines.

Le contre-renseignement syrien était également préoccupé par les agissements des services secrets américains, français, turcs, allemands et israéliens, ces derniers constituant évidemment le principal centre d’intérêt des services secrets syriens. Les opérations de renseignement traversaient les frontières israéliennes par la Jordanie et le Liban ou étaient dirigées à partir de bases européennes. A l’exemple de l’Egypte, la Syrie mit sur pied des unités de fedayin chargées de mener à bien, à l’intérieur des frontières israéliennes, diverses opérations d’assassinat et de sabotage. (P.22).

Ces unités, à l’occasion, pouvaient également agir contre le Liban et la Jordanie. (P.23).

-Non content d’être le champ de bataille des pays arabes, le Liban est également devenu un centre international d’espionnage et un terrain d’affrontement des activités clandestines des pays étrangers.

L’agent britannique Harold (Kim) Philby s’enfuit de Beyrouth en URSS. Les russes tentèrent de corrompre un pilote libanais pour s’emparer d’un Mirage français. Ils manipulaient de Beyrouth un agent implanté en Israël.

Les services de sécurité libanais se contentaient de surveiller ces « invités » pour déceler les actions qui auraient pu se révéler contraires à l’intérêt du Liban. La structure même de ce pays, constitué d’une véritable mosaïque de communautés ethniques et religieuses, influence la nature des services secrets et de leurs activités. Les services de renseignement militaires, le Deuxième Bureau, étaient principalement chargés des affaires intérieures, –y compris le contrôle téléphonique des ministres et des principales personnalités politiques. Cette situation changea cependant à l’avènement du président Sleimane Frangié en automne 1970 et l’autorité du Deuxième Bureau se trouva sérieusement limitée tandis que plusieurs de ses dirigeants étaient limogés.

La transformation du Liban en champ clos d’affrontement pour les organisations terroristes porta un coup sévère à son indépendance. Elle entraîna le pays dans la sanglante guerre civile de 1975. (P.23).

-Au Liban, les services secrets n’affectaient qu’une faible part de leur activité à l’action de renseignement contre Israël. Cela s’applique également à la Jordanie dont l’action dans ce domaine s’est toujours trouvée relativement limitée. (P.24).

-Au début de 1957, le capitaine Hassan al-Khalil fut expulsé du Liban alors qu’il était l’adjoint de l’attaché militaire égyptien à Beyrouth. Ce dernier, qui également accrédité en Syrie, alla s’installer à Damas.

Dans la réalité, Khalil, qui avait pris ses fonctions en octobre 1955, était le chef du Bureau du Directorat des Renseignements Généraux au Liban. Lui et ses collaborateurs, c’est-à-dire son adjoint, « l’attaché commercial » Abd el-Salam el-Miniawi, et « l’archiviste » Ahmed Safi el-Din, opéraient sous la couverture diplomatique. Les trois principales missions de ce bureau étaient la recherche de renseignements en territoire israélien à travers la frontière libanaise, l’organisation d’attentats terroristes contre les installations des pays occidentaux au Liban et enfin la déstabilisation du régime libanais lui-même. Des agents locaux, bien implantés dans les villes principales, formaient un réseau solide qui apportait son soutien à la création de « l’Union de la Jeunesse Arabe », organisation d’opposition manipulée par l’Egypte.

C’est cette organisation qui permit, pendant et après la guerre de Suez, de faire sauter de nombreuses installations appartenant aux puissances occidentales ou faisant partie du port de Beyrouth.

Le point culminant de cette activité clandestine fut atteint en décembre 1956 avec l’organisation d’une opération visant à assassiner le président Camille Chamoun en déposant une bombe à retardement dans le palais présidentiel. C’était la première fois que les services secrets égyptiens attentaient à la vie d’un chef d’Etat arabe.

Les autorités libanaises réagirent violemment et arrêtèrent plus d’une trentaine d’agents égyptiens. La moitié d’entre eux furent condamnés à des peines d’emprisonnement plus ou moins longues. Le principal responsable, Hassan el-Khalil, fut, comme nous l’avons vu, déclaré persona non grata au Liban, ainsi que son adjoint, Abd el-Salam el-Miniawi. Ce dernier partit directement pour Bruxelles où il prit, à l’ambassade d’Egypte, le poste d’attaché pour les affaires culturelles et commerciales.

Khalil, quant à lui, fut promu au grade de major et nommé, un an plus tard, attaché militaire adjoint à l’ambassade d’Egypte en Suisse.

Un autre attaché militaire égyptien, sous le coup d’une mesure d’expulsion du pays dans lequel il était en service, avait tenté de passer outre et de demeurer sur place. Il s’agissait du colonel Ismaïl Sadek, envoyé une année auparavant à Tripoli, en Libye, avec le titre officiel d’attaché militaire, et la fonction effective de représentant du directorat des Renseignements généraux. Peu après son arrivée, il commença à dépenser une énergie considérable pour inciter la population à la révolte (P.73) en prononçant en public des discours hostiles au gouvernement et en distribuant des armes et de l’argent aux opposants libyens.

A l’instar de ses collègues d’Irak et du Liban, il créa une organisation d’opposition qui prit le nom de « Front du combat du peuple libyen ». (P.74).

-L’immense avantage de l’action indirecte clandestine est que l’ennemi ne peut pas répliquer. Si nous demandions à notre armée de s’emparer des stations de pompage de pétrole et des pipe-lines traversant la Jordanie, la Syrie ou le Liban, et d’en interrompre le débit, cela aurait pour effet de dresser contre nous le monde entier. Tandis que si nous envoyons une unité de commandos faire sauter ces mêmes pompes, nous obtenons un résultat identique et les grandes puissances restent impuissantes à réagir. (Discours de Nasser à des officiers supérieurs ; mars 1957). (P.76).

-Le département syrien de la Sûreté Générale devint in service du directorat égyptien des Investigations Générales et fut rattaché au ministère de l’Intérieur de la zone Nord. Un 3e service, le Bureau Spécial (Al-Maktab el-Khass) représentait le directorat des Renseignements Généraux du Caire. Et comme il n’y avait pas, dans la zone Nord, d’organe correspondant au bureau du ministre d’Etat pour les Affaires présidentielles, ce bureau fut lui aussi rattaché au ministère de l’Intérieur de Damas.

Ce ministère était entre les mains du lieutenant-colonel Abd el-Hamid Sarraj, l’un des plus fervents supporters de l’Egypte. Il passait pour être l’homme fort du régime syrien dans lequel il avait, jusqu’à l’union avec l’Egypte, occupé les fonctions de chef du Deuxième Bureau. Le Bureau Spécial nouvellement créé devait prendre en charge les missions les plus importantes et les plus délicates dans le domaine du renseignement et de la sécurité. Son département « Intérieur » s’occupait des affaires de sécurité intérieure et de contre-espionnage dans le domaine civil, et le département « Etranger » avait essentiellement deux fonctions. La première était de collecter des renseignements dans les pays voisins, Jordanie, Liban, Irak, Turquie et, bien sûr, Israël, et la deuxième était de mener toutes activités de subversion contre les pays désignés par le pouvoir politique du Caire pour telle ou telle raison.

Le nouveau service avait hérité du Deuxième Bureau ses unités de fedayin, instrument qui s’avéra fort utile dans l’accomplissement de ses objectifs. Ces fedayin se recrutaient principalement parmi les réfugiés palestiniens et servaient aussi bien à la collecte des informations qu’à l’exécution des opérations de sabotage ou des raids terroristes en Israël. Après la guerre de Suez, cependant, ces unités cessèrent momentanément de lancer vers Israël leurs habituelles actions de violence terroriste et concentrèrent leur activité sur les « pays frères », le Liban, la Jordanie et l’Irak. (P.80).

-L’Egypte et la Syrie avaient encore des identités distinctes en mai-juin 1957, quand elles fomentèrent conjointement des émeutes contre le gouvernement au Liban. Le correspondant du Times à Beyrouth rapporte que, le 2 juin, il avait surpris une voiture immatriculée en Syrie en train de décharger des armes à proximité de l’ambassade d’Egypte au Liban. A la même époque, les services de sécurité libanais arrêtaient quelque 500 ressortissants syriens entrés illégalement au Liban et portant des armes. Deux employés du Deuxième Bureau syrien furent également appréhendés avec un officier qui n’était autre que le secrétaire de Sarraj, chef du Deuxième Bureau. En même temps, on assistait à un véritable déchaînement des radios de Damas, du Caire et de Moscou, déversant à longueur d’émission la propagande la plus véhémente contre le gouvernement libanais dénoncé comme « l’instrument du capitalisme », et contre les Etats-Unis, « ennemis des peuples arabes ».

La raison principale qui motivait ces attaques contre le Liban était son alignement sur la doctrine Eisenhower. Cette doctrine, approuvée par le Congrès américain le 9 mars 1957, donnait pouvoir au président des Etats-Unis de faire intervenir les forces armées américaines pour défendre tout pays menacé par les régimes communistes.

Les égyptiens n’avaient pas ménagé leurs efforts pour tenter de modifier la politique du gouvernement libanais. Le journaliste Kesrouane Labaki, éditorialiste politique du quotidien de langue française de Beyrouth Le Soir donne un exemple particulièrement illustratif des procédés utilisés à cet effet. Dans un article publié le 11 avril 1957, il écrivait qu’il faisait partie des libanais qui se sentaient plus proches des égyptiens que des syriens ou des irakiens. « Mais, ajoutait-il, quand on voit Son Excellence l’ambassadeur d’Egypte, le brigadier Abd el-Hamid Ghaleb, se comporter comme s’il était le haut-commissaire de Nasser au Liban et agir comme si ce pays était sous protectorat égyptien, quand il transforme son ambassade en refuge pour l’opposition et choisit ses amis exclusivement parmi les opposants au régime, on ne peut s’empêcher de penser qu’il fait plus de mal que de bien au Liban ».

La campagne d’intoxication qui fut lancée à cette époque est (P.81) particulièrement intéressante à étudier. C’est la première entreprise de cette sorte engagée par les services secrets égyptiens.

Le but de la campagne de désinformation lancée par l’Egypte était de faire condamner le Liban non seulement en tant « qu’instrument du capitalisme », mais également pour le « crime » que constituait le maintien de relations avec Israël.

L’opération, en juin 1957, consista à distribuer les photocopies de trois lettres prétendument échangées entre Abba Eban, ambassadeur d’Israël à l’ONU et aux Etats-Unis, et Charles Malek, ministre libanais des Affaires Etrangères. Dans l’un des passages de sa lettre ce dernier écrivait : « Je tiens à vous assurer que l’hostilité qui existe entre nos deux pays et la tension qui règne dans leurs relations mutuelles est pour moi un souci à la mesure du vôtre. Je suis pleinement en accord avec votre jugement quand vous affirmez que la meilleure méthode politique, et la plus efficace pour résoudre ce problème, doit commencer par une analyse objective de ses causes et de sa nature ».

Abba Eban écrivait en réponse : « Votre bonne volonté à comprendre les véritables besoins et les aspirations profondes de mon pays a suscité à Tel-Aviv une grande satisfaction ». Cette seule phrase suffisait à prouver que le document, dans sa totalité, était faux. N’importe quel représentant israélien aurait écrit, en effet, que l’attitude libanaise avait suscité une grande satisfaction à Jérusalem et non à Tel-Aviv. Mais ces documents n’étaient pas destinés au public israélien, qui aurait d’ailleurs accueilli avec joie toute intention de rapprochement avec un pays arabe, mais à un public arabe non habitué aux subtilités du style diplomatique.

Le ministre des Affaires Etrangères fit paraître un communiqué dénonçant les « documents » comme étant des faux et menaçant de poursuivre en justice tout journal qui les publierait, mais cela n’empêcha pas la presse et la radio égyptiennes de leur donner la plus grande publicité. Les éditoriaux suivaient les commentaires radiodiffusés et les accusations portées sur la « correspondance secrète » qui « confirmait », comme on le lisait dans le quotidien cairote Al-Shaab du 15 juin 1957, « ce que nous avons affirmé et que nous maintenons au sujet des gouvernements réactionnaires et des pantins de l’impérialisme qui conduisent les affaires en (P.82) Jordanie et au Liban et qui cherchent à poignarder dans le dos les nations arabes luttant courageusement contre l’impérialisme, ses alliances et ses manœuvres ».

L’activité de subversion égyptienne au Liban atteint son point culminant au moment de l’intervention de la RAU dans la guerre civile libanaise de 1958, qui entraîna le débarquement des forces armées américaines au Liban en vertu de la doctrine Eisenhower, mais les services secrets égyptiens ne relâchèrent pas pour autant leurs efforts dans les autres pays. On peut dire que l’énergie qu’ils dépensaient à cette époque dans le domaine de la subversion était vraiment extraordinaire. Ainsi, en mars 1958, les services secrets égyptiens participèrent à un complot visant à assassiner le président tunisien Habib Bourguiba. Salah Ben Youssef, l’ennemi juré du « Combattant Suprême » et son rival, était alors en exil en Egypte, sous la protection du gouvernement. (P. 83).

-Comme on l’a indiqué précédemment, le directorat des Renseignements Généraux et son agence de Damas étaient responsables des opérations de subversion contre les pays étrangers. Aussi longtemps que ces activités étaient dirigées exclusivement contre le Liban et la Jordanie, les responsables du directorat ne connurent pas de difficulté, mais quand le nouveau maître de Bagdad refusa de se soumettre aux injonctions égyptiennes et de lui sacrifier l’indépendance de son pays, il devint évident que l’Irak allait devenir rapidement un foyer rival d’ambitions nationalistes révolutionnaires susceptibles de mettre en danger l’autorité de Nasser. (P.84).

-Kamal el-Din Rifaat avait déjà une certaine expérience des entreprises de minage de régimes politiques. En 1953, il avait été chargé par les services de renseignement militaires de diriger les opérations menées contre les forces anglaises stationnées en Egypte. Dans les années qui suivirent, il avait eu la responsabilité de centraliser l’organisation des actions des fedayin contre Israël avec les attachés militaires égyptiens en Syrie, au Liban et en Jordanie, ainsi que de diriger l’activité clandestine contre les pays arabes. (P. 85).

-Les services de renseignement de Damas ne pouvaient pas se préoccuper exclusivement de leurs propres plans de subversion. Il leur fallait souvent se défendre contre les opérations du même type dirigées contre la zone Nord de la RAU. Ils découvrirent ainsi, en août 1960, un complot organisé depuis l’étranger par des hommes politiques et officiers syriens en exil au Liban avec la collaboration de plusieurs officiers d’active de l’armée syrienne. Puisque des officiers syriens étaient impliqués, c’est le directorat des Renseignements militaires qui prit l’affaire en main et qui commença par envoyer au Liban un de ses agents avec la mission de s’infiltrer dans le groupe des conjurés. L’agent secret syrien parvint rapidement à obtenir les noms des conspirateurs et l’opération se solda par l’arrestation de 75 personnes en territoire syrien. Le complot n’avait même pas eu le temps d’atteindre sa phase opérationnelle. (P. 92).

-Le 25 octobre 1960, trois explosions se produisirent à Damas. Elles ne causèrent ni dommage ni blessure, mais la police arrêta un syrien nommé Mahmoud Mohammed Boustany et deux ressortissants jordaniens. La RAU annonça que les trois hommes étaient porteurs de documents prouvant l’existence d’un réseau jordanien d’espionnage et de sabotage en Syrie lié avec certains éléments anti-syriens au Liban.

Il apparaît très probable que Boustany était un agent des Renseignements Généraux dont la mission consistait à s’infiltrer dans le cercle des exilés syriens au Liban et des agents jordaniens qui les manipulaient.

Six semaines plus tôt, le 10 septembre 1960, la salle d’attente de l’ambassade de la RAU à Beyrouth avait été détruite par une explosion. Vivement inquiétés par la fréquence croissante de ces incidents, les syriens commencèrent à exercer de fortes pressions sur le Liban, leur voisin le plus faible. A la fin du mois d’octobre, le directeur de la Sûreté Générale du (P.92) Liban, Toufic Jalbout, vint à Damas pour y rencontrer son homologue syrien. Au cours de la réunion, les deux hommes se mirent apparemment d’accord pour prendre des mesures destinées à faire cesser les menées subversives anti-syriennes de divers mouvements opérant depuis le Liban. Quelques jours plus tard, les policiers libanais fouillèrent la maison de Salah el-Chichakli et y trouvèrent des armes, des explosifs et des documents révélant clairement qu’un complot était en préparation contre la zone Nord de la RAU. Les policiers ne purent, en revanche, mettre la main sur le propriétaire de tout cet arsenal. Celui-ci s’était enfui à Amman sans attendre leur arrivée. L’un de ses collaborateurs, Mounir el-Mulazi, eut cependant moins de chance : il se fit arrêter. Il était syrien et déclara qu’il avait quitté son pays plusieurs mois auparavant pour se rendre à Amman où il avait pris contact avec les services secrets jordaniens. Il était ensuite parti pour Beyrouth où, avec Salah el-Chichakli, il recrutait des exilés syriens et les envoyait faire un stage dans un camp jordanien pour s’y former aux techniques de sabotage.

A la fin du mois d’octobre, la police libanaise arrêta également un membre de la chambre libanaise des députés, ancien ministre, qui s’appelait Mohammed el-Fadel. Il passait pour être l’élément de liaison entre les exilés syriens et l’attaché militaire jordanien, le major Ghazi el-Khatib. Trois semaines plus tard, ce dernier étant rentré en Jordanie pour ses vacances, les autorités libanaises annoncèrent qu’elles interdisaient son retour au Liban. Il était accusé de menées clandestines illicites de nature hostile au gouvernement syrien.

En réponse, et probablement en reconnaissance des services rendus, le major Ghazi el-Khatib fut nommé premier aide de camp du roi Hussein.

Le harcèlement jordanien contre la Syrie se poursuivit tout au long de l’année 1961. Dans la même nuit du mois de janvier, deux bombes explosèrent à Damas et une autre à Homs. Il s’agissait dans les trois cas de voitures piégées qui venaient du Liban et avaient traversé la frontière quelques heures seulement avant l’explosion. A la suite de ces incidents, huit jordaniens furent arrêtés au Liban et sept d’entre eux furent expulsés du pays. (P. 93).

-Pendant tout le temps que dura l’union, l’Egypte avait adopté vis-à-vis de la Syrie une attitude du type : « Ce qui est à toi est à moi, mais ce qui est à moi reste à moi ». Ainsi, les opérations clandestines qu’il était intéressant à mener à partir du territoire syrien, comme celles qui visaient l’Irak, la Jordanie, le Liban et, bien sûr, Israël, étaient engagées conjointement avec la Syrie, mais en revanche les services secrets égyptiens continuaient à opérer de leur côté dans les domaines qui n’avaient pas de rapport géographique avec la zone Nord, et se comportaient comme si la RAU n’existait pas. (P. 96).

-A la différence du colonel Shazli, de Londres, son collègue l’attaché militaire à Beyrouth, Zaghlul Abd el-Rahman, ne s’occupait pas d’intriguer contre Israël. Proche du maréchal Amer, Rahman avait commencé sa carrière dans les services de renseignement en 1956 comme assistant de l’attaché militaire égyptien à Damas. L’expérience qu’il avait acquise dans cette position devait s’avérer précieuse en 1959 en lui permettant de jouer un rôle dominant au sein du directorat des Renseignements militaires de la première armée de la zone Nord. Un an plus tard, il fut nommé attaché militaire de la RAU à Belgrade mais ne resta pas longtemps dans ce poste. En 1962, en effet, il reçut sa nomination d’attaché militaire à Beyrouth. La capitale libanaise constituait à l’époque la base principale depuis laquelle les égyptiens lançaient leurs opérations de subversion contre la Syrie qui avait finalement quitté la RAU au mois de septembre précédent. C’est l’ambassade d’Egypte à Beyrouth qui était le centre de toute cette activité clandestine, et les contacts noués par Rahman en Syrie pendant les premières années de sa carrière auraient dû contribuer sans doute à la réussite des opérations clandestines égyptiennes en Syrie. De fait, il utilisa bien ses relations syriennes, mais d’une manière différente de celle qu’attendaient ses supérieurs hiérarchiques.

Livre blanc du conflit Armée – Forces Libanaises (1990)

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Ce texte entre dans le cadre plus large de la publication du Livre Blanc, regroupant les témoignages de la population lors de la guerre civile libanaise en 1990. Chaque jour, le MPLBelgique.org publiera un chapitre du Livre Blanc. Vous pouvez suivre l’intégralité de ce document sur cette page:
1990 – Devoir de mémoire: La population libanaise témoigne

- Parce que les politiques ont voulu effacer de notre mémoire, à travers une loi d’amnistie, toutes les exactions qu’ils ont commises durant la guerre civile,
– Parce que les médias n’assurent pas leur rôle de conscientisation de la population,

Le Livre Blanc reste encore aujourd’hui une référence pour rappeler à la population, de tous ages, les malheurs que peuvent engendrer tout conflit opposant un Libanais à son propre frère libanais. En attendant que l’état assure un jour pleinement ce rôle de mémoire au niveau de ses institutions, nous vous publions en plusieurs parties le Livre Blanc, rédigé à la fin de la guerre civile par de jeunes étudiants français, extérieurs au conflit, venus au Liban dans le seul but de comprendre. Pour cela, ils partent à la rencontre de la population, victime du conflit opposant la milice des Forces Libanaises à l’Armée Libanaise en 1990.

Introduction

Le rapport de l’Union des Jeunes Européens a été réalisé par des observateurs neutres dans le conflit du Liban. Tous ceux qui y ont travaillé sont français. Leur démarche a été dictée par la recherche de la vérité et fondée sur la stricte observation des faits. A ce titre, il faut préciser clairement que l’Union des Jeunes Européens n’est pas engagée dans un camp ou dans l’autre, qu’elle n’a pas à l’être et qu’elle n’entend pas se prononcer sur le conflit politique.

Il reste que les faits retranscrits dans ce document mettent en évidence la responsabilité de l’une des parties au conflit : « Les Forces Libanaises ».
Nous tenons à ajouter que nos investigations ont été menées dans les deux camps en n’avertissant les intéressés que les derniers jours afin d’éviter tout essai de manipulation de part ou d’autre.

Il nous était difficile de croire que les violences ne pouvaient être attribuées qu’à un seul camp. Aussi avons-nous multiplié les recherches du côté de l’Armée Libanaise. Celle-ci ne sort pas tout à fait vierge de nos investigations (arrestations arbitraires, traitement des prisonniers) mais son attitude est sans rapport avec celle des Forces Libanaises responsables, au dire des témoins de tous bords, du pire. La Milice n’a pas hésité à priver la population du strict nécessaire, à la prendre en otage, à pratiquer la politique de la terre brûlée, sans compter les exactions d’éléments incontrôlés : vol, viol, meurtre…

Ce document fourmille d’exemples vérifiés sur le terrain.

L’Union des Jeunes Européens, qui défend la liberté et les Droits de l’Homme partout dans le monde, a réalisé ce travail pour établir la vérité dans le conflit actuel en espérant que les pressions de l’opinion publique internationale permettront d’améliorer la situation de la population civile libanaise; les violations des droits de l’homme étant plus aisées à l’abri de toute publicité.

Par ailleurs, l’Union des Jeunes Européens croit que ce document peut favoriser une certaine prise de conscience au sein des « Forces Libanaises ».

Se taire serait donc criminel.

Préface – Par François Léotard

Ce qu’il y a de plus affreux dans l’horreur, c’est l’habitude de l’horreur. Ne nous le cachons pas, si le drame libanais a souvent suscité la compassion, il a aussi entraîné l’indifférence, l’incompréhension, voire l’exaspération.

C’est le premier mérite de l’Union des Jeunes Européens, de n’avoir pas voulu céder à l’indifférence. Voir pour faire savoir, telle a été leur règle. Le second mérite, et non le moindre, est d’avoir su préserver « les idées simples » qui, comme chacun sait, doivent présider à la découverte de cet « Orient compliqué ».

Leur rapport est accablant. S’il en était besoin, il justifierait nos choix, notre soutien à la volonté populaire de souveraineté du Liban, incarnée par le Général Aoun.

Parce qu’un pacte huit fois centenaire lie la France au Liban, nous sommes quelques-uns à avoir voulu prendre l’opinion publique à témoin, comme l’on prend un interlocuteur par le revers, pour qu’il ne s’échappe pas. Et ce combat, pour reprendre une formule fameuse, c’est « le bon combat ». J’en suis plus que jamais convaincu, au moment même où une opinion résignée ne distingue plus du Liban que des combats fratricides.

Il faut marteler cette vérité première : le Liban est un pays occupé. Il l’est par des avancées étrangères et les accords de Taëf ne font qu’entériner cette occupation. Tout le reste en découle. Les compromissions des uns, les amitiés trahies des autres, le désespoir de la plupart. Mais parce qu’il est notre remords, le Liban est aussi notre espoir. Plus qu’en tout lieu au monde, ici s’incarne le précepte « espérer contre toute espérance ».

J’écrivais, il y a peu, à propos du Liban, « Qu’as-tu fait de ton frère ? ». Je le redis. Car si le Liban libre disparaissait, il faudrait se demander ce que nous avons fait de nous-mêmes.

François LEOTARD
Président du Parti Républicain

Avant-Propos par Patrick Karam

Toute guerre est atroce, surtout quand ce sont des frères qui s’affrontent. Lorsque les combats se déroulent entre voisins d’un immeuble à l’autre, d’une rue à l’autre, la lutte n’en devient que plus féroce. Mais selon les témoignages, celle-ci dépasse en horreur, tout ce que les malheureux libanais ont connu et vécu en 15 ans de guerre. L’odieux est le quotidien. Nous avons enquêté partout, vérifié toutes les rumeurs, tous les bruits qui courent, les vrais, les faux, recueilli les témoignages de la population, de médecins, interrogé les organismes caritatifs et les institutions religieuses. Nous n’avons négligé aucune piste, en essayant de travailler dans la plus grande discrétion pour ne pas nuire aux uns et aux autres, surtout pour ne pas mettre leur vie en danger. Partout la même impression, surprenante quand on débarque de Paris avec les idées récoltées ça et là dans les médias.

Du côté de l’armée régulière du Général Aoun, les gens se sentent plus libres, plus en sécurité, il y a une véritable symbiose entre elle et la population. Les commerçants viennent nous raconter comment les soldats ont protégé des pillards leurs boutiques éventrées, comment leurs filles peuvent circuler la nuit seules et sans crainte.
Dans les régions contrôlées par les Forces Libanaises, la milice de Samir Geagea, l’ambiance change, l’atmosphère est tendue, les gens ont peur. C’est visible. On se croirait dans la zone occupée par les Syriens. Quelques jeunes miliciens s’interrogent: « On sait qu’ils ont peur de nous, mais on ne comprend pas pourquoi ». Oui pourquoi ? Pourquoi ont-ils peur ? Hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux nous l’avouent simplement : ils ont peur. Tous pris dans le même piège, à la merci du moindre milicien. Et lorsqu’ils parlent, c’est dans le secret de leur appartement. A voix basse car mêmes les murs ont des oreilles. On se méfie de tout et de tous. On chuchote. On a peur. Pour soi ou pour ses proches. Peur de la vengeance des Forces Libanaises si elles savaient qu’on a parlé.

Les ordres religieux, les organismes humanitaires ne veulent pas être nommés : « Ce n’est pas de la lâcheté. Nous n’avons pas peur pour nos vies, mais pour la suite de notre mission ». Tel ecclésiastique qui est responsable d’une école nous supplie : « Surtout ne me citez pas, je n’ai pas peur de mourir, mais c’est toute notre institution qui sera attaquée, c’est notre œuvre qui sera compromise ». Les Forces Libanaises n’ont pas pardonné aux Jésuites un article paru dans la Croix signé du père Dalmais, Recteur d’un collège catholique à Beyrouth, critiquant les miliciens. Les prêtres, les moines, les religieuses ouvrent leur coeur, mais nous demandent le même secret que pour la confession. Peu osent dire tout haut ce que tous ou presque pensent tout bas. Le Vatican est alerté, nous affirment-ils.

Des rapports, des films, des photos sur les pratiques des miliciens ont été adressés au Pape. De nombreux prêtres sont à Rome pour rendre compte et soulager leur conscience devant le silence qui leur est imposé.

Dilemme des O.N.G. (Organisation Non Gouvernementale) : faut-il témoigner et risquer de ne plus pouvoir travailler. Ils ont choisi pour l’instant de se taire, officiellement du moins, car dans le privé les langues se délient. A ma question : « Avez-vous peur de la vérité ? », un responsable des Forces Libanaises me déclare : « Non, mais ça peut être très gênant pour nous ». GENANT !… Alors que l’on parle de VIES, alors que l’on tue ceux que l’on était censé défendre, alors que la souffrance et le deuil atteignent des proportions insensées par leur faute. Gênant ! « Même les Palestiniens n’avaient pas fait ça » nous répète-t-on partout et c’est tout dire… Les milices qui se battent depuis 15 ans pour la défense de la chrétienté se sentent frustrées de ce qu’elles considèrent comme un lâchage de la population, et veulent la punir dans une dérisoire tentative pour s’imposer comme le Sauveur. Pendant tout ce temps, ils n’ont pu, ils n’ont su gagner le respect, même si parfois comme sous Bachir Gémayel, ils étaient en état de grâce. Ressentis comme un mal nécessaire, les voilà brusquement devenus des parias. La peur refoulée, parfois la haine s’extériorisait. Un homme attirait tous les regards, soulevait le peuple qui se reconnaissait en lui: Aoun.

Qu’avait-il de plus qu’eux ? Tout ce qu’il disait : « Libération Totale, Unité Nationale », c’était leurs revendications. Et pourtant les gens se détournaient d’eux. Aoun est devenu populaire en Février 1989 en mettant les Forces Libanaises au pas. Et maintenant, même dans les parties qu’elles contrôlent, le Kesrouan, Jbeil et Achrafieh, une impressionnante majorité ne jure en privé que par le Général. Le Secrétaire d’Etat Français aux Droits de l’Homme, Bernard Kouchner, le reconnaît qui, à France-Info, le dimanche 11 Février 1990, après avoir laissé entendre que les Miliciens seraient à l’origine d’excès contre la population civile, et que l’Armée était « plus disciplinée que l’on croit », déclare : « J’ai le sentiment, honnêtement, que les chrétiens, ceux que j’ai rencontrés, d’une certaine manière, soutiennent le Général Aoun ».

Alors, on veut bien croire que ces exactions soient le fait d’une poignée d’individus plus que d’une volonté collective comme le laissent entendre, pour justifier, les responsables des Forces Libanaises; mais leur ampleur et leur barbarie, ainsi que certaines méthodes empruntées aux Palestiniens laissent comme un goût amer dans la bouche. Le père Naoum Atallah, Directeur pour la Province d’Orient des Filles de la Charité, dénonce courageusement : « On a réussi à infiltrer parmi les Chrétiens, surtout parmi les Forces Libanaises, des éléments perturbateurs et criminels, sans parler des Syriens, qui ont réussi non seulement à diviser les Chrétiens, mais surtout à entacher leur bonne renommée en commettant en leur nom des actes barbares jamais vus au Liban : tuer des innocents, des prisonniers, voler, violer, casser, attaquer et détruire les lieux de culte, les écoles et autres institutions chrétiennes ». Depuis 1986, les efforts de la Milice pour encadrer les hommes et réduire les éléments incontrôlés, notamment avec la création d’une école d’officiers semblent n’avoir servi à rien. Pendant les premières semaines de la bataille, les loups étaient lâchés. Aujourd’hui, les pauvres Libanais subissent doublement le conflit, ceux qui s’étaient pendant tant d’années imposés comme leurs protecteurs se retournent contre eux.

L’ennemi n’est plus dehors comme pendant la guerre contre les Syriens mais là, chez eux, dans les maisons, les hôpitaux, les écoles, les églises : ils sont devenus des otages.

Patrick KARAM
Président
de l’Union des Jeunes Européens

Chapitre 1 : Privations et vexations

Tout conflit engendre des privations : les gens sont terrés chez eux et manquent de tout. Les derniers événements dans la Région Libre n’y ont pas échappé. Combien sont-ils, à avoir passé 22 jours dans des escaliers avec pour seuls vivres un peu de pain sec et du fromage ? Combien sont restés sans eau, sans électricité, sans gaz, sans essence ou sans nourriture, faisant du pain sur un feu de bois chez eux, s’éclairant aux bougies, recueillant l’eau de pluie et la faisant bouillir pour qu’elle soit potable, protégés du froid par un dérisoire nylon remplaçant les vitres brisées. Et l’angoisse ! Les membres d’une même famille ne pouvaient plus se joindre par téléphone, et toutes les routes étaient bloquées.

Mais lorsque ces privations semblent volontaires et s’accompagnent de vexations, on se pose des questions.

Aussi les Libanais s’interrogent-ils : pourquoi dès les premiers jours du conflit, la centrale de Zouk contrôlée par les Forces Libanaises s’est-elle arrêtée de fonctionner, privant d’électricité Jounieh et ses alentours, le Kesrouan, le Metn, et Beyrouth?
Cette centrale qui n’avait été touchée par aucun obus avait des réserves de fuel en quantité suffisante. Les miliciens se seraient même servis d’une partie des réserves (8 millions de litres selon un ancien journaliste de la L.B.C., télévision des Forces Libanaises) pour les générateurs de leurs casernes. En quoi le fait de priver la population d’électricité sert-il des objectifs militaires ? Si l’on conçoit à la rigueur que les lignes téléphoniques entre les régions aient été coupées (pour ne pas faciliter la tâche aux espions), on ne comprend pas les raisons du sectionnement des câbles électriques. De surcroît, partout des témoins oculaires nous ont assurés que des miliciens détruisaient volontairement les générateurs. D’ailleurs vers le 20 mars la centrale a recommencé à produire de l’électricité lorsque les Forces Libanaises ont changé de tactique à l’égard de la population.

Les témoignages sont concordants. Il s’agit semble-t-il de rendre le Général Aoun impopulaire en le tenant pour responsable de la pénurie. « Si vous n’avez pas d’eau, allez voir votre Général ». « Si vous voulez du pain, montez donc à Baabda ». Combien de fois les mères qui allaient aux provisions ont-elles entendu cette phrase de la bouche des miliciens qui se servaient devant elles sans se gêner. La population était bien punie d’avoir préféré le Général Aoun à Samir Geagea.

L’eau

L’eau manquait car la centrale de Zouk n’alimentait plus en électricité la station d’eau de Dbayeh – reprise par l’Armée aux Forces Libanaises – station de purification et de pompage qui dessert le Metn Nord, une partie du Metn Sud, et toute la côte, de Jounieh à Beyrouth. Selon des sources proches de l’Armée, les miliciens en quittant Dbayeh auraient volontairement détruit les machines. Le visionnage des films et les réparations actuelles ne nous permettent pas de déterminer si les destructions étaient dues aux combats ou si elles étaient intentionnelles. Mais nous sommes certains que les miliciens ont utilisé cette pénurie d’eau, de pain, de produits de première nécessité pour brimer la population, les témoignages abondent dans ce sens. Les miliciens s’installaient auprès des points d’eau – par exemple les hôpitaux – et décidaient de façon arbitraire de permettre à tel ou tel de remplir son bidon. « Toi tu es monté à Baabda, tu n’as qu’à aller demander de l’eau à ton Général », était leur seule explication pour priver d’eau toute une famille.

Quelques exemples :

Quand les Forces Libanaises contrôlaient encore Ain-el-Remaneh, Joseph est allé rapporter de l’eau, à pied, dans un hôpital éloigné de quelques kilomètres de son appartement. A son retour juste au bas de son immeuble, un milicien le dépossède de ces bidons qu’il avait eu tant de mal à porter jusque là.
A Gemmayzé (quartier d’Achrafieh) tout le monde allait prendre de l’eau à l’hôpital Haddad mais le jour où un milicien originaire de Bcharré (la région de Samir Geagea) a été tué au combat, les Forces Libanaises, en guise de représailles, ont empêché les habitants de se servir en eau pendant 24 h.

Toujours à Achrafieh, en plein quartier tenu par les Forces Libanaises, l’eau manquait cruellement. Un klaxon retentit sur l’air de reconnaissance des partisans du Général Aoun.  Étonnés, les gens sont descendus pour voir. En réalité, il s’agissait de miliciens qui faisaient couler sur la chaussée l’eau d’un camion-citerne en disant « Si vous voulez de l’eau, vous n’avez qu’à monter chez le Général ».

Le pain

Dès les premiers combats, les boulangeries ont été placées sous la surveillance de miliciens armés. Les familles de ceux-ci étaient prioritaires, les autres devaient attendre des heures au risque de ne pas être servis. Comme pour l’eau le message est clair : « C’est parce que vous soutenez Aoun que vous manquez de tout, si vous étiez avec nous, vous auriez à manger ».
Les quelques exemples que nous avons choisis se sont répétés des milliers de fois partout où se trouvaient les Forces Libanaises.

Ainsi à Jounieh, une école devait nourrir 142 enfants de 5 à 12 ans bloqués sur place car leurs parents n’avaient pas encore pu venir les chercher. Un responsable de l’école qui devait se rendre à la boulangerie se heurta au refus d’un milicien : « Vos élèves sont allés à Baadba, que Aoun ou Dieu vous donne du pain ».

A Dbayé, une dame d’un âge respectable raconte : « Il fallait faire la queue sous les bombes pour se procurer du pain. Les miliciens en uniforme passaient devant tout le monde, et finalement ils ne nous laissaient rien. Ils nous ont dit d’aller chercher notre pain à Baabda. Nous avons dû dormir sans manger. Le lendemain, on a vu dans la rue des morceaux de pain remplis de merde. Ils s’en étaient servis pour s’essuyer alors qu’on mourrait de faim ».

A Ain-el-Remaneh, un boulanger témoigne : « Les premiers jours les miliciens payaient le pain, mais après ils l’ont réquisitionné. Et le jour où l’Armée les a chassés de leur position, ils ont tout saccagé en partant: farine, levure et four».

A Achrafieh, dans le quartier de Gemmayzé, une jeune fille de 25 ans raconte : « On a vécu une semaine sans pain et le 5 février, un camion des Forces Libanaises rempli de pain a fait le tour des rues en klaxonnant. On leur a demandé du pain et ils nous ont répondu que ce n’était pas pour nous mais pour les familles des miliciens et que nous n’avions qu’à monter voir le Général si on en voulait ».

Cette même jeune fille nous affirme que sa grand-mère qui suppliait un milicien pour avoir un peu de pain a été jetée par terre : « Tu n’as qu’à aller voir Aoun », fut la réponse.

Les enfants ne sont pas épargnés :
A Achrafieh, du côté de Sioufi, une queue s’allonge devant une boulangerie. Un milicien s’approche d’un enfant qui attend son tour et prend un ton mielleux :
– Dans quelle école es-tu ?
L’enfant répond.
– Alors, poursuit le milicien en souriant, tu es monté à Baabda voir le Général ?
– Oui, répond l’enfant tout content.
Le milicien le prend par le bras et l’oblige à quitter la queue :
– Alors va chez ton Général chercher du pain.

Les miliciens ne respectent même pas les cheveux blancs :
A Amchit, vers le 15 février, une vieille femme cherche du pain et en voit tout un stock dans un camion des F.L. Alors qu’elle se sert, un milicien s’approche d’elle :
– Ce n’est pas pour toi, la rabroue-t-il sèchement.
– J’ai des enfants à nourrir, réplique la vieille femme, ça ne va pas vous manquer. Vous avez assez de pain comme ça.
Le milicien la laisse partir et quand elle a le dos tourné, il tire sur elle et l’atteint à la main.

Innombrables sont les récits dénotant la vénalité de certains miliciens.

Ainsi à Achrafieh :
Les premières semaines, les miliciens utilisaient des voitures confisquées aux pompiers pour transporter de l’eau puisée gratuitement dans les citernes et la vendre aux gens. Dès lors, que pouvaient faire les pompiers en cas d’incendie si fréquents pendant les combats ?

Devant le supermarché, « le Charcutier », deux voitures vendent des caisses d’eau (12 bouteilles d’un litre et demi pour un prix variant entre 3500 L.L. et 4500 L.L. alors que le prix normal est de 1800 L.L.). Un milicien oblige l’une des voitures à partir et en échange l’autre vendeur le gratifie de 500 L.L. par caisse vendue.
Au même endroit, un marchand ambulant vend son Labné (boite de 1/ 2 Kg.) à 750 L.L. (prix normal 215 L.L.) et donne 250 L.L. au milicien à côté de lui.

Les Beyrouthins s’approvisionnent en légumes, eau, et pain à l’Ouest de la ville, dans le secteur musulman et lorsqu’ils reviennent, les miliciens les obligent pour leur permettre de rentrer chez eux à payer une taxe de « péage ».

Distinguons les exemples aussi nombreux soient-ils qui attestent de la vénalité et de la brutalité de certains, de la méthode utilisée par les miliciens pour faire passer leur message : « Les nôtres ne manquent de rien, mais puisque vous êtes pour le Général, allez lui demander à manger et à boire ».
En clair : reniez Aoun car ce qui vous arrive est de sa faute, et rejoignez-nous, tout ira bien pour vous.

De tels agissements ne peuvent être le fait d’initiatives individuelles et relèvent assurément d’une décision des hauts responsables des Forces Libanaises, à preuve, le caractère systématique, et généralisé à tout le territoire contrôlé, du procédé. Mais leur calcul a échoué. Leur impopularité a grandi, ce qui les a obligés à revoir leur méthode. Et du jour au lendemain, ce comportement a disparu. L’offensive de charme à l’égard de la population a commencé à la mi-mars. Trop tard semble-t-il. Ceux qui ont manqué de pain et d’eau par leur faute ne l’oublieront pas de sitôt.

Dans les régions contrôlées par l’Armée, les témoignages des riverains quant aux pénuries de pain et d’eau, s’accordent à reconnaître les secours fournis par les soldats à la population civile.
Ceci s’explique par le prestige de l’Armée Libanaise qui, à l’encontre des Armées de certains pays, est populaire parmi les masses. Elle n’irait donc pas ternir son image dans l’esprit des citoyens par d’inutiles brimades.

Chapitre 2 : La Drogue

Le Liban est le pays des rumeurs. L’une d’elle concerne la drogue : on conditionnerait les miliciens en les droguant ce qui expliquerait leur comportement bestial pendant les combats. En revanche aucune rumeur de ce genre ne court sur l’Armée. Nous avons cherché à démêler le vrai du faux. Mais des conclusions définitives sont très difficiles à tirer puisque nous n’avons aucun chiffre. Après réflexion, nous avons décidé de publier ce que nous savons en restant très prudents sur certaines hypothèses.

Mais avant d’aborder la question de la consommation de drogue, nous avons voulu en savoir un peu plus sur sa production.

La plantation

Selon un rapport du Père Benoît Succar (grand spécialiste du problème de la drogue au Liban et responsable du Centre de Prévention de la Drogue), les 42.000 hectares plantés en haschich, en marijuana et en opium produisent 890 tonnes de haschich et 684 Kg. d’héroïne.

En 1988, 7 à 8% des plantations était situé dans la région contrôlée par les Forces Libanaises : Jbeil, Kesrouan, Beyrouth, Metn. A cette même date, les Forces Libanaises ont lancé une campagne contre la drogue, détruit les plants et arrêté les commerçants. L’Agence Américaine de lutte contre la Drogue (D.E.A.) les en avait d’ailleurs félicitées. Mais comment croire que dans une région aussi contrôlée et quadrillée, les Forces Libanaises n’aient appris qu’en 1988 l’existence de ces plants ? Et pourquoi dans ce cas n’avoir pas agi plus tôt ? Où se situent les complicités, si, comme l’affirme le Père Benoît Succar (et on veut bien le croire) il y a à la tête des Forces Libanaises une ferme volonté de lutter contre ce fléau. Nous avons des éléments de réponse mais pas de preuve.

La consommation des miliciens

Il est difficile de se faire une idée sur l’ampleur exacte de ce phénomène au sein des Forces Libanaises. Le Père Benoît Succar nous a affirmé que les hauts responsables des Forces Libanaises lui ont donné carte blanche pour lutter contre la drogue dans les casernes. Ce même Père explique qu’une partie des consommateurs de drogue douce passent un jour à la drogue dure. Compte tenu du pouvoir de destruction de ces drogues dures, leur usage est suicidaire pour les combattants. Il n’en reste pas moins que selon tous les témoignages, les cas de drogue se sont multipliés pendant ces derniers événements, surtout chez les miliciens qui devenaient incontrôlables.

Témoignages de médecins

Les médecins de divers hôpitaux, tant dans les régions contrôlées par l’Armée que dans celles qui sont contrôlées par les Forces Libanaises, nous ont confirmé.
–    qu’ils trouvaient fréquemment une poudre dans la poche des miliciens blessés, (héroïne ou cocaïne sans qu’ils puissent nous le préciser) ;
–    que bon nombre de blessés étaient drogués et qu’ils n’avaient donc pas pu être anesthésiés. Ils faisaient des crises violentes.
La proportion des drogués varie d’une région à l’autre. Les pourcentages les plus élevés sont parmi les blessés d’Ain-el-Remaneh.

Par exemple, les deux tiers des blessés des Forces Libanaises qui ont été traités à l’hôpital militaire central étaient drogués, piqués au bras ou sous la langue pour augmenter l’intensité des effets de la drogue. D’autres hôpitaux dont le sérieux est connu nous l’ont confirmé.

Certains miliciens se sont retrouvés en état de manque après quelques jours.

La Drogue au Liban

Par le professeur Antoine Boustany
Médecin-Psychiatre à l’Hôtel-Dieu de Beyrouth
(Extrait de la conférence du professeur Boustany à l’Assemblée Nationale à Paris, en mai 1990)

…Une guerre qui inaugure sa seizième année de surcroît innommable et inqualifiable, ne pouvait, comme on peut le supposer, échapper à cet état de choses, ou, à la limite, à cette coutume. Et parmi les multiples traumatismes psychiques qu’elle a engendrés au sein de la population libanaise la toxicomanie est l’un des plus importants en nombre de sujets atteints, et des plus graves en évolution.

Jusqu’à l’avènement de la guerre en 1975, le Liban était l’un des rares pays au monde, sinon l’unique exemple ans l’histoire, producteur de drogues et non consommateur. Des estimations du milieu médico-social du début des années 70, s’accordaient autour d’une proportion de 0,5 pour mille environ, dont une bonne partie d’étrangers travaillant dans le milieu artistique nocturne si florissant à l’époque. Quelques mois après le début des hostilités, la drogue fit son apparition dans les rangs des miliciens de tous bords, propagée semble-t-il, par d’anciens repris de justice, caïds et trafiquants qui trouvaient dans les combats un défoulement à leur agressivité, et parmi les jeunes miliciens un champ propice au prolésytisme et à leur commerce. Le haschisch, seule production locale à l’époque et donc à portée de main, était la drogue la plus largement utilisée, suivie par les psychotoniques et les amphétamines avec toutefois des réacerbations importantes et significatives au plus fort des combats, puis par l’héroïne. La cocaïne, en raison de son prix élevé, était réservée aux plus nantis financièrement et hiérarchiquement.

Avec la chronicisation de l’état de guerre, l’effritement de la loi groupe au profit de la loi de l’individu, la transgression de l’interdit puis sa tolérance, il s’est produit une banalisation de la drogue qui a contribué à son extension et à l’aggravation du phénomène par l’escalade qui a conduit à une facilitation de l’usage de l’héroïne et à une augmentation patente et notoire des héroïnomanes.

Dans ce cadre de la loi, un fait particulièrement intéressant est à relever. Dans le Service de Consultation de psychiatrie à l’Hôpital militaire central de Beyrouth où nous exerçons, et où sont orientés de la plupart des régions du pays les militaires présentant des troubles psychiques, nous n’avons décelé les cinq dernières années qu’un nombre quasi insignifiant de soldats toxicomanes nécessitait une prise en charge hospitalière : six addictions à l’héroïne, deux au soségon, trois aux barbituriques et cinq à l’alcool. La discipline assez rigoureuse qui n’a jamais fait défaut au sein de la troupe régulière, et les efforts de prévention et de sensibilisation entrepris par les responsables, ainsi que l’épuration systématique des agents contaminants, expliqueraient en grande partie cette imperméabilité à la drogue.

Témoignage de la Population

Les exemples abondent, nous en relevons deux : Pendant la bataille d’Adma, l’immeuble de Gabriel a été occupé par les francs-tireurs des Forces Libanaises : « Ils se roulaient par terre, sans raison, nous confie-t-il, ils étaient devenus complètement hystériques et tiraient n’importe où ».
Pendant la bataille d’Ain-el-Remaneh, près de la boulangerie d’Obeid, des miliciens ont défoncé les portes du domicile d’une femme de soixante-dix ans, pour s’installer aux fenêtres et tirer sur l’Armée; ils se sont drogués devant elle par injection.

Témoignages de religieux

Nous publions les extraits d’une lettre adressée à un très haut responsable du Vatican par une instance ecclésiastique qui n’a pas voulu être citée. Nombreux sont les religieux qui apportent des témoignages comparables.

« J’ai pu me dégager de la banlieue de Beyrouth, pour visiter plusieurs places et locaux dans la région de Kesrouan, actuellement contrôlée par les seules Forces Libanaises. J’ai constaté, à travers un dialogue loyal avec des personnalités laïques, des prêtres, des religieuses et des infirmières que l’usage de la drogue est généralisé et même imposé, par des piqûres à tous les combattants des Forces Libanaises… ».

« Une infirmière, qui protestait de l’influence abusive de la drogue, en voyant arriver sur le front de Ouyoun el Siman (Kesrouan), avec les munitions d’armes, une énorme quantité de stupéfiants et de stocks de whisky et autres produits alcooliques, a obtenu cette réponse froide de la part du principal chef milicien : « Sans la drogue, les miliciens s’abstiennent de combattre ».

« A Zouk-Mikaël, des témoins oculaires m’ont rapporté qu’avant chaque « séance » destructrice en bombardements canonniers de gros calibres, les jeunes manipulateurs qui étaient d’ordinaire cannes et compréhensifs, se transformaient vite sous l’effet de la drogue en « bêtes féroces », criant et vociférant; et puis ils se déchaînaient, complètement furieux et sans contrôle sur leurs canons, en ne retrouvant le calme qu’à la suite de quelques milliers d’obus, lancés sans interruption durant trois ou quatre heures. A la fin de chaque séance destructrice, ces mêmes jeunes, reprenant haleine, ne se parlaient plus, en se regardant ahuris, comme s’ils ignoraient ce qu’ils venaient d’accomplir. Les canons sont placés parmi les habitations el les domiciles. Les voisins vous rapportent les mêmes phénomènes de la part des drogués. Toutefois, les habitants qui ont eu des vitres cassées et des portes démantelées, à cause des détonations des départs des canons, ont la certitude que l’Armée régulière ne ripostera pas et évitera d’attaquer les milieux habités pour ne pas aggraver la situation des civils ».

« Telle autre jeune fille d’une paroisse près de Nahr Ibrahim a raconté devant la communauté religieuse que ses quatre frères et d’autres jeunes gens avaient quitté le village pour ne pas être poursuivis par les miliciens à la recherche de jeunes qu’ils obligeraient à porter les armes. Les miliciens, après avoir été drogués, font irruption vers minuit, dans les maisons, affolant les habitants et volant des objets précieux, sans aucun égard ou respect, surtout vis-à-vis des femmes et des jeunes filles. Cette jeune fille a porté plainte, avec ses soeurs, auprès du chef milicien de cet endroit où des canons à gros calibre ont été installés : le lendemain de la même irruption, vers midi, les mêmes miliciens, avec une infinie politesse, sont venus s’excuser et demander pardon avec des termes qui ont étonné. Mais la nuit suivante, la même séance affolante s’est répétée avec les mêmes miliciens, cette fois sous l’effet de la drogue.
« On est aussi écoeuré que surpris en écoutant de tels faits « abusifs », qui confirment la perte d’équilibre chez les miliciens ».

« Près de Jounieh, avant la bataille d’Adma, un milicien drogué ayant subi un inhumain lavage de cerveau, ne pouvait plus supporter de rencontrer son propre frère, militaire de l’armée officielle à l’intérieur du même foyer sous le regard de leur père. Ce pauvre père a essayé de faire raisonner son fils milicien ; mais ce dernier a eu la vive réaction d’attaquer son frère par une balle au front. C’est lui-même qui a transporté son frère à l’hôpital voisin et, constatant que son frère était déjà mort, il s’est donné la mort ».
Sans commentaire.

Les militaires de l’armée du Général Aoun

Nous avons cherché à savoir si le problème de la drogue se posait dans les mêmes proportions pour les militaires de l’armée régulière.
Notre enquête sur le terrain n’ayant rien donné, nous avons interrogé un certain nombre de médecins dont un proche des F.L. à l’hôpital Notre Dame de Jounieh. Ils n’avaient rien remarqué de pareil chez les blessés de l’Armée. Pour le colonel Paul Farès qui collabore avec les Forces Libanaises le problème de la drogue ne se pose pas ou peu dans les casernes de l’Armée.
De hauts responsables des F.L., notamment en charge de l’information et de la communication, à qui la question était posée n’en savaient rien.
Il faut donc croire que les militaires qui ont combattu sous l’emprise de la drogue sont, s’ils existent, une petite minorité.

Chapitre 3 : Utilisation de la Terreur

Comment justifier l’injustifiable ? La guerre n’explique pas tout. On ne peut s’abriter derrière des prétextes militaires pour terroriser sa propre population. Au programme des régions contrôlées par les Forces Libanaises, vol, viol, violence, meurtre; se doublant d’arrestations arbitraires.

Sur le point des arrestations arbitraires, l’Armée n’est pas non plus exempte de reproches. Mais on ne peut comparer les attitudes des deux camps, en raison du facteur de popularité dont bénéficie l’Armée lequel lui impose une certaine discipline dans son comportement général. Vols, viols, violences, meurtres sont quasiment inconnus dans les secteurs tenus par l’Armée.

Les témoignages des riverains s’accordent à reconnaître le comportement correct des soldats.

La férocité des Forces Libanaises découle du comportement de la grande proportion de Bécharriotes (de Bécharré, village de Samir Geagea) dans les rangs de la Milice. En effet, les Forces Libanaises ont vu un grand nombre de leurs partisans Beyrouthins les quitter. Et pour grossir leurs rangs, il a fallu faire appel aux membres inscrits dans les villages de la montagne. C’est surtout dans le Nord, Bécharré et ses alentours que Samir Geagea a pu obtenir le plus grand nombre de recrues.

Les Bécharriotes célèbres pour leur force musculaire et leurs méthodes frustes sont arrivés dans la ville avec toute leur « bonne volonté » pour mater la « rébellion ». Car dans leur mental, ce serait le Général Aoun et l’Armée qui se rebelleraient contre la « légitimité représentée par le Docteur (Al Hakim) – comprenez le Dr Samir Geagea ».
«Ces hommes, nous dit un médecin, sont totalement étrangers à la zone des combats : ils n’ont là ni parents, ni amis, ni relation et n’ont donc aucun scrupule à bombarder les bâtiments civils, à procéder aux destructions massives et à se battre à l’arme blanche s’il le faut ». Pour leur permettre de s’orienter, des indications sur les routes à utiliser ont été peintes sur des murs à Adma, des civils ont été interrogés sur le chemin pour gagner le Q.G. des Forces Libanaises à la  Quarantaine.

Par ailleurs, des habitants d’Ain-el-Remaneh ont assuré avoir reconnu des étrangers parmi les combattants F.L., Egyptiens ou Syriens. Un médecin d’un hôpital d’Achrafieh nous l’a confirmé. Les Egyptiens étaient des ouvriers du bâtiment au Liban. Quant aux Syriens, ils sont chrétiens et vivent au Liban depuis plus de 15 ans sans avoir la nationalité Libanaise. Ils sont entrés dans la milice pour en quelque sorte acheter une honorabilité et commettent souvent des excès de zèle.

Vols et vandalismes

On pourrait se poser la question de savoir s’il existe une lutte des classes au Liban tant est grande la hargne des miliciens à détruire et à piller comme s’ils en voulaient à l’Etat et à tous ceux qui ont des biens.

Pourquoi détruire des voitures sans raison comme à Kaslik par exemple où au début du mois de février des miliciens se sont mis à tirer dans les rues provoquant une panique générale et faisant exploser deux voitures alors qu’il n’y avait pas l’ombre d’un soldat de l’Armée.

Le phénomène a pris une telle envergure depuis le 31 janvier que le patriarche a été obligé de déplorer officiellement l’existence de vols dans le Kesrouan (sous contrôle de la milice). Mais, Sa Béatitude aurait pu en dire autant pour les autres régions que tiennent les F.L. Malgré le danger que représentent les bombardements, les civils n’osent pas quitter leur maison ou leur appartement de peur qu’ils ne soient cambriolés ou saccagés. Combien de personnes à Achrafieh ne nous ont-elles pas affirmé qu’elles seraient parties de l’« autre côté » – entendez du côté de l’Armée – si elles n’avaient craint de tout perdre. D’ailleurs dans ce secteur les miliciens ne se cachent plus, ils procèdent au pillage en plein jour et en uniforme comme s’ils n’avaient plus rien à craindre. Ainsi dans le quartier de Nasra les 22 et 23 mars c’est par camions entiers que les miliciens déménageaient les appartements inhabités. A Adma, les maisons ont été vidées et incendiées pendant les combats contre l’Armée alors que les habitants étaient terrés dans les abris.

Les magasins et les maisons de Dbayé ont été pillés à l’époque où les Forces Libanaises contrôlaient la région au début du mois de février avant l’entrée de l’Armée. Exemple: un grand magasin: l’A.B.C., le magasin de la famille Mrad (montres, bijouteries, stylos,…).

A Kaslik, des magasins ont été pillés de nuit après la fin des combats. Exemple, la bijouterie Gemayel…

A Fum-el-Cheback, tous les magasins de la rue centrale ont été pillés.

Freddy, la trentaine, ancien des F.L., a vu son logement à Ajaltoun dévasté et toute sa collection d’oeuvres d’arts emportée par les miliciens. En repartant, ils ont mitraillé les deux voitures neuves qu’il voulait revendre.
Les appartements qui se trouvaient près de sa boutique, en pleine zone de combats, ont été pillés puis incendiés.

A Jdeideh-el-Metn, rue Joseph Abilama, Tony nous reçoit dans son appartement dévasté. Il est écœuré, il a tout perdu. Il nous raconte son malheur les larmes aux yeux. «Le 1er février, les miliciens sont entrés dans l’immeuble. On les a suppliés de ne pas tirer parce qu’il y avait des femmes et des enfants mais ils ne nous ont pas écoutés, ils sont montés sur les toits et on a entendu le bruit des Kalachnikov, l’Armée a répliqué et nous sommes descendus dans les abris. Un voisin est venu me dire que mon appartement brûlait. Je suis monté, et quand j’ai ouvert la porte, j’ai vu le feu ; j’ai voulu entrer pour l’éteindre, un milicien m’a arrêté et m’a obligé à redescendre. Le lendemain, je suis remonté chez moi. Mon appartement avait brûlé et mon coffre qui était caché sur une étagère était par terre ouvert. Ils avaient tout pris, les 9.000 dollars et nos bijoux de famille».
Tony nous montre les éclats d’une grenade et ajoute « les miliciens ont jeté cette grenade pour mettre le feu et cacher leur vol ».

Sur la route qui mène au Christ-Roi en venant de Jounieh, les F.L. ont occupé le Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Orient Chrétien, l’ont ensuite quitté en prenant dossiers, microfiches, etc. et ce, trois semaines après le début des combats. Les institutions n’ont pas été épargnées : les Forces Libanaises sont accusées du vol de 75 millions de L.L. à la Banque Centrale de Jounieh en mars – des sources qui demandent l’anonymat nous précisent qu’il s’agirait du colonel Paul Farès qui collabore avec les Forces Libanaises – et de 350 millions de L.L. au Ministère des Finances à Furn-el-Cheback. Au même endroit, les Forces Libanaises ont détruit le Ministère des Télécommunications en sciant les câbles de la centrale pour rendre les communications impossibles. Toutes les archives du Ministère des Affaires Etrangères auraient été volées et la résidence centrale des Forces de Sécurité Intérieure – i.e. la gendarmerie – pillée. Ces faits figurent dans la lettre adressée au Pape par une instance religieuse.

Intimidations et violences

Les populations civiles sont systématiquement victimes des méthodes de terreur utilisées par la milice, soit en réaction à l’impopularité dont elles sont l’objet, soit comme moyen de gouvernement pour tenter de se protéger. « Qu’importe qu’ils m’aiment, pourvu qu’ils me craignent ».

L’intimidation passe par les procédés les plus grossiers.

Tout signe ou toute manifestation de soutien au Général Aoun est sévèrement réprimée. Les gens peuvent être battus pour un mot de trop. Cette politique d’intimidation avait commencé bien avant les combats.

Depuis la fin décembre 1989 déjà à Ajaltoun des miliciens qui avaient acquis la certitude qu’un commerçant de l’endroit entretenait des sympathies Pour Michel Aoun, l’attendirent le soir à la fermeture du magasin et le frappèrent sauvagement. Le commerçant qui fut hospitalisé plusieurs jours n’osa pas porter plainte auprès du supérieur de ces miliciens, car ceux-ci auraient pu revenir se venger. Lorsque les combats commencèrent entre l’Armée et les F.L., son commerce fut pillé puis quelques jours plus tard les miliciens le firent sauter à la dynamite. Un char passa sur sa voiture. Les miliciens firent une descente chez lui, le commerçant parvint à se cacher, se laissa pousser la barbe et finalement passa dans le secteur contrôlé par l’Armée.

Même dans le secret de leur appartement, les gens n’osent pas écouter Radio Liban, la radio proche du Général Aoun. Ils n’osent même plus avoir un drapeau Libanais chez eux, celui-ci étant identifié au camp du Général.

A Maameltein, les miliciens ont pillé les maisons de ceux qui avaient un autocollant représentant le drapeau Libanais sur leur voiture.

A Achrafieh du côté de Sioufi, dans la première quinzaine de mars, un milicien s’approche d’un enfant, joue un peu avec lui et lui demande :
– Ton papa a-t-il une voiture ?
L’enfant répond par l’affirmative et la lui montre.
– C’est dans cette voiture que vous êtes allés à Baabda pour voir le Général ?
L’enfant répond une fois de plus par l’affirmative. Durant la nuit un bâton de dynamite fera sauter la voiture.

Cela peut aller jusqu’au meurtre. Fadi Chihan, un jeune de vingt ans, dont la voiture portait un autocollant représentant le
Général Aoun, a été abattu d’une balle dans la tête par des miliciens à Haret-Sakhr. Aucun des témoins de la scène n’a osé lui porter secours et ce n’est qu’une demi heure après qu’un homme est allé ramasser son corps.
Les familles des personnes assassinées ne les déclarent pas et demandent au médecin légiste de faire un certificat sans mentionner la cause du décès par peur des représailles, nous certifie un autre prêtre.

Au chapitre des violences, signalons le cas de ces Srilankais, Thaïlandais, ou autres Indiens qui sont employés à des tâches militaires contre leur volonté. Ils travaillent la journée – dans des chantiers, ou comme balayeurs – et la nuit, les miliciens viennent les chercher du ghetto où ils sont entassés pour les conduire de force, les yeux bandés vers une caserne ou un point de fortification dans la montagne pour creuser des tranchées, ranger les sacs de sable, transporter les obus ou nettoyer les canons. Ils sont menacés et battus s’ils tentent de refuser. Ils travaillent non seulement gratuitement pendant des heures prises sur leur sommeil, mais ils sont de surcroît maltraités par les miliciens.

Ces cas ne sont pas uniques, comme en témoigne cette religieuse qui ne mâche pas ses mots : « Les Forces Libanaises font travailler les pauvres gens qui sont là et surtout les jeunes, qui restent pour transporter leurs munitions et les forcent à les aider dans leur sale besogne qui est de tuer le plus de gens possible ».

Les cas de viols, notamment dans la région des combats à Ainel-Remaneh, sont attestés par de multiples sources, bien que les témoignages directs, – et cela est compréhensible – manquent.
Ainsi nous rapporte un religieux, à Ain-el-Remaneh, début février, un père de famille lui a raconté en pleurant: « J’avais trois jeunes filles et ma femme chez moi. Les miliciens sont entrés une nuit. J’ai maintenant 4 femmes à la maison ». Elles avaient été violées.

Nombreuses sont les femmes qui ont quitté les secteurs tenus par les Forces Libanaises de peur d’être violées. Quand cela arrive, la famille garde un silence honteux de crainte que les voisins ne découvrent leur malheur. Dans ce pays de l’Orient, personne ne parle du viol. Une religieuse qui avait des informations nous a dit : « Est-ce bien nécessaire d’en Parler ? D’ailleurs plusieurs Libanaises qui devaient témoigner devant nous se sont finalement désistées. Par contre, des étrangères qui travaillent dans les régions des F.L. comme femmes de ménage – et non pas dans des maisons closes comme beaucoup, qui sont contraintes de le faire – et qui vivent dans de véritables ghettos, ont osé, elles, nous le dire. Des Indiennes, des Skrilankaises, des Thailandaises se sont plaintes de recevoir la visite de miliciens pendant la nuit : « Ils nous obligent à faire l’amour avec eux, après avoir emmené nos maris dans leur caserne » nous ont-elles affirmé.

Les arrestations arbitraires

Les arrestations arbitraires ne sont pas le fait des seules Forces Libanaises; l’Armée aussi utilise cette méthode. A une moins grande échelle néanmoins – cela se comprend ne serait-ce que parce que les partisans de Samir Geagea sont beaucoup moins nombreux – et généralement sans utiliser la torture à l’encontre des détenus. Elle se contente de les arrêter et de les enfermer.
L’optique aussi est différente : pour les Forces Libanaises il s’agit non seulement d’empêcher qu’une résistance s’organise mais de surcroît de casser cet élan qui porte le peuple vers le Général Aoun; en d’autres termes leur aigreur, leur frustration, leur sentiment d’avoir été non pas mal compris mais dénigrés les poussent à se venger et à punir ceux qu’ils jugent comme ingrats. L’Armée a d’autres mobiles : « Nous avons peur des espions et des saboteurs, ceux-là peuvent très bien n’avoir jamais porté l’uniforme des F.L. » se défend-elle ; mais ses méthodes en la matière n’ont rien à envier à celles des F.L. descentes chez le suspect, arrestations sur les barrages, dénonciations.

Il suffit qu’il y ait des présomptions, des rumeurs, le moindre doute sur une personne pour que celle-ci se voie inquiétée, voire arrêtée.
Dès le début de la guerre, les Forces Libanaises sont allées questionner ceux qui avaient combattu dans leurs rangs avant de les quitter. Ceux qui étaient suspectés d’être favorables au Général ont été également inquiétés.

A Ghazir, quatre jeunes qui ont été séquestrés ne sont plus rentrés chez eux. Selon certaines rumeurs, ils auraient eu les membres cassés.

A Achrafieh, un jeune homme fait la queue devant une boulangerie. Des miliciens l’interpellent:
– Qu’est-ce que tu fais comme travail ?
– Je suis étudiant, leur répond-t-il.
Les miliciens l’arrêtent et lui font subir un interrogatoire musclé pendant six heures avant de le relâcher.
– Tous les étudiants sont allés voir Aoun et c’est pour cela qu’on t’a frappé, fut leur seule explication.

Et gare à ceux qui ont des parents dans l’Armée; ils peuvent payer pour eux quelque soit leur âge.
Selon des sources de diverses origines, les noms des jeunes qui avaient participé aux manifestations de Baabda ont été répertoriés sur des listes et les miliciens sont allés chercher ces jeunes à leurs domiciles. Nous ne savons pas si l’organisation des Forces Libanaises leur permet un tel tour de force car environ 70 à 80% de la population est montée à Baabda, mais nombreux sont les jeunes qui ont été emprisonnés au moins quatre ou cinq jours au début des combats : les miliciens savaient où trouver ceux qui s’étaient fait remarquer à Baabda ou qui avaient trop ouvertement montré leur choix. Une jeune fille de vingt ans, qui habite Jounieh, témoigne : « La seule chose que j’aie pu faire quand je suis rentrée chez moi, c’est me précipiter vers l’endroit où se trouvaient les albums de la famille, pour en retirer les photos de quelques amis qui sont dans l’Armée Libanaise, parce que les Forces Libanaises fouillaient partout pour accuser les gens ».

Beaucoup de jeunes n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher chez eux pour partir. Nous en avons rencontré un grand nombre qui avaient fui leur maison dès les premiers jours et qui, réfugiés dans la zone contrôlée par l’Armée, nous demandaient quand ils pourraient retourner chez eux. Car, et c’est une tragédie, le Liban connaît une nouvelle frontière intérieure, plus hermétique encore que les autres, pour au moins plusieurs milliers de personnes.
L’Armée, quant à elle, utilise aux barrages d’anciens miliciens pour repérer d’éventuels membres des F.L. Les arrestations pour contrôle ne sont pas rares.

Le tunnel de Nahr-el-Kalb qui relie Beyrouth à Jounieh et sépare donc les belligérants est bouché par les F.L.
Un médecin de l’hôpital Notre-Dame, pro-F.L, nous confiait qu’il ne retournait pas dans sa maison à Fanar (dans la région de l’Armée) de crainte d’être arrêté. Nous avons effectivement rencontré dans les prisons de l’Armée, des Libanais qui n’étaient pas a priori des combattants mais qui se trouvaient là soit parce qu’ils avaient appartenu aux F.L., soit parce qu’on les soupçonnait de sympathie pour elles. De deux choses l’une: soit que des charges existent contre eux, et dans ce cas, une enquête et des interrogatoires fréquents doivent être menés de manière à lever aussi vite que possible le doute, soit au contraire que rien de sérieux n’existe et il faut dès lors les relâcher, surtout lorsqu’il s’agit de mineurs ou de personnes âgées.

Walid Nehmé (dix-sept ans) à titre d’exemple, était à la date du 26 mars, emprisonné depuis un mois parce qu’il allait voir des amis dans des casernes des Forces Libanaises. Etait-il enfermé parce qu’il avait des amis F.L. ou parce que des charges sérieuses pesaient contre lui ? Dans ce dernier cas, Pourquoi n’a-t-il été interrogé qu’une fois seulement, le jour de son arrivée.

Sami Dalli a été arrêté à Jdeideh chez lui; il a soixante cinq ans et le 26 mars, était enfermé depuis seize jours, n’ayant été interrogé que le premier jour. Là aussi on se pose les mêmes questions.

On est aussi arrêté parce que l’on a des frères dans les F.L. Eid et Dib Khadra, trente-six et trente-quatre ans, arrêtés depuis cinquante deux jours, parce qu’ils ont quatre frères dans les F.L., n’ont été interrogés que deux fois, la dernière fois remontant à quarante jours, à la date du 26 mars. On est arrêté parce qu’on a appartenu aux Forces Libanaises : Saïd Nalm, vingt-trois ans, trente deux jours sous les verrous et interrogé une fois : il avait pourtant démissionné des F.L. un an plus tôt. L’Armée nous explique que les F.L. n’acceptent plus les démissions depuis deux ans.

Elie Jureidini, vingt ans, est en prison depuis quatre jours à la date du 26 mars parce que des rumeurs prétendaient qu’il appartenait aux F.L.

Par ailleurs, ces détenus ont été traités comme les autres prisonniers.

La terreur

Terroriser les populations, c’est aussi utiliser les francs-tireurs pendant les trêves, pour contraindre la population à rester dans les abris. Comment se nourrir et s’approvisionner en eau dans ces conditions ? Antoine est resté dix jours dans son immeuble se nourrissant d’aliments pour bébés, et il lui fallait plusieurs heures pour parcourir quelques mètres, d’un abri à l’autre. Terroriser, c’est aussi poser des mines sans prévenir, sur les ponts, les routes, dans les jardins.

De telles méthodes relèvent de la guerre totale, celle pratiquée par des occupants sur une population qui leur est étrangère.

Les francs-tireurs

Nous n’examinerons ce problème que sous l’angle du meurtre et pas du fait de guerre. Tirer sur l’ennemi dans un immeuble en face est une chose; tirer sur la population en est une autre.
L’Armée a aussi ses tireurs. Mais selon tous les témoignages, les abus viennent de certains éléments incontrôlés des Forces
Libanaises qui tuent pour le plaisir ou sous l’effet de la drogue.

Les miliciens se sont souvent installés dans des immeubles habités, contraignant les habitants à se réfugier dans les abris puis à fuir. A Adma par exemple, des francs-tireurs s’installaient dans les appartements les plus élevés des immeubles et tiraient sur les civils à l’extérieur, sous prétexte qu’il pouvait s’agir de soldats habillés en civil.

Beaucoup de corps de civils tués sont restés exposés plusieurs jours, parce que les francs-tireurs mitraillaient tous ceux qui s’en approchaient.

A Achrafieh, le corps du docteur Tayah, gynécologue à l’Hôtel-Dieu est resté trois semaines dans la voiture où il avait été écrasé par un obus.

A Ain-el-Remaneh, une femme a agonisé pendant sept heures au milieu de la chaussée, victime d’une hémorragie à l’abdomen, sans qu’on puisse lui porter secours.

Les miliciens tirent même lorsque l’on agite un drapeau blanc pour secourir des blessés ou distribuer des médicaments. A titre d’exemple, après bien des tractations, le responsable d’un organisme humanitaire a été autorisé à sortir, mais une fois par jour, et lui seulement, avec un colis de médicaments qu’il devait porter sur la tête.

Les mines

Les Forces Libanaises ont posé des mines sans en avertir la population : mines anti-chars sur les ponts et les routes et mines anti-personnels près des habitations.

Début février, une voiture qui ramenait six enfants bloqués au Collège du Mont la Salle à Ain Saadé, sur la route de Beit-Méry, a sauté sur une mine sur le pont de Sin-El-Fil (Jisr-el-Wati).
Quatre enfants ont été hospitalisés à l’Hôpital Saint-Joseph à Dora. Les deux autres élèves sont morts et leurs cadavres sont restés dix-neuf jours sur la chaussée, sans avoir pu être enlevés, à cause des francs-tireurs.

A Achrafieh, vingt personnes au moins ont sauté sur des mines, nous certifie un médecin de cette localité.
En se retirant de certains quartiers, les Forces Libanaises ont posé des mines occasionnant des pertes civiles plusieurs jours plus tard.

A Ain-el-Remaneh, deux enfants ont été grièvement blessés en jouant parmi des détritus minés.
Les mines anti-personnels étaient dissimulées partout, ce qui rendait les opérations de nettoyage et de déblaiement particulièrement dangereuses.

Ces mines occasionnent des blessures allant de l’amputation de la jambe à la castration.

Chapitre 4 : Population civile prise en otage

Les cruautés particulières de cette guerre sont liées à la disparition du sens hiérarchique chez les Forces Libanaises. Au bout de quelques jours, beaucoup d’officiers ont été remplacés par des hommes plus jeunes et inexpérimentés. Grisés par leur pouvoir nouveau, ils n’ont pas hésité à faire peser tout le poids de la guerre sur les civils et à multiplier les destructions. Mais cela n’explique pas tout.

Dans la forme de guerre choisie par les Forces Libanaises, les populations civiles jouent – malgré elles – un rôle essentiel. Elles ont d’une part, été utilisées comme otage. Les miliciens ont installé leur artillerie au milieu des habitations et sur les lieux publics, écoles, hôpitaux, couvents et asiles, utilisant enfants, malades, blessés, vieillards, comme boucliers. Ils bombardent les positions adverses sachant que l’Armée hésitera à tirer sur des civils, et surtout à les attaquer puisque le prix à payer sera trop élevé en terme de vies humaines et que les destructions et les morts lui seront imputés.

Plus largement, il s’agit, par une politique de terreur étudiée, de décourager les populations dans un double but :
– les amener à faire rapidement pression pour l’arrêt des combats, en les lassant par les difficultés matérielles et le climat d’insécurité ;
– et d’empêcher d’autre part toute action de résistance en se montrant impitoyable.

Dans les régions contrôlées par l’Armée, on ne peut parler d’utilisation des civils à quelque titre que ce soit, la population se sentant et s’affirmant solidaire des soldats.
Dans les secteurs sous contrôle des Forces Libanaises, nombreuses sont les familles qui appellent de leurs vœux l’intervention rapide des militaires «pour en finir».
Dans ce climat passionnel, tout laisse croire que le pourrissement de la situation pourrait se retourner contre Aoun, si celui-ci ne répondait à l’attente des gens.

La population : otage des forces libanaises

Les Forces Libanaises ont placé leurs chars et leurs canons dans des lieux publics encore habités, malgré l’opposition des responsables de ces institutions. Pourquoi n’avoir pas évacué les lieux avant de tirer sur l’Armée ? On comprendrait qu’une école ou qu’un couvent occupant une position stratégique soit momentanément utilisés à des fins militaires. Mais qu’est-ce qui justifie que l’on bombarde l’armée alors que les enfants ou les moines sont toujours bloqués à l’intérieur ? Et pourquoi installer des engins de guerre dans les hôpitaux et harceler l’Armée, alors que tous les lits sont occupés au point qu’il faille loger les malades et les blessés dans les couloirs ?
L’Armée s’est elle aussi installée dans des couvents. Mais ceux-ci étaient vides et le plus souvent repris aux Forces Libanaises. Nous avons cherché à savoir si elle s’était servie des civils à l’instar des Forces Libanaises. Notre enquête s’est révélée négative, ce qui n’est pas surprenant en soi puisque l’Armée est populaire et en position de force sur le terrain.
Sans donner de liste exhaustive, signalons quelques cas.

Dans les couvents

Pour la bataille d’Adma, les Forces Libanaises se sont ainsi installées au couvent de Khochban à Ghazir, jusqu’à sa chute. Les moines ont refusé de partir pour ne pas quitter leur Maison Centrale, et l’un d’eux a été grièvement blessé.

A Dbayé, dans le Metn, les Forces Libanaises ont tiré en l’air en pénétrant dans le couvent; elles ont alors installé leurs chars, dont les tirs ont fait tomber toutes les vitres.
Les Forces Libanaises ont installé un canon à côté du couvent de Ghosta, Notre Dame de la Délivrance, au-dessus de Harissa, obligeant ainsi les religieux à partir.

Dans les écoles

Dans un collège, près de Jounieh, les F.L. ont placé deux blindés dès le 31 janvier à dix heures du matin. Le Recteur a demandé aux miliciens de s’éloigner des bâtiments pour ne pas effrayer les enfants. La plupart des élèves sont alors rentrés chez eux; il en restait une centaine de tous âges, rassemblés dans la cour, que leurs parents ne pouvaient chercher; les fils de téléphone étant coupés; il était impossible de les prévenir. Le Supérieur du couvent, responsable de l’école, a demandé aux F.L. de ne pas tirer car si l’Armée répliquait, cela risquait de tourner au carnage; leur chef a répondu : «Moi aussi j’ai des enfants. S’ils doivent mourir, qu’ils meurent». Un père a été frappé et a été obligé de quitter la région. Lorsque l’Armée a répliqué trois jours plus tard, il ne restait presque plus d’enfants.

A Achrafieh, les Forces Libanaises se sont installées dans une école alors qu’il y avait une soixantaine d’enfants qui n’avaient pas pu en partir. La mère supérieure a bien essayé de s’opposer à leur entrée, mais sans résultat; les miliciens ont installé leurs canons dans le jardin et ont commencé à attaquer l’Armée. Certains ont même défoncé des armoires croyant peut-être y trouver des militaires.

Dans les hôpitaux

Les miliciens sont entrés dans un hôpital d’Achrafieh en cassant la vitre de la porte d’entrée et ont mis en joue ceux qui accouraient voir ce qui se passait. «Si vous bougez, on vous descend», menaçaient-ils avec des kalachnikov. Puis ils ont cassé l’ascenseur et la porte du dernier étage pour installer des missiles sur la terrasse. Mais comme cette terrasse était entourée d’un mur de trois mètres de haut, et qu’ils ne pouvaient tirer sur l’Armée, les miliciens sont partis une heure plus tard.

A Achrafieh, l’hôpital Hôtel-Dieu ressemble plus à une caserne qu’à un centre médical. Il y a plus de miliciens que de médecins et parmi les malades, sont restés ceux du quartier qui ne pouvaient pas faire autrement.

Dans les maisons

Dès les premiers jours des combats, les miliciens sont entrés par force dans tous les immeubles pour tirer sur l’Armée.

Écoutons le témoignage d’un prêtre : «A Ajaltoun, vers le 8 février, une dizaine de chars se sont installés sur la place publique au milieu de la localité. Les habitants sont venus supplier les miliciens de partir pour épargner leur maison, sans aucun résultat. Ces derniers se sont positionnés autour de l’hôpital Saint-Georges qui appartient aux soeurs de Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus et ont tiré sur 1’Amée qui a répliqué».

A Ain el Remaneh, dans l’immeuble de neuf étages à côté de la caserne Paul Ghanem, les miliciens ont forcé les habitants réfugiés dans les abris à monter au dernier étage. Ils ont ensuite fait sauter les escaliers pour les empêcher de descendre et ont commencé à tirer sur l’Armée. Evidemment en cas de réplique de l’Armée, les plus exposés sont ceux qui occupent les étages supérieurs. Cela explique qu’il y ait dans ce conflit un nombre impressionnant de vieillards morts, car généralement, ils n’ont pas la force de faire le va-et-vient entre leurs appartements et l’abri et restent chez eux, priant le ciel qu’aucune bombe ne les atteigne.

A Achrafieh, Katia était chez elle quand les miliciens sont entrés dans son immeuble en défonçant la porte. «Ils se sont installés au dernier étage. Ils ont installé leurs roquettes pour tirer sur l’Armée. Je suis allée dans l’abri, mais mon voisin qui était resté m’a raconté qu’ils sont ensuite descendus deux étages plus bas pour éviter d’être touchés par les tirs. Et à chaque fois, ils redescendaient tout de suite».
Parfois, les miliciens finissent par se retrouver dans les abris avec les habitants. La cohabitation est souvent difficile comme le témoigne un habitant d’un immeuble, rue Ghanoum à Ain-el-Remaneh : «Quand les femmes ont voulu les empêcher d’entrer, ils les ont injuriées et menacées avec leurs kalach ».

Selon plusieurs témoignages, les Forces Libanaises ont utilisé des pères de famille comme chauffeur, un pistolet pointé sur la tempe, pris en otage pour éviter les tirs de l’Armée.

Qui a bombardé l’asile de vieillards des soeurs rnaronites de Sainte Thérèse pendant la bataille d’Aïn-el-Remaneh ? L’Armée et les Forces Libanaises se rejettent mutuellement la responsabilité du très lourd bilan. Selon divers témoignages, l’Armée appelait souvent par hauts-parleurs, les Forces Libanaises à 50 m. dans les immeubles en face à ne pas tirer pour épargner les civils.
Des cent vingt-deux malades, vingt-six sont morts. Tous les étages ont été touchés. Trois cent personnes sont restées cloîtrées dans un abri pendant quinze jours, en supportant la promiscuité avec les cadavres.

Politique de la terre brûlée

Des destructions inutiles, sans rapport avec des objectifs militaires sont perpétrées par les Forces Libanaises, par ressentiment, pour impressionner les populations ou encore pour faire payer le prix de la guerre à l’ennemi.

Cette politique de la terre brûlée, est attestée notamment par les armes utilisées qui témoignent d’une volonté de destruction plus que de l’efficacité militaire. Les Forces Libanaises ont ainsi mis en oeuvre des orgues de Staline, dont l’un près de l’Université du Saint-Esprit à Kaslik; ces armes ne permettent aucune précision dans les tirs, et dans des régions surpeuplées elles sont particulièrement meurtrières.

Terrorisme encore que l’utilisation d’une puissance de feu démesurée par rapport aux objectifs. Pourquoi par exemple après avoir perdu Dbayé, le 6 février, les Forces Libanaises ont-elles bombardé intensivement la ville pendant deux jours entiers, touchant presque toutes les maisons, alors qu’il n’y avait aucune chance de reprendre la position ?

Les miliciens ne prennent parfois même pas la peine de masquer leur intention meurtrière dans cette guerre où tout leur est permis. Le responsable d’un organisme humanitaire avait demandé à un officier des Forces Libanaises l’autorisation d’apporter des vivres et des médicaments aux enfants d’un abri voisin et un capitaine, son ami de longue date, avait donné son accord. Mais lorsque ce responsable est revenu le voir plusieurs heures plus tard, son ami avait été remplacé par un officier, beaucoup plus jeune, qui l’a à peine écouté et qui a refusé de donner cette autorisation en ajoutant: « Je vais détruire vos locaux ». Peu de temps après, un char était installé devant les bâtiments, des obus étaient tirés dont l’un dans le bureau du responsable, qui n’a eu la vie sauve que parce qu’il était passé quelques secondes auparavant à la cuisine. Toute la pharmacie de l’hôpital a été détruite.

Les Forces Libanaises allument elles-mêmes les incendies, et ce, pour deux raisons:
1) ne pas laisser de traces d’un vol.
2) en mettant le feu à un immeuble et en allant se réfugier dans l’immeuble voisin, les miliciens peuvent voir, en pleine nuit, les mouvements de l’Armée.

Leur objectif est donc aussi «militaire» mais que dire des malheureux propriétaires, et de ceux qui sont prisonniers dans l’abri d’un immeuble en flamme.

Une religieuse d’Aïn-el-Remaneh témoigne : « Une fois que les miliciens ont tout pillé, détruit ou cassé, ils brûlent pour faire croire que c’est l’Armée qui a bombardé ». Elle ajoute: «On ne pouvait pas s’imaginer qu’on serait tombé si bas et que ceux (i. e. les Forces Libanaises) qui étaient sortis de notre bergerie deviendraient des loups si féroces, qu’ils ne sont jamais rassasiés de pillage, de destructions et d’incendies ».
A Aïn-el-Remaneh, une femme dans un abri près de la boulangerie témoigne: « On a entendu un chef des F.L. lancer à ses hommes par haut-parleur: « partez et brûlez tout ce que vous pouvez ».

Les Forces Libanaises empêchent les pompiers d’éteindre les incendies en volant leurs voitures pour s’approvisionner en eau ou, comme à Tabarja, en leur interdisant d’intervenir alors qu’un immeuble qui loge quarante personnes brûle. D’autres habitants comme Tony n’ont pas pu intervenir pour circonscrire un feu.

Les Forces Libanaises ont miné tous les bâtiments avoisinant les positions de l’Armée et certains centres économiques vitaux pour la région libre comme la centrale d’électricité de Zouk. Il semble qu’elles n’aient cure de détruire toute l’infrastructure du pays. Nul ne peut croire que les Forces Libanaises aient fait sauter, pour des raisons militaires, des immeubles à Ain-el-Remaneh, dont la destruction ne gênait pas l’Armée. Le message dès lors était clair : toute victoire de l’Armée sera une victoire à la Pyrrhus et le Général Aoun s’il venait à gagner hériterait d’un pays complètement dévasté et ruiné : voilà qui peut faire réfléchir Aoun, et l’empêcher de se lancer dans une autre attaque, doit penser Samir Geagea.

Si par exemple la brasserie et malterie Almaza à Dora qui a été minée saute, 300 ouvriers se retrouveront au chômage. Lorsque les miliciens avaient plastiqué trois arbres qui bouchaient la vue dans la rue devant cette brasserie, le souffle de l’explosion en avait détruit la façade et les vitres et endommagé la chaîne de montage occasionnant une perte estimée à un million de dollars.

Les explosifs sont aussi utilisés à d’autres fins : punir et terroriser les gens, comme si ceux-ci ne l’étaient pas suffisamment. Ainsi, un immeuble situé dans une rue perpendiculaire à celle de la boulangerie Obeid, et à environ 50 mètres d’elle a été miné et entièrement détruit pour l’unique raison que le fils du propriétaire était volontaire dans l’Armée : Tous les étages se sont effondrés.

L’Armée, du témoignage de toutes les personnes interrogées, quand elle manie son artillerie, essaye d’atteindre des cibles repérées. On nous dit qu’elle tente d’éviter les destructions inutiles comme celles des maisons d’habitation. S’agit-il d’un mouvement de solidarité en faveur de l’Armée ou d’une réalité?

Chapitre 5 : Les prisonniers

Exécution sommaire de prisonniers

Les Forces Libanaises se sont livrées, contre toutes les lois de la guerre, à des exécutions sommaires de prisonniers à Amchit. La nouvelle s’est répandue dans tout le Liban.

Deux capitaines, qui avaient été faits prisonniers à Amchit par les Forces Libanaises et qui se sont évadés par la suite, ont témoigné : « A un moment de la bataille, les soldats de 1’Armée ont dû fuir vers les bois avec leurs blessés. Ils ont demandé à un civil de prendre dans sa voiture un de leurs blessés, Elie Hallak, et un de leurs tués. Les Forces Libanaises ont poursuivi le chauffeur et l’ont arrêté en lui disant : « au lieu d’un tué et d’un blessé, tu auras deux tués » et ils ont alors achevé Elie ».
Ces deux capitaines ont poursuivi : « L’un des chefs des Forces Libanaises a été tué pendant les combats et son frère, qui détenait des prisonniers de l’Armée, a donné l’ordre de les exécuter, ce qui a été fait sur le champ, soit d’une balle dans la tête, soit à coup de hache. Par la suite, d’autres prisonniers ont été exécutés sommairement ».

Un médecin de l’Hôpital Militaire Central a reçu dans son service cette quinzaine de cadavres portant des blessures causées par des haches. Plusieurs morts avaient une balle au front et une balle de chaque côté des mâchoires de façon à former un delta, emblème des Forces Libanaises.

Traitement des prisonniers

Des deux côtés, Armée et Forces Libanaises, tous les moyens sont bons pour rallier les prisonniers, ou en tout cas les neutraliser.

Les Forces Libanaises utilisent Paul Farès, colonel, qui a pris ses distances avec l’Armée du Général Aoun. Le colonel Farès déclare avoir sous ses ordres mille six cents soldats, dont quatre-vingt dix officiers.

D’anciens responsables des Forces Libanaises travaillent, eux, pour l’Armée. Mais pour les deux parties, les méthodes se ressemblent : guerre psychologique, lavage de cerveau, et traitement de faveur pour ceux qui coopèrent.

Les responsables des Forces Libanaises nous ont communiqué trois noms de prisonniers qui seraient maltraités par l’Armée : le colonel Youssef Tahan, le capitaine Antoine Saad (officiers de l’Armée emprisonnés depuis cinq à six mois), et Pierre Zaccour (F.L.).
L’Armée n’a pas accédé à notre demande de les voir et nous le regrettons, car nous n’avons pu vérifier l’affirmation du colonel Paul Farès, selon lequel ceux-ci sont battus et subissent des traitements à l’électrochoc.

Par contre, l’Armée nous a communiqué deux noms d’officiers prisonniers des Forces Libanaises : le capitaine Georges Kiwane et le capitaine Milad Azar, dont elle craignait qu’ils ne fussent maltraités, et les Forces Libanaises nous ont permis de les rencontrer. Ils étaient enfermés dans une pièce d’une école avec une dizaine d’autres officiers.

Deux autres officiers et un sous-officier étaient enfermés dans une autre pièce. Les deux capitaines se sont déclarés en bonne santé. Nous avons interrogé le capitaine Milad Azar, car nous avions des informations selon lesquelles il avait perdu sa prothèse à l’oeil pendant une bataille, qu’il l’avait remise en place lui-même et que son oeil s’était infecté. Le capitaine nous a indiqué que son oeil ne s’était pas infecté, mais nous regrettons qu’aucun médecin n’ait pu l’examiner. Nous avons pu visiter les prisons de Fayadieh, où l’armée enferme des prisonniers F.L., leurs sympathisants, ou du moins ceux prétendus tels.

Au premier sous-sol, cent vingt personnes à peu près sont entassées dans une pièce d’environ 140 m², deux autres pièces de la même superficie accueillent chacune cent quatre vingt à deux cents prisonniers qui dorment sur un matelas ou sur une simple couverture à même le sol, sans aération.

Des bombardements ont bouleversé notre emploi du temps et nous n’avons pu visiter la prison où les Forces Libanaises gardaient les simples soldats, mais les informations que nous avons nous permettent d’affirmer que les conditions de détention pour l’Armée et les Forces Libanaises sont à peu près les mêmes, épouvantables du début des conflits jusqu’au 25-28 février. Pas d’eau pour se laver, juste un seau pour boire, nourriture très insuffisante, (un quart de pain par jour, avec un peu de céréales à l’intérieur – riz, lentilles, blé concassé, etc.).
Les sorties s’effectuaient une fois par jour pour aller aux toilettes et les visites n’étaient pas autorisées pour les familles.

N’oublions pas qu’à cette époque la population connaissait elle aussi de semblables privations.

Depuis, les conditions se sont améliorées pour les deux
parties : les prisonniers peuvent se dégourdir les jambes hors de leur cellule et les parents peuvent leur apporter de la nourriture, de l’eau et des cigarettes, les dimanches entre huit et seize heures, à travers les barreaux et à tour de rôle (durée cinq à dix minutes).

La Croix-Rouge Internationale a pu à la date du 26 mars passer deux fois dans les prisons, ce qui oblige les geôliers à faire des efforts. Ainsi, du côté des Forces Libanaises, les prisonniers peuvent se laver et se raser avant chaque visite.

Les prisonniers de l’armée sont battus quand ils se battent entre eux. Des cas de torture nous ont été signalés dans les prisons des Forces Libanaises, surtout à l’encontre des militaires supposés appartenir au service de renseignements. Les prisonniers militaires qui ont refusé de rejoindre le colonel Paul Farès ont été battus et des pressions psychologiques sont constamment exercées sur eux.

Les interrogatoires des deux côtés (Forces Libanaises et Armée) commençaient de la même façon : le prisonnier, les yeux bandés, est amené dans une pièce où il est interrogé.

Chapitre 6: Miliciens

Les miliciens morts ont souvent été enterrés à la sauvette. Les parents ne sont pas toujours prévenus. Quoi de plus horrible pour une mère que de rester dans l’incertitude du sort de son fils ?

Combien de familles ont eu la même réponse que celle donnée à ce père de famille allé demander des nouvelles de son enfant.
Un responsable des F.L. lui a rétorqué : « Allez voir chez Aoun, il n’est pas chez nous». Alors qu’il s’apprêtait à partir, un autre milicien le prend à l’écart et lui révèle que son fils est mort et que son corps était entreposé dans la chambre froide de Zouk-Mikhaël – initialement destinée à la conservation des pommes.
Le père, au désespoir, se rend au lieu dit et reconnaît effectivement son fils.

Tous n’ont pas eu cette « chance ». Des parents continuent de vivre encore dans le doute comme le montrent les faits suivants:

Après la bataille d’Ajaltoun, des miliciens sont allés chercher un Père du haut Kesrouan et ils lui ont bandé les yeux dans la voiture pour qu’il ignore sa destination. Une fois arrivé, on lui enlève son badaud et le religieux découvre un camion rempli de cadavres qu’il devait bénir et un énorme trou qui devait les contenir. Cette nuit-là, les habitants avaient entendu un bulldozer sur une colline proche du Casino du Liban creuser un trou pendant environ un quart d’heure.

Un autre Père a rapporté le même événement à la différence près qu’on ne lui avait pas bandé les yeux et qu’il n’y avait que 6 cadavres.

Pourquoi cette dissimulation ? S’agit-il de ne pas porter atteinte au moral des troupes en évitant de publier des chiffres trop élevés de victimes ? Ou ces morts seraient-ils des déserteurs que l’on enterre en cachette pour ne laisser aucune trace de leur exécution ?

Car les miliciens des F.L. sont obligés de combattre. Et toute défection est passible d’exécution sans autre forme de procès.
Combien auraient déserté sans cette menace ? Nous avons rencontré des miliciens complètement démoralisés. Beaucoup ne se sentaient plus concernés par le Liban. Ils connaissaient les sentiments de la population à leur égard et n’avaient qu’une envie : s’en aller, loin, à l’étranger, au Canada, en Australie ou aux Etats-Unis, peu importe, l’essentiel étant de partir.

L’Armée et les Forces Libanaises emploient tous deux des mineurs – ce qui en soi est inadmissible – à la différence près que parfois ces jeunes sont recrutés ou retenus de force par les F.L. :

Antoine, professeur de Droit à l’Université Saint Joseph, bloqué à Jounieh pendant deux semaines a voulu rentrer chez lui à Hazmieh. Au barrage de Nahr-el-Kalb, un jeune milicien, âgé d’une quinzaine d’années, lui demande ses papiers, les vérifie et après les lui avoir remis, s’accoude à la portière de la voiture sans rien dire. Deux minutes plus tard, le jeune milicien supplie Antoine : « Ne partez pas, ne nous laissez pas ». Et Antoine de lui répondre : « Viens, monte avec moi, je te ramène chez toi ».
Le jeune milicien lui dit alors avec un regard vide : « Parce que vous croyez que je peux le faire ? On a pris mes parents et on nous oblige à être là » Antoine a supposé que le jeune homme faisait allusion à d’autres personnes dans son cas.

La lettre adressée à un haut responsable du Vatican par une instance ecclésiastique est révélatrice d’un état d’esprit que d’autres sources nous ont confirmé : « La Supérieure d’une école sur le littoral du Kesrouan, n’étant pas parvenue à empêcher l’installation d’un ensemble de canons dans le voisinage immédiat de son école, a essayé, par ses bonnes manières, de réduire les séances de bombardements. Elle a fini par rencontrer à la chapelle son personnel et tous les combattants, pour prier chaque soir aux pieds de la Sainte Vierge, aux intentions de la paix. Elle avait essayé de conscientiser le chef canonnier afin de l’inciter à ne pas attaquer directement les hommes ou leurs biens en lui rappelant son devoir d’obéir au Patriarche qui a menacé d’excommunication ceux qui commandent et exécutent le carnage de leurs frères et des innocents. Et la soeur de me résumer le résultat de ses interventions par ces termes : Un soir, à la suite de la prière commune, le chef de la troupe, qui était resté le dernier à la chapelle, toujours agenouillé et serrant tête et front dans ses deux mains, est venu furtivement dans mon bureau pour me dire en confidence secrète : Je suis totalement bouleversé. Il m’a été impossible de dire un seul Ave Maria.
Comment prier avec paix, a-t-il affirmé, alors que ma conscience est alourdie des crimes que je puis avoir commis. Je vous prie de m’aider à sortir de cet enfer. Je ne puis fuir car je serai abattu, ou ma femme et mes deux enfants seront maltraités ». Ce même chef qui semblait intraitable au début des combats s’est effondré en pleurs et de scander d’un ton tremblant : « Sauve-moi, sauve-moi, je t’en prie ».

On comprend mieux son dilemme en lisant la suite du rapport:
« Sept miliciens de la caserne de Mar Challita (Ghosta), qui auraient essayé d’échapper ou de se rendre à 1’Armée, ont été arrêtés et condamnés à mort.
« Un Père d’un couvent voisin à Nesbay, a été invité à aller les assister avant leur exécution. Ce Père a exigé de connaître les noms de ces miliciens, probablement dans le but légitime de rapporter leurs derniers propos à leurs familles (cette caserne prépare aux grades d’officiers des miliciens ayant une certaine formation intellectuelle). La demande de ce Père a été catégoriquement refusée ». « Je ne suis pas certain qu’un autre prêtre soit venu au secours de ces ‘bons chrétiens’, qui ont été exécutés ».

Ces assassinats puisqu’on ne peut les qualifier autrement se sont répétés partout avec la même férocité de manière à éviter des désertions en chaîne. Ainsi, juste avant que l’Armée ne prenne Aïn-el-Remaneh, treize miliciens qui voulaient déserter ont été exécutés froidement d’une balle dans la tête à côté de la caserne de Kassardjian, celle conduite par Zorro – surnom du chef de la caserne.

Conclusion

Pour conclure, nous voudrions préciser quatre points :

1) La difficulté de cette enquête résidait dans la multitude d’informations et de rumeurs. Comment démêler le vrai du faux ? Nous avons essayé d’être rigoureux dans la vérification. Nous procédions par recoupements ne nous contentant pas d’un seul témoignage. La confirmation devait provenir de milieux divers : gens de la rue, médecins, religieux, organismes humanitaires… Les témoins devaient avoir vu ou subi personnellement les exactions. La réalité est peut-être encore plus horrible que nous ne l’avons décrite.
Mais nous avons dû écarter de nombreux témoignages par manque de preuve. Et peut-être de ce fait, ceux qui vivent au Liban nous trouveront-ils trop indulgents pour les Forces Libanaises.

2) On ne peut croire que les chefs des Forces Libanaises cautionnent les pillages, les viols, les meurtres, même s’ils n’ignorent rien de leurs réalités. Ces crimes sont certainement le fait d’individus. Mais pourquoi avoir laissé faire ? En revanche, l’arme psychologique et le chantage utilisé contre la population ou l’Armée relèvent d’une stratégie bien pensée et arrêtée au plus haut niveau. Ainsi en est-il des exactions destinées à décourager les jeunes et à rendre impopulaire Aoun – voir par exemple le dossier privations -, de la politique de la terre brûlée et de la prise en otage d’un peuple.

3) Les Forces Libanaises sont-elles cette bande de voyous et d’assassins comme on l’entend dire si fréquemment au Liban ? Nous pensons effectivement qu’il existe en leur sein des individus dangereux que toute société civilisée a à cœur d’enfermer pour ne pas nuire à ses membres. Mais nous avons aussi rencontré des purs, ceux qui se sont engagés pour une cause : la défense de la chrétienté. Ceux-là réagissent de deux façons : sans pouvoir préciser les proportions, nous avons cru comprendre qu’une partie souhaite s’exiler, et que l’autre partie minimise les abus, déplace le problème au plan politique : « tout ça c’est la faute d’Aoun, Aoun a tort, Geagea a raison », ou bien se déculpabilise par le principe que la fin justifie les moyens. « Il ne faut pas voir les données immédiates, me confie l’un deux, mais penser à l’avenir ». Ainsi soulagent-ils leur conscience en se voilant la face. Il n’empêche qu’aucun n’a cherché à nier les agissements des miliciens. « On a fait un erreur », me confesse un haut responsable. Mais c’est plus qu’une erreur, un crime qui les a enfermés un peu plus dans un ghetto moral et psychologique. Ils sont ressentis comme un corps étranger par la population.

4) Les Syriens jouent leur jeu habituel : toute instabilité leur profite et légitimise leur présence. « Si nous partons, les Libanais s’égorgeront ». Leur discours est simpliste mais efficace, car il permet de faire oublier qu’ils sont le principal obstacle à la paix. En attendant, ils soutiennent les uns et les autres, leur fournissant matériel et essence et facilitant leur passage sur le territoire qu’ils contrôlent et ajoutent à la confusion en participant aux bombardements.
A Achrafieh, des particuliers et des responsables d’institutions visées nous ont affirmé avoir reçu des obus tirés par les Syriens. Un journaliste nous a déclaré qu’à la suite du bombardement de l’Hôtel-Dieu, un expert militaire auprès d’une ambassade européenne avait certifié que les bombes provenaient des zones contrôlées par les Syriens : même calibre, trajectoire, point d’impact, etc. Une religieuse nous a dit que bon nombre d’habitants de Dhour-el-Choueir (au-dessus de Bickfaya dans le secteur occupé par les Syriens) lui avaient confié qu’ils avaient dû quitter leur maison à cause du bruit causé par les obus tirés de cette même région. L’intérêt des Syriens étant que ces combats se prolongent et que chacune des deux parties s’affaiblisse un peu plus.

Livre Blanc: Annexe

Nous donnons ci-après le texte d’une lettre d’une religieuse française, en mission au Liban, adressée à sa Maison-Mère en
France, relatant la succession des événements conflictuels du Liban.

…Je reprends un petit peu la chronologie: donc, le 31 janvier, redéclenchement des affrontements entre l’armée régulière, nationale, et les éléments armés de la milice de Samir Geagea, appelés les « Forces Libanaises » depuis que Bachir Gémayel eût regroupé les différents groupes armés sous cette dénomination, avec un seul commandement militaire. Geagea ambitionnait le pouvoir depuis la fin du mandat de Amine Gémayel. Or, c’est le Commandant en chef de l’Armée qui fut nommé Premier ministre par le président sortant.

Depuis, le siège présidentiel était donc vacant. Parallèlement à ce gouvernement légal du Général Aoun, Premier ministre nommé légalement par le pouvoir légal, se formait à l’Ouest un autre gouvernement avec, comme Premier ministre, celui qui était démissionnaire sous le mandat Gémayel, Sélim el Hoss.

Nous entrions dans l’ambiguïté gouvernementale basée sur la formation illégale d’un gouvernement non nommé. Nous allions vivre cette ambiguïté qui consommait de facto la rupture entre l’Est chrétien et l’Ouest musulman. Désormais, les papiers officiels établis à l’Est devenaient illégaux à l’Ouest ; d’où l’impossibilité pour les habitants de l’Est de Beyrouth de passer à l’Ouest pour prendre l’avion, par exemple, ou d’y débarquer munis de papiers valables seulement à l’Est!

Mais il n’en allait pas de même de notre côté, le Général Aoun tenant à préserver avant tout l’unité du pays et n’admettant pas de reconnaître la présence illégale de l’autre gouvernement. Comme vous le savez, le cessez-le-feu accepté le 22 septembre dernier avait rendu au pays un calme subit par le silence des canons. Puis, avait eu lieu l’élection illégale d’un président de la République, élu par des députés d’une Chambre dissoute. Néanmoins, René Moawad sortait président élu sous l’égide syrienne, à la suite des accords de Taëf, non reconnus par le Général Aoun ni le peuple de l’Est. Ce pauvre président, n’exécutant pas assez vite les désirs syriens, fut proprement liquidé dans un atroce attentat à l’Ouest. Vite, la Syrie reconvoqua la Chambre pour élire un « meilleur» président, plus dévoué à sa cause : Elias Hraoui sortit de l’urne… et se mit donc à gouverner selon les vues de Damas.

Dès lors, il décida qu’il allait prendre de force le palais présidentiel de Baabda, aidé en cela par l’armée syrienne qui devait attaquer à la fois par terre et par air. Le peuple se leva pour aller protéger son Général. Ce fut le début du « sit-in » le 27 novembre, qui devait durer jusqu’au 2 février et où tout un peuple, en fête, retrouvait enfin sa joie de vivre libre et d’exprimer sa véritable identité, ses traditions ancestrales, sa foi, ses qualités profondes et son caractère sociable, heureux, accueillant, hospitalier, etc…

Malheureusement, ce qui est arrivé à Jésus, arriva aussi au Général : la trahison d’un frère vendu à l’ennemi. Samir Geagea vint un jour à Baabda embrasser le Général Aoun et faire des discours menteurs. Moins de quinze jours après, c’était l’attaque de Tahwita contre l’armée régulière. Le baiser de Judas portait son fruit de mort. Les éléments armés des Forces Libanaises (F.L.) allaient se déchaîner contre l’armée et contre le peuple qui avait été acclamer le Général à Baabda : désormais, pillage, massacre, torture, viol, attaque contre les occupants des immeubles, tueries impitoyables, incendies, tirs de canons dans les immeubles, destructions apocalyptiques, se sont perpétrés depuis 28 jours.

L’armée a dû faire l’assaut dans les localités où les F.L. étaient groupées dans des casernes fortifiées: Dbayé, Aïn-el-Remmaneh, etc… afin de libérer le peuple qui était littéralement écrasé sous ce régime totalitaire des F.L. depuis 15 ans. L’assaut fut terrible car les F.L., reprenant les traditions des Palestiniens, avaient disposé les canons et les munitions dans la population, dans les immeubles civils, dans les rues, d’où ils tiraient sur les positions de l’armée, entraînant les ripostes de celle-ci. Ceci, afin de pouvoir accuser l’armée d’attaquer une population désarmée et innocente. En fait, la population servait de bouclier aux attaques des F.L. et, en même temps, devenait le fer de lance des blâmes lancés contre l’armée qui était présentée comme responsable des massacres.

Confusion satanique dont les médias, habilement, se sont emparés aussitôt, ici comme à l’étranger. On cherche à ternir l’image du Général Aoun en lui attribuant exactement ce que fait Geagea, tout en présentant celui-ci comme la pauvre victime d’un général cruel dont les armées sanguinaires tuent et massacrent les innocents et leurs sauveurs. La vérité est ainsi bafouée à grande échelle. Pendant ce temps, l’armée, entrée dans les casernes tombées entre ses mains, découvrait avec horreur les salles et les instruments de torture, les réserves de drogue, les faux billets (dollars), les maisons closes des prostituées à l’usage privé des F.L.

Les populations libérées sortaient des abris après 17 jours de combat, où elles avaient manqué d’eau, de nourriture, sans parler du reste : les descentes armées des F.L. dans les abris poursuivant les « déserteurs » pour les massacrer sans pitié, eux et ceux qui se trouvaient avec eux. Sous les yeux des gens, on tirait tel ou tel jeune qui se cachait pour ne pas rallier les F.L. et on le découpait morceau par morceau, tout vivant, en le narguant dans cet horrible supplice qu’on infligerait pas à une bête cruelle. Tout ce qui bougeait était abattu, même si c’était une maman risquant sa vie pour monter chercher un peu à manger en espérant que quelque chose restait encore de l’appartement. Ce fut une véritable tuerie faite par les F.L. pourchassées, en se retirant des régions où elles exerçaient leur tyrannie depuis si longtemps.

Ces forfaits dépassent les pires horreurs des nazis. Et le comble, c’est l’étonnement affiché par Geagea dans ses discours devant ce qui se passe et qu’il qualifie d’intolérable cruauté commise par le Général Aoun et son armée ! On reste pantois devant le mensonge, la calomnie aussi froidement étalée.

Maintenant, il y a une trève très fragile. Mais, géographiquement, l’Est est découpé en plusieurs morceaux, chacun impénétrable par le voisin. C’est ainsi que Achrafieh, étant encore aux mains des F.L., est devenu inaccessible.
L’entrée en est minée sur tout le pourtour; on passe à pied, avec le risque d’être ajusté par tel ou tel franc-tireur posté en haut des immeubles réquisitionnés. Les parents de Mademoiselle Laure, qui habitent le quartier de l’Hôtel-Dieu, ont reçu une bombe qui a détruit deux murs, tombés sur eux. Les voisins sont venus les retirer des décombres. Le père a 90 ans et est aveugle.

La mère a 86 ans. Tous deux ont été blessés et on les a descendus chez leur fille qui habite une maison un peu plus protégée à quelques pas de là. Pendant six jours, impossible de les transporter nulle part ailleurs. La famille présente a fait ce qu’elle pouvait pour leur porter les premiers soins! Dès que nous avons été au courant de cela, Mademoiselle Laure est allée en voiture jusqu’au Musée, puis, de là, est entrée à pieds dans Achrafieh, jusqu’à la maison de sa soeur. Elle a vite pris son papa qui ne peut plus marcher depuis longtemps et a essayé de le faire avancer quand même, tandis que ses nièces essayaient de faire de même avec la maman, plus valide. Au bout de 25 mètres, le papa s’est effondré, ne pouvant plus marcher! Marina, très courageusement, a fait signe à un élément armé des F.L. qui était là à les regarder sans bouger, de venir l’aider à relever son papa. Il est venu, a soulevé le vieux papa et l’a soutenu jusqu’à la limite minée de Achrafieh. Normalement, il ne pouvait pas aller plus loin, puisque c’est l’Armée Libanaise régulière qui est au-delà. Mais, Marina lui a fait tellement pitié et honte, qu’il a appelé un copain; tous deux ont passé les lignes et sont allés, avec leur fardeau, jusque dans la voiture pour installer le papa.

Marina leur a promis que ce geste leur vaudrait une bénédiction (barakat) spéciale de Dieu pour eux et sur leurs parents. Puis, la maman est passée sans problème et, quelque temps après, Marina arrivait au Monastère pour que nous embrassions les rescapés de l’enfer avant de les laisser aller jusqu’au village de Kfarchima, à 17 km, chez leur autre fille. Quelle épopée et quelle émotion! Aujourd’hui, Mademoiselle Laure est retournée à Achrafieh pour tâcher d’en faire sortir, cette fois, ses deux nièces (exposées au viol) avec leurs parents (c’est-à-dire sa soeur et son mari). Le but est de leur faire échapper à un assaut éventuel dirigé contre Achrafieh, où ils se trouvent en première ligne. Une autre soeur de Marina, plus proche encore de la ligne, a dû céder sa maison aux F.L. qui la lui ont réquisitionnée pour occuper les étages afin de tirer contre l’Armée Libanaise qui est en face! Elle a fui avec son  mari et leurs sept enfants, semant ceux-ci chez des frères ou des soeurs qui peuvent les accueillir. Si les deux nièces qui sortent aujourd’hui ne savent où aller, elles viendront ici.

Déjà, nous avons accueilli une vieille dame de 84 ans, Française établie au Liban depuis 25 ans, veuve d’un Libanais, que le Consulat de France nous a demandé d’héberger depuis une semaine. Elle était à l’Hospice de Aïn-el-Remmaneh pendant l’assaut. Dix-neuf dames âgées ont péri, suffoquées par les incendies des voitures du quartier dégageant des gaz toxiques dans les abris non aérés. Une autre dame française a été blessée, qui n’a pu être transportée et est morte aussi après 3 jours de souffrances et d’agonie. Ces personnes âgées sont restées 17 jours dans l’abri, sans lumière, sans manger autre chose que du fromage blanc avec du pain dedans, sans eau du tout à boire, sans pouvoir se laver, sans pouvoir nettoyer les endroits servant de sanitaires, etc… La pauvre dame était toute noire quand elle est arrivée chez nous, amenée par les Gardes de Sécurité (CRS) de l’ambassade. Il a fallu plusieurs jours pour lui faire retrouver un aspect humain. Une grosse bronchite la faisait tousser sans arrêt, car ils étaient entassés, à deux par matelas à même le sol, en plein courant d’air dans la cave. Un médecin français, bénévole au Liban depuis deux ans, vient chaque jour voir sa petite « Poupette » et, doucement, la remettre sur pieds. Inutile de dire que nous la choyons et l’entourons avec tendresse. Les 49 autres personnes âgées ont été transportées chez des religieuses de la montagne, car l’Hospice a été tellement bombardé qu’il est inhabitable. Là encore, les F.L. avaient eu soin de mettre leurs batteries de canons tout autour pour que l’armée soit obligée d’arroser tout le quartier. C’est affreux.
Voilà la sauvagerie incroyable dans laquelle nous sommes plongés. Et cela donne au monde l’impression que « les chrétiens du Liban s’entretuent ». Mais, qu’est-ce que ce christianisme qui n’en a que le nom et qui agit en terrorisme, comme un vulgaire état totalitaire ?

L’avenir ? Vers quoi allons-nous ? Cela reste la grande interrogation. Certes, le mieux aurait été que l’Armée puisse continuer le nettoyage complet des F.L. Le Général Aoun ne cesse de supplier Geagea pour qu’il se rallie à l’Armée régulière, lui et ses éléments armés, afin qu’il n’y ait qu’une seule force armée et unie dans le pays pour lutter contre l’occupant.

Malheureusement, Geagea a fait appel au Patriarche pour que le Général « cesse de tuer les innocents et, en premier lieu, les F.L. victimes de tueries ». Le Patriarche s’est ému et, pour des raisons qu’on ignore, a épousé la thèse de Geagea. Il a donc demandé au Général de cesser les combats. Celui-ci, grand chrétien comme vous le savez, et ne cherchant qu’à défendre les valeurs chrétiennes par des moyens chrétiens et avec un esprit chrétien, a voulu se soumettre à l’autorité religieuse… Il a donc arrêté les combats. Mais, pendant ce temps, les F.L. ont renforcé leurs positions, apportant des armes lourdes et des munitions, montant des remparts de terre, bâtissant des fortifications dans les rues d’Achrafieh, menaçant tout le monde, semant la terreur partout. Le quartier s’est vidé de sa population, ce qui laisse tout loisir et toute possibilité de piller et d’incendier les maisons.

Parmi les habitants qui restent, beaucoup sont l’objet de menace.
A plusieurs reprises, des personnes qui faisaient la queue pour le pain ont été tuées à bout portant pour achever de terroriser les rares personnes encore là. Le chantage entretenu jette le monde entier dans l’erreur au sujet du Liban et de ce qui s’y passe réellement. A cause du mensonge colporté (qui, de surcroît, arrange bien les diplomaties qui ont des intérêts en jeu dans les pays arabes) à cause du mensonge colporté, donc, aucune nation « sensée » ne viendra jamais prêter main forte au Général Aoun, seul dans ce marécage de fausseté, à dire la vérité bien haut et bien fort.

En effet tout se ligue contre nous. Si on repense aux crimes de la deuxième Guerre mondiale, tout le monde se souvient qu’ils furent unanimement condamnés dès qu’ils furent découverts et connus et que Hitler soulevait la réprobation universelle. Cela avait provoqué la levée des armées alliées qui étaient venues sauver les peuples pris dans l’étau nazi. Ici, nous avons pire que les nazis et ce sont des chrétiens qui torturent des chrétiens : pas question de racisme !

Toutes les nations approuvent Geagea qui, seul, accepte le beau projet de Taëf, où le Liban était censé trouver la paix qu’on nous préparait si amoureusement… Quelle paix ? Et à quel prix ? Dès lors, ce refus de Aoun et de son peuple à ce projet-suicide expose l’un et l’autre au génocide impitoyable qui s’exécute sous les yeux d’un monde trompé sur la vérité. La Syrie, n’a même plus besoin d’intervenir et se tient tranquille. Et pour cause ! Le ver est dans le fruit… pourquoi se fatiguer ?

De plus, nous savons fort bien que le problème du Liban ne se réglera que dans le règlement global du Proche-Orient qui veut favoriser Israël tout en ménageant une patrie de rechange pour les Palestiniens. Ce plan américain s’accomplit, étape par étape, depuis 15 ans. Nous avons lutté pied à pied pour le contrecarrer. Il eût été facile à n’importe quel pays européen de nous aider un peu. Mais on ne peut à la fois satisfaire ses propres intérêts et venir au secours de l’ami menacé.
Il faut donc choisir. Et le choix tomba sur les intérêts privés, qui laissèrent le Liban s’enliser dans de faux problèmes créés de toute pièce par l’Amérique appuyée par l’Europe (la France notamment).

Alors, le Général Aoun reste aujourd’hui tout seul en face d’une marée de mauvaise volonté, avec, comme seul appui, son peuple fidèle. Tous, nous persévérons dans la Foi, dans l’Espérance et dans l’Amour, sûrs que, à la suite du Général, nous sommes en train de sauver nos vraies valeurs chrétiennes et que, pour cela, il vaut la peine d’en mourir. Ce n’est pas de l’héroïsme, mais tout simplement la conséquence logique du baptême. Dans ce sens, on peut dire que notre avenir, c’est notre Foi, c’est Dieu notre Père, son Fils fait chair et l’Esprit Saint.

…Nous avons à affirmer cette Foi face au monde et face aux hommes qui se disent chrétiens et ne savent pas qu’ils ne le sont plus. Face au défi qui nous est lancé, nous choisissons de prendre le risque de nous engager sur la voie de la vérité qui rend libre. Il y faut une grâce particulière de Dieu, qui exauce ainsi les prières de tant et tant de personnes qui prient pour le
Liban depuis si longtemps. Oui, le Liban va devenir un signe lumineux pour les peuples en quête de vraies valeurs, plus ou moins perdues quelquefois, faisant ainsi échec à cette civilisation matérialiste et scientifiste venue du Nouveau Monde, qui a balayé l’âme des peuples. Nous choisissons de rester libres et chrétiens, plutôt qu’esclave du mensonge.
Dernière minute : Mademoiselle Laure est revenue d’Achrafieh avec ses deux nièces, Maguy et Rita, très choquées, malades, terrorisées où elles manquaient d’oxygène, de lumière et de soleil. Depuis un mois, elles n’osaient plus sortir du tout à cause du risque d’être enlevées ou violées… Elles vont rester au Monastère le temps de reprendre un peu de paix et d’oxygène.

En descendant de voiture, Maguy s’est précipitée dans mes bras en sanglotant, complètement traumatisée par les événements.

L’un de leur frère est lieutenant dans l’Armée Libanaise et a fait une partie de ses classes d’Officier en France. L’autre frère est officier dans les Forces Libanaises et se cache pour n’être pas obligé d’aller combattre contre l’armée qui reviendrait à tuer son propre frère, comme cela s’est trouvé récemment. Mademoiselle Laure a pu sauver l’uniforme d’officier de l’armée que doit revêtir son neveu pour son mariage, ainsi que sont épée et son képi. Une partie de son armement est ainsi en sécurité au couvent ! Demain, elle va essayer de faire sortir la mère avec la robe de mariée pour la fiancée… Ils auraient dû se marier le 7 février et nous avions reçu une ravissante invitation…

Il restera encore la famille de Mademoiselle Lydie, qui est au centre de Achrafieh, mais pas en danger aussi immédiat que celle de Mademoiselle Laure. S’il y a des risques d’assaut, nous irons aussi les chercher tous et les ramener au couvent. La famille de Mademoiselle Aline est plutôt du côté de Baouchrieh, calme pour l’instant. Nous restons éveillées et prêtes à porter secours.

Pendant ce temps, nous faisons les Exercices Spirituels de Saint Ignace avec le Père N…, jésuite en vacances forcées. Nous avons donc profité de ce chômage involontaire pour l’embaucher! Mais, vu la tension qui règne, nous avons opté pour une retraite un peu spéciale… Les matinées sont libres et le Père vient nous donner « les points » (c’est-à-dire la matière des Exercices) le soir, à 4 heures. Puis, nous avons la messe, suivie de Vêpres. Nous faisons récréation chaque jour aussi, afin de pouvoir dire à la Communauté où nous en sommes et donner des nouvelles des familles évacuées. La retraite ne nous retire pas de la réalité, mais nous permet de vivre, dans la chair, le drame du pays.

Les Scouts de Cluses sont venus deux fois : ils étaient au Monastère le 1er février, juste au début des combats. Ils sont repassés il y a quelques jours, nous annonçant que les containers sont en route. Quel problème, cette fois ! L’endroit où ils doivent normalement être débarqués se trouve en zone F.L. alors que nous sommes, nous, en zone de l’Armée. Nous craignons que tout ne soit pillé au débarquement. Pierre Devant est allé voir le Patriarche pour qu’il fasse pression sur Samir Geagea, et celui-ci sur ses sbires, afin que rien ne soit volé. Espérons que tous ces bons offices se révèleront efficaces! Ce n’est pas si sûr.

Et tant que nous n’aurons pas été averties d’avoir à aller chez les carmélites, nous tremblerons à la pensée que tout ne soit perdu!

Encore faudra-t-il faire un grand détour par la montagne pour arriver chez les carmélites, puisque le pont du Nar-el-Kalb a été obstrué par 4 mètres de terre par les F.L. afin d’empêcher l’Armée de progresser. Nous confions ce débarquement à vos prières, car nous attendons avec impatience cette aide plus utile que jamais pour les familles pauvres de Aïn-el-Remmaneh qui ont tout perdu, maisons, biens et voitures.

Pendant les rudes combats, les F.L. ont attaqué le « Central téléphonique international » où travaillait Claire. Tout est détruit et incendié. Les câbles ont été sciés. Toutes les centrales électriques sont détruites. Les réservoirs de mazout et de gaz, une fois de plus, ont été incendiés. Nous manquons donc de tout.

Mais cela n’est rien si nous parvenons à nous libérer du mensonge et de la fausseté. Les régions encore occupées par les F.L. réclament à grands cris le Général de l’Armée.
Que le Seigneur nous sauve de la manière qui lui plaira, même si nous perdons tout. Après tout, tout n’est rien si nous perdons la Foi. Gardons la Foi et tout est sauvé !

Toute la Communauté vous remercie de votre gentillesse fraternelle et de vos Prières.

Les Religieuses de…
Beyrouth, Liban

Livre Blanc: Postface (par Gérad Bapt)

Trop tard pour le Liban ?

La communauté internationale semble le penser. « Les combats commencés le 31 janvier dans le « pays chrétien » ont fait plus de 3000 victimes et ravagé le quart de cette région de 1000 km² qui continue de se vider de ses habitants ».

Dans sa sécheresse, cette dépêche de l’AFP datant d’avril résumait tout le drame dans lequel se trouve la population dont les conditions de vie se sont encore aggravées depuis. Mais ce drame trouve de moins en moins de place dans l’information – y compris française…

Aux pénuries, à la destruction massive de l’infrastructure économique, s’ajoutent les atteintes aux droits de l’Homme malheureusement trop habituelles dans les guerres civiles.

Le coeur des enquêteurs de « l’Union des Jeunes Européens » est révolté, à juste titre ! Sans doute penche-t-il aussi du côté d’Aoun, comme celui de la majorité de la population…

Mais l’exigence absolue n’est pas la revanche; elle veut que cette situation, qui fait le jeu des ennemis de l’unité du Liban et de sa souveraineté, cesse au plus tôt ! Le plus cruel des paradoxes n’est-il pas, à côté de l’exode massif vers la France ou le Canada, que des Libanais chrétiens de Beyrouth-Est puissent aujourd’hui trouver refuge dans des zones sous contrôle syrien?

Il faut arrêter définitivement la guerre civile, source d’exactions et de perversités, et reconstruire la paix et le Liban en s’engageant dans un processus politique qui sera long et difficile. Sortir des guerres féodales, faire preuve d’audace pour mener la Politique du Liban : Jamais sans doute, les libanais – à commencer par les chrétiens – n’ont-ils eu à compter que sur eux-mêmes… et à se garder de leurs « alliés » de circonstance !

Il n’est peut-être pas encore trop tard…

Gérard BAPT
Député socialiste
de Haute-Garonne
Président du groupe
d’amitiés France-Liban
à l’Assemblée Nationale.

Histoire du Liban des origines au 20e siècle – Sous la direction de Boutros Dib – Ed. Philippe Rey – 2006 – Paris

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-Le secteur défense et sûreté fit l’objet de soins méticuleux, au cours du Mandat français sur le Liban et la Syrie, après la création du Grand-Liban.

Le recrutement se faisait par engagement volontaire et non par conscription. L’encadrement, français au départ, va ouvrir ses portes aux libanais et aux syriens après l’ouverture d’une école militaire à Homs, en Syrie, qui formait les officiers syriens et libanais. Ceci permit d’ouvrir les cadres de l’armée à toutes les classes sociales, opérant un rapprochement bénéfique entre elles.

L’armée se distingua vite par son esprit de discipline qui lui valut un grand prestige. Elle en était consciente et fière. Elle bénéficiait aussi de tout le lustre du mandat dans le domaine militaire.

La population était reconnaissante vis-à-vis de la gendarmerie, de la police et de la Sûreté Générale d’avoir assuré le règne de l’ordre et de la sécurité. Leur réorganisation, ébauchée par le général Gouraud dès son arrivée, voit ses bases définitivement jetées par lui et par son successeur, le général Weygand. (P.824).

-Problème central pour le Liban dans ses relations avec la France, notamment pour des raisons de sécurité, mais primordialement pour une question de principe : la souveraineté. Du côté français, on a fait le geste de transférer au gouvernement libanais le contrôle des Troupes Spéciales. L’opération, commencée le 20 juillet 1945, fut achevée le 1er août 1946, date qui sera retenue comme fête de l’Armée. Le colonel Fouad Chéhab, futur général et président de la République, fut nommé commandant en chef de cette nouvelle armée.

Cependant, la France retenait au Liban ses troupes à elle, avec tout leur matériel offensif. C’était pour elle un gage négociable en vue de l’obtention d’un traité global lui conférant une situation privilégiée sur les plans culturel, économique et stratégique. Sur le plan stratégique, les milieux de l’état-major entendaient surtout garder des bases militaires. La France tenait d’autant plus au traité qu’elle appréhendait l’occupation par l’Angleterre de toute place qu’elle abandonnerait au Levant. (P.877).

Fait surprenant, le gouvernement britannique appuya dans un premier temps la demande française d’un traité. Les responsables français, se croyant réellement appuyés, se raidirent et entendirent régler d’un coup tous les vieux contentieux qu’ils avaient avec le Liban et la Syrie.

Le Liban resta ferme sur ses positions : pas de traité avant la fin de la guerre et évacuation totale du pays par les troupes étrangères, surtout en vue de pouvoir négocier sur un pied d’égalité complète avec toutes les autres puissances. Ne voulant pas trop attendre, il commençait à s’orienter vers la création d’une armée nouvelle, en plus des Troupes Spéciales, encadrées –forces nouvelles et Troupes Spéciales –par des officiers du pays.

Sur ce, une série d’incidents vint rendre encore plus malaisé un règlement à l’amiable.

Une cascade de surprises faites de déclarations pour le moins maladroites et d’incidents fortuits ou voulus vint maintenir un climat de tension peu propice à l’entente et retarda les accords. L’évolution générale de la conjoncture internationale rendait injustifiable la continuation des tensions et des occupations militaires, et allait aider à en sortir. Pour mieux vivre l’atmosphère et saisir le contexte de ces données, nous citerons quelques exemples d’incidents, particulièrement significatifs.

A l’annonce de la libération de Paris (25 août 1944), une explosion de joie sincère se produisit dans les régions à majorité chrétienne. Des militaires français eurent le tort de se joindre aux manifestants et d’exhiber leurs sentiments d’une manière trop bruyante qui parut provocante. (P.878).

Moins d’un an après, le 8 mai 1945, on revit les mêmes scènes à la suite de la capitulation de l’Allemagne. Incidents sans lendemain, certes, mais qui n’aidaient pas à la détente.

Le débarquement, en avril et en mai 1945, de troupes coloniales françaises à Beyrouth, sans que le gouvernement libanais en fût prévenu à l’avance souleva de vives protestations officielles qui se répercutèrent dans tout le pays. (P.879).

Un communiqué fut publié le 9 juillet 1945 à Paris par le Quai d’Orsay, déclarant « qu’il a été décidé, en raison de la fin des hostilités en Europe, d’accéder au désir de la Syrie et du Liban de constituer une armée nationale et, par voie de conséquence, de transférer aux gouvernements syrien et libanais les unités militaires de recrutement local, dont le commandement français avait pris la charge ».

Mais, plus loin, le communiqué parlait d’une force française de quelque 5000 hommes qui resterait au Liban et dont l’affectation éventuelle serait déterminée plus tard. On apprit, le 25 juillet 1945, que les anglais étaient d’accord pour que les français gardent certains aéroports, quitte à se replier dans les régions côtières de la Syrie et du Liban. Ce fut une nouvelle source d’émotion et de tension.

Le 13 décembre 1945, deux accords franco-britanniques parlent des modalités du retrait des forces de ces deux pays du Liban et de Syrie. (P.880).

C’était la première fois que l’on parlait de l’évacuation d’une manière aussi formelle, étayée de mesures concrètes, comme le regroupement des forces. Une vague d’enthousiasme entretenue par les médias s’empara du peuple et des responsables au Liban. Une séance spéciale fut consacrée à la communication des accords à la Chambre des députés. Le président de la République vint solennellement assister à la réunion.

Le gouvernement libanais affirmera que « le Liban ne se considérera engagé que par les conventions qu’il aura acceptées ». (P.881).

A peine l’émotion était-elle calmée qu’une nouvelle surprise vint secouer l’opinion : Beyrouth se réveille, un beau matin de décembre 1945, avec, en rade, le navire français Le Sagittaire, ayant à son bord plus de 200 militaires ! Première réaction officielle libanaise : veto à leur débarquement. Finalement, l’incident est ramené à ses dimensions réelles : le petit contingent était sans armes et il venait pour assurer une sorte de transition due au départ du Liban d’un millier de soldats sénégalais.

Alors, les pourparlers anglo-français pour mettre au point le regroupement prévu par les accords du 13 décembre purent démarrer à Beyrouth même. (882).

Les 14 et 15 février 1946, le Liban et la Syrie portent plainte au Conseil de Sécurité des Nations Unies contre la France et l’Angleterre. (P.884-885).

Quatre projets de résolution furent déposés. Il nous a paru utile de les reproduire succinctement, car ils donnent la température de l’atmosphère du Conseil de Sécurité à l’endroit de la plainte syro-libanaise.

Le projet hollandais, qui avait pour souci de ménager l’Angleterre, exhortait les parties intéressées à faire confiance aux puissances occupantes : elles retireraient leurs forces « dans un avenir rapproché ». Formule trop vague et manquant de vigueur. Ses auteurs eux-mêmes comprirent qu’il valait mieux le retirer.

Le projet mexicain était plus net et plus ferme : la demande syro-libanaise est justifiée ; une date limite à l’évacuation doit être fixée. Mais cette proposition, n’ayant réuni que 4 voix, fut rejetée.

Le projet égyptien qualifiait la présence des troupes étrangères en Syrie et au Liban de contraire à la Charte. Il doit donc être immédiatement procédé à leur évacuation et des négociations doivent s’ouvrir sans tarder, qui traitent exclusivement des modalités techniques de cette évacuation. La proposition égyptienne tenait davantage compte du souhait libano-syrien de limiter toute négociation au seul aspect technique et à la fixation d’une date d’évacuation. En dépit de certains amendements que l’Egypte accepta d’y introduire, le projet fut écarté.

Les Etats-Unis, se voulant conciliateurs des différentes tendances, proposèrent que le Conseil de Sécurité « déclare qu’il tient pour assuré que les troupes étrangères qui se trouvent en Syrie et au Liban(P.885)

évacueront ces pays dès qu’il sera possible de le faire et que les négociations à cette fin seront entreprises sans délai par les parties ; demande à celles-ci de le tenir informé des résultats de ces négociations ». Cette formule fut l’objet de plusieurs propositions d’amendement. Après de longues délibérations, on revint au texte américain dans sa forme originale et on le soumit au vote du Conseil. Il réunit la majorité requise des voix, mais se heurta au veto soviétique. Du coup, l’examen de la requête libanaise fut reporté au 31 mars 1946. (886).

Le Liban ne réussit pas à arracher le vote qu’il souhaitait, mais les discussions établirent l’accord des puissances sur le principe de la nécessité de l’évacuation de son territoire par les armées étrangères. C’était plus qu’une simple victoire morale. La France l’avait compris. Aussi allait-elle s’appliquer à chercher la solution du problème dans des négociations bilatérales directes, qui lui épargneraient le caractère contraignant d’une décision du Conseil de Sécurité. Entre le 16 février et le 31 mars 1946, il y avait 6 semaines. Pour les mettre à profit, il fallait faire vite. En conséquence, la France proposa à l’Angleterre, à la Syrie et au Liban de continuer les négociations à 4 à Paris et leur adressa sur-le-champ des invitations officielles dans ce sens.

L’idée était bonne, mais elle allait se heurter à de nombreux problèmes. La Syrie, restée sous l’effet de la commotion produite par le bombardement de Damas en mai 1945, refusait d’aller à Paris. Elle préférait comme lieu de réunion Londres ou Beyrouth. La Grande-Bretagne prétexta ce refus syrien pour proposer Londres. De Beyrouth, le général Spears s’activait dans toutes les directions pour torpiller les propositions françaises. Il alla jusqu’à attaquer vivement la conduite de la délégation libanaise au Conseil de Sécurité. (P.886).

Enfin, à Beyrouth même, au sein de la Chambre comme dans les milieux politiques en général, on ne ménageait pas les critiques concernant l’ensemble de l’action de la délégation.

Néanmoins, celle-ci continua à estimer qu’il fallait profiter des bonnes dispositions du moment à Paris –et laisser de côté pour un temps l’excès de tergiversations et d’arguties –, ainsi que de la conjoncture internationale favorable pour aller à Paris, mener à bonne fin les négociations relatives à l’évacuation et créer une ambiance propice à d’autres pourparlers qui attendaient d’être entamés, ne fût-ce qu’en matière monétaire.

La délégation syrienne finit par approuver le point de vue de la délégation syrienne finit par approuver le point de vue de la délégation libanaise, du moment que les pourparlers n’allaient porter que sur l’évacuation ; elle télégraphia dans ce sens à Damas.

Mettant un terme à ces tiraillements, une dépêche de Beyrouth, du 22 février 1946, autorisait la délégation libanaise à se rendre de Londres à Paris en vue de négociations portant sur l’évacuation uniquement.

Alors tomba un aide-mémoire remis au gouvernement par la délégation britannique à Beyrouth. La Grande-Bretagne déclarait qu’elle acceptait la résolution du Conseil de Sécurité sur la base du projet américain, du moment qu’elle avait recueilli la majorité des voix, le veto soviétique étant considéré comme de pure forme. Dès lors, l’action future de la Grande-Bretagne ne sera déterminée que par cette résolution. La plainte syro-libanaise au Conseil de Sécurité la libérait des engagements qu’elle avait pris à l’égard de ces deux pays en vertu des accords avec la France du 13 décembre 1945 ; le gouvernement britannique pouvait donc retirer unilatéralement ses troupes, sans attendre la France. En même temps, le ministre britannique au Liban, Shone, tentait d’ultimes démarches afin que les négociations pour l’évacuation se déroulent à Beyrouth et à 4 (Liban, Syrie, Angleterre et France), et non à Paris et à 2 (Liban et France).

La délégation libanaise arriva à Paris le 28 février 1946. Deux délégations militaires, française et anglaise, débattaient déjà,  au Quai d’Orsay, des modalités du retrait de leurs forces respectives. (P.887).

Les pourparlers franco-libanais débouchèrent sur un accord complet le 23 mars 1946, c’est-à-dire une semaine avant la date qui avait été prévue pour la reprise de la discussion de la question au Conseil de Sécurité, et ce malgré les nombreux accrocs qui n’avaient cessé de surgir tout au long du parcours. Ainsi, il fut convenu ceci :

1-Du côté libanais, le gouvernement mettait au service du plan d’évacuation les administrations civiles et militaires compétentes, assurait la garde des lieux à évacuer et fournissait les équipes spécialisées avec le matériel adéquat et le personnel nécessaire à sa manipulation.

2-Du côté français, le retrait de toutes les troupes stationnées au Liban devait se terminer le 31 août 1946. En signe d’amitié et de bonne foi, la partie française affirme « son désir d’assurer le retrait du gros de ses troupes combattantes avant le 30 juin 1946 ».

Un état-major commun franco-libanais se tiendra à la disposition des deux commandements à toutes fins utiles. Le gouvernement français aura la faculté de maintenir au Liban un groupe de 30 officiers et d’environ 300 techniciens pour mener à bien le contrôle et le transport du matériel. Le départ de ces derniers éléments devait être effectué le 31 décembre 1946 au plus tard.

Un échange de lettres entre Georges Bidault et Hamid Frangié, en date du 23 mars 1946, confirma ces accords. Et pour bien marquer que la page des malentendus était tournée et que l’on renouait avec les traditions d’amitié séculaire entre les deux pays, la station de radiodiffusion et le Grand Sérail furent transférés à l’Etat libanais.

Après que tout fut fini et qu’on eut procédé à l’échange de lettres constatant l’accord, Riad el-Solh et Youssef Salim rentrèrent seuls au Liban, laissant Hamid Frangié passer seul par Rome sur le chemin du retour afin de jeter les bases de l’établissement de relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Etant tous les deux députés du Liban-Sud, ils choisirent de rentrer par la Palestine afin de parcourir tout le littoral Sud du Liban où des manifestations monstres allaient être organisées en leur honneur, en attendant l’accueil enthousiaste de Beyrouth. C’était une manière de répondre à leurs détracteurs pendant qu’ils négociaient à Paris.

Les derniers militaires français quittèrent le Liban le 31 décembre 1946. La Chambre des députés tint une séance spéciale pour saluer l’événement. A cette date, Riad el-Solh était redevenu président du (P.888)

Conseil des ministres et Hamid Frangié ministre des Affaires Etrangères. Au moment où ils pénétraient dans l’enceinte du Parlement, une ovation enthousiaste les salua. Le même jour, le président de la République, Béchara el-Khoury, inaugurait une plaque commémorative de l’événement près du petit fleuve côtier de Nahr el-Kalb, dont l’embouchure encaissée dans des parois rocheuses était devenue, au cours des âges, un véritable musée de la pierre, meublé de stèles historiques remontant à l’Antiquité et rappelant les fastes internationaux dont le Liban avait été témoin. (P.889).

Géopolitique de la Méditerranée – Yves Lacoste – éd. Armand Colin – Paris – 2006

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La reconnaissance officielle du pouvoir des diverses communautés religieuses eut pour effet de leur répartir les postes dans l’administration et surtout dans l’armée au prorata de leur importance théorique. Cela est une des raisons pour lesquelles le Liban, en dépit des tensions qu’il connaît au plan interne et des menaces extérieures, se caractérise par la faiblesse de son appareil d’Etat. Ainsi dans l’armée libanaise, les officiers étaient maronites et les simples soldats chiites, alors que leurs deux communautés rivales se méprisaient.

La guerre civile déclenchée en 1975 entre maronites et palestiniens devait en fait durer jusqu’en 1990. Elle entraîna dans chacune des communautés la formation de milices rivales (chacune plus ou moins à la solde d’un clan dirigeant) souvent mieux armées qu’une armée nationale libanaise de plus en plus théorique. Chaque milice a son territoire et cherche à l’étendre au détriment d’une autre, surtout pour contrôler une partie du littoral, ce qui lui permet d’importer des marchandises et des armes.

Fouad Boutros : Mémoires – éd. L’Orient-Le Jour – 2009

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-La rue bouillonnait, tous les jours davantage et chaque fois que la politique du président Camille Chamoun s’opposait à celle du président égyptien Jamal Abdel-Nasser qui, en quelques années, avait réussi à ranimer le rêve de l’unité chez les masses arabes. Cette crise s’était aggravée avec l’émergence du Pacte de Bagdad, combattu avec force par Nasser, jusqu’à la chute de Nouri Saïd, qui en marqua la fin. Et, comme si le désaccord sur la politique extérieure ne suffisait pas, les élections de 1957 et les abus qu’elles connurent jetèrent de l’huile sur le feu, surtout après les rumeurs disant que le président Chamoun cherchait à se faire réélire ; lui-même ne le nia pas ouvertement. Les événements de 1958 éclatèrent en avril dans le Chouf, à Tyr et à Zghorta, et se déplacèrent en mai à Tripoli, Masnaa et d’autres régions. Des combats opposèrent les factions libanaises loyales au président Camille Chamoun à des factions nationalistes arabes, partisanes du président Nasser. Sur les ordres du commandant en chef, le général Fouad Chéhab, l’armée se cantonna dans ses casernes et assura la sécurité dans le périmètre d’un certain nombre d’institutions publiques, notamment le palais présidentiel à Kantari. Il y eut les violences, les combats et les destructions que l’on sait, jusqu’au débarquement des Marines de la flotte américaine le 15 juillet 1958. Le calme revenu, l’on se mit en quête d’une solution politique à la crise. Le général Chéhab fut élu à la présidence de la République le 31 juillet.

Pendant que ces événements se déroulaient, il me semblait que la politique du président Chamoun, fondée sur l’appui du Pacte de Bagdad et tournée vers les Etats-Unis, contredisait notre rôle et dépassait nos capacités eu égard à notre situation géopolitique. D’un côté, notre pays est fondé sur le pluralisme confessionnel, et, de l’autre, étant situé entre la Syrie et Israël, en contact direct avec le conflit arabo-israélien, il ne pouvait rester neutre dans une affaire qui affectait profondément la conscience arabo-musulmane. Dès lors, je vis qu’il aurait été préférable à un pays comme le Liban d’avoir conscience du danger et de tenter d’éviter la tragédie qui finit par l’atteindre.

Les événements de 1958 avaient sérieusement ébranlé le Liban et mis son avenir et celui de son unité sur la sellette. La crise avait ranimé les peurs des chrétiens. On critiqua le général Chéhab pour n’avoir pas envoyé l’armée contre les révolutionnaires, afin de [P.55] préserver l’autorité de l’Etat, la sécurité et la stabilité. [P.56]

La question que je me suis posée pendant trois ans et dont la réponse me préoccupe depuis quarante-six ans est la suivante : pourquoi le général Chéhab n’avait-il pas envoyé l’armée en 1958 mettre un terme aux combats internes, confirmer l’autorité de l’Etat et asseoir la stabilité de la sécurité ? Je lui ai posé la question en 1960, lorsque ma relation avec lui s’était resserrée. Sa réponse, douloureuse, vint comme celle que donne celui qui confie à un ami qu’il souffre d’une maladie grave : « Si j’avais fait descendre l’armée à l’époque pour confronter le clivage confessionnel, j’aurais pu garantir son unité pendant 7 jours. Mais, le 8e jour…je ne sais pas ». [P.56]

-Le 4 mai 1960, le directeur général de la Sûreté Générale, le colonel Toufic Jalbout, puis le chef du Deuxième Bureau, le colonel Antoun Saad, me suggérant de me présenter aux élections parlementaires. [P.78]

-Le 8 novembre 1961, une délégation libanaise fut formée « dont je fis partie aux côtés du ministre Rafic Naja, du secrétaire général par [P.91] intérim du ministère des Affaires Etrangères et du commandant de la place de Beyrouth, le général Abdel Kader Chéhab. [P.92] se rendit à Damas pour féliciter le nouveau gouvernement suite au coup d’Etat contre la RAU.

-Le 30 décembre 1961, peu après minuit, un officier supérieur libanais m’appela au téléphone pour m’annoncer que les nationalistes syriens avaient lancé une tentative de coup d’Etat. Il me conseilla de quitter mon domicile et de passer ce qui restait de la nuit dans un endroit sûr en attendant le retour au calme. [P.95]

-1er janvier 1962 : le président Chéhab refusa de proclamer l’état d’urgence ou d’imposer la loi martiale, comme le font généralement les chefs d’Etat qui réussissent à déjouer des tentatives de renversement, dans le but de punir leurs opposants. [P.95]

-Le calme revint au bout de quelques heures. Les forces de sécurité se lancèrent à la poursuite des nationalistes syriens dans une opération qui dura 20 jours. Plus de 10000 personnes furent arrêtées, et comme les prisons ne suffisaient plus, plusieurs furent détenues dans les casernes de l’armée et des FSI. Pendant plus d’une semaine, les libanais vécurent dans un état d’ébahissement et d’inquiétude car le coup d’Etat avait atteint les abords du ministère de la Défense et le nombre des arrestations était très élevé. Il y eut quelques abus de la part de [P.95] l’armée et des FSI –ce qui est normal dans des circonstances pareilles. Il fut question de cas de torture et de mauvais traitements envers des détenus et c’était sans doute vrai dans une certaine mesure, mais il ne fait pas de doute que certains faits furent largement exagérés. [P.96]

-Je donnai instructions au juge Nabih Boustany –qui fut nommé par la suite procureur général militaire de la Cour de Cassation, après avoir occupé ces fonctions par intérim et prouvé sa compétence –de superviser directement l’enquête et de s’assurer qu’il n’y aurait pas d’abus de la part des organismes de sécurité militaire, ni d’interférence de la part des politiques [P.97]

-6 février 1962 : Conférence de presse de Fouad Boutros, ministre de la Justice, à propos du coup d’Etat du PPS : « J’informai l’opinion publique du plan des PPS, qui projetait d’enlever le président de la République et les officiers supérieurs de l’armée, et de s’emparer du ministère de la Défense et de services vitaux. [P.98]

-A la demande du président Chéhab, je me réunissais toutes les deux ou trois semaines, en sa présence, avec une délégation du commandement pour suivre l’évolution des procès en cours. L’armée était souvent représentée par le commandant en chef, le général Adel Chéhab, le chef d’état-major, Youssef Chmayet, et le chef du Deuxième Bureau, Antoun Saad, qui venaient se plaindre de la méthode de travail du président Aboukheir. [P.102]

-Le sentiment d’inquiétude dans lequel responsables et population vivaient devait s’accentuer avec la poursuite des perquisitions effectuées par le Deuxième Bureau, la découverte de caches d’armes et les révélations concernant les détails des plans préparés par le PPS. Il ne fait aucun doute que la tentative de coup d’Etat avait renforcé la position et le rôle du Deuxième Bureau au cœur même du régime libanais qui se sentait désormais menacé. La condamnation unanime du coup d’Etat par les libanais ménagea au Deuxième Bureau des conditions propices pour sa mainmise sur la situation libanaise au prétexte qu’il existait des failles que les ennemis du Liban pourraient exploiter. Certains officiers du Deuxième Bureau exagérèrent délibérément les dangers qui menaçaient le système et le régime, et tentèrent d’intervenir dans tous les détails de la vie politique libanaise ainsi que dans la presse, les associations et les partis. Conscient de cet état de choses, le président Chéhab tentait en permanence de faire la part des choses entre les exigences de la sécurité et celles de la vie politique démocratique au Liban. [P.102]

-Si l’on compare les actions du Deuxième Bureau du temps du président Chéhab avec celles des services de sécurité depuis le début des années 1970 et jusqu’au milieu de 2005, il en ressort que les agissements du Deuxième Bureau étaient des enfantillages. [P.107]

-Je reconnais que le Deuxième Bureau, sous le mandat Fouad Chéhab, a commis des abus dans ses rapports avec la population, surtout dans le cadre des poursuites engagées après la tentative de coup d’Etat. Mais il n’y a pas à comparer entre ces erreurs et le plan qui fut exécuté à partir de 1990 et qui a bien failli anéantir définitivement la pratique démocratique au Liban. Dans tous les cas, on ne peut incriminer tous les organismes de sécurité du régime Chéhab : la Sûreté Générale, dirigée par le colonel Toufic Jalbout, l’un des officiers de l’armée les plus distingués, resta à l’abri de toute critique. La Sûreté remplit son devoir sans léser les individus ou leur liberté au point qu’elle se heurta directement au Deuxième Bureau. [P.107]

-Le président-élu Charles Hélou revint d’Egypte le 12 septembre 1964, après avoir pris part au sommet de la Ligue arabe. Avec le soutien du président égyptien Jamal Abdel Nasser, il avait réussi à arracher une résolution interdisant à toute force militaire arabe d’entrer au Liban sans l’approbation du Parlement libanais, bien que les syriens et les irakiens aient tenté de contrer cette décision. [P.127]

-Le 9 avril 1967, je fus invité à faire partie du gouvernement et l’on me confia les portefeuilles de la Défense et de l’Education ainsi que la vice-présidence du Conseil des ministres. [P.130]

-Le 1er accrochage entre l’armée et des éléments armés palestiniens a eu lieu le 22 juin 1967 [P.131]

-L’accrochage entre l’armée et les palestiniens était le tout premier de cette nature. Il avait opposé une patrouille de l’armée à un groupe de palestiniens armés dans le Sud, près de la frontière avec Israël. Un palestinien fut tué et un autre blessé. Le 23 juin au matin, le Liban découvrit l’affaire avec stupéfaction. Je me rendis au ministère de la Défense et pris connaissance des rapports venus du Sud. Après une réunion avec mes collaborateurs, je supervisai la rédaction d’un communiqué officiel expliquant à l’opinion publique les détails de l’incident : « A 23h15, dans la nuit du 22 juin, une patrouille de l’armée a croisé des éléments armés près de la ligne d’armistice avec l’ennemi. Lorsque la patrouille a demandé aux éléments armés de se livrer, ceux-ci ont ouvert le feu contre elle, qui a répondu aux sources des tirs. Un élément armé a été tué et un autre blessé dont l’identité n’a pu être établie car ils ne portaient pas de papiers. L’armée a saisi une mitrailleuse, 4 grenades, des munitions et 5 Kg d’explosifs. [P.131]

-Au ministère de la Défense, mon rôle le plus marquant fut de participer aux séances du Conseil de Défense Arabe qui s’était réuni en Egypte sous ma présidence en tant que représentant du Liban fin 1966. Ce fut une session très houleuse au cours de laquelle des altercations violentes éclatèrent entre le chef de l’OLP, c’était alors Ahmed Choukeiry, et le représentant de la Jordanie. Je dus lever la séance à deux reprises pour mettre un terme à l’âpreté des échanges. Au cours des réunions, nous examinâmes le risque d’une guerre entre les arabes et Israël, et les rapports présentés par le Commandement conjoint arabe. Celui-ci était constitué du commandant des forces arabes unifiées, Ali Ali Amer, et du chef d’état-major Abdel-Moneim Riad. Sur la base de ces rapports, l’opinion générale décréta que la situation était bonne sur le plan militaire et qu’il n’y avait absolument pas lieu de s’inquiéter. Le représentant syrien, le ministre des Affaires Etrangères Ibrahim Makhos, accompagné du chef d’état-major Afif Bizri, déclara alors qu’en raison des risques de guerre et des dangers qui pèseraient sur la Syrie, celle-ci demandait l’autorisation de déployer un détachement militaire dans certains secteurs de la Békaa, au Liban, pour défendre son territoire en cas d’attaque israélienne.

Je ne m’étais pas du tout attendu à cette demande, formulée à la fin de la matinée. Je répondis à la délégation syrienne : « Je souhaiterais discuter cette requête personnellement, mais je ne puis le faire en tant que président de séance. Je propose donc de remettre le débat à la séance de l’après-midi dont je confierai la présidence à un autre membre de la délégation libanaise afin que je puisse m’exprimer ». La délégation libanaise était constituée d’Elias Sarkis, du chef d’état-major Youssef Chmayet et de l’ambassadeur du Liban au Caire. La séance levée, j’étais à peine descendu de la tribune que le représentant du président Nasser, Hassan Sabri Kholi, s’approcha de moi, suivi du ministre égyptien des Affaires Etrangères, Mahmoud Riad. Ils me proposèrent de déjeuner ensemble pour discuter de cette affaire.

Pendant le repas, je déclarai à Kholi et Rias que la demande syrienne était totalement inacceptable. Ils se retirèrent pour aller consulter le président Nasser et revinrent me dire : « Il n’est pas nécessaire que vous vous retiriez de la présidence de la séance cet après-midi. Le Commandement Militaire Unifié va demander la parole et expliquer à la délégation syrienne que l’entrée d’une force syrienne dans la région en question ne nous est d’aucune utilité militaire, mais pourrait, au contraire, nous être nuisible, et, de ce fait [P.135], on ne peut faire droit à une telle requête ». L’après-midi, je présidai la séance et donnai la parole à la délégation du Commandement Militaire Unifié dont le président, à l’aide d’une carte, expliqua à l’assistance que l’affaire n’était pas envisageable du point de vue strictement militaire. Le chef d’état-major syrien, le colonel Bizri, tenta de discuter, mais ses arguments ne convainquirent pas et l’on prit une résolution immédiate rejetant la demande syrienne. A mon retour à Beyrouth, j’informai les hauts responsables de ce qui s’était passé en Egypte ; ils furent aussi soulagés que moi d’avoir évité d’entrer en conflit direct avec la Syrie ou d’impliquer le Liban dans une confrontation inégale avec Israël [P.136]

-La guerre de juin 1967 avait éclaté de manière soudaine. Israël avait lancé des offensives éclair sur terre et dans les airs contre la Syrie, l’Egypte et la Cisjordanie à la fois. Le 5 juin, le gouvernement libanais déclara l’état d’urgence : on suspendit les vols à l’Aéroport de Beyrouth, on ordonna la fermeture des banques pendant 3 jours et des cafés et restaurants jusqu’à nouvel ordre. On interdit les rassemblements et les manifestations. Le lendemain, la censure militaire fut imposée sur la presse ; tous les journaux parurent avec des manchettes proclamant la victoire des armées arabes sur les forces [P.137] israéliennes. Mais les radios étrangères rapportaient le contraire. Ce que l’on avait initialement pris pour une victoire foudroyante s’avéra très rapidement être une défaite sanglante et cuisante.

Je ne m’étais pas attendu à cette défaite et j’en fus franchement surpris car je savais que le président Nasser préparait l’armée égyptienne en termes d’effectifs et d’équipements, et qu’il avait toujours évité la guerre en attendant que les forces arabes fussent capables d’affronter Israël. En outre, les milieux militaires des pays arabes –surtout ceux de la confrontation –affirmaient que les armées arabes avaient atteint un degré élevé de préparation et d’entraînement. J’étais persuadé que le président Nasser était capable d’éviter la guerre sans sacrifier sa dignité ou celle de l’Egypte et qu’il ne se serait pas lancé dans une guerre sans être sûr de la remporter ou d’égaliser avec Israël.

Quelques heures avant l’annonce de la défaite, le président Charles Hélou me convoqua en urgence au palais présidentiel. Je le trouvai très perturbé et l’interrogeai sur la situation, il me répondit que le président Jamal Abdel-Nasser venait de demander au Liban de déclarer la guerre à Israël et d’ouvrir un front pour atténuer la pression sur les forces égyptiennes qui se trouvaient alors dans une position très difficile. Le président Hélou me demanda ce qu’il convenait de faire car il était notoirement connu que les capacités de l’armée libanaise étaient à peu près négligeables et nul ne pouvait prédire l’ampleur des conséquences d’une telle démarche. J’écoutai attentivement le président dont la position était à l’évidence très délicate. D’un côté, il n’était pas facile de refuser l’appel de Nasser : il jouissait du soutien d’un grand nombre de musulmans libanais –et ceux-ci se trouvaient alors dans un état d’accablement et de colère –et il avait soutenu le régime libanais depuis 1958. Mais, de l’autre, il était absolument hors de question de déclarer la guerre contre Israël après la défaite en quelques heures des armées arabes préparées au combat et il n’y avait aucune utilité à le faire. En outre, l’Etat hébreu avait, le 7 juin, menacé le Liban de représailles après que des groupes palestiniens eurent tiré des roquettes à partir du territoire libanais. Je dis au président Hélou : « La décision de déclarer la guerre à Israël est une décision de taille, nul ne vous en voudra si vous prenez une demi-journée de réflexion et de consultations avec les forces politiques libanaises. Je pense qu’au bout de ce délai les combats seront terminés et il ne vous sera plus nécessaire de déclarer la guerre ». De fait, [P.138] quelques heures après cet entretien, les opérations de guerre prenaient fin entre les armées arabes et les forces israéliennes. [P.139]

-A partir du 1er février 1968, ce fut la création de l’Alliance Tripartite, ou Helf, qui était constitué des 3 leaders maronites, Camille Chamoun, Pierre Gemayel et Raymond Eddé. Ils décidèrent de mener les élections avec des listes unifiées dans la plupart des cazas du Mont-Liban avec, pour slogans, la lutte contre l’hégémonie des organismes de sécurité sur la vie politique au Liban, l’union nationale, la réforme politique et d’autres idées destinées à attirer les votes des électeurs libanais. C’est à cette époque que survint le conflit le plus aigu entre le président Charles Hélou et les chefs du Deuxième Bureau, point de départ d’une crise prolongée que je tentais de mon mieux d’atténuer, sans toujours y parvenir. [P.140]

Le président Charles Hélou m’appela un jour et me demanda de passer le voir. Il me dit alors : « J’ai l’impression que le différend s’accentue entre le Deuxième Bureau et moi. Je ne le souhaite pas. Je vais me réunir avec eux et tenter de parvenir à une entente. Je voudrais que vous soyez présent car cela pourrait aider à régler le problème ou, à tout le moins, vous seriez témoin de ces pourparlers ». La réunion se tint discrètement au palais présidentiel, en présence du chef du Deuxième Bureau, Gaby Lahoud, et de Sami Khatib, ainsi que du gouverneur de la Banque du Liban, Elias Sarkis. L’entretien porta sur les élections parlementaires à venir.

Le président Hélou ouvrit la séance, disant : « Il n’est pas admissible qu’une divergence de vues s’installe entre nous au sujet des élections. Il se peut qu’il y ait des candidats dont je suis convaincu et que je soutiendrai, et d’autres candidats dont vous êtes convaincus et que vous soutiendrez. Essayons de nous entendre sur des grandes lignes et des critères pour aborder les élections, et sur les noms de candidats adéquats ». Il mentionna certains candidats soutenus par le Deuxième Bureau dans les différentes régions et s’interrogea sur la raison pour laquelle on les avait choisis alors qu’ils manquaient de popularité et de compétence, et dit : « Expliquez-moi comment le fait que ceux-là n’entrent pas au Parlement serait une perte pour le chéhabisme ? Il est possible d’en choisir d’autres d’un certain niveau et qui seraient en même temps des partisans du Nahj. Prenons un exemple sur lequel nous sommes d’accord. Si vous me dites que vous voulez Fouad Boutros à Beyrouth, je vous dirai que je n’ai pas d’objection, parce que je sais que sa présence ne serait pas comme son absence. Mais il n’est pas admissible que nous soyons en conflit sur des personnes qui n’ont pas le niveau requis ».

Le président Hélou mentionna 2 ou 3 noms de personnes compétentes à son avis, mais les responsables du Deuxième Bureau exprimèrent des réserves en raison de l’attitude de ces personnes après la défaite de 1967. Au bout de 3h, il m’apparut que la réunion ne menait pas à l’entente souhaitée. Deux jours plus tard, je me rendis chez le président Chéhab et l’informai du climat de la réunion entre le président de la République et le Deuxième Bureau. Il me répondit :

-Je suis au courant.

-Il ne faudrait pas laisser la situation durer, Monsieur le Président, je souhaiterais qu’une entente soit possible. [P.141]

-Ils ont des renseignements qui les poussent à avoir cette attitude. Vous n’êtes pas au courant de tout et, pour ma part, je ne veux pas entrer dans les détails. [P.142]

-Une fois les élections parlementaires terminées, le problème du Sud se mit à peser de tout son poids sur la scène politique à Beyrouth. Les organisations palestiniennes lancèrent des opérations de guérilla qui déclenchèrent des menaces israéliennes de représailles. Le 12 mai 1968, Israël effectua des raids contre des villages frontaliers, notamment Houla, faisant une tuée et blessant plusieurs civils libanais. Les menaces israéliennes se précisèrent après que le président du Conseil Abdallah Yafi, le même jour, eut déclaré la levée des entraves à l’action des fedayin au Liban, appelant les jeunes libanais à rallier la Résistance palestinienne en vue de recouvrer la Palestine. Le 15 mai, à l’occasion du 20e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël, Yafi déclara : « Le gouvernement fournira des armes à ceux qui veulent aller se battre pour libérer la Palestine ». Et, devant des milliers de manifestants rassemblés devant le Sérail, il ajouta : « Je suis le premier des fedayin ». Comme toutes les capitales arabes, Beyrouth bouillonnait de colère contre l’attitude des régimes arabes sur ce qui était, et est toujours, la cause cruciale, la cause palestinienne. Il devenait évident, pour moi comme pour d’autres observateurs, que le Liban s’acheminait vers l’étape qu’il avait longtemps tenté d’éviter : se retrouver plongé, directement et seul, dans le conflit du Moyen-Orient.

La stratégie libanaise était fondée sur le principe que le Liban était un pays de soutien et non un pays de confrontation. Ce principe était approuvé par les pays arabes, et notamment l’Egypte qui dirigeait à l’époque le camp arabe dans sa lutte contre Israël. Mais, à partir de 1968, le Liban devint le pays de la confrontation permanente alors que les autres pays arabes voisins d’Israël se dirigeaient progressivement vers une normalisation de leurs relations avec l’Etat hébreu, par des accords de désengagement ou des traités de paix, particulièrement après la guerre de 1973. [P.145]

-Rencontre entre Boutros et De Gaulle le 13 juin 1968 à Paris :

« Si Israël entreprend d’attaquer le Liban dans le but d’annexer du territoire libanais, que le Liban sache que la France exercera des pressions sur le Conseil de Sécurité dans le but de riposter, militairement s’il le faut. Si les Nations [P.162] Unies s’avèrent incapables d’assumer leurs responsabilités, la France enverra ses troupes spéciales défendre le Liban ». Puis, se calant dans son fauteuil, le président français plongea son regard dans le mien et poursuivit : « Mais si, par malheur, une crise devait éclater au Liban en raison d’un conflit entre Basta et Gemmayzé, ne la France ni personne ne pourrait rien pour vous ; il incombera au génie du peuple libanais de se sortir de cette impasse ». [P.163]

-Le 29 octobre 1968, une patrouille de l’armée libanaise au Liban-Sud eut un accrochage avec un groupe de palestiniens armés ; il y eut un tué parmi les palestiniens et des blessés des deux côtés. Le jour même, la police saisit 6 roquettes détenues par 4 palestiniens. Le 7 novembre, des accrochages eurent lieu entre des étudiants Kataëb et des étudiants de gauche, et, le 11, une manifestation de soutien aux fedayin se déroula, suivie de rumeurs selon lesquelles les manifestants avaient brûlé le drapeau libanais. Ces informations suscitèrent une vague de réprobation dans les milieux libanais, surtout chrétiens. Les écoles catholiques de Beyrouth et de Tripoli appelèrent à la grève le 14 novembre en signe d’expression de cette réprobation. [P.171].

-Alors que la polémique sur la liberté d’action des fedayin au Liban s’aggravait, les libanais furent surpris, le 28 décembre 1968 à 21h30, par un raid israélien à l’aéroport de Beyrouth. Quatre hélicoptères militaires s’étaient posés sur le tarmac et avaient débarqué des commandos qui entreprirent de faire sauter 13 appareils civils appartenant à la Middle East Airlines. Les agresseurs se retirèrent sans qu’un seul coup de feu fût tiré contre eux. Cet acte terroriste fut un choc pour les libanais, citoyens, politiques et militaires ; ils en restèrent abasourdis et mortifiés. Israël justifia con agression, disant qu’elle venait en représailles à une attaque sur un avion israélien à Athènes, la semaine précédente, par des fedayin qu’il prétendit être passés par Beyrouth. [P.172]

-A la suite d’un accrochage, le 16 avril 1969, entre l’armée libanaise et des fedayin dans la région de Kfarkila, les partis et les mouvements de gauche appelèrent à une grève et des manifestations le 23, accusant l’armée de chercher à liquider la cause palestinienne. Le jour de la grève, des heurts violents se produisirent entre les manifestants et les forces de l’ordre, à Saïda d’abord puis à Beyrouth-Ouest et à Bar Elias, dans la Békaa. Il y eut des morts et des blessés des deux côtés. Le lendemain, le président Rachid Karamé annonça sa démission au Parlement et déclara que les libanais, divisés sur la question des fedayin et de leur action, devaient s’entendre sur une position unifiée [P.180] « sans quoi le gouvernement ne sera pas à même d’affronter la crise ». Le pays sombra dans le vide constitutionnel. Pour comble, la Syrie encouragea la rue musulmane à s’opposer au pouvoir et se mit à faciliter le passage de groupes palestiniens et d’armes vers les zones frontalières du Liban-Sud. [P.181]

-De son côté, le commandant en chef de l’armée, le général Emile Boustany, prit contact avec le chef de l’OLP, Yasser Arafat, et, le 9 mai 1969, s’entendit avec lui sur un accord en 15 points. Mais le président Hélou rejeta catégoriquement ce document car, d’une part, il s’opposait au principe d’un accord écrit entre l’Etat libanais et des milices, et, d’autre part, il ne voulait pas conclure d’accord avec l’OLP sans consultations préalables avec les Etats arabes.

La crise s’aggrava, les accrochages entre l’armée et les organisations palestiniennes se multiplièrent. Les leaders musulmans, religieux et politiques, réunis à Dar el-Fatwa sous la présidence du mufti de la République Hassan Khaled, annoncèrent le 23 octobre 1969 qu’ils liaient leur participation au pouvoir à l’abrogation des mesures limitant la liberté d’action des fedayin. La crise était parvenue à son paroxysme. Le président Hélou ne put qu’accepter une nouvelle médiation du président Nasser. Ce dernier appela à une réunion au Caire entre le chef de l’OLP, Yasser Arafat, et de hauts responsables libanais. Seuls se rendirent au Caire le commandant en chef de l’armée Emile Boustany, le secrétaire général du ministère des Affaires Etrangères Nagib Sadaka et le capitaine Sami Khatib. [P.181]

Le général Boustany contactait tous les jours le président Hélou et l’informait du climat des réunions. Avant la signature de l’accord, le président me convoqua pour me demander mon avis. En me tendant la feuille de papier sur laquelle étaient inscrites les clauses du projet d’accord, le président me dit : « Cette affaire est un casse-tête. Voici le projet d’accord sur lequel on travaille. Je ne peux pas l’accepter ; qu’en dites-vous ? ». Je lus le document calmement puis dis : « En deux mots, soit vous le refusez et les hostilités commenceront dès à présent, soit vous l’acceptez maintenant et la guerre éclatera dans cinq ans. A vous de décider, je n’en dirai pas plus ».

Je ne pouvais en dire davantage car il était évident que la guerre était à nos portes. Eut-il été préférable qu’elle éclatât à ce moment ? Je ne puis le dire car je ne disposais pas alors de données suffisantes sur la situation militaire et n’occupais pas de fonctions officielles pour prendre une décision et assumer la responsabilité de ses conséquences sur le pays et sur le peuple. J’étais très pessimiste et me demandais comment les organisations palestiniennes s’étaient soudain trouvées si puissantes alors que, 3 ans plus tôt, lorsque j’étais ministre de la Défense, elles étaient sous la surveillance des forces armées régulières. Avant l’accord du Caire, je craignais un embrasement, mais, après, je m’avisai que l’explosion était inéluctable. [P.182]

-L’accord n’empêcha pas les frictions qui se transformèrent rapidement en affrontements sanglants [P.182] entre les palestiniens d’une part et les forces de l’ordre et les partis chrétiens, d’autre part. Les premiers mois de 1970 virent de nombreux accrochages à Bint Jbeil, Kahalé, Haret Hreik, Dékouané et d’autres lieux. En représailles aux actions des fedayin, Israël procéda à sa première incursion au Liban, le 12 mai 1970, provoquant le premier exode des habitants du Sud vers Beyrouth et sa banlieue. [P.183]

-En privé, Fouad Chéhab répétait : « Vous voulez sauver la situation ? Alors, donnez-moi des prérogatives et demandez-moi des comptes ». Il savait cependant que de nombreux obstacles se tenaient sur le chemin et il avait vu de quelle manière le président du Conseil avait refusé de faire intervenir l’armée et menaçait de démissionner chaque fois que le président Hélou tentait de contrôler l’état de la sécurité. [P.183]

-Les personnes capables sur lesquelles le président Chéhab aurait pu s’appuyer n’étaient pas nombreuses. C’est pourquoi il y eut des erreurs involontaires de la part des gens du Deuxième Bureau : ils ne s’étaient pas doutés qu’ils devaient adapter leur comportement à l’évolution des événements au Liban et dans la région, notamment après la guerre de 1967. Mais le président Chéhab continua de les défendre jusqu’au dernier jour de sa vie. Ce jour-là, je lui avais rendu visite quelques heures avant sa mort, le 25 avril 1973. Il m’avait dit : « Fouad, vous aviez raison, nous avons fait porter aux gens du Deuxième Bureau plus qu’ile ne le pouvaient. Nous avons sans doute eu tort ». Avant de prendre congé, alors que nous nous dirigions vers l’extérieur, je lui parlai de la dégradation de la situation et des affrontements avec les palestiniens, de l’imbrication de la question du Liban avec les crises régionales. Il me regarda en souriant et dit, dans ce qui semblait un testament : « Il faut redresser l’échelle et non la porter de travers pour passer la porte ». [P.187]

-Le climat qui prévalait au Liban dans les années précédant la guerre ne me portait pas à l’optimisme : les combattants palestiniens se mirent à affluer à travers la frontière syrienne après les événements de Septembre Noir en Jordanie ; les affrontements entre l’armée et la Résistance palestinienne se poursuivirent pour atteindre leur paroxysme en 1973. De violents combats éclatèrent alors au cours desquels l’armée tenta d’utiliser l’aviation pour rétablir l’ordre et le calme dans les camps, mais les pays arabes exercèrent des pressions sur le président Frangié pour l’obliger à interrompre l’opération. [P.188]

-Les événements se précipitèrent et ce fut la catastrophe. La capitale et de nombreuses régions du Liban devinrent des théâtres d’actions guerrières qui firent des milliers de victimes et d’effroyables dégâts. Beyrouth la rayonnante devint un amas de ruines. Les capitales de décision dans le monde se réveillèrent alors et intervinrent auprès des libanais pour parvenir à un cessez-le-feu, rétablir la sécurité et la stabilité, et se mettre ne quête d’une solution à la crise. Le gouverneur de la Banque Centrale, Elias Sarkis, fut élu à la présidence de la République lors d’élections dont la date avait été rapprochée. Avec lui, nous nous efforçâmes de reconstruire l’Etat et ses institutions, notamment l’armée, et de rétablir la confiance des libanais dans leur avenir et l’avenir de leur patrie.

Les complexités et les difficultés de la structure du Liban ne m’empêchèrent pas de me plonger dans le projet de salut national que le président disparu Elias Sarkis, mon ami, dirigea avec sincérité, foi, courage et sagesse. Je ne me faisais guère d’illusions, mais j’étais mu par l’espoir et la volonté de réussir à réaliser ce à quoi aspiraient les libanais en termes de paix pour leur pays. En compagnie de bien d’autres, je me suis attelé à la reconstruction et à la réunification de l’armée et à la réactivation du rôle du Liban dans les instances internationales. J’ai également pris part au projet de réconciliation nationale entre les combattants. Le projet faillit réussir, mais les circonstances furent plus fortes que nous et les tempêtes régionales eurent tôt fait de démâter la nef du salut, après que les différents protagonistes locaux eurent laissé passer la faible chance qui s’était présentée entre fin 1986 et début 1987. [P.190].

-J’avais tant de fois exprimé mes craintes au sujet de l’évolution de la situation que l’on me qualifiait de pessimiste. Dès le début des années 1970, je savais que le Liban était plus loin que jamais de la stabilité. Des forces palestiniennes s’entraînaient, s’organisaient et se taillaient dans le Sud un sanctuaire appelé Fatahland. Elles montaient des opérations contre Israël qui menaçait et bombardait tandis que les fronts arabes avec Israël restaient remarquablement calmes ; des forces libanaises de gauche, alliées aux palestiniens, s’agitaient à Beyrouth et dans les régions, appelant au renversement du régime ; des forces libanaises de droite s’entraînaient et s’opposaient au déferlement et aux agissements des palestiniens ; d’âpres controverses se déroulaient au sujet de l’arabité du Liban, ponctuées d’accusations mutuelles de trahison.

Le Liban n’avait nul besoin d’un prophète pour savoir qu’il s’acheminait vers une catastrophe ; elle survint le 13 avril 1975. Ce jour-là, je compris que l’échéance que les libanais n’avaient cessé de reporter était arrivée à terme. Depuis la signature de l’accord du Caire, je pressentais qu’une explosion était imminente. Mon inquiétude s’était accrue lorsque les syriens avaient strictement contrôlé les camps palestiniens situés sur leur territoire et encouragé les palestiniens à s’infiltrer au Liban pour y monter des opérations contre Israël. De son côté, l’Etat hébreu multipliait ses menaces et ses opérations militaires contre les camps palestiniens, les villes et les villages du Liban. Je ne m’attendais pas à ce qu’un incident déstabilise simplement le Liban ; c’était un sinistre qui s’annonçait à tout instant. [P.191]

-A mon sens, la guerre a été imposée au Front Libanais, j’en veux pour preuve les déclarations du secrétaire général de l’Organisation d’Action Communiste (OACL) Mohsen Ibrahim, le jour du 40e de l’ancien secrétaire général du Parti Communiste, Georges Haoui. [P.192]

-L’embrasement s’était accompagné de meurtres, d’expulsions et d’enlèvements. Une rancune historique, profondément enfouie, refaisait surface à la faveur du conflit sur les armes des palestiniens et sur l’identité du Liban. [P.192]

-Au début des événements, les libanais ne se rendaient pas compte qu’une longue guerre venait d’éclater dans leur pays. La plupart pensaient que l’affaire ne durerait pas plus de 2 ou 3 mois. Dans l’inconscient des libanais était enracinée la conviction que le monde courrait à leur rescousse et rétablirait l’ordre. [P.194]

-Les affrontements reprirent fin août 1975. Ils assumèrent une dimension tragique à partir du mois d’octobre. Je dus me résoudre à envoyer mon épouse et mon fils en France tandis que je restai quelque temps encore au Liban avec mes deux filles, Mara et Rima. Mais nous ne tardâmes pas à prendre le chemin de Paris où, pendant une semaine, je m’affairai à trouver les universités adéquates pour mes filles et un collège pour mon fils, avant de rentrer à Beyrouth. Mon épouse et nos enfants restèrent à Paris jusqu’à ma nomination au gouvernement, en décembre 1976. [P.194]

-Au début de 1976, alors que les violences se poursuivaient, le président Sleimane Frangié, les responsables syriens et le président du Conseil, Rachid Karamé, entamèrent 4 semaines de tractations. Ces pourparlers aboutirent à ce que l’on nomma le document [P.194] constitutionnel, premier document d’entente destiné à mettre un terme au conflit libanais. Si les leaders chrétiens et musulmans approuvèrent le document constitutionnel, il ne produisit pas la paix escomptée. [P.194]

-Le 14 février 1976, après la signature du document constitutionnel, les combats sur le terrain et les affrontements politiques reprirent de plus belle. Le 13 mars, 70 députés signèrent une pétition réclamant la démission du président Sleimane Frangié « pour préserver la légalité et l’efficacité des institutions constitutionnelles ». Kamal Joumblatt mit le président en garde contre toute velléité de rester au pouvoir, prédisant « une révolution générale ». [P.195]

-En avril 1976, la situation était dramatique. Les forces palestiniennes et progressistes exerçaient une forte pression sur les régions chrétiennes [P.196] à coups de tirs d’artillerie et de déclarations incendiaires, disant que « la route de la Palestine passe par Jounié » et que la guerre durerait jusqu’à la chute du régime libanais. Les régions encerclées vivaient dans la terreur alors que les moyens de résister s’amenuisaient. Pour le président Sleimane Frangié et les dirigeants du Front Libanais, l’avenir était sombre et seule l’entrée de troupes syriennes au Liban pouvait arrêter le déferlement palestino-progressiste. Les dirigeants du Front Libanais étaient conscients du rôle que la Syrie avait joué à travers l’organisation Saïka dans plus d’un lieu pour aider le Mouvement National, mais ils étaient à court de solutions après le refus de toute intervention militaire occidentale par les Etats-Unis. Il ne leur restait plus qu’à accepter l’aide de la Syrie qui se trouvait déjà sur le territoire libanais et accusait l’OLP et le Mouvement National de suivre une politique particulière qui ne tenait pas compte des intérêts de Damas. [P.198]

-Le 12 mai 1976, les forces palestino-progressistes ouvraient un nouveau front dans la région d’Ouyoun el-Simane et semblaient décidées à renverser le régime par la force. Le président Sarkis décida de rencontrer le leader druze Kamal Joumblatt pour tenter de le convaincre d’accepter le principe d’un cessez-le-feu et du dialogue afin d’éviter un affrontement armé entre les troupes syriennes –qui avaient commencé à pénétrer au Liban le 12 avril –et les forces palestino-progressistes. [P.201]

-Le 9 décembre 1976, le président Sarkis promulguait le décret de formation du 1er gouvernement de son mandat, dans lequel Fouad Boutros détiendra les portefeuilles des Affaires Etrangères et de la Défense. Ce gouvernement fut formé après la fin des opérations militaires syriennes contre les organisations du Mouvement National et les palestiniens. [P.219]

-Au cours du dernier trimestre de 1976, le pays vécut dans l’espoir de sortir du cauchemar de la guerre des Deux Ans, qui avait fait des dizaines de milliers de morts, détruit le pays et ébranlé les services et les institutions militaires et civiles de l’Etat. [P.222]

-Le Conseil des ministres se réunit officiellement pour la 1e fois le 16 décembre 1976 pour examiner l’ébauche de la déclaration ministérielle, préparée par le président Sélim Hoss. Lorsque nous arrivâmes à la clause dans laquelle le gouvernement s’engageait à abolir le confessionnalisme dans l’administration et dans l’armée, je vis qu’il était de mon devoir d’intervenir pour redresser la barre : « Mes amis, écoutez-moi, je suis le seul parmi vous à avoir une expérience de la politique. Je ne suis pas contre le principe de l’abolition du confessionnalisme dans la Fonction Publique, bien au contraire. Mais, si nous nous y engageons dans la déclaration [P.223] ministérielle, nous aurons pris un engagement que nous ne pourrons tenir dans ce climat où le confessionnalisme prévaut. Je souhaite que vous teniez compte de mon avis et que vous retiriez cette clause » [P.224]

-La FAD, au milieu du mois de décembre 1976, investit les bureaux du Mouharrer, du Beyrouth, du Destour, d’An-Nahar et de L’Orient-Le Jour. Elle expulsa les journalistes, dont certains furent malmenés, et occupa les imprimeries et les bureaux. [P.224]

-Le 22 décembre 1976, dans mes entretiens avec les responsables syriens, j’abordai la question du déploiement de la FAD dans le Chouf et le Sud. J’expliquai que cette force était uniquement présente sur la route Mdeirej –Beiteddine –Deir el-Kamar –Jisr el-Damour et totalement absente d’Iklim el-Kharroub et du Haut-Chouf, régions où se trouvaient des combattants socialistes et des factions palestiniennes, notamment celle de Aïn Jalout et d’autres. J’attirai leur attention sur la nécessité de régler le problème de la présence palestinienne à Damour en prévision du retour des habitants de cette ville à leurs foyers. Dans le Sud, la région située entre Zahrani et la frontière était dénuée de toute présence de la FAD, je proposai d’effectuer des contacts pour savoir si d’autres forces arabes pourraient s’y déployer. En conclusion, je dis : « Il nous faut un régiment dans le Sud et une brigade dans le Chouf ». Mais chaque fois que nous soulevions la question du déploiement dans le Chouf, le général Ahmad Hajj et moi, nous nous entendions répondre que cette région était calme et n’avait pas besoin de renforts ; on nous promettait d’intensifier les patrouilles dans les régions sans postes de la FAD en attendant d’y envoyer des militaires.

Puis Khaddam aborda avec moi la question du remplacement du commandant en chef de l’armée, sujet sur lequel j’avais commencé à réfléchir. Je souhaitais que nous nous concertions sur les noms des officiers afin de ne pas commettre d’erreur. Khaddam fit remarquer que le général Gaby Lahoud était compétent et intelligent, mais Naji Jamil intervint pour dire qu’ « il suscite des sensibilités ». Lors de mon entretien avec le président Hafez el-Assad, le soir même, je compris le fond de la position syrienne ; le général Lahoud n’était pas agréé. Assad me dit : « Lahoud déclenchera des réactions graves s’il est nommé, et des sensibilités chez tout le monde. J’ai entendu le Front Libanais et d’autres dire qu’ils n’approuvent pas sa nomination en tant que commandant en chef. Il faut aussi tenir compte du président Frangié et d’autres. Il serait utile de choisir pour commandant en chef un homme qui a vécu les événements du Liban sans avoir pris part [P.225] fortement aux combats ». [P.226]

-Le 23 décembre 1976, je rapportai au président Sarkis que j’avais dit aux dirigeants syriens que l’opinion publique chrétienne était préoccupée par 3 questions : le ramassage des armes lourdes, le déploiement dans le Chouf et, enfin, l’application de l’accord du Caire et la fin des abus palestiniens. [P.226]

-Début 1977, le président Elias Sarkis et le général Ahmad Hajj poursuivaient l’application de l’accord intervenu lors de la première [P.227] réunion du comité quadripartite arabe, convoquée par le président le 14 décembre 1976 sur la base des résolutions des sommets de Riyad et du Caire. Lors de cette réunion, les participants avaient abordé 4 questions : le ramassage des armes lourdes, le retrait de l’Armée de Libération de la Palestine (ALP) du Liban, la poursuite du déploiement de la FAD et les moyens de persuader l’OLP de s’engager à appliquer l’accord du Caire. Un accord fut alors conclu avec les représentants de l’Egypte, de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et du Koweït d’achever l’exécution du dernier point dans un délai de 90 jours. Les membres du comité, réunis à Baabda, établirent ensuite, le 23 décembre 1976, un document affirmant « la poursuite de l’exécution de l’étape relative au ramassage des armes lourdes et de leurs munitions, et des matériels blindés de toutes les parties qui ont pris part au conflit armé ainsi que du retrait des forces armées palestiniennes qui sont entrées au Liban après le début des événements ».

Le document en question confiait à la FAD la mission de superviser l’exécution de ces décisions qui s’appliquaient aux palestiniens et aux libanais « de tous partis, toutes organisations et toutes factions ». Il précisait également que le ramassage des armes lourdes et de leurs munitions, et des matériels blindés serait effectué par chaque groupe, lequel en présenterait l’inventaire au commandement de la FAD, indiquerait les lieux de stockage et en assurerait la garde interne. La FAD se chargerait de « la protection extérieure des lieux de stockage et s’assurerait que les armes demeureraient dans les entrepôts et qu’elles ne seraient ni redistribuées ni utilisées ». La décision du comité quadripartite arabe donnait « aux parties concernées » un délai n’excédant pas le mercredi 29 décembre 1976 inclus pour le ramassage des armes et un délai de 15 jours pour le retrait des forces palestiniennes qui étaient entrées au Liban après le début des événements.

L’ALP se retira du Liban le 3 janvier 1977, mais les forces libanaises et palestiniennes n’avaient pas été dessaisies de leurs armes. En fait, les apparences armées disparurent des rues, mais les armes avaient été cachées. Le comité quadripartite décida d’adresser à la FAD des ordres écrits la chargeant d’effectuer des perquisitions et des fouilles. Cette décision provoqua le mécontentement du chef de l’OLP, Yasser Arafat ; il intervint auprès de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite pour empêcher les perquisitions et les convaincre de ne pas laisser la bride [P.228] sur le cou à la Syrie au Liban. De son côté, le Front Libanais fit pression sur le président Sarkis pour qu’il demande à la FAD d’entrer ramasser les armes des camps palestiniens. Quant à nous, notre préoccupation était d’accélérer l’application des résolutions des sommets de Riyad et du Caire, à commencer par l’accord du Caire et le contrôle des armes palestiniennes au Liban, avant que les vents régionaux qui nous étaient propices ne tournent. Mais, en l’absence de moyens, nous ne pouvions faire preuve que de réalisme et de sagesse.

Les réunions du comité quadripartite se poursuivaient à Baabda et à Beiteddine. Je constatai au fil des jours qu’elles seraient stériles ; ce n’était que palabres. [P.229]

-La FAD poursuivait son déploiement vers le Sud sans aller vers le Chouf. Une unité de l’armée syrienne ne comptant pas plus de 53 soldats entra, le 25 janvier 1977, dans la localité de Kfar-Tebnit, non loin de Nabatiyeh. J’appris par la suite que le commandant de la FAD, le général Ahmad Hajj, avait pris contact avec le commandant des troupes syriennes au Liban, Ali Aslan, et lui avait demandé d’envoyer un détachement sur l’axe Kfar-Tebnit –Marjeyoun pour assurer une voie de ravitaillement en hiver pour le cas où la route de Dahr el-Baïdar serait bloquée par les neiges. Dans son for intérieur, le général Ahmad Hajj cherchait à s’assurer, comme il me le raconta plus tard, de la véracité de certaines informations qui [P.229] circulaient dans la presse et dans les milieux politiques disant qu’il existait une ligne rouge que les syriens ne pouvaient franchir.

Ces renseignements se sont avérés exacts. Israël considéra en effet que la Syrie avait franchi la limite convenue avec les Etats-Unis lorsque ceux-ci avaient jugé que l’entrée de l’armée syrienne au Liban était l’option la moins onéreuse pour rétablir le calme. Tel-Aviv menaça de bombarder les forces syriennes déployées au Sud. Après cet avertissement, le chargé d’affaires américain Georges Lane avait demandé à me voir. Lors de notre entretien, il m’expliqua que ce déploiement pourrait conduire à des actes de guerre dont nul n’avait besoin. [P.230]

-Le 2 février 1977, la tension au Sud entre Israël et le Liban suite au déploiement de la FAD nécessita une visite du président Sarkis à Damas où je l’accompagnais avec le directeur général de la présidence de la République Carlos Khoury et le commandant de la FAD, le général Ahmad Hajj.

Pendant que les président libanais et syrien tenaient une longue réunion à huis clos, Khoury, Hajj et moi nous réunîmes pendant 4h avec le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam, le vice-ministre de la Défense le général Naji Jamil, le chef d’état-major Hikmat Chéhabi et le représentant de la Syrie au sein du comité quadripartite, le colonel Mohammad Kholi. Les deux entretiens avaient le même ordre du jour, mais la question du Liban-Sud et les menaces israéliennes prirent le pas sur tous les autres sujets. Nous décidâmes qu’il était nécessaire d’éviter les complications et les développements dont les résultats n’étaient pas garantis et de réfléchir à la possibilité d’envoyer plus tard l’armée libanaise dans les régions situées au Sud de la ligne de déploiement autorisée des forces syriennes. [P.230]

Alors qu’il recevait le président Sarkis, le président Assad avait répondu à une question concernant le Liban-Sud et les menaces israéliennes, disant : « Le président Sarkis est maître de la décision sur cette question ; c’est là une vérité que doit savoir quiconque ne le sait pas encore. Les forces syriennes au Liban sont sous les ordres du président Sarkis ; s’il leur demande de se diriger vers le Liban-Sud, [P.231] jusqu’au bout du Sud, elles s’y rendront ; s’il leur demande quoi que ce soit d’autre, elles obtempéreront ». [P.232]

-Naturellement, le président Sarkis décida de ne pas engager les troupes syriennes dans un affrontement avec Israël. Le 9 février 1977, il donnait ordre à ces troupes de se retirer à l’arrière de la ligne de Nabatiyeh. Les unités syriennes obéirent immédiatement à cet ordre du président libanais en tant que commandant suprême de la FAD. Il s’agit là sans doute de l’unique ordre du président libanais auquel les forces syriennes aient immédiatement obéi, sans hésiter. [P.232]

-La guerre des Deux Ans au Liban avait entraîné des problèmes inextricables, notamment dans l’armée libanaise. Elle était divisée, ses officiers et ses soldats dispersés ; certains avaient rallié les milices et d’autres avaient préféré rester chez eux. Une toute petite minorité continuait de se rendre à son lieu de travail ou au ministère de la Défense, mais elle ne pouvait assumer les missions colossales qui étaient nécessaires pour rétablir la sécurité dans le pays.

Dès le lendemain de la formation du gouvernement, je m’étais rendu au ministère de la Défense. Les officiers avaient défilé dans mon bureau pour me saluer et faire ma connaissance. Quelques jours plus tard, ayant constaté que je ne rencontrais jamais d’officiers musulmans, je convoquai le commandant en chef, le général Hanna Saïd, et lui en fis la remarque. Il me répondit qu’ils ne pouvaient pas accéder au ministère de la Défense à Yarzé. Je m’enquis de la raison, il répondit qu’il ne pouvait pas garantir leur sécurité. Je m’insurgeais : « C’est inadmissible, je ne suis pas le ministre de la Défense d’une armée chrétienne, mais de l’armée du Liban. Comment pouvez-vous, vous, le commandant en chef de l’armée, accepter de ne pouvoir assurer la sécurité des officiers musulmans afin qu’ils puissent venir à leur travail ? Ce prétexte ne me convainc pas et je ne puis l’accepter ».

Je réalisai tout de suite qu’il agissait pour satisfaire des suggestions qui ne cadraient pas avec mes convictions et me méfiai de lui, pensant qu’il devait s’accorder avec ceux qui prenaient prétexte d’une sécurité encore précaire pour consacrer la division de l’armée selon des lignes confessionnelles. Quelques jours plus tard, je remarquai que 3 ou 4 officiers musulmans s’étaient mis à venir à leur bureau au [P.235] ministère de la Défense, mais cela n’était pas suffisant à mon sens. Je compris qu’il me serait impossible de réussir dans ma mission dans ce climat, surtout après avoir constaté que le général Saïd s’était impliqué avec le Front Libanais par des prises de position qui ne s’accordaient pas avec la politique du gouvernement ni avec mes instructions en tant que ministre de la Défense.

Je m’ouvris au président de la République de l’idée d’un changement au niveau du commandement de l’armée. Le président Chamoun, ayant eu veut de mes intentions, entreprit une série de démarches au Liban et en Syrie pour s’assurer que le prochain commandant en chef serait quelqu’un qui ne l’inquiéterait pas, voire même un de ses partisans. Au début du mois de mars 1977, il m’envoya son fils Dany me dire qu’il espérait que nous ne choisirions pas un commandant qui représenterait un défi pour lui. Dany Chamoun écarta d’emblée Gaby Lahoud, Simon Saïd et Georges Ghorayeb.

Une réunion Sarkis-Chamoun-Boutros eut lieu le lendemain au palais de Baabda. Le président Chamoun fit l’éloge du commandant en chef de l’armée, soulignant les sacrifices qu’il avait consentis pour défendre la légalité pendant la guerre des Deux Ans, et exprima le souhait qu’il soit maintenu à son poste. Je répondis que ne saurais maintenir le commandant en chef dans ses fonctions en raison de profondes différences de vue entre lui et moi concernant le rôle de l’armée et la conception de l’Etat. Il revint à la charge, mettant en valeur sa force de caractère et son patriotisme ; je ne contestai pas mais demeurai sur ma position.

A la fin de la réunion, le président de la République –qui n’était guère intervenu dans la discussion entre le président Chamoun et moi –appuya mon point de vue. Alors que je le raccompagnai à la porte du palais, l’ancien président de la République se tourna vers moi, plongea son regard perçant dans le mien et dit : « Fouad, réfléchissez bien avant de démettre le commandant en chef, l’affaire n’est pas simple et pourrait avoir des répercussions ». Je lui répondis : « Je n’ai [P.236] pas l’habitude de craindre les répercussions lorsque je suis convaincu de la nécessité de prendre une décision dans l’intérêt de l’Etat ». Le président Chamoun tenta, avec son habileté bien connue, de me faire dire à qui je pensais pour la succession du général Hanna Saïd, je lui dis que je réfléchissais encore à la question.

Au cours de la même semaine, j’effectuai une visite à Damas dans le cadre de la concertation continue entre les autorités libanaises et syriennes, et me réunis avec le président Assad. Il avait appris, me dit-il, que je songeais à remplacer le commandant en chef car je ne m’entendais pas avec lui sur la méthode de travail. J’acquiesçai. Il me demanda alors qui serait son successeur. Je lui répondis que n’y avions pas encore pensé, le président de la République et moi. Il dit alors : « On m’a parlé d’un excellent officier dans l’armée libanaise, Antoine Lahad ». Je répondis : « Antoine Lahad est hors de question, il semble que les renseignements que vous avez reçus soient incomplets. Il se peut que l’homme ait de la valeur dans un certain cadre, mais il ne fera pas l’affaire comme commandant en chef dans les circonstances actuelles ». J’appris par la suite que le président Chamoun avait abordé avec le président syrien la question de la succession du commandant en chef.

Après avoir passé en revue les noms des officiers susceptibles de succéder au commandant en chef, le président Sarkis, le général Ahmad Hajj et moi, nous en sélectionnâmes trois : Habib Farès, Victor Khoury et Joseph Bitar. Nous décidâmes que la décision de changer le commandant en chef serait prise à la réunion du Conseil des ministres du 28 mars 1977. Le président Sarkis souhaitait nommer Gaby Lahoud, qui était rentré d’Espagne, considérant que cette nomination consacrerait le retour de l’esprit du chéhabisme dans l’Etat et ses services. En dépit de l’affection et de l’estime que je portais à Gaby Lahoud, dis-je au président, sa nomination à la tête de l’armée nous causerait de nombreux problèmes car il avait des ennemis, notamment les dirigeants du Front Libanais, qui étaient alors en bons termes avec la Syrie. De fait, le retour possible de Lahoud avait inquiété les dirigeants du Front Libanais ; ils avaient dû en parler au président Assad car celui-ci, lors d’une rencontre que j’eus avec lui durant cette période, me demanda si j’avais bien réfléchi à l’impact sur le Front Libanais de l’identité du titulaire éventuel.

Quelques jours avant le Conseil des ministre censé nommer un nouveau commandant en chef, je reçus une communication du [P.237] président Camille Chamoun à mon bureau au ministère de la Défense. Il me demanda calmement : « Avez-vous bien réfléchi à la question ? Etes-vous toujours du même avis ? » Je répondis par l’affirmative, il reprit alors : « Avez-vous examiné la question sous tous ses aspects ? » Je dis : « Je suis convaincu qu’il est de mon devoir de prendre cette décision ». La conversation s’arrêta là. Le président Chamoun ne cacha pas sa désapprobation, le 25 mars 1977, dans une déclaration, il affirma : « Ce n’est pas le moment de toucher au commandement militaire ». Deux jours plus tard, à la veille du Conseil des ministres, il déclara : « Il se peut que le Conseil des ministres procède à la nomination d’un commandant en chef. Je ne suis pas de cet avis, j’ai expliqué au président Sarkis les raisons évidentes de ma position ». Quant au chef des Kataëb, Pierre Gemayel, il déclara : « Le Front Libanais, par ses réserves envers certaines nominations proposées, souhaite servir la patrie et promouvoir le processus sécuritaire jusqu’à la paix finale ».

Il n’était nullement dans mon intention de sanctionner le général Saïd de quelque manière que ce fût. Je ne voulais pas non plus porter atteinte à sa dignité. C’est pourquoi je m’efforçai de lui trouver une sortie honorable. Je l’invitai à se réunir avec moi à mon domicile, le soir du samedi 26 mars 1977. Je lui dis que je ne pouvais pas collaborer avec lui, mais que je ne cherchais absolument pas à nuire à son honneur. Plutôt que de le révoquer, je proposai de le nommer ambassadeur hors cadre dans un pays d’Amérique latine. Il me dit qu’il ne pouvait accepter ma proposition. Il se mit à discuter, rappelant le rôle qu’il avait joué au cours des événements pour défendre la légalité, et considéra que l’éloigner équivalait à le punir pour avoir accompli son devoir envers le Liban. Le ton monta entre nous ; j’eus des mots durs. Le voyant très affecté, j’atténuai mes propos et lui suggérai de réfléchir avant de rejeter ma proposition. Il me répondit qu’il ne saurait l’accepter. Le dimanche matin, je contactai le président de la République et l’informai de la position du commandant en chef de l’armée. Nous décidâmes de trancher la question en Conseil des ministres, dans l’après-midi du 28 mars 1977.

A l’aube de cette journée, il était exactement 2h du matin, une bombe explosa au 7e étage, entre l’ascenseur et la porte d’entrée de mon domicile, alors que mon épouse et moi dormions au 6e. Jusqu’à cette date, ma résidence n’était pas gardée. Le souffle de l’explosion nous réveilla en sursaut. L’étage supérieur du duplex, où la charge avait été placée, était entièrement [P.238] détruit. L’étage inférieur avait subi des dégâts importants : portes arrachées, débris de verre partout, l’eau s’écoulant des tuyauteries, un trou au plafond à l’endroit où la charge avait été placée ; le spectacle était affligeant. Les forces de sécurité accoururent tandis que, l’une après l’autre, les personnalités politiques et non politiques défilaient. Le commandant en chef de la FAD, le compagnon de toujours, Ahmad Hajj, arriva sur les lieux pour superviser personnellement l’enquête.

Très tôt le matin, le président Elias Sarkis m’appela pour me congratuler d’avoir échappé à l’attentat, je lui annonçai que je me rendais immédiatement au palais présidentiel. J’étais sur le point de monter en voiture pour me rendre à Baabda lorsqu’un officier des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) m’apprit que des barrages de miliciens Kataëb dressés dans les rues menant à mon domicile pouvaient avoir pour objectif de m’empêcher d’arriver à Baabda où devait se tenir le Conseil des ministres. Cet officier proposa de m’accompagner à travers des ruelles où ne se trouvait aucun barrage. J’acceptai sa proposition et nous nous mîmes en route. J’arrivai au palais à 9h ; le président Sarkis m’accueillit, très préoccupé. Le colonel Ahmad Hajj arriva peu après et nous nous réunîmes pour examiner ce qu’il convenait de faire.

Le président de la République me demanda s’il fallait ajourner le Conseil des ministres en attendant que les choses se calment, je lui répondis : « Si nous ajournons la réunion, ils nous dénigreront et nous ne pourrons plus gouverner ». Nous décidâmes cependant d’avancer le Conseil des ministres de 4h pour le réunir à midi.

Peu avant la réunion du Conseil des ministres, je reçus une communication du chef du parti Kataëb, Pierre Gemayel, et une autre de son fils Béchir. Les deux hommes dénoncèrent l’attentat, mais je leur répondis sur un ton sec, qui reflétait mon mécontentement à l’égard de tous les dirigeants du Front Libanais que je considérais impliqués, d’une manière ou d’une autre, dans l’attentat : « Je préfère ne pas en parler ». Tous les deux me demandèrent qui serait le prochain commandant en chef, je répondis : « Je verrai et en parlerai avec le président Sarkis ». Chacun d’eux essaya d’avancer des noms sur lesquels je ne fis aucun commentaire, ni dans un sens ni dans l’autre, mais je compris de ces conversations que Habib Farès était absolument inacceptable. J’en conclus que la nomination de ce dernier pourrait provoquer un escalade grave et même une confrontation entre le Front et nous. [P.239]

Il m’apparut alors que le seul qui résoudrait le problème était Victor Khoury. Bien que Pierre Gemayel n’eût pas demandé sa nomination, il avait, au contraire, demandé un report de la décision à un autre jour pour permettre au Front Libanais de tenir une réunion préalable avec le président Elias Sarkis. Je refusai catégoriquement cette demande. Le chef des Kataëb m’accusa de chercher à semer la zizanie entre les dirigeants du Front, je lui répondis que je n’étais pas responsable de leur incapacité à s’entendre sur un nom. Ils n’étaient effectivement pas d’accord sur cette question, chacun d’entre eux cherchant à faire nommer à la tête de l’armée un loyaliste à son égard.

Après ces deux communications, je me réunis avec le président Sarkis et insistai pour que Victor Khoury soit nommé. Le président Sarkis s’étonna d’abord de mon insistance, mais il finit pas admettre que les données politiques exigeaient le choix que je proposais. Il approuva mon point de vue et le Conseil des ministres décida de nommer Victor Khoury commandant en chef de l’armée malgré l’opposition de certains ministres, tels Salah Salman et Amine Bizri, poussés par le président du Conseil, Sélim Hoss. Le Conseil des ministres dura 1h40. En ouverture, le président Sarkis dénonça l’explosion, disant qu’elle « visait, entre autres, à saboter le processus de paix dans le pays, mais qu’elle ne réussira pas à détourner les responsables de l’exécution de leurs devoirs dans ces circonstances délicates ». Le Conseil des ministres discuta un projet de décret-loi visant à modifier provisoirement les conditions de nomination du commandant en chef et du chef d’état-major, et de promouvoir ces derniers. Le décret-loi fut approuvé et entra immédiatement en vigueur de sorte que nous puissions nommer le colonel Victor Khoury à la tête de l’armée. La loi, en effet, restreignait le choix d’un commandant en chef aux officiers du rang de général. Après ce décret-loi, qui portait le numéro 25, le Conseil des ministres décida de décharger le général Hanna Saïd de ses fonctions à la tête de l’armée et de le placer à la disposition du ministre de la Défense, puis de nommer le colonel Victor Khoury commandant en chef.

Alors que je quittai le palais présidentiel, à 15h, rasséréné et apaisé par la décision du Conseil des ministres, les journalistes m’interpellèrent, me félicitant d’avoir réchappé à l’explosion. Ils tendirent leurs microphones pour que je commente l’attentat qui [P.241] m’avait visé et la décision du Conseil des ministres de révoquer le général Hanna Saïd.

-Le soir même de l’attentat, le général Hanna Saïd me contacta pour me féliciter. J’eus avec lui une conversation significative. Il dénonça l’attentat et se disculpa de toute responsabilité. Trois jours plus tard, alors que je recevais encore des visiteurs à l’archevêché, je reçus un appel téléphonique de cheikh Boutros el-Khoury avec qui j’eus la conversation suivante :

-Dieu soit loué pour votre salut, Monsieur le Ministre, j’aimerais vous rendre visite pour vous féliciter en personne d’avoir eu la vie sauve.

-Ma maison est détruite, comme vous le savez, et je reçois les visiteurs à l’archevêché.

-Hanna Saïd m’accompagnera.

-Je ne pense pas que ce soit opportun.

-Monsieur le Ministre, je vous conjure de le recevoir. Si je ne pensais pas que cette rencontre est utile, je ne vous le demanderais pas. Il est important que vous écoutiez ce qu’il a à dire.

-Très bien, je le recevrai au 6e étage de mon immeuble, dans la chambre à coucher ».

Cheikh Boutros el-Khoury se présenta avec le général Hanna Saïd le jour dit. A peine avions-nous pris place que le commandant en chef, démis de ses fonctions trois jours plus tôt, me dit :

-Monsieur le Ministre, je le jure sur mon honneur, je ne suis pas l’auteur de l’attentat.

-Vous dites que vous n’en êtes pas l’auteur, mais 3 millions de libanais ne vous croiront pas et vous accusent de cette explosion.

-Par Dieu Tout-Puissant, ne m’accusez pas ; je n’ai rien à voir avec cela.

-Pourquoi n’avez-vous pas accepté un poste d’ambassadeur hors cadre ? [P.243]

-Je ne pouvais pas.

-Pourquoi ?

-Ils ne m’ont pas laissé accepter.

-Qui sont-ils ?

-Les gens avec qui je traite, les gens du Front Libanais et leurs alliés. Je souhaitais accepter cette issue, mais ils ne m’ont pas laissé accepter. Je suis venu aujourd’hui vous dire que je ne le pouvais pas.

De nombreuses rumeurs avaient circulé sur les commanditaires de l’explosion. L’opinion publique pointa du doigt le PNL  sans que le président Chamoun bronchât. Quelque temps après l’attentat, Ahd Baroudi m’invita à déjeuner chez lui avec le président Chamoun et m’assura qu’il le faisait à la demande de ce dernier. J’acceptai l’invitation et, le jour dit, me rendis au domicile de Ahd Baroudi où s’agitaient les reporters de la presse écrite, parlée et télévisuelle. Nous prîmes place à table dans un silence glacial qui dura une bonne demi-heure jusqu’à ce que le président Chamoun s’enquît de l’état de la maison et de l’attentat. Je lui dis que son mutisme m’avait intrigué [P.244] d’autant qu’il était visé par les rumeurs. Il répondit, très calme : « J’ai entendu ces accusations, mais elles ne méritent pas qu’on y réponde ». Puis il se lança dans une diatribe, de disculpant et disculpant son parti de toute responsabilité dans cet acte odieux. Pour ma part, j’assurai que je n’accusais personne. La conversation se poursuivit, naturellement, au sujet de la situation. Moins d’une semaine plus tard, je recevais une invitation à déjeuner de la part du député Kazem el-Khalil en présence de diplomates et de politiciens en tête desquels figurait le président Chamoun. Cette fois-ci, la conversation démarra, sitôt installés, sur la situation et, notamment, l’accord du Caire. Je sentis alors que les choses commençaient à aller mieux entre nous.

Les jours passant, l’enquête menée par les services de sécurité révéla des rumeurs dont l’une accusait un officier de l’armée libanaise proche du président Chamoun. Je résolus cependant de clore l’affaire en raison des circonstances ; il me paraissait préférable d’éviter les problèmes et de tenter de sauver le pays de la situation dans laquelle il se débattait.

Je remerciai le Ciel de ce que ni les miens ni moi n’avions subi de mal et considérai cela suffisant pour oublier l’affaire d’autant que l’attentat ne m’avait pas fait renoncer à accomplir ma tâche. J’avais fait ce qui me semblait nécessaire pour réunifier l’armée afin qu’elle devînt un instrument du projet de l’Etat pour la paix. Des années plus tard, des renseignements précis m’apprirent qu’un groupe des Forces Libanaises était responsable de l’explosion.

Alors que le changement à la tête de l’armée était en cours, survint une catastrophe qui fut le premier coup porté au processus de paix dans lequel nous étions engagés. Le 16 mars 1977, le président du Parti Socialiste Progressiste (PSP), Kamal Joumblatt, était assassiné sur la route du village de Deir Dourit, dans le Chouf. Le président Sarkis m’avait appelé au téléphone pour me demander de le retrouver immédiatement. A mon arrivée au palais présidentiel, il m’apprit, bouleversé, que Kamal Joumblatt venait d’être assassiné.

Le gouvernement se réunit d’urgence en présence du commandant de la FAD, le colonel Ahmad Hajj. La consternation se lisait sur les visages des présidents Sarkis et Hoss et de tous les ministres. Le président ouvrit la séance par une forte condamnation du crime puis le ministre de l’Intérieur Salah Salman exposa les circonstances de [P.245] l’attentat et les renseignements dont il disposait, ainsi que les mesures prises pour identifier les assassins.

Le lendemain après-midi, après les funérailles de Kamal Joumblatt, des actes de violence et d’expulsion visèrent les chrétiens dans le Chouf ; ils se prolongèrent durant toute la nuit. Près de 150 personnes périrent dans ces massacres. Le matin du 18 mars, à mon arrivée au palais présidentiel, je trouvai l’esplanade envahie par des délégations de villages du Chouf. Nous nous réunîmes immédiatement, le président de la République, le président du Conseil et moi, dans un climat de grande inquiétude quant au sort du pays et de crainte que les tueries ne s’étendent. A l’issue de la réunion, il me fallait rassurer les habitants des villages du Chouf et du Metn, et, en même temps, apaiser les druzes survoltés par l’assassinat de leur leader. Je dis que le gouvernement « œuvre avec tous ses moyens pour contrôler la situation et identifier les assassins du député Kamal Joumblatt ». En réalité, nous ne disposions d’aucune force armée à déployer pour mettre un terme aux massacres ; nous ne pouvions que faire appel, une fois de plus, à la FAD pour rétablir le calme dans les régions du Chouf et de Aley. Après la réunion tripartite, le comité quadripartite arabe se réunit et décida de renforcer le déploiement de la FAD dans la montagne. Le colonel Ahmad Hajj se dépensa sans compter pour assurer ce déploiement dans un très court délai et il supervisa personnellement les opérations jusqu’au retour du calme. [P.246]

-Après la désignation du général Victor Khoury à la tête de l’armée, il devint urgent de choisir un nouveau chef des renseignements militaires pour pouvoir lancer l’opération de reconstruction de l’institution militaire. Je ne connaissais pas personnellement de nombreux officiers, mais je me souvins que, lors de mon premier exercice de ministre de la Défense, en 1966, j’avais fait la connaissance du lieutenant Johnny Abdo. Il était alors directeur du cabinet du commandant en chef, le général Emile Boustany. Ayant eu affaire à lui à quelques reprises, j’avais remarqué sa méthode de travail et sa perspicacité. Je proposai son nom au président Elias Sarkis qui, s’étant [P.246] renseigné à son propos auprès du colonel Gaby Lahoud et d’autres officiers, demanda au commandant en chef de le nommer chef des renseignements militaires.

La reconstruction de l’armée s’avérait difficile. Deux points de vue s’affrontaient : d’une part, l’entente nationale et la réconciliation entre les adversaires étaient le véritable préambule à sa réunification, et, d’autre part, tout projet politique pour le Liban nécessitait, afin d’être réalisable, une armée forte et soudée. Après mûre réflexion, je jugeai que nous ne pouvions pas laisser la question de l’armée en suspens dans l’attente d’un accord politique définitif ; cette attitude négative serait dangereuse à plus d’un titre, le moindre n’étant pas que nous risquions d’avoir besoin de l’armée à chaque tournant que le Liban pourrait prendre. Le gouvernement décida donc d’étudier la base nécessaire à la reconstruction d’une armée qui serait celle du Liban tout entier. Je savais que l’on ne passerait pas du jour au lendemain et comme par enchantement des petites armées dispersées à une armée unifiée. Nous ne pouvions ignorer la réalité de la scène libanaise, ni l’état psychologique général, il fallait procéder par étapes.

Moins d’une semaine après la désignation du nouveau commandant en chef de l’armée, la situation se dégrada dans le Sud dans ce qui nous parut être une affaire coordonnée entre les soldats libanais à Kleyaa, les habitants de certains villages voisins et les israéliens. Les soldats en question avaient occupé plusieurs positions à la frontière avec Israël, poussant la Saïka et l’armée syrienne à courir aider les fedayin dans cette région à reprendre les villages perdus. Ils menacèrent ensuite le groupe libanais ; il y eut des échauffourées entre les deux camps. Nous entreprîmes des contacts diplomatiques, notamment avec les Etats-Unis, puis je me rendis à Damas, le 13 avril 1977, pour des entretiens avec le président Hafez el-Assad, le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam, le ministre Moustapha Tlass et d’autres. Nous étions d’accord qu’il fallait mettre un terme à l’escalade dans le Sud, et, de fait, les hostilités prirent fin en quelques heures. [P.247]

Le dimanche 21 mars, le colonel Ahmad Hajj se présenta à mon domicile sans s’annoncer. Il me dit qu’il avait décidé de démissionner du commandement de la FAD et qu’il se rendait à Baabda pour en informer le président Sarkis. Il ajouta : « Je vous prie de prendre note de ma démission sur laquelle il est hors de question que je revienne ». Je l’interrogeai sur les raisons de sa démission, il répondit : « Je crains [P.247] que les circonstances ne s’aggravent et je ne puis supporter la manière actuelle de travailler. Je ne puis accepter d’être le commandant virtuel de la FAD qui ne prend ses ordres que de Damas. Je pense que rester à mon poste n’est pas utile pour le pays, c’est pourquoi je démissionne ». Le colonel Hajj était déterminé à démissionner, je le compris, comme je compris que ni sa nature, ni son caractère, ni ses principes ne lui permettaient de rester à son poste. Il jugeait inacceptables les agissements de la FAD : ses raids sur la presse libanaise, la manière dont elle avait traité l’attentat manqué contre Raymond Eddé, sa lenteur délibérée à se déployer dans le Chouf malgré les demandes libanaises répétées. A mon tour, je priai le président Sarkis de ne pas tenter de maintenir le colonel Hajj à son poste. Le président accepta sa démission et le nomma directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). Pour le remplacer au commandement de la FAD, le choix se porta sur le lieutenant-colonel Sami Khatib. C’était un chéhabiste intelligent qui avait travaillé avec succès au Deuxième Bureau. Il avait ses contacts dans le régime syrien du fait qu’il s’était réfugié en Syrie au début du mandat du président Sleimane Frangié. [P.248]

-Fin avril 1977, durant un passage en France, au sujet de la FAD, je dis qu’elle ne resterait indéfiniment car le Liban avait commencé à mettre sur pied ses forces propres, les FSI et l’armée, en vue de leur confier la responsabilité de la sécurité et de la stabilité. [P.249]

-A partir de la fin du mois de mai et du début du mois de juin 1977, il se confirma que les choses n’allaient pas bien et que le projet de paix au Liban était plus éloigné que jamais. Un conflit entre le président Sélim Hoss et moi, au sujet de la révocation des officiers qui étaient sortis de la légalité, en dépit de la cordialité et du respect que nous avions l’un pour l’autre.

Le 16 mai prenait fin le délai que nous avions fixé aux officiers qui s’étaient impliqués dans la guerre pour présenter leur démission volontaire en contrepartie de l’obtention de tous leurs droits financiers. Il était entendu qu’une fois le délai écoulé, nous révoquerions les officiers qui n’auraient pas démissionné. Il se trouva qu’aucun des officiers dont nous souhaitions nous défaire n’avait présenté sa démission, notamment ceux qui avaient servi de façade à l’Armée du Liban Arabe (ALA) aux côtés d’Ahmad Khatib et avaient monté des opérations contre l’armée libanaise, les centres officiels et la population.

Dès le début, j’avais compris qu’il me fallait prendre à ma seule charge l’affaire de l’armée, le président du Conseil étant contraint de démontrer à l’opinion publique qu’il représentait qu’il était le parfait défenseur de ses intérêts. Le président de la République ne pouvait assumer ce rôle puisqu’il devait se placer au-dessus des polarisations [P.250] confessionnelles. Quant au commandant en chef Victor Khoury, c’était un brave homme, mais il n’avait pas la fermeté nécessaire, ni une expérience politique suffisante, pour traiter le problème. Je devais régler la question moi-même. Si le président Sélim Hoss avait appartenu au club traditionnel des présidents du Conseil, il n’aurait pas été soumis au chantage continu et l’on aurait pu traiter avec lui différemment. En outre, les forces de facto, dans la région Ouest où il habitait, n’étaient guère plus souples que celles qui sévissaient chez moi, dans la région Est. J’appris par la suite qu’il avait reçu des menaces au point que, craignant pour sa sécurité et celle de sa famille, il avait préféré ménager ces factions jusqu’à un certain point.

Le différend avec le président Sélim Hoss commença sitôt écoulé le délai de la démission des officiers. Deux réunions de travail étaient prévues pour examiner la question entre le président Sarkis, le président Hoss et moi. La première, le samedi 28 mai 1977, devait être consacrée aux démissions des officiers, et la seconde, une semaine plus tard, le 4 juin, au cas des officiers qui étaient sortis de la légalité mais n’avaient pas présenté leur démission. Au cours de la première séance, je lus les noms des officiers démissionnaires et soulignai que les deux tiers étaient chrétiens. Je proposai d’accepter la démission du même nombre d’officiers chrétiens et musulmans, et cochai le nom des officiers dont nous souhaitions refuser la démission parce qu’ils étaient compétents et que nous aurions besoin de leur expérience pendant le processus de reconstruction de l’armée.

Le président Sélim Hoss s’insurgea avec force contre la proposition et soutint qu’il fallait accepter toutes les démissions, arguant qu’il y avait déjà, au sein de l’armée, un déséquilibre en faveur des officiers chrétiens et qu’il fallait donc renoncer à la règle de parité. Je tentai de lui expliquer que la question de la parité au sein de l’armée était une préoccupation depuis le mandat du président Fouad Chéhab qui, le premier, avait demandé l’application de la règle des 6, 6 bis dans la nomination des officiers ayant réussi au concours d’entrée à l’Ecole Militaire. Il persista à vouloir accepter la démission de tous les officiers sans rien prendre en considération. Ce fut l’altercation vive entre nous deux. Le président de la République ne dit mot durant toute la dispute. Il paraissait offusqué par la dureté des propos du chef du gouvernement, qu’il avait choisi pour sa modération. A la fin de la séance, il appuya l’idée d’accepter la démission de ceux qui voulaient quitter l’armée, afin de clore le débat. [P.251]

La séance consacrée à la révocation des officiers qui avaient pris part à la guerre contre la légalité fut tendue à l’extrême. Je pense qu’elle aura marqué la fin de l’état de grâce entre les présidents Sarkis et Hoss. J’avais ouvert la séance en proposant de congédier les 9 officiers qui avaient rallié l’Armée du Liban Arabe (ALA) quand, soudain, le président Sélim Hoss tira de sa poche une liste de 9 officiers chrétiens qui avaient combattu pour défendre la terre du Liban et ce qui restait de légalité, et qui avaient empêché l’invasion des régions chrétiennes. La discussion qui s’ensuivit fut dure par le contenu, mais calme en la forme ; j’avais décidé de garder mon sang-froid. Je dis au président du Conseil : « Je ne peux pas mettre sur un pied d’égalité celui qui a pris la défense de la légalité, de sa terre et de la terre de ses aïeux et celui qui a tenté, par les armes, d’aider les palestiniens et les progressistes à investir le Kesrouane, le Metn et Beyrouth en faisant route vers Jérusalem ». Je conclus en ces termes : « Certains méritent des félicitations et d’autres, la cour martiale ».

La discussion prit une tournure désagréable, l’on revint sur la guerre et ses causes. Le président Hoss dit : « Vous prenez la défense du groupe de Fouad Malek, qu’on appelle Armée du Liban, disant qu’il a combattu aux côtés du chef de la légalité, le président de la République. Je vous répondrai que le président du Conseil, qui était alors aussi ministre de la Défense, ne jouissait pas d’une légalité moindre que celle du président de la République ; les officiers que je défends étaient aux côtés du président du Conseil ». Exaspéré par la discussion et par l’intransigeance du président Hoss, le président de la République intervint et prit clairement position en faveur de mon avis. Il proposa de renvoyer 6 seulement des officiers de la liste que j’avais préparée et d’accepter la démission des 3 restants. Il ajouta que le commandement de l’armée pourrait user ultérieurement de ses prérogatives pour décider qui renvoyer et qui déférer devant les conseils de discipline. Le président Hoss déclara qu’il ne saurait supporter cela. Je lui dis alors : « Pourquoi ai-je pu supporter, moi, le renvoi du commandant en chef, qui m’a coûté cher, qui a failli me coûter la vie ? Je sais que vous vivez dans un milieu difficile, tout comme moi je vis dans un milieu difficile. Aucun de nous ne peut renier complètement son milieu, mais j’agis en toute liberté à 50% et vous, à 0% ». Il demanda : « Comment cela ? » Je lui dis : « Lorsque j’ai pris des décisions qui ne s’accordaient pas avec leurs intérêts, ils ont fait sauter ma maison ». [P.252]

La discussion s’envenima entre nous et ne menait nulle part. Je décidai d’y mettre un terme et dis : « L’affaire est extrêmement grave, Monsieur le Président du Conseil, car elle touche au cœur de l’entente et de la coexistence. Si deux personnes comme vous et moi ne peuvent s’entendre, comment voulez-vous que les gens du peuple s’entendent ? J’aimerais que vous réfléchissiez à cela ». Je priai le président de la République de lever la séance, il le fit non sans avoir d’abord déclaré sur un ton très calme, qui trahissait une profonde tristesse et une certaine déception : « Ce pays ne retrouvera ni sa vie ni son unité ». En quittant le palais présidentiel j’étais, contrairement à mon habitude, extrêmement calme, mais triste. Je pressentis ce jour-là que nous nous dirigions vers une crise très grave. En repensant à la dispute aiguë que j’avais eue avec le président du Conseil, je me souvins que j’avais éprouvé le même pressentiment trois semaines auparavant.  Mon intuition était exacte, hélas. Je consacrai la fin de la semaine à réfléchir aux mesures à prendre, à la manière dont le président Sarkis réussirait à sortir de l’impasse, à la manière dont le pays pourrait espérer un avenir meilleur et aux moyens de conserver une relation cordiale avec le président du Conseil. [P.254]

-Je consacrai le lundi 6 et le mardi 7 juin à l’examen de la loi sur la défense et aux questions de la démission et de la révocation des officiers. Il m’apparut que les officiers chrétiens et musulmans étaient en conflit sur pratiquement tous les points et avaient recommencé leurs menées. Le camp musulman ne cessait, au nom de l’équité, de réclamer davantage de droits et d’acquis au sein de l’institution militaire. Ce que je vis me déplut et me laissa penser que nous n’avions rien appris des événements sanglants que nous avions [P.254] connus. Je résolus de ne pas accepter l’idée, que je voyais se profiler à l’horizon, de rogner les ailes du commandant en chef de l’armée. [P.255]

-Le mercredi 8 juin 1977, j’accueillis Abdel-Halim Khaddam à la frontière, avec les honneurs prévus par le protocole. Je l’accompagnai ensuite jusqu’au palais de Baabda où la séance de travail se prolongea jusqu’à 17h30. Le président Hoss et moi y assistâmes en partie. Je tirai les conclusions suivantes des pourparlers avec le visiteur syrien :

1-Les syriens, s’ils se plaignent du Front Libanais, ne cherchent pas à l’aliéner car ils se défient du Mouvement National.

2-Ils tentent de faire sauter le Mouvement National de l’intérieur et le perçoivent comme un instrument de l’Irak.

3-Ils souhaitent ménager les sunnites jusqu’à un certain point eu égard à leur situation interne, à l’opinion publique syrienne et peut-être aussi à cause de l’Arabie Saoudite.

4-Ils veulent contrôler l’armée libanaise et prendre en charge son entraînement et son organisation.

5-Ils ne sont pas satisfaits du commandant en chef ni du chef des renseignements militaires ; sans doute parce qu’ils ne leur sont pas soumis.

6-Ils disent qu’ils sont satisfaits de la présence de Sarkis à la présidence de la République et de ma présence au gouvernement parce que nous disons ce que nous pensons et que nous ne nous livrons pas à de basses manœuvres.

7-Ils estiment que le président Hoss ne dispose pas de l’aptitude suffisante pour influer sur son environnement.

8-Ils veulent être informés du projet de règlement politique que nous préparons et jouer un rôle dans sa réalisation. Nous leur avons promis de les aviser sitôt que nous en aurons défini les grandes lignes. [P.255]

-Le 9 juin 1977, une séance de travail tripartite, entre les présidents Sarkis, Hoss et moi, se déroula au palais de Baabda. Nous tentâmes, tous les trois, de surmonter le conflit qui nous avait opposés 5 jours plus tôt à propos du renvoi des officiers, mais il pesa lourdement sur cette séance de travail. A l’évidence, nos relations seraient désormais défectueuses : d’un côté, le président Sarkis et moi, et, de l’autre, le président Sélim Hoss ; ce que je n’avais jamais souhaité. [P.255]

-Le 23 juin 1977, Fouad Boutros rencontre Khaddam à Damas. Au sujet de l’armée libanaise, ce dernier dit : « Nous ne pourrons tolérer ceux qui sont allés en Israël ou qui ont collaboré avec lui. Que pensez-vous de la proposition du président Camille Chamoun de renvoyer toute l’armée et de rappeler ensuite ceux qui vous semblent avoir les qualités nécessaires. Ensuite, vous pourrez envisager le service militaire et ouvrir grandes les portes de l’Ecole Militaire ». Lorsque je soulevai la question de l’officier Ahmad Khatib et des officiers qui l’avaient suivi, Khaddam approuva l’idée de les révoquer. Nous nous mîmes d’accords sur le principe d’envoyer une unité militaire libanaise dans les secteurs Sud où [P.259] la FAD ne pouvait aller et il dit : « Il incombe aux gens du Fateh de liquider les opposants là-bas ou du moins de vous aider à les contrôler ».

J’abordai avec le président Assad les mêmes sujets qu’avec Khaddam, mais il posa davantage de questions sur la situation de notre armée. Je fis ressortir que nous ne pouvions traiter sur le même pied Khatib et sa bande et le groupe qui avait combattu pour défendre la légalité et ajoutai : « Le président Sarkis ne peut admettre le principe d’un traitement similaire des deux groupes, il n’en est pas convaincu et rien ne le convaincra ». Le président syrien parut intrigué par mes propos. Finalement, nous décidâmes de reporter cette discussion à ma visite suivante à Damas, après ma tournée arabe. [P.261]

-J’eus deux entretiens avec mon homologue saoudien le prince Saoud el-Fayçal, dans la matinée puis dans l’après-midi du 5 juillet 1977. Au cours du premier, je mis l’accent sur l’importance que revêtait la reconstruction de l’armée libanaise, surtout par rapport au Sud, et soulignai le risque qu’il y aurait à lier le processus de l’entente nationale à l’application de l’accord du Caire, laquelle nécessitait une entente libano-palestinienne et une entente interarabe, au moins dans le cadre du comité quadripartite arabe. Lors de notre rencontre de l’après-midi, Fayçal me dit : « Votre lien avec la Syrie est naturel et votre relation, spéciale. La Syrie n’a pas intérêt à ce que les choses en restent où elles sont en ce moment, elle souffre de sa présence dans cotre pays. Je ne pense pas qu’elle soit un obstacle à l’édification des institutions militaires libanaises. Les syriens ne souhaitent pas qu’elles leur soient [P.264] assujetties, ce qui est normal, mais toute l’affaire repose sur la volonté libanaise ». [P.265]

-Le 15 juillet 1977, Boutros et Khaddam se rencontrent en Syrie. « Nous examinâmes les moyens de régler le problème du Sud où les frictions se poursuivaient entre les organisations palestiniennes et l’Armée du Liban Libre (ALL) sous les ordres du commandant Saad Haddad, pendant que les israéliens massaient des troupes à la frontière, signe annonciateur d’une nouvelle escalade. [P.267]

-Des réunions eurent lieu à Chtaura le 21 et le 25 juillet 1977 pour établir un calendrier pour l’application de l’accord du Caire. Le côté libanais était représenté par une délégation militaire dirigée par le commandant en chef. Un calendrier fut adopté pour l’application du Caire à partir du 30 juillet 1977 et sur une durée de 15 jours.

La première étape fut accomplie avec succès. On commença à parler de l’entrée d’une force militaire libanaise dans la zone frontalière à laquelle la FAD n’avait pas accès. Lorsque j’en parlai au commandant en chef Victor Khoury, il me répondit que la chose était réalisable pour peu qu’on lui donnât le temps nécessaire, un mois au moins, et qu’on obtînt l’accord de toutes les parties en présence pour le déploiement de l’armée dans cette région. [P.268]

-Le 4 août 1977, le secrétaire d’Etat américain Cyrus Vance arrivait au Liban pour sa 3e visite de l’année. Les pourparlers qui se déroulèrent avec les présidents Sarkis, Hoss et moi portèrent sur les efforts accomplis pour rétablir la sécurité au Liban et reconstruire ses institutions, et sur la situation dans le Sud. Vance souligna la nécessité de doter l’armée d’armes fonctionnelles afin qu’elle puisse accomplir les missions qui lui incombaient. [P.269]

-Pendant que nous travaillions sur l’application de l’accord du Caire, je rencontrai Abdel-Halim Khaddam le 24 août 1977. Le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Victor Khoury, le chef d’état-major syrien, le général Hikmat Chéhabi, le commandant de la FAD, le lieutenant-colonel Sami Khatib, et le mohafez de la Békaa, Henri Lahoud, assistèrent à une partie de l’entretien. Abdel-Halim Khaddam commença par se plaindre des dépenses astronomiques des forces syriennes au Liban, disant qu’elles s’élevaient à 80 millions de dollars par mois, alors que les pays arabes ne versaient, comme l’avait décidé la Ligue Arabe, que 7 millions de dollars. Il ajouta : « Si vous ne participez pas aux frais rapidement, il faudra faire venir d’autres forces arabes au Liban. » [P.269]

De mon côté, je soulevai la question de la sécurité dans le Chouf où de nouveaux massacres avaient eu lieu dans plus d’un secteur, ainsi que la question du retour des habitants de Damour à leurs foyers une fois le calme rétabli. Il me répondit qu’il ne savait pas pourquoi les palestiniens avaient changé d’avis et qu’il valait mieux traiter la question des déplacés du Liban dans son ensemble puisqu’il y avait eu exode de plus d’une région du pays. [P.270]

Le commandant en chef de l’armée, le général Victor Khoury, demanda : « Est-ce que les palestiniens vont rester dans le secteur de Rachaya ? » Le commandant de la FAD, le lieutenant-colonel Sami Khatib, lui répondit : « Ils tiennent à y rester ». Après une discussion sur les centres de la Résistance palestinienne après la 3e phase de l’application de l’accord du Caire, 3 postes restèrent en suspens : 2 postes de regroupement des fedayin dans le Arkoub et la base palestinienne de Rachaya. Le commandant de l’armée souleva ensuite la question de l’Armée du Liban Arabe (ALA), disant qu’il lancerait un appel invitant ces militaires à rallier les forces légales, congédierait certains soldats et en transférerait d’autres, une fois que les officiers auraient quitté l’ALA. Le lieutenant-colonel Sami Khatib précisa alors que le responsable palestinien Abou Jihad (Khalil el-Wazir) était en charge de l’ALA et que « 4 ou 5 officiers la supervisent, qui devront quitter leur poste, et ensuite, le général Khoury pourra envoyer des officiers, comme Amine Kassem et d’autres, dans les casernes qu’ils contrôlaient, pour y rétablir l’ordre ».

Au sujet des forces qui avaient rallié le Mouvement National, le commandant en chef dit : « Que les palestiniens les laissent et nous nous en chargerons. Je pense que si les palestiniens se retirent, ils ne se rebelleront pas, mais demanderont à trouver un accord avec nous ». Poursuivant, le commandant en chef dit que l’armée avait besoin d’équipements militaires pour pouvoir se déployer dans le Sud, précisant qu’il enverrait 3 escadrons, de 1000 soldats chacun, prendre en charge les 3 casernes de Tyr, Marjeyoun et Nabatiyeh, et se déployer dans leur périmètre. [P.272]

-Le 10 août 1977, un communiqué du commandement de la FAD annonçait l’exécution de la 2e phase du calendrier d’application de l’accord du Caire établi à Chtaura. Le communiqué précisait « le retrait des armes en surnombre » par rapport au maximum autorisé par l’accord du Caire de 1969 « et leur regroupement » au Club hippique de la Cité Sportive en prévision de leur transport vers les entrepôts prévus. Il précisait également la fermeture des bureaux et des dépôts non autorisés et « la suppression des apparences armées et des fortifications à l’intérieur comme à l’extérieur des camps ». L’attention locale, régionale et internationale commença à se porter sur la 3e phase d’application prévoyant le déploiement dans le Sud des forces régulières libanaises ; l’interdiction faite à la FAD de s’approcher de la frontière méridionale étant désormais avérée.

Le climat positif se maintint jusqu’au début de septembre 1977. Le 1er, le commandement de la FAD se réunit avec les représentants du commandement de l’armée libanaise et de l’OLP pour discuter des détails de l’entrée de l’armée dans la zone frontalière. Un communiqué de la FAD annonça la conclusion d’un accord définitif sur les modalités d’exécution de la 3e phase du plan d’application de l’accord du Caire. Le commandement de l’armée entama ses préparatifs loin des projecteurs, sitôt achevés les contacts avec les Etats-Unis visant à les convaincre d’exercer des pressions sur Israël afin qu’il n’entrave pas la mission des forces régulières libanaises. [P.273]

-La situation dans le Sud se détériora à partir de la seconde moitié de septembre. Le 17, les israéliens bombardèrent les régions et le périmètre de Khiam et de Nabatiyeh. La situation s’aggrava rapidement, poussant les habitants à quitter leurs villages pour des régions plus sûres. Les Etats-Unis exprimèrent leur inquiétude devant [P.273] l’escalade au Sud-Liban qui avait causé l’exode des populations vers Beyrouth et d’autres régions sûres. [P.274]

Pour parvenir à un cessez-le-feu, j’entrepris des contacts intenses et ardus avec l’ambassadeur américain Richard Parker pour qu’il intervienne auprès d’Israël et lui demande de cesser ses bombardements violents sur les villages du Sud. Parker avança d’abord des propositions que nous jugions inacceptables : Israël exigeait que le Liban proclame un cessez-le-feu de son côté en contrepartie de l’arrêt des agressions. Je refusai cette proposition au nom de l’Etat libanais, soulignant que le Liban était toujours attaché à la convention d’armistice conclue avec Israël en 1949 et qu’il n’avait pas ouvert le feu contre ce dernier. Après plusieurs réunions avec l’ambassadeur américain, nous réussîmes à le convaincre de retirer sa proposition et de la remplacer par un accord secret en 5 points, qui fut approuvé par Damas et Tel-Aviv :

1-Le cessez-le-feu entrera en vigueur le 16 septembre 1977 à 10h.

2-Le Liban fera paraître un communiqué déclarant que la situation est calme dans le Sud, sans aucune référence à un accord de cessez-le-feu.

3-L’armée israélienne se retirera des nouvelles positions qu’elle a occupées au Sud-Liban avant la date ci-dessus.

4-La commission d’Armistice libano-israélienne sera appelée à se réunir.

5-Les palestiniens se retireront à 10 Km de la frontière. Leurs armes lourdes seront transportées hors de la zone frontalière, à une distance de 45 Km, dans un délai n’excédant pas 15 jours. [P.274]

-A la fin du mois de septembre 1977, je me rendis à New York pour représenter le Liban à l’Assemblée Générale des Nations Unies. Le 30, je rencontrai le secrétaire général Kurt Waldheim en compagnie du chef de la délégation libanaise à l’ONU Ghassan Tuéni qui avait été désigné à ce poste par décret, 17 jours plus tôt. Au cours de cette entrevue, j’indiquai que l’armée libanaise avait subi un bouleversement important au cours des événements et, par conséquent, l’on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle rétablisse l’ordre par la force. J’ajoutai : « Son rôle sera donc de maintenir la paix ». Je fis preuve d’un optimisme prudent, disant que nous nous demandions « si nous attendrons l’entente nationale avant de reconstruire l’armée ou bien si l’entente devra attendre la fin de la présence armée palestinienne, comme certains le demandent ». Je dis au secrétaire général que les libanais, conscients que l’avenir de la paix chez eux était lié à la question du Moyen-Orient, pourraient difficilement accepter cette dernière option, ajoutant : « Les convaincre de cela est impossible et douloureux, et pourrait, de surcroît, les conduire au désespoir, ce qui serait très grave et dangereux ».

De son côté, Waldheim parla longuement du lien objectif entre la cause libanaise et celle du Moyen-Orient, et mit l’accent sur la nécessité de hâter le déploiement de l’armée dans le Sud. Il se dit disposé « à aider en cela avec tout ce qui serait demandé ». [P.275]

-Deux jours avant de prononcer le discours du Liban devant l’instance internationale la plus prestigieuse, je me réunis, en compagnie de l’ambassadeur Ghassan Tuéni, avec le secrétaire d’Etat Cyrus Vance, en présence de son adjoint pour les questions du Moyen-Orient, Roy Atherton, de l’ambassadeur Philip Habib et de l’ambassadeur des Etats-Unis au Liban Richard Parker. Vance entra directement dans le vif du sujet, parlant de la position israélienne vis-à-vis du maintien de la présence des combattants palestiniens dans la zone frontalière, dans l’attente de l’application de l’accord de Chtaura qui prévoyait le déploiement de l’armée libanaise dans la zone et le retrait des fedayin. Habib et Atherton dirent : « Pour autant que nous le sachions et sur la base de notre accord avec Israël, ce dernier n’a pas l’intention d’intervenir tant que l’accord de Chtaura sera appliqué, et nous espérons que l’armée se déploiera à la première occasion ». Je leur répondis que l’application de l’accord de Chtaura dépendait de nous et que l’armée se déploierait sitôt prête. Je demandai aux [P.276] américains ce qu’ils savaient de la position d’Israël concernant les réunions de la commission d’Armistice. Philip Habib répondit : « Nous avons examiné cette question avec les israéliens, il nous est apparu qu’ils observeront le cessez-le-feu et l’application de l’accord de Chtaura, mais ils insistent pour qu’il y ait une protection pour les chrétiens de la région ». [P.277]

-A la fin d’octobre 1977, le Liban espéra que l’accord du Caire serait appliqué lorsque le président syrien Hafez el-Assad annonça, le 28, que la Résistance palestinienne se retirerait très bientôt du Sud et que l’armée libanaise la remplacerait en vertu des accords conclus avec les autorités libanaises. Il ajouta qu’il en avait eu la promesse ferme du chef de l’OLP, Yasser Arafat, lors d’un entretien qu’il s’était déroulé 3 jours plus tôt. Mais les palestiniens lancèrent des roquettes Katioucha sur la localité de Nahariyya, faisant des tués parmi les colons. Israël riposta par des raids aériens et un bombardement nourri les 8 et 9 novembre, faisant près de 100 morts et provoquant un exode massif de la région de Tyr. Je fis une déclaration dénonçant l’agression [P.282] israélienne contre des civils libanais innocents, leurs maisons et leurs biens, et demandai à la communauté internationale d’assumer ses responsabilités et de contenir Israël. [P.283]

-Le 12 novembre 1977, les actes de guerre reprirent dans le Sud et, le 13, Israël prit une résolution exprimant des menaces très claires en cas d’opérations des fedayin. En outre, le président de la République m’apprit, par téléphone, le matin [P.284] du 14, que la Résistance palestinienne –laquelle était censée donner une réponse claire à la suite des pressions exercées par le président syrien en personne –poursuivait ses atermoiements. A la lumière de toutes ces données, je considérai que ne pas soulever la question du Sud à la conférence serait une faiblesse. Je pris donc l’initiative de demander qu’elle figure à l’ordre du jour, mais en mettant en lumière l’affaire dans son ensemble. [P.285]

Au cours de cette séance, j’expliquai la situation dans le Sud, soulignant la nécessité de ne pas la traiter de manière superficielle et attirant l’attention sur le fait que la Résistance palestinienne se livrait à des actions sans aucune supervision et sans considération, ni pour le Liban ni pour la sécurité de son territoire et de ses habitants. Je mis en garde contre le maintien de la situation car « Israël nous [P.285] prépare, dans le Sud, un scénario infernal ». [P.286]

-A mon retour au Liban le 19 novembre 1977, une grève était déclarée englobant les régions à majorité musulmane de Beyrouth et de tous les mohafazats, en signe de protestation contre la visite du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem le jour même. La veille, des manifestations de protestation s’étaient déroulées dans les rues de Beyrouth, Tripoli et Saïda, tandis que l’ambassade d’Egypte au Liban était la cible de tirs de roquettes qui avaient tué l’un des gardes égyptiens. [P.291]

-Le 23 novembre 1977, durant une réunion avec Khaddam et des responsables palestiniens, je rappelai la nécessité d’appliquer l’accord de Chtaura auquel nous étions parvenus l’été précédent pour l’entrée d’unités de l’armée libanaise dans les régions du Sud-Liban en vue d’y rétablir l’ordre et la sécurité. [P.293]

-L’événement le plus alarmant, et que nous n’avions pas escompté, fut celui de Fayadiyé, le 7 février 1978. Il devait complètement bouleverser la situation et constituer un très grave tournant dans la crise libanaise. [P.299]

-Le 7 février 1978, à 10h20, le président Sarkis et moi venions de regagner son bureau, à l’issue de la cérémonie de remise des lettres de créance de l’ambassadeur du Venezuela, lorsque l’un de ses collaborateurs vint nous apprendre que des tirs avaient été échangés entre les forces de dissuasion arabes et des éléments de l’armée à la caserne de Fayadiyé. Je contactai le chef d’état-major et ordonnai qu’il soit mis fin immédiatement et catégoriquement à l’échange de tirs. Lorsque l’on m’apprit les pertes subies, je les trouvai lourdes et inquiétantes : 14 morts et 28 blessés parmi les syriens et un seul blessé libanais. Avec le président Sarkis et ses conseillers, je passai la nuit à étudier les moyens de ramener le calme et d’éviter une escalade. Dans la soirée, j’avais contacté mon homologue syrien de la Défense Moustapha Tlass tandis que le président Sarkis contactait le président Hafez el-Assad. La réponse de ce dernier avait été calme et même rassurante : « Ne vous inquiétez pas, ce sont là des incidents qui peuvent éclater entre deux armées, et, dans tous les cas, les soldats syriens sont vos fils autant que les soldats libanais. Faites comme vous le jugerez bon ».[1] Il nous sembla qu’il ne devait pas encore avoir été informé de l’ampleur des pertes dans les rangs de ses troupes.

Nous passâmes la nuit à réfléchir à une solution qui fût honorable pour les deux armées. La meilleure solution nous parut de constituer une commission militaire conjointe libano-syrienne pour mener l’enquête sur l’incident. Décision fut prise de tenir une réunion le [P.300] lendemain matin au palais présidentiel en présence du président de la République, du président du Conseil des ministres, du ministre de la Défense, du commandant en chef de l’armée, du chef d’état-major et du directeur des renseignements, afin de rédiger cette proposition sous forme d’un document de travail que nous pourrions soumettre aux syriens. [P.301]

Le 8 février, à 10h, je me trouvai encore à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères lorsque j’entendis des déflagrations, les obus pleuvaient sur la caserne de Fayadiyé et ses environs. Je contactai le président de la République qui m’apprit que les forces syriennes bombardaient les positions de l’armée et que la situation était hautement critique. Il avait pris contact avec le président syrien et celui-ci lui avait déclaré : « L’incident de la veille est extrêmement grave ; il ne s’agissait pas d’un accrochage mais d’un massacre, c’était bien un piège délibéré tendu à l’armée syrienne et non un incident isolé. Une affaire comme celle-ci suscite bien des interrogations et je ne ferai preuve d’aucune indulgence. Je ne pourrai pardonner à ceux qui ouvrent le feu sur mes troupes ; la dignité de l’armée syrienne est tout entière en jeu ». Le président Sarkis ayant suggéré la formation d’une commission d’enquête conjointe, le président syrien avait répondu : « Le commandant de l’armée libanaise connaît les responsables, mais il tente de s’esquiver ; il invente des feintes et des prétextes, et l’idée d’une commission conjointe est bien l’une de ces inventions. Le commandant de l’armée veut une solution à la libanaise qui blanchirait les coupables. Cela est inacceptable pour nous. Il doit être prêt à nous livrer les officiers libanais coupables et à passer par les armes quelques-uns d’entre eux ».

Je n’avais pas besoin de tous ces détails pour savoir que la situation était infiniment plus sérieuse qu’elle ne m’avait paru la veille. La voix serrée du président suffisait à démontrer que nous nous trouvions dans une impasse très embarrassante. Quelques heures plus tard, les bombardements syriens s’étaient étendus jusqu’au ministère de la Défense et à la route menant au palais présidentiel. Les accrochages avaient gagné en intensité entre les troupes syriennes, d’une part, et l’armée libanaise et les milices des Kataëb et du PNL, d’autre part. je pris à nouveau contact avec le ministre syrien de la Défense, [P.301] Moustapha Tlass, mais réalisai qu’il n’avait pas d’instructions précises. Je lui exposai la situation et lui demandai d’intervenir pour arrêter les bombardements. Il me répondit qu’il allait en discuter avec le président Assad. [P.302]

A midi, je gagnai mon domicile –proche des Affaires Etrangères –d’où je pouvais poursuivre des contacts téléphoniques et continuai de suivre le déroulement de la situation sur le terrain. Des accrochages avaient éclaté partout : à Sinn el-Fil, Aïn el-Remmaneh, Chiyah,…Il me fut impossible de gagner le palais présidentiel avant 17h. Je m’y rendis en compagnie de Me Karim Pakradouni, dans une petite voiture et sans escorte. Il nous fallut modifier notre itinéraire à 4 reprises en raison des bombardements et des tirs qui nous avaient pris pour cible plus d’une fois. Le Conseil des ministres se réunit à 18h. J’avançai plusieurs propositions, notamment celle d’envoyer un émissaire du président Sarkis en Syrie afin qu’il examinât avec le président syrien le moyen de mettre un terme à la dégradation de la situation. Le nom de Karim Pakradouni fut proposé. Jusqu’à 22h, je pris contact avec les responsables syriens Naji Jamil et Hikmat Chéhabi car le ministre Abdel-Halim Khaddam se trouvait encore dans le Golfe.

Les président libanais et syrien eurent une conversation de plus d’une heure, mais Sarkis ne put infléchir la position d’Assad qui continua d’exiger qu’on lui remît les officiers libanais et menaçait de s’emparer de la caserne de Fayadiyé si nous n’obtempérions pas. Khaddam, dès son retour à Damas, me contacta pour m’annoncer son intention de venir à Beyrouth le lendemain, afin que nous discutions des moyens de sortir de la crise. J’eus également un entretien téléphonique avec le président du PNL, Camille Chamoun, et avec le président du parti Kataëb, Pierre Gemayel ; ils refusèrent tous deux de se plier aux conditions syriennes. Ils exprimèrent leur soutien à l’armée libanaise et leur opposition à tout ce qui pouvait porter atteinte au moral des troupes.

Le 9 février au matin, le président m’appelait et m’apprenait que les syriens avaient renoncé à venir au Liban ; ils l’en avaient informé par téléphone, ajoutant qu’ils attendaient notre propre visite à Damas. Devant la difficulté de la situation et le durcissement syrien, le président suggéra que nous ayons recours au président Sleimane Frangié, qui était proche du président syrien, et que nous lui demandions de se rendre à Damas dans l’espoir qu’il pourrait calmer [P.302] les choses. L’ancien président de la République accepta sans hésiter la proposition et se rendit immédiatement au palais de Baabda. A 11h40, nous prenions, lui et moi, la route de Damas en compagnie du commandant de la Force de dissuasion, Sami Khatib. Nous nous étions assurés au préalable de la sécurité de la route. Dès notre arrivée à Damas, nous nous réunîmes avec Abdel-Halim Khaddam, Naji Jamil et Hikmat Chéhabi. Après le déjeuner pris en leur compagnie, nous nous mîmes en route, sans Chéhabi, pour rencontrer le président syrien. [P.303]

L’entretien avec le président syrien fut marqué par l’intransigeance catégorique de notre interlocuteur, mais se déroula dans un climat de courtoisie. En vérité, je fus frappé par l’audace du président Frangié dont je ne m’étais pas attendu à ce qu’il eût des positions aussi tranchées que celles dont il fit preuve. Par contre, je n’avais pas escompté que le président Assad se montrerait aussi intransigeant avec le président Frangié, mais, au contraire, qu’il ferait preuve de plus de conciliation et de complaisance, en apparence tt au moins. Je garde le souvenir de la vive surprise qui fut la mienne devant ces deux attitudes. Néanmoins, il m’apparut clairement que le président Frangié était très aimé à Damas. Je fis devant les responsables syriens le plaidoyer suivant : « Si, comme vous l’avancez, il existe un complot contre le Liban et la Syrie, il convient alors que nous ne tombions pas dans le piège. En cas de confrontation militaire, nous serions tous perdants car la légitimité libanaise s’en trouverait ébranlée et fragilisée, et le rôle syrien au Liban remis en question. Ce serait se lancer sans l’aventure. Il y a des limites à ne pas dépasser, sans quoi nous nous trouverions à découvert, le président Sarkis et nous ».

Les syriens répondirent qu’il leur était impossible de ne pas procéder à une démarche dissuasive, sans quoi « l’honneur de notre armée serait outragé et nous nous retrouverions tous à nu ». Ayant pris congé du président syrien, nous nous réunîmes avec Khaddam et je tentai d’ouvrir une brèche dans le mur de l’intransigeance syrienne. Je lui dis : « Eh bien, il nous faut donc trouver une solution médiane entre les positions libanaise et syrienne ». J’ajoutai que l’issue ne pourrait se faire au détriment de l’armée libanaise et que, s’il y avait un prix à payer, l’on pourrait s’orienter vers le Front Libanais. Cette dernière proposition, je le constatai, sembla plaire à mon homologue syrien. Il en parla au président Assad et obtint son accord. Nous convînmes que le président Frangié se chargerait de convaincre le [P.303] Front Libanais d’assumer la tâche de trancher le nœud gordien en faisant paraître un communiqué de soutien au rôle de la Syrie au Liban et demandant que les responsables soient jugés. Au moment où nous prenions congé, les journalistes se précipitèrent. Le président Frangié refusa de répondre aux questions, disant : « Interrogez le ministre Boutros ». Pour ma part, je me contentai de dire : « Nous avons rencontré le président Hafez el-Assad et avons examiné avec lui de nombreuses questions. Nous lui avons communiqué un message du président Elias Sarkis et il nous a chargés, en retour, de la réponse à ce message. La rencontre a été extrêmement utile ». [P.304]

Le Front Libanais publia le 10 février 1978 le communiqué attendu. Le Front y exprimait ses regrets pour les incidents « avec des forces amies, entrées au Liban avec l’approbation des autorités légales ». Le Front demanda la constitution d’une commission d’enquête qui « identifierait les responsables et prendrait les mesures nécessaires ». La diffusion du communiqué fut suivie de l’arrêt des combats. Les responsables du Front Libanais se réunirent avec le président de la République et demandèrent que l’action judiciaire se déroule au Liban et soit menée par les autorités judiciaires libanaises. Ils demandèrent également qu’aucun des militaires ne soit condamné à la peine capitale. Camille Chamoun et Pierre Gemayel suggérèrent au président Sarkis de demander à Washington d’exercer son [P.304] influence auprès de Damas. Mais le président leur lut un télégramme qu’il venait de recevoir du secrétaire d’Etat Cyrus Vance, lequel exprimait l’inquiétude de son pays devant la dégradation de l’état de la sécurité au Liban et sa conviction qu’une « collaboration étroite entre Sarkis et Assad était la clé de la fin de la crise actuelle ».

Dans l’après-midi du jour même, je contactai Abdel-Halim Khaddam pour l’informer du communiqué du Front Libanais et lui expliquer que la Syrie ne devait pas s’attendre à ce que les suspects lui fussent remis pour être jugés hors du Liban. Il me pria d’attendre le temps qu’il ait discuté de l’affaire avec le président Hafez el-Assad. Il me rappela quelques instants plus tard pour m’annoncer son arrivée à Beyrouth le lendemain pour un surcroît de concertations. Cette démarche me parut un indice favorable qui s’ajoutait à d’autres indices favorables, notamment le fait que le cessez-le-feu se maintenait, et, quelque peu rassuré, je décidai de passer la nuit à mon domicile. J’y étais à peine arrivé qu’on m’appelait du palais présidentiel pour m’apprendre que Khaddam avait contacté le président Sarkis et avait confirmé sa venue au Liban. [P.305]

-Au matin du samedi 11 février 1978, le commandant des Forces Arabes de Dissuasion, Sami Khatib, appela le palais présidentiel et nous apprit que les syriens ne viendraient au Liban qu’une fois que nous leur aurions fourni des garanties préalables. Je le priai de nous rejoindre afin que nous puissions en discuter. Je reçus alors un coup de fil d’Abdel-Halim Khaddam qui me dit :

-Frère Fouad, pouvez-vous me garantir que vous prendrez des mesures rapides et efficaces ?

-Expliquez-moi très précisément ce que vous entendez. Posez-moi des questions claires et précises afin que je vous réponde sans risque d’équivoque.

-Nous voulons une commission mixte qui entreprenne une enquête sérieuse et rapide, et qui aboutisse à des condamnations à mort rapides.

-Nous sommes déterminés à ce qu’une enquête sérieuse et efficace, sur la base des lois libanaises, soit menée par une commission mixte. Pour ce qui est des sanctions, je ne puis me substituer au tribunal et vous garantir quoi que ce soit, excepté une seule chose : l’enquête sera sérieuse. Par conséquent, aucun engagement de notre part concernant les sanctions ou les blâmes car cela relève de la justice. Il faut que ceci soit bien clair. [P.305] Je ne puis m’engager, pas plus que l’Etat libanais ou quiconque d’autre.

Khaddam demanda un délai, le temps de consulter le président Assad, et nous rappela une demi-heure plus tard, disant : « Nous arrivons chez vous ». [P.306]

-En attendant la délégation syrienne, je me réunis au palais de Baabda avec le commandant en chef de l’armée, Victor Khoury, le chef d’état-major, le général Mounir Torbey, et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo. Ils m’expliquèrent la situation de l’armée à Fayadiyé et à Yarzé. Les unités étaient encerclées, menacées, tendues. Je sentis que le commandant en chef de l’armée ne pouvait rien promettre et que ses troupes étaient au bord de la mutinerie contre lui et contre l’Etat s’il le fallait. Je me devais de calmer les choses et leur expliquai point par point que nous ne pourrions pas ne pas arriver à une commission judiciaire conjointe pour mener l’enquête et prononcer les sanctions. Je compris de mes trois interlocuteurs que l’armée pourrait accepter des sanctions contre le colonel Samir Achkar, mais en aucun cas sa condamnation à mort. J’approuvai cette position et me chargeai d’en convaincre le président Sarkis.

A 14h, la délégation syrienne constituée d’Abdel-Halim Khaddam, de Naji Jamil et de Mohammad Ghanem arrivait et fut reçue par le président Sarkis en notre présence, le président Hoss et moi-même. Nous fûmes bientôt rejoints par le commandant de la Force Arabe de Dissuasion, Sami Khatib. Les pourparlers avec les syriens furent ardus et tortueux ; ils soutenaient expressément qu’un complot avait été monté contre leurs troupes et qu’il ne s’agissait pas d’un différend personnel qui aurait mal tourné pour finir en massacre.

Le soir, le président Sarkis étant d’accord avec ses hôtes syriens pour inviter les responsables du Front Libanais à Baabda, les président Chamoun et Frangié et le chef du parti Kataëb Pierre Gemayel se joignirent à notre réunion. Avant leur arrivée, je m’étais retiré et avais encouragé le président Hoss à en faire autant, puis avais gagné ma chambre au palais présidentiel pour y prendre un peu de repos. 1h s’était à peine écoulée lorsque le président Sarkis m’appela pour me demander de les rejoindre. A mon entrée dans le bureau, je vis qu’ils en étaient encore aux préambules et n’avaient pas abordé le vif du sujet. La scène avait l’apparence d’un tribunal avec Abdel-Halim Khaddam dans le rôle de procureur et Pierre Gemayel [P.306] dans celui de la défense, tandis que Camille Chamoun gardait le silence la plupart du temps. Quant au président Frangié, il intervenait de temps à autre. Je gardai le silence jusqu’à ce qu’il me sembla que Pierre Gemayel avait des réticences sur la commission judiciaire conjointe dont Camille Chamoun venait de proposer la formation sur un signal du président Sarkis. Je dis à Gemayel :

-Pourquoi ne proposez-vous pas une autre issue donc, cheikh Pierre ?

-Il nous faut étudier la question.

-Nous sommes ici pour étudier la question, alors, allons-y !

Naturellement, personne ne proposa rien et on n’aborda aucune des questions essentielles liées à cette proposition. En définitive, tous donnèrent leur accord pour la formation de la commission judiciaire conjointe.

Je me souviens avoir posé à Khaddam la question suivante : « Comment la Syrie se serait-elle comportée du temps de l’union avec l’Egypte si les forces égyptiennes avaient tenté de s’immiscer directement dans ses affaires ? » Il m’avait répondu par un laïus fait de généralités et ne parut pas très convaincu par sa propre réponse. Nous avions alors échangé des regards entendus et je crois que nous nous sommes compris, de sorte qu’il me parut superflu de répondre à ses propos autrement que par un léger sourire. Les pourparlers se poursuivirent tard dans la soirée, après quoi nous passâmes tous la nuit au palais présidentiel, satisfaits du résultat auquel nous étions parvenus. [P.307]

Cependant, c’est sur une nouvelle très perturbante que la journée du dimanche 12 février débuta. Abdel-Halim Khaddam et Naji Jamil, le visage décomposé, nous apprirent que les cadavres de 60 ouvriers syriens avaient été découverts par leur commandement militaire dans les régions à majorité chrétiennes. Ils nous dirent que tout ce qui avait été approuvé la veille était nul et non avenu. Cette nouvelle affligeante nous ébranla tous et nous demandâmes à la direction des renseignements de nous transmettre tout ce qu’elle savait sur l’affaire. Il apparut rapidement que les tués étaient au nombre de 2 seulement. Nous nous réunîmes avec la délégation syrienne et, nous étant assurés que les renseignements initiaux avaient été largement exagérés, nous décidâmes de procéder selon les décisions qui avaient été prises la veille. Une commission d’enquête militaire constituée des officiers syriens Ali Aslan et Mohammed [P.307] Ghanem et d’officiers libanais prit la déposition du premier témoin, le colonel Antoine Barakat. La commission s’installa dans l’une des ailes du palais présidentiel. [P.308]

La délégation syrienne quitta le palais de Baabda à 13h et je ne tardai pas à retourner à mon domicile après avoir donné des instructions au directeur du cabinet présidentiel Carlos Khoury et aux juges Antoine Baroud et Camille Geagea afin de rédiger un projet de loi pour la formation d’une commission judiciaire conjointe. De même, je demandai au commissaire du gouvernement près le Tribunal Militaire, le juge Faouzi Dagher, de préparer un document dans ce sens. Nous savions dès le début que la constitution d’un tel tribunal allait susciter une polémique et des accusations d’atteinte à la souveraineté nationale. Mais, tout comme il était arrivé lorsque nous avions imposé la censure préalable sur la presse, il n’y avait pas d’autre issue devant l’insistance des syriens à constituer des cours martiales pour condamner à mort les officiers libanais impliqués dans les incidents de Fayadiyé. Notre espoir était de parvenir à résorber l’animosité des syriens sans porter atteinte aux principes de base de la République libanaise. [P.308]

Le lundi 13 février 1978, le Conseil des ministres réuni examina le projet de loi et approuva la formation d’un « tribunal spécial de sécurité » provisoire qui appliquerait les lois libanaises et dont les sentences seraient émises au nom du peuple libanais. Le projet de loi d’urgence fut transmis au Parlement. Abdel-Halim Khaddam m’avait contacté pour tenter d’introduire des modifications dans le projet, mais j’insistai pour que le procureur général fût libanais et la commission mixte. J’insistai aussi pour que les autorités libanaises pussent dissoudre le tribunal par décret à leur discrétion. Camille Chamoun et Pierre Gemayel m’avaient contacté pour connaître les articles du projet de loi, je leur en avais communiqué les grandes lignes, mais ils avaient exprimé des réserves en arguant de l’attitude de leurs bases. Je leur rappelai alors l’accord qu’ils avaient exprimé deux jours plus tôt lors de la réunion nocturne qui s’était tenue au palais présidentiel avec les responsables syriens. Dans la soirée, je contactai Abdel-Halim Khaddam et Naji Jamil et leur demandai de ne pas tenir compte des accrochages qui avaient eu lieu à Aïn el-Remmaneh après ceux de Fayadiyé et avant la rédaction du projet de loi sur la formation de la commission judiciaire conjointe, afin de calmer l’opinion publique chrétienne et ses leaderships. Ils firent preuve de la compréhension demandée. [P.308]

Je reçus plusieurs communications tôt dans la matinée du lendemain, le 14 février. On m’interrogeait sur certains aspects du projet de loi censé mettre un terme à la dégradation politique et sécuritaire qui avait bien failli balayer tout ce que nous avions réalisé au cours de la première année du mandat présidentiel. Nous nous rendîmes ensuite au Parlement pour une longue séance de débats âpres et fastidieux, particulièrement entre le député Mikhaël el-Daher et moi. A la fin de la séance, l’Assemblée adopta la loi à l’unanimité des présents, moins deux : Daher, qui continuait de s’y opposer, et le président de la Chambre, qui ne vota pas, invoquant « la neutralité de la présidence ». La loi sur le tribunal d’exception fut alors ratifiée après quelques modifications, dont les plus importantes étaient l’annulation de l’exécution immédiate des sentences et la reconnaissance du droit de grâce du président de la République en vertu de la Constitution. La séance prit fin sur une poignée de main entre Daher et moi.

Jusque-là, la situation politique et militaire était restée tendue surtout parce que des unités de l’armée syrienne continuaient d’encercler les casernes de l’armée à Fayadiyé et ailleurs, et parce que des éléments armés de la milice des Mourabitoun avaient refait leur apparition dans certaines rues de Beyrouth pour la première fois depuis l’entrée de l’armée syrienne dans la capitale. Dans l’après-midi du même jour, je reçus l’ambassadeur des Etats-Unis, Richard Parker, à mon domicile. Il me dit qu’il avait conseillé aux leaderships chrétiens la modération et la mesure. Au même moment, le président Camille Chamoun et cheikh Pierre Gemayel rencontraient le président Sarkis au palais présidentiel pour discuter des effets du tribunal d’exception. Il leur tint le même langage que l’ambassadeur des Etats-Unis.

Dans la matinée du 15 février, les choses semblèrent se calmer. Au palais Bustros, je reçus les ambassadeurs britannique, français, soviétique et saoudien qui tous appelèrent à la modération, disant que nul ne nous aiderait si nous ne nous aidions pas nous-mêmes. Cependant, un incident survint l’après-midi, qui faillit nous ramener au point de départ : deux soldats syriens avaient été tués à Furn el-Chebback. Cette nouvelle navrante fut rapidement suivie de l’ultimatum syrien : livrer le coupable dans un délai d’1h, sinon les bombardements reprendraient.

Nous étions de retour à la case départ. J’entrepris des contacts dans deux directions : d’une part, avec les syriens que je m’évertuai à [P.309] convaincre de ne pas mettre leur menace à exécution, dans une tentative de gagner du temps ; ce que j’obtins, et, d’autre part, en direction des dirigeants du Front Libanais pour les convaincre de remettre à la justice les éléments qui avaient abattu les soldats syriens. Je m’entretins deux fois avec Pierre Gemayel et une fois avec Camille Chamoun, leur expliquant la gravité de la situation et les risques d’une reprise des combats entre l’armée libanaise et les milices du Front Libanais, d’une part, et l’armée syrienne, d’autre part. Ils me parurent parfaitement conscients de la nature critique de la situation et des conséquences d’une reprise des hostilités. Ce soir-là, ayant passé en revue les événements des jours précédents et, notamment, le comportement des milices chrétiennes, je m’étais dit : « Le Liban est un pays bien malheureux ».

Le lendemain matin, alors que les contacts se poursuivaient avec le Front Libanais, je convoquai le commandant en chef de l’armée Victor Khoury et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo, le juge Faouzi Dagher en sa qualité de commissaire adjoint du gouvernement près le tribunal, pour étudier avec eux les premières mesures que devait prendre la commission d’enquête. Je rencontrai ensuite le commandant de la Force Arabe de Dissuasion Sami Khatib pour examiner les moyens de circonscrire l’incident de Furn el-Chebback et d’éviter le pire. Vers midi, j’eus une réunion avec le président Sarkis, le président Chamoun et cheikh Pierre au cours de laquelle on mit l’accent sur la nécessité de livrer les tireurs. Gemayel voulait clairement s’esquiver et Chamoun tentait indirectement de le faire. En fin de compte, nous les persuadâmes de retirer leurs éléments armés des rues et de soutenir les Forces de Sécurité Intérieure dans leur opération de rétablissement de l’ordre. Après leur départ, je restai avec le président Sarkis et l’invitai avec insistance à envisager un changement de gouvernement, disant : « La formation d’un gouvernement politique élargi est devenue indispensable ». Il me semblait que les circonstances étaient propices à ce changement, surtout si la venue d’un nouveau gouvernement coïncidait avec le lancement du dialogue national. Dans l’après-midi, nous poursuivîmes la discussion sur le changement ministériel et le dialogue national en présence du président du Conseil, Sélim Hoss.

Le jour même, le 16 février 1978, parut le décret 919 qui nommait le colonel Gergès Azzi président du tribunal d’exception et le juge [P.311] Torbey Rahmé membre du tribunal, le colonel Zein Makki, le colonel Boutros Younès et le lieutenant-colonel Adib Saad, membres de la commission d’enquête rattachée au tribunal spécial de sécurité. Le président Sarkis rendit aussi une décision nommant les officiers syriens de la commission d’enquête et du tribunal, il s’agissait du général Nassereddine Nasser (président de la commission d’enquête), du lieutenant-colonel Mohammed Ghanem, membre de la commission, des colonels Adnan Badre el-Hosn et Ezzat Zaghawit, et du lieutenant-colonel Dib Daher, membres du tribunal.

Le soir, le président Chamoun me contactai pour me dire son inquiétude en raison de mouvements anormaux des troupes syriennes dans plus d’un lieu. Je lui appris que les syriens menaçaient de bombarder Bickfaya et d’autres régions si leurs conditions n’étaient pas remplies. Le lendemain matin, je contactai l’ambassadeur américain Richard Parker pour lui dire : « Je vous demande de contacter Camille Chamoun et Pierre Gemayel et de leur dire que nous allons vers une dégradation certaine si l’on ne livre pas quelques-uns des tireurs, qu’ils livrent donc 2 des 5 suspects qui ont fait l’objet de mandats d’arrêt ». Je devais apprendre un moment plus tard que le PNL avait livré à la Force Arabe de Dissuasion 3 suspects impliqués dans l’attaque de Furn el-Chebback, à la suite de l’intervention de l’ambassadeur américain auprès de Dany Chamoun.

La commission d’enquête débuta officiellement sa mission le 17 février 1978 bien que les officiers syriens qui en faisaient partie eussent déjà mené quelques interrogatoires au palais de Baabda sitôt l’accord conclu entre les responsables libanais et syriens et les dirigeants du Front Libanais. Les choses se passèrent dans un premier temps comme je l’avais voulu : nous fîmes preuve de sérieux sans porter atteinte à la dignité et au moral de l’armée libanaise et sans faire d’arrestations arbitraires. L’armée libanaise avait admis l’idée du tribunal conjoint, mais il m’apparut qu’il n’y avait aucune coordination et aucune vision claire chez aucune des parties ; nul ne savait ce qu’il devait faire, ni qui devait donner les ordres d’arrêter qui et comment. Je fus assailli de communications et d’interrogations, de la part de l’armée, de la justice et de la Force Arabe de Dissuasion. Je tentai d’éviter d’entrer dans les détails, mais je pris rapidement conscience qu’il me serait impossible de ne pas prendre part en personne à l’opération car la situation était très délicate et chaque détail pouvait provoquer une crise, qu’il me faudrait alors assumer la responsabilité de résoudre. [P.312]

En vérité, le Liban ne manquait pas de facteurs explosifs. Ainsi, pendant que nous étions en pourparlers avec le PNL –les 16 et 17 février –pour la remise des éléments qui avaient ouvert le feu sur les syriens à Furn el-Chebback et pour faciliter la mission de la commission d’enquête conjointe, l’AFP et Reuters avaient, dans l’après-midi du 16 février, rapporté une déclaration de Camille Chamoun disant que les chrétiens faisaient l’objet d’une guerre d’extermination de la part des syriens. Cette déclaration eut l’effet d’un coup de tonnerre pour moi et tous ceux qui œuvraient à rétablir le calme. Un climat d’inquiétude régna sur le pays et j’entrepris, avec d’autres personnes, de vastes contacts afin de calmer les esprits. En fin de compte, le président Chamoun publia un communiqué le 19 février démentant formellement avoir accusé les syriens de chercher à exterminer les chrétiens.

La tempête s’étant quelque peu calmée, je gagnai mon domicile dans l’intention de déjeuner et de me remettre de la fatigue et du surmenage des jours suivants.

Pendant que l’enquête se poursuivait, le commandant de la FAD Sami Khatib demanda à me rencontrer le 23 février 1978. Je le reçus en présence du commandant en chef de l’armée Victor Khoury au palais de Baabda. Il me remit une liste portant les noms de 12 officiers et de 5 soldats, et demanda avec insistance qu’ils soient arrêtés dans les plus brefs délais. Je lui répondis que c’était impossible quand bien [P.313] mêmes ils seraient tous coupables. Après une âpre discussion, Khatib se contenta de demander l’arrestation de 2 officiers. A l’époque, mon sentiment était que Khatib avait été officieusement écarté du commandement de la FAD dont il n’était plus le chef que pour la forme. Le matin même, une séance houleuse s’était tenue qui avait regroupé les commissions des Affaires Etrangères, de la Défense, de l’Administration et de la Justice sous la présidence de Kamel el-Assaad. J’y représentai le gouvernement ; seul le ministre de l’Intérieur Salah Salman avait assisté à une partie de la séance. Nous fîmes l’objet des critiques les plus dures concernant notre manière de gérer les événements de Fayadiyé et le retard pris dans la réalisation de la loi sur la défense. [P.314]

Entre les 20 et 24 février 1978, les 2 officiers furent arrêtés, le lieutenant Farès Ziadé et le lieutenant Antoine Haddad, de même que le capitaine Samir Achkar et deux soldats. Les syriens ne cessaient de changer de position et tantôt menaçaient, tantôt approuvaient la procédure d’instruction. C’est dans ces circonstances que je rencontrai le colonel Zein Makki que préoccupaient des propos que lui avait tenus Sami Khatib selon lesquels si la situation devait se dégrader de nouveau, la commission judiciaire mixte en assumerait la responsabilité. J’eus l’impression que les syriens voulaient nous harceler dans le but d’obtenir, soit la condamnation à mort des officiers impliqués dans les incidents de Fayadiyé, soit des avantages politiques. Mon analyse me laissait penser qu’ils recherchaient un prix politique.

Le vendredi 24 février, les syriens levèrent le siège de la caserne de Fayadiyé et des positions de l’armée situées dans le même périmètre. Je reçus le président du tribunal Gergès Azzi à sa demande. Il me parut très au fait de la gravité des événements. Je lui donnai de manière indirecte quelques conseils afin qu’il pût accomplir sa mission selon ce que lui dictait sa conscience. A midi, je déjeunai à la table du président Chamoun. Nous étions seuls. Il me dit sa grande colère vis-à-vis des déclarations des Kataëb et ajouta qu’il n’était pas favorable à la formation d’un nouveau gouvernement car celui-ci pourrait inclure des personnes comme Assem Kanso et Pierre Gemayel. Il suggéra d’élargir l’équipe en place et se dit prêt à y accepter un portefeuille. Il revint ensuite à sa vieille rengaine : demander aux américains d’intervenir militairement au Liban. Je rejetai cette idée et lui fis part des données dont je disposais, qui [P.314] certifiaient que le Liban ne pouvait absolument pas présenter une telle demande car elle ne pouvait qu’entraîner des conséquences négatives. Sans compter que Washington n’était même pas disposé à examiner cette question. Je contactai immédiatement l’ambassadeur américain Richard Parker et lui fixai rendez-vous à 15h avec le président Chamoun afin qu’il lui ôtât définitivement de l’esprit l’idée d’une intervention militaire américaine au Liban.

Le lendemain, je reçus les procureurs généraux du tribunal d’exception pour examiner les progrès de l’instruction. Ils me rendirent compte de la longue séance de travail qu’ils avaient eue avec les membres de la commission d’enquête. Ils me dirent que les enquêteurs syriens avaient reçu l’ordre clair et précis de parvenir à des condamnations à mort et d’exécuter ces sentences, et qu’ils ne semblaient pas se soucier beaucoup des considérations juridiques. Le soir, je me réunis longuement avec le président de la République en prévision de ma visite à Damas le mardi 28 février 1978.

Ce jour-là, la réunion avec mon homologue syrien Abdel-Halim Khaddam débuta à 13h ; nous fûmes rapidement rejoints par le ministre adjoint de la Défense Naji Jamil. La première partie des entretiens, qui durèrent 1h30, porta sur deux questions essentielles : l’enquête sur les incidents de Fayadiyé et le renouvellement du mandat de la FAD au Liban. Je déjeunai à 14h30 avec le général Moustapha Tlass, Ali Douba, Mohammad Kholi et d’autres officiers supérieurs, dans une ambiance cordiale. Après le repas, nous tînmes une seconde séance qui se prolongea jusqu’à 21h et qui porta sur les deux questions précédemment abordées ainsi que sur la formation d’un nouveau gouvernement au Liban, l’entente nationale et la politique du président égyptien Anouar Sadate.

Abdel-Halim Khaddam était un homme d’une grande intransigeance et considérait qu’il « n’y aura pas d’Etat et il n’y aura pas d’armée au Liban, si l’Etat libanais ne frappe pas d’une main de fer et ne prononce pas la sentence capitale contre les officiers responsables des incidents de Fayadiyé. A quoi servirait un nouveau gouvernement, à quoi sert-il de discuter de l’entente nationale tant que l’autorité de l’Etat est perdue ? Tout au Liban est ébranlé et menace de s’écrouler ». Il lança des critiques dures dans toutes les directions : contre le président de la République, le président du Conseil, l’armée et son commandant, et les officiers qui faisaient [P.315] allégeance aux dirigeants du Front Libanais. Et, pour finir, il tira la conclusion suivante : « Il vous incombe de décider si vous voulez être ou ne pas être. Apparemment, le président Elias Sarkis ne souhaite guère bouger ». [P.316]

Il me sembla que les propos de Khaddam avaient l’allure du bombardement préparatoire à l’offensive que ne manquerait pas de lancer le président Hafez el-Assad lors de notre entretien à venir, le jour même. C’est pourquoi je me gardai de découvrir toutes mes cartes et me contentai de commenter quelques-unes des idées qu’avait exposées le ministre des Affaires Etrangères syrien ; je réservai ma verve à l’entretien avec le président Assad.

Le président Assad nous reçut à 21h15 et se montra comme à l’accoutumée courtois et affable, mais très intransigeant et opposé à tout compromis. Il débuta l’entretien en critiquant l’Etat et le président libanais : « Que veut Sarkis ? Si l’armée le suit, qu’il le démontre, et si ce n’est pas le cas, qu’il nous laisse agir. S’il n’a pas une vision d’avenir, toutes les palabres et toutes les mesures seront en vain ». Il adressa des critiques acerbes au chef des Kataëb Pierre Gemayel et à ses fils Amine et Béchir qu’il qualifia « d’agents d’Israël ». C’était la première fois qu’il tenait devant moi un langage aussi alarmant et j’en conclus que la situation était plus difficile que je ne l’avais pensé.

Cette escalade colossale ne m’empêcha pas de poursuivre la tactique commencée avec Khaddam. Je commençai par affirmer qu’il était hors de question de faire fusiller des officiers libanais, que la chose n’était pas négociable et qu’il fallait chercher ailleurs une issue à la crise dans laquelle nous nous débattions. « Il est deux choses que ni l’Etat libanais ni vous ne pouvez supporter : d’une part, ne rien faire, et, d’autre part, exécuter des condamnations à mort. Ces deux extrêmes sont éminemment dangereux car ils mèneront à un antagonisme qui pourrait durer des siècles entre le Liban et la Syrie, leurs peuples et leurs armées. Cela, nul ne le veut et c’est pourquoi nous devons trouver une solution médiane. Je n’essaie pas de jouer au plus fin ou de manœuvrer. Je ne suis ni le plus malin, ni le plus fort, ni le plus intelligent. La situation ne permet pas cela. Mes cartes sont étalées devant vous ; il n’y a pas lieu de jouer au plus fin ».

Ayant senti que le président syrien s’était raidi, je décidai de me lancer et de poursuivre ma tactique jusqu’au bout : « Le Liban ne peut admettre des condamnations à mort ; j’en veux pour preuve les condamnations à mort prononcées contre les responsables du coup d’Etat  [P.316] contre le président Fouad Chéhab à la fin de l’années 1961. A l’époque, d’aucuns étaient d’avis qu’il fallait condamner à mort les officiers qui avaient pris part à l’opération, mais, le dernier jour de son mandat, le président Chéhab avait commué la peine en réclusion à perpétuité. Plus tard, leur peine à nouveau réduite, les condamnés avaient bénéficié d’un décret de grâce présidentielle et étaient tous sortis de prison. Dans tous les cas, il est impossible de contraindre les juges libanais du tribunal d’exception que nous avons constitué à prononcer des condamnations à mort. Si les juges syriens insistent sur la peine capitale, il y aura une division avec des conséquences néfastes pour les deux pays ». [P.317]

Le président Assad me sembla avoir compris le danger auquel je faisais allusion, mais, avant de lui demander de renoncer à exiger la peine capitale, je jugeai qu’il fallait offrir aux syriens quelques garanties au moins. Je poursuivis donc : « Naturellement, cela signifie que nous devons prendre des mesures radicales afin d’empêcher une reprise des accrochages entre les armées libanaise et syrienne. Nous pourrions procéder à de vastes remaniements dans les rangs de l’armée et renforcer l’autorité du pouvoir sur son commandement général, œuvrer à l’entente nationale et renforcer l’action du gouvernement. Il me semble que tout ce qui serait requis, en retour, serait d’éviter la précipitation au niveau de la commission d’enquête mixte du tribunal d’exception ».

La réunion prit fin à minuit et demi. Je passai la nuit dans l’un des hôtels de Damas. J’appris par la suite que le président Hafez el-Assad et ses collaborateurs, notamment Abdel-Halim Khaddam, avaient tenu une réunion de plus d’une heure après mon départ pour examiner les idées que j’avais avancées. Le lendemain matin 1er mars, à 10h, avant mon retour à Beyrouth, je passai chez Khaddam et appris qu’à la suite de leurs conciliabules avec le président Assad, ils avaient décidé de ne pas demander la peine capitale. Il insista cependant pour que le gouvernement libanais n’annonce pas cette décision afin de ne pas nuire au moral de l’armée syrienne. Il ajouta : « Nous devons tirer profit de l’épée de Damoclès que constitue le tribunal d’exception et laisser croire qu’il y aura des condamnations à mort dans certains cas. Il incombe au président Sarkis d’intervenir sur les questions qui nécessitent de la fermeté ». Il reprit : « Le président vous fait savoir qu’il a grande confiance en vous. Agissez donc de manière à préserver la dignité et le moral de l’armée syrienne ». [P.317]

Je revins à Beyrouth à 13h, rasséréné par les résultats de ma visite dans la capitale syrienne : la commission d’enquête reprendrait ses travaux, mais ceux-ci seraient de pure forme. Cet après-midi-là, en Conseil des ministres, je fis un bref exposé de ma visite à Damas et de mes entretiens avec les responsables syriens, mais restai dans les généralités et évitai d’entrer dans les détails. En réunion à huis clos avec les présidents Sarkis et Hoss, à la suite du Conseil des ministres, je leur dévoilai la teneur de ces entretiens. C’est à 21h30 que je rentrai à mon domicile dans l’intention de prendre un peu de repos après les efforts épuisants des jours précédents. Mais je m’étais à peine retiré que le secrétaire Sami Moubarak arrivait peu après, porteur de rapports des ambassadeurs libanais à l’étranger et de divers documents administratifs.

Moubarak suggéra de renforcer la censure sur la presse. Son point de vue me convainquit, sans que je lui fisse part des détails des entretiens de Damas. J’appelai le colonel Jean Nassif à la Sûreté Générale et lui dis : « Au cours des 10 jours à venir, veillez à renforcer la censure sur la presse ». Le lendemain, 2 mars, à 17h30, je pus me réunir en privé avec le président de la République pour lui faire part des détails de mes entretiens en Syrie avec Assad et Khaddam et lui révéler la solution à laquelle nous étions parvenus.

Au matin du 3 mars 1978, je convoquai à mon bureau le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo pour les informer du résultat de mes entretiens à Damas sans toutefois leur révéler tout ce qui y avait été décidé. Je les pressai d’accélérer les mutations dans les rangs de l’armée. Ils demandèrent un délai de 48h. Puis je fis une déclaration à la presse dans laquelle je demandais à tous « d’aider le pouvoir à réaliser au plus vite l’entente nationale plutôt que de faire des surenchères de nationalisme à ses dépens ». Je reçus ensuite l’ambassadeur américain Richard Parker et, le soir, je résumai au commandant de la FAD Sami Khatib, la teneur de mes entretiens et de mon entente avec les responsables syriens. [P.318]

Au cours de la journée, j’avais rencontré le président Camille Chamoun, à sa demande, au palais présidentiel, en présence du président de la République. Le chef du PNL me fit part de son pessimisme devant la situation et dit qu’il se sentait menacé de liquidation physique et politique. Certains membres du Front Libanais vivaient dans l’illusion que les israéliens allaient venir à leur secours au cours de la quinzaine suivante, ignorant qu’en définitive la politique est l’art du possible, que le Liban ne pouvait pas se tourner vers Israël et qu’il n’avait aucun intérêt à le faire.

La rencontre avec le président Chamoun m’avait permis d’inférer qu’il existait des possibilités de démanteler le Front Libanais avec un peu d’habileté, à un moment où les syriens ne semblaient pas s’opposer à la formation d’un nouveau gouvernement si la chose nous paraissait utile. En outre, le président Sélim Hoss était prêt à former un gouvernement sans représentants du Mouvement National ; il paraissait à ce moment troublé et désemparé, et je le poussai, malgré tout, à prendre une initiative pour la formation d’un nouveau gouvernement ; nous abordâmes aussi la question de l’entente nationale car elle était l’issue de la crise que traversait le pays.

Pour ma part, les 6 et 7 mars 1978, je m’occupai des préparatifs des mutations des officiers de l’armée. Je préconisai surtout le transfert des officiers Antoine Barakat, Antoine Lahad, Ibrahim Tannous, Tarek Noujaim et Emile Kallas. Dans l’après-midi du 7 mars, je rendis visite à Kazem el-Khalil et Amine Gemayel ; ce dernier ne semblait pas au courant des mutations. A 21h, le président Camille Chamoun me contacta, très en colère, disant que les mutations étaient la consécration de la lâcheté et de la faiblesse. Je rejetai en bloc ses arguments. Cette conversation tendue me rappela l’épisode du remplacement, l’année précédente, dans des circonstances houleuses, du commandant en chef de l’armée Hanna Saïd. Je réussis à calmer Chamoun dont le ton s’adoucit et qui me souhaita une bonne nuit.

Le lendemain, une certaine agitation régna dans les casernes. Toute la journée, je me demandais sur quoi déboucherait la [P.319] déconvenue du Front Libanais et des officiers de l’armée qui partageaient ses vues. Je contactai le ministre Michel Doumit et m’excusai de ne pouvoir prendre part au déjeuner, prévu pour le 9 avril, auquel il m’avait convié plusieurs jours auparavant, parce que le président Chamoun y était également invité ; je ne souhaitais pas le croiser dans les circonstances conflictuelles des mutations de l’armée. [P.320]

Dans l’après-midi du 9 mars 1978, je reçus un appel téléphonique du député Kazem el-Khalil qui me dit : « Il ne faut pas que les choses se dégradent entre vous et le président Chamoun ». Je lui répondis que ce qui s’était passé entre nous n’était pas important, mais que je souhaitais calmer les choses. Khalil me dit alors qu’il avait rencontré la veille l’ambassadeur américain et que ce dernier nous conviait à déjeuner le lundi 20 mars. Au cours de la journée, j’avais reçu l’ambassadeur soviétique Alexandre Soldatov pour lui expliquer combien la présence armée palestinienne était un fardeau pour le Liban qui ne pouvait héberger ses organisations militaires et subir les conséquences de ses activités. Il m’écouta attentivement, mais il ne pouvait apporter de réponse à ce problème épineux.

Une fois accomplies les mutations qui devaient éloigner les officiers supérieurs inféodés aux dirigeants du Front Libanais des postes sensibles du commandement, les officiers syriens membres de la commission d’enquête revinrent à Beyrouth. Leur mission avait radicalement changé ; ils n’étaient plus chargés de rechercher les officiers libanais censés faire l’objet d’une condamnation à mort, mais de chercher simplement à connaître les circonstances des incidents de Fayadiyé. En l’espace de quelques semaines, leurs visites à Beyrouth s’espacèrent et l’instruction prit fin sans qu’aucune décision n’eût été prise pour y mettre un terme. Deux mois plus tard environ, les officiers arrêtés furent remis en liberté sur la base de l’accord auquel j’étais parvenu avec le commandement syrien.

Pourtant, tout dans le pays inspirait l’inquiétude et indiquait que le pire était à venir. Le climat n’était pas propice à la reprise du dialogue en vue de l’entente nationale que tous réclamaient sans qu’aucun ne fît le moindre effort sérieux ou sincère pour y parvenir. La moitié du pays attendait le salut d’Israël tandis que l’autre moitié était fortement alliée au front arabe du refus. Je vis alors que la situation au Liban était extrêmement dangereuse, que la guerre était possible à tout instant et que l’entente était impossible car le pays était [P.320] radicalement divisé. Au soir du 9 mars, je notai dans mon carnet personnel : « Je suis inquiet ».

a-Au Sud : l’implantation des palestiniens se déroule sous nos yeux.

b-La bataille est inéluctable entre l’armée syrienne et le Front Libanais.

c-La situation échappe complètement au président de la République qui ne dispose pas de moyens d’action. La situation est très difficile et l’oblige à traiter avec une modération accrue.

d-Il faut parvenir à l’entente nationale dans les plus brefs délais, mais Rachid Karamé ne se montre pas coopératif dans ce domaine.

e-Il faut former un nouveau gouvernement, diviser les dirigeants du Front Libanais afin d’intégrer quelques-uns et de les rapprocher du pouvoir.

Dans l’après-midi du 13 mars 1978, je me réunis avec le président Camille Chamoun et lui fis part de mon point de vue concernant les remaniements au sein de la hiérarchie militaire, qui avaient suscité son mécontentement. De toute évidence, et sans doute par pragmatisme, il avait transcendé cette question et me promit de soutenir l’effort en vue de l’entente nationale tout en s’attachant résolument aux prérogatives du président de la République quant au renvoi du gouvernement. Entre-temps, le président Sleimane Frangié [P.321] nous préparait une surprise de taille. Je savais qu’il avait été contrarié par le départ d’Antoine Barakat de son poste et la réticence de certains ministères et organismes publics à lui rendre les services qu’il demandait pour ses partisans. Le 14 mars 1978, je devais passer avec lui quelques minutes pour le mettre au courant du document de réformes et obtenir son approbation, mais, en fin de compte, l’entretien, à son domicile, dura plus de 2h30 après qu’il eut refusé avec force les propositions contenues dans le projet d’entente nationale. Il me dit : « Comment ferions-nous des concessions et délaisserions-nous ce que nous avons toujours refusé ? Durant mon mandat, j’avais refusé de faire des concessions qui auraient affaibli la présidence de la République, et, après maints efforts, nous étions parvenus au Document Constitutionnel de février 1976, à la suite de quoi il y eut 20000 tués et des pertes chiffrées en milliards, allons-nous aujourd’hui aller au-delà du Document Constitutionnel ? »

Et la surprise fut sa déclaration selon laquelle : « Le fédéralisme est la meilleure solution pour le Liban ». Elle me fit l’effet d’un coup de tonnerre car elle signifiait, en clair, l’échec de tous les efforts que nous avions entrepris.[P.322]

-Dans la nuit du 14 au 15 mars 1978, à 1h45, un coup de fil de l’ambassadeur américain Richard Parker m’apprenait qu’Israël avait commencé un quart d’heure plus tôt une vaste incursion au Liban-Sud et que le gouvernement israélien se préparait à annoncer officiellement un quart d’heure plus tard cette opération et ses objectifs. Je contactai immédiatement le président de la République et commentai avec lui cette nouvelle catastrophe qui s’abattait sur nous. Il me rappela ensuite à 3h du matin pour m’informer des développements sur le terrain. Nous réalisâmes alors que l’invasion se déroulait sur plus d’un front. Nous étions une fois de plus à un tournant dangereux dont nous ne pouvions encore mesurer les conséquences sur la crise libanaise.

La nouvelle ne m’avait pas considérablement surpris ; je m’attendais à des représailles israéliennes à une opération que les palestiniens avaient effectuée le 11 mars à l’intérieur du territoire israélien et qui avait fait de nombreux tués et blessés. Le Premier ministre israélien Menahem Begin et le ministre israélien de la Défense Ezer Weizman avaient affirmé que les palestiniens s’étaient infiltrés à partir du Liban et menacé de donner à l’opération une riposte douloureuse. Alors que le président du Conseil Sélim Hoss avait qualifié les accusations israéliennes de « pures allégations », j’avais fait une déclaration au quotidien an-Nahar, le lendemain de l’opération, disant que je prendrai contact avec les ambassadeurs des grandes puissances afin d’empêcher toute réaction israélienne contre le Liban car « il ne faut pas faire assumer au Liban la responsabilité de cet incident qui ne le concerne pas ». Le 13 mars, l’ambassadeur [P.323] Ghassan Tuéni m’apprit que le secrétaire d’Etat américain Philip Habib, qui avait démissionné deux jours plus tôt, était extrêmement pessimiste, son estimation personnelle étant que des représailles israéliennes à ce qui s’était passé à Tel-Aviv étaient « imminentes ». Le lendemain, dans un télégramme, Tuéni citait l’ambassadeur de la Ligue Arabe aux Nations Unies selon lequel « des représailles israéliennes sont inéluctables et viseront les palestiniens au Liban sur une très grande échelle. Ce pourrait être une opération militaire terrestre, aérienne et navale sans précédent ». Dans un télégramme ultérieur, le chef de notre délégation à New York disait que les responsables américains nous demandaient « de ne pas les embarrasser en les poussant à n’importe quel vote au Conseil de Sécurité, sauf si une situation exceptionnelle survenait, dépassant les agressions israéliennes habituelles ». [P.324]

J’avais immédiatement informé le président de la République de ces graves développements et convoqué, quelques heures avant l’incursion israélienne, l’ambassadeur des Etats-Unis afin de l’interroger sur la position de son pays dans le cas d’une action israélienne contre le Liban. Parker me dit qu’il ne disposait d’aucun renseignement sur cette question, mais il se montra inquiet des conséquences de l’opération palestinienne. Lorsque je lui avais demandé : « Que peuvent faire les Etats-Unis si Israël envahit le Liban-Sud ? » il avait répondu : « Mon pays serait très embarrassé car c’est un ami d’Israël, mais, en même temps, il s’est engagé à défendre la souveraineté libanaise et est très soucieux de faire avancer les pourparlers de paix avec Anouar Sadate ». Il avait ajouté que, selon lui, si Israël occupait une partie du Liban, il ne retirerait pas ses forces sans avoir obtenu des garanties. Alors que nous parlions, Samir Moubarak entra dans mon bureau portant une dépêche de l’AFP disant qu’Israël massait des troupes à la frontière avec le Liban et que des hélicoptères effectuaient des vols de reconnaissance au large, au niveau de Tyr, Saïda et jusqu’à Damour. La physionomie de l’ambassadeur américain sembla dire : vous le voyez bien, les israéliens ont commencé leur incursion.

Ayant appris le début de l’invasion israélienne, je ne pus me rendormir et passai le reste de la nuit à réfléchir à ce qu’il convenait de faire tout en me renseignant sur l’évolution des choses sur le [P.324] terrain. Au petit matin, je me rendis au Palais de Baabda et fis en sorte que le Conseil des ministres ordinaire fût remplacé par une séance extraordinaire entièrement consacrée à l’incursion israélienne. Le président du Conseil Sélim Hoss et le ministre Amine Bizri suggérèrent d’appeler à une réunion immédiate du Conseil de Sécurité des Nations Unies, je les convainquis qu’il fallait attendre d’avoir pris contact avec les ambassadeurs des membres permanents du Conseil afin de savoir quel était leur état d’esprit. A 11h, je me rendis à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères et convoquai les ambassadeurs des 5 pays leur demandant de s’informer auprès de leurs gouvernements respectifs de leur position vis-à-vis de l’invasion et de l’action à entreprendre pour obtenir le retrait des forces israéliennes. Je compris qu’ils n’étaient pas favorables à une demande libanaise de réunion immédiate du Conseil de Sécurité. L’ambassadeur de Grande-Bretagne Peter Wakefield me laissa entendre que l’opération israélienne durerait 4 ou 5 jours. [P.325]

Après ces consultations, je me contentai d’adresser au Conseil de Sécurité une note de protestation sans lui demander de se réunir immédiatement. Je mentionnai la présence palestinienne qui nous était imposée au Sud et demandai que l’on aidât le Liban à recouvrer sa souveraineté totale sur cette partie de son territoire. Je n’étais pas convaincu de l’utilité de demander une réunion urgente du Conseil de Sécurité car les arabes en profiteraient pour parler de la cause palestinienne et étaler leurs différends sans se soucier de mentionner le Liban, ses intérêts ou les aspirations de son peuple. Les heures passant, nous fûmes assaillis, le président de la République et moi, de demandes de convocation urgente du Conseil de Sécurité, venant des président Kamel el-Assaad, Sélim Hoss, Saëb Salam et des ambassadeurs arabes à New York. [P.325]

Le jeudi 16 mars 1978, je repris mes concertations avec l’ambassadeur des Etats-Unis Richard Parker et sentis que la position américaine avait évolué. Au début de l’opération israélienne, il avait évoqué la possibilité du recours au droit de veto en cas de résolution demandant le retrait immédiat de l’armée israélienne du Sud et ne prenant pas en compte la sécurité des frontières Nord d’Israël. Ce jour-là, les pressions considérables exercées sur Washington l’avaient poussé à plus de modération. De fait, les Etats-Unis sont plus compréhensifs vis-à-vis des demandes arabes lorsque la sécurité d’Israël n’est pas sérieusement menacée. L’après-midi du même jour, je me réunis avec l’ambassadeur britannique dont un collègue assumait alors la présidence du Conseil de Sécurité. Le diplomate britannique était un homme d’une grande intelligence, très expérimenté et actif. Il joua un rôle très utile durant cette période. Je rencontrai également au palais de Baabda le président Camille Chamoun qui ne savait à quoi donner la préférence, au déploiement de l’armée libanaise ou à celui des Casques Bleus au Liban-Sud. Je lui fis comprendre au cours de cet entretien qu’on ne pouvait continuer à reporter indéfiniment la réunion du Conseil de Sécurité.

Le matin du vendredi 17 mars, alors que le président Elias Sarkis se réunissait avec l’ambassadeur soviétique Alexander Soldatov en présence du chef du gouvernement, je m’entretenais avec l’ambassadeur britannique dans un autre bureau du palais présidentiel. Le diplomate exprima sa solidarité avec le Liban qui ployait sous de grandes pressions. Sur ces entrefaites, il s’avéra que les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité penchaient pour [P.329] l’adoption de deux résolutions simultanées, l’une portant sur le retrait israélien et l’autre sur le rétablissement de l’ordre dans la région frontalière par l’envoi d’une force internationale puis d’unités de l’armée libanaise, dans le but d’aider le Liban à rétablir son autorité effective. [P.330]

A 11h, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam arrivait en compagnie du ministre syrien de la Défense Naji Jamil. Je les reçus sur le perron du palais présidentiel et nous entrâmes ensembles dans le bureau du président de la République auprès de qui se tenait le président du Conseil. J’exposai aux syriens la situation dans le Sud du point de vue des libanais, mettant l’accent sur la nécessité de faire venir des forces internationales afin qu’Israël acceptât de se retirer, le calme étant assuré, et sur l’inutilité de demander une réunion urgente du Conseil de Sécurité sans être en même temps disposé à faire venir une force internationale. Malgré l’opposition constante des syriens à la présence de forces internationales au Liban, ils furent contraints d’approuver le déploiement de Casques Bleus dans le Sud. Cela surtout après que je leur eus dit que leur refus pourrait conduire à la partition du Liban. J’annonçai que le ministère des Affaires Etrangères était prêt à demander la réunion du Conseil de Sécurité car nous étions convaincus que les grandes puissances s’orientaient vers l’adoption d’une résolution favorable au Liban.[P.330]

Le samedi 18 mars 1978, nous avions reçu dans la journée des renseignements disant que les irakiens fournissaient des armes aux palestiniens dans le Sud. Je notai sur mon agenda, en français : « Chaque fois que nous avons rencontré un danger, cela a toujours été au nom de l’arabisme. Je ne renie pas mon appartenance arabe, mais je la vois sous un autre angle que celui des pays arabes qui nous entourent. Ceux-ci ne veulent qu’un petit pays faible et soumis, et utilisent le Liban pour leurs objectifs particuliers, se contentant de surenchérir à ses dépens pour la cause palestinienne ». En réalité, j’étais persuadé que les palestiniens, et d’autres parties arabes, ne verraient pas d’un bon œil la venue des Casques Bleus au Sud. Je devais louvoyer entre l’enclume du Mouvement National et de ses alliés palestiniens, opposés au déploiement des forces internationales au Sud, et le marteau du Front Libanais –qui demandait l’internationalisation de la question du Liban dans son ensemble, pas seulement le Sud, et le déploiement de forces internationales sur tout le territoire libanais. Inutile de le dire, les deux factions ne facilitaient ni ma tâche ni les efforts que je déployais auprès des instances internationales. [P.333]

Ce jour-là, je ressentis une immense exaspération, non seulement en raison de la situation critique et de notre position difficile, mais aussi à cause des fausses promesses contradictoires des libanais qui n’accordaient pas de poids aux constantes nationales et aux exigences de l’entente nationale sans lesquelles pourtant le Liban ne saurait se relever. J’étais presque certain ce jour-là que nous obtiendrions une résolution internationale, mais je n’excluais pas qu’elle connût le même sort que d’autres résolutions, prises et jamais appliquées, tant que les libanais demeureraient divisés, certains donnant même la priorité aux intérêts d’autres parties plutôt qu’à leur patrie. [P.333]

Les débats du Conseil de Sécurité prirent fin, le 19 mars 1978, par un vote sur le projet de résolution américain, lequel demandait le retrait immédiat des forces israéliennes du Liban et liait le retrait à l’envoi d’une force internationale dans le Sud. C’est ainsi que fut adoptée la résolution 425. A la même séance, le Conseil adopta la résolution 426 ; elle semblait une annexe de la résolution 425 et fixait le mandat de la force internationale à 6 mois renouvelables. [P.334]

Le 21 mars 1978, je reçus le général Enzio Silasvuo, coordinateur de l’ONUST, qui avait passé 6h au Liban où il avait rencontré le commandant en chef de l’armée, le général Victor Khoury, et les officiers supérieurs libanais. Il examina avec nous les préparatifs nécessaires pour assurer le déploiement de la force internationale dès l’arrivée des contingents. Elle devait être constituée de 4000 hommes équipés d’armes défensives légères. Dès le lendemain, les premiers Casques Bleus arrivaient au Liban : une centaine de soldats iraniens, commandés par un colonel irlandais, traversèrent la frontière venant d’Israël après une légère altercation avec les forces du commandant Saad Haddad qui exigeait que les forces internationales vinssent par l’aéroport de Beyrouth « s’il fallait absolument qu’elles viennent ».

Le 21 mars, le chef du gouvernement Sélim Hoss se rendit à Damas où il se réunit avec les hauts responsables syriens, notamment le président Hafez el-Assad. Les pourparlers portèrent sur les renseignements que nous avions reçus selon lesquels l’Irak et la Libye approvisionnaient en armes les combattants palestiniens au Liban-Sud et sur la possibilité d’étendre la zone de déploiement de la FAD jusqu’au Litani, afin qu’elle jouxtât la zone de déploiement de la force internationale, de sorte que l’ensemble du Liban-Sud se trouve dans la zone de sécurité. Le président Hoss revint le soir sans avoir pu convaincre les autorités syriennes de l’idée d’un déploiement jusqu’au Litani. Jusqu’alors, le chef du gouvernement n’avait pas réussi à établir une relation de confiance avec le régime syrien qui ne [P.334] s’était pas départi de sa réserve à son égard, bien qu’il professât des vues nationalistes arabes chaque fois qu’il visitait Damas, selon ce que me rapportaient les responsables syriens. [P.335]

Le matin du 22 mars, le Front Libanais fit paraître un communiqué demandant de porter la question de la présence palestinienne au Liban devant le Conseil de Sécurité, de déployer la force intérimaire internationale sur l’ensemble du territoire libanais et que le Conseil de Sécurité trouvât une solution à la question libanaise dans son ensemble. Au cours de la journée, le commandant en chef de l’armée me contacta et m’apprit que la situation était calme sur le terrain et qu’il se réunirait à midi avec les officiers supérieurs de la FINUL à Nakoura, en présence d’officiers israéliens. Devant les divergences entre le ministère de la Défense et celui de l’Intérieur quant à la manière de traiter le problème des réfugiés du Sud, qu’ils fussent libanais ou palestiniens, je demandai au commandant en chef de donner instructions à ses officiers d’encourager les réfugiés à retourner au Sud au plus tôt. Je donnai des instructions similaires au commandant de la FAD, Sami Khatib.

Dans l’après-midi, les président Sarkis, Chamoun et moi nous réunîmes en présence de Dany Chamoun et convînmes que ce qui avait été réalisé était le mieux que l’on pouvait espérer dans les circonstances présentes.

Le matin du 23 mars, [P.335] je passai en revue avec l’ambassadeur Parker la nationalité des contingents qui participeraient à la FINUL ; il demanda que l’on ne fît pas venir de troupes soviétiques, j’approuvai à la condition qu’on ne fît pas non plus venir de troupes américaines.[P.336]

Le lendemain, le commandant de la FAD me rendit visite à son retour de la capitale syrienne. Les syriens, me dit-il, voulaient des détails sur l’entrée de combattants et d’armes au Liban-Sud. Je lui en dis ce que je pouvais. Le même jour, la FAD diffusait un communiqué interdisant « l’entrée de tout élément militaire, qu’il s’agisse d’armes ou d’hommes, sur le territoire libanais ».

Le 25 mars, je reçus le général Enzio Silasvuo pour finaliser les préparatifs du déploiement des Casques Bleus au Liban-Sud et examiner la possibilité d’associer l’armée libanaise au maintien de la sécurité aux côtés des forces internationales. Je me rendis ensuite au palais présidentiel pour une réunion élargie avec le président de la République, le commandant en chef de l’armée, le chef d’état-major et le chef des renseignements militaires. Nous étions tous d’accord que l’armée devait soutenir la FINUL et se déployer au Liban-Sud le plus rapidement possible.

Le soir, Abdel-Halim Khaddam m’appela et, acquiesçant à mon souhait, dit que Damas soutiendrait la décision prise la veille par la FAD interdisant les mouvements d’armes et de combattants au Liban. Cependant, la position syrienne annoncée 2h plus tard –et qui fut perçue comme une surenchère sur la position koweïtienne –déclarait que les frontières syriennes étaient ouvertes pour assurer l’aide aux palestiniens et que Damas n’avait rien à voir avec le communiqué de la FAD placée sous les ordres du président de la République libanaise Elias Sarkis. Je dus, le lendemain, faire une déclaration pour concilier, autant que faire se pouvait, le communiqué de la FAD et la position syrienne.

Pendant ce temps, la question du commandant Saad Haddad était revenue sur le tapis dans les milieux politiques car il avait, le 27 mars 1978, annoncé la création de l’Armée du Liban-Sud (ALS) avec service militaire obligatoire ; une armée qu’il disait vouloir placer à la disposition des autorités libanaises sitôt leur autorité rétablie dans la zone frontalière. Le président du Conseil, avec l’encouragement de [P.336] l’OLP, tenait à prendre des mesures punitives contre Haddad. Il convoqua le commandant en chef de l’armée et lui demanda de trouver le moyen de le juger et de le punir rapidement. Je m’opposai à cette requête, en accord avec le président de la République, considérant que nous devrions traiter la question de tous les officiers qui étaient sortis de la légalité à la fois, et en temps opportun. Le Front Libanais se divisa sur la question ; l’ancien ministre Tony Frangié réclamait des sanctions contre le commandant Saad Haddad tandis que le président Camille Chamoun le défendait âprement, louant le rôle qu’il avait joué dans la confrontation contre les palestiniens et les milices alliées. [P.337]

Le déploiement des Casques Bleus au Sud ne se fit pas sans difficultés, l’OLP ayant fait l’impossible pour pousser le président Sélim Hoss et le ministre de l’Intérieur Salah Salman à entraver l’envoi des Forces de Sécurité Intérieure dans la zone de déploiement de la FINUL. Au Conseil des ministres réuni le 29 mars, ils tentèrent manifestement de temporiser et d’atermoyer lorsque l’on souleva la question du retour de l’Etat au Sud. J’intervins alors pour démontrer le danger que représentait toute tentative d’empêcher la légalité d’exercer ses devoirs envers la population car cela la pousserait à rallier Saad Haddad et d’autres forces du fait accompli pour assurer sa sécurité. J’eus des altercations quelque peu acerbes avec le président Hoss et le ministre Salman, et la tension monta au Conseil. En réalité, à cette époque, la position des leaderships sunnites en général était confisquée, soumise à l’accaparement et à la surenchère des dirigeants palestiniens. La position des leaderships chiites était généralement ésotérique en raison de la différence entre leurs propos privés et leurs déclarations publiques au sujet de la lutte armée palestinienne à partir du territoire libanais.

L’ambassadeur Ghassan Tuéni me câbla le 30 mars l’insistance du secrétaire général des Nations Unies sur « la nécessité d’assurer une présence libanais, même symbolique ». A titre d’exemple, Waldheim suggérait une présence policière locale dans la ville de Tyr, le retour progressif des FSI dans certaines régions, la présence de barrages libanais de sécurité auprès des forces internationales, notamment sur les ponts,… Au cours des jours suivants, les efforts se portèrent –au Liban, aux Nations Unies et dans les autres instances concernées par [P.337] la situation libanaise –à assurer le déploiement des forces internationales et de troupes régulières libanaises et le retrait d’Israël. J’adressai à Tuéni le 1er avril un télégramme dans ce sens :

« Il faut œuvrer à établir un calendrier pour le retrait israélien, cela aiderait à détendre l’atmosphère et faciliterait certaines questions. Quant à exercer des pressions sur Israël par le biais du comité issu de la communauté arabe, fort, bien, mais à condition que le Liban seul soit habilité à trancher, notamment pour ce qui est d’appeler le Conseil de Sécurité à se réunir, ou quant à toute autre mesure susceptible d’avoir des répercussions sur la scène libanaise. Nous comprenons de votre télégramme que le secrétaire général ne restreint pas le déploiement (des Casques Bleus) à la zone occupée par Israël. Nous devons nous attacher à cette perception, même si elle s’oppose à celle de certains pays arabes. Nous n’ignorons pas les contradictions qui pourraient survenir, c’’est pourquoi nous ne nous interdisons pas de procéder, en accord avec le secrétariat général des Nations Unies et le commandant local des forces internationales, de manière réaliste et avec pragmatisme. Mais on ne doit brader aucun des droits que nous reconnaissent les résolutions 425 et 426 et ne prendre aucune position qui pourrait être comprise comme un désistement de notre part.

L’accord dit de Chtaura n’a aucun effet obligatoire, c’est un simple calendrier pour le retrait des forces palestiniennes, notamment du Sud. Quant au fameux accord du Caire, si des considérations en rapport avec la politique intérieure nous obligent à patienter avant de prendre une position officielle et définitive le concernant, dans l’étape actuelle –, et à mon avis il faut le considérer comme nul et non avenu –, nous n’approuvons absolument pas de considérer cet accord comme faisant partie des données à prendre en compte par rapport au déploiement des forces internationales, à leurs positions et aux positions de l’armée libanaise, dans le Sud ».

Ayant envoyé ce télégramme à notre délégation aux Nations Unies, je demandai à l’ambassadeur américain Richard Parker d’œuvrer pour qu’Israël s’engageât à un calendrier de retrait et commençât à l’appliquer. Je tentai aussi de lever les obstacles à l’envoi des FSI dans la zone de déploiement de la FINUL, notamment le refus du président du Conseil et du ministre de l’Intérieur. Je rencontrai également, le 4 [P338] avril, le coordinateur des forces internationales au Moyen-Orient, le général Enzio Silasvuo, et ses collaborateurs. Nous parvînmes à un accord provisoire que je jugeai satisfaisant vu la nécessité de concilier les demandes de l’opinion mondiale et des pays participant à la FINUL, d’une part, et les circonstances dans le Sud et les conditions dans lesquelles l’armée libanaise travaillait, d’autre part. En effet, les lignes de communication de l’armée étaient pratiquement coupées du fait de la mainmise des forces palestiniennes sur la région située entre la zone de déploiement des Casques Bleus et la zone de déploiement de la FAD. Je dis aussi à Silasvuo que nous exhortions les Nations Unies à inciter Israël à se retirer. [P.339]

Les forces de sécurité libanaises commencèrent à se déployer le 5 avril 1978 ; des gendarmes prirent positon dans certains points sensibles du Sud, reprirent certains des postes de gendarmerie qu’ils avaient été contraints d’abandonner pendant les hostilités et établirent des barrages sur les routes principales. Entre-temps, le commandement de l’armée mettait sur pied un contingent de 300 soldats en vue de son déploiement dans le Sud, comme le prévoyait la résolution 425. Le soir du samedi 8 avril, je rencontrai le commandant en chef de l’armée et le chef du Deuxième Bureau pour discuter des moyens logistiques dont l’armée avait besoin pour remplir la mission qui lui était demandée. De même qu’il s’était opposé à l’envoi des FSI dans le Sud jusqu’à ce que la Syrie eût levé son refus à cet envoi, le président Hoss s’opposa aussi à l’envoi de l’armée libanaise dans la zone frontalière en raison des pressions qu’il subissait de la part de l’OLP et des dirigeants du Mouvement National qui accusaient l’armée de sectarisme et considéraient qu’elle ne représentait pas leurs aspirations nationalistes.

En préparant l’arrivée des contingents de la FINUL, il nous était apparu qu’il faudrait augmenter les effectifs de 4000 à 6000 soldats en raison de la configuration géographique malaisée du terrain. Contact fut pris avec un certain nombre de pays, comme la Pologne, le Mexique, le Roumanie et le Canada. Le 8 avril, je déjeunai avec l’ambassadeur soviétique Alexander Soldatov dont il me semblait qu’il doutait du sérieux de la résolution 425 à assurer le retrait israélien et le déploiement de l’autorité et de la souveraineté du Liban sur son territoire. Il me dit qu’il ne serait pas facile, à son avis, de rassembler les effectifs internationaux nécessaires et que, même si l’on parvenait à porter leur nombre à 6000, cela ne résoudrait pas le [P.339] problème. Il ajouta : « Le plus important est de trouver une solution au nœud du problème ». Je répondis à Soldatov : « Il est vrai que le Liban est un petit pays, mais sa destruction au profit de la cause palestinienne ne contribuera pas nécessairement à l’essor de la Palestine ». Ce jour-là, la position de l’ambassadeur soviétique m’avait alarmé car elle reflétait la volonté de l’OLP de faire échouer la mission des forces internationales, qu’Israël se retirât ou pas. [P.341]

Israël procéda à la première étape du retrait partiel le 11 avril 1978 en abandonnant certaines positions dans la région du Arkoub. Un 2e retrait partiel d’autres régions eut lieu dans un tollé de critiques internationales –en tête desquelles figuraient celles du secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim qui qualifia de lente l’opération de retrait et incita Israël à presser le pas. Avec le temps, on comprit que Tel-Aviv ne souhaitait pas évacuer de vastes zones du Sud sous le prétexte de protéger sa frontière Nord du danger des palestiniens, lesquels avaient poursuivi des opérations qui n’avaient d’autre sens que de justifier l’occupation israélienne de la terre du Liban-Sud.

Le 5 avril à midi, j’eus un long entretien et un déjeuner avec le président Camille Chamoun autour de questions essentielles se rapportant à l’avenir du pays et de son peuple. Nous parlâmes de l’OLP, du déploiement de l’armée libanaise au Sud, de la position géostratégique du Liban et, enfin, du projet fédéral dans lequel le président Chamoun et les dirigeants du Front Libanais voyaient la seule formule capable d’assurer la stabilité du Liban. Nous nous accordâmes sur certaines questions et différâmes sur d’autres, notamment le projet fédéral. Nous étions sûrs d’une chose : la situation intérieure était fragile et le calme précaire que nous connaissions était menacé à tout instant. Les jours suivants devaient nous donner raison avec l’embrasement de Chiyah –Aïn el-Remmaneh qui laissa 30 tués et 250 blessés, et fit voler en éclats le dernier espoir de pouvoir rétablir la paix à ce moment. [P.341]

-Le dimanche 9 avril 1978, deux incidents isolés, le premier place des Martyrs et le second dans le périmètre Chiyah –Aïn el-Remmaneh, donnèrent lieu, dès le lendemain, à des accrochages aux armes lourdes et à des tirs de francs-tireurs entre les Forces Libanaises et les milices palestiniennes. Je commençai à voir se dessiner un désaccord profond entre le Front Libanais et les syriens autour de la question de la présence armée palestinienne au Liban et considérai que l’on commençait à voir au Liban les répercussions de la visite de Sadate en Israël. Damas cherchait à se rapprocher de l’OLP en tant qu’allié stratégique opposé à la paix entre l’Egypte et Israël. Le Front Libanais, pour sa part, était très satisfait de cette paix et y attachait une grande importance dans la perspective qu’elle s’étendrait ensuite à tous les pays de la région, ce qui permettrait de parvenir à une solution définitive de la présence palestinienne dont la structure démographique et les activités non contrôlées avaient contribué à la déstabilisation du Liban.

Jusqu’au soir du lundi 10 avril, la FAD ne parut guère pressée de mettre fin aux combats entre Chiyah et Aïn el-Remmaneh, malgré les demandes répétées d’intervention que lui avait faites le chef de l’Etat. Lorsque le président Sarkis me demanda de contacter Damas et de m’enquérir des raisons de cette tergiversation, j’hésitai, et, après mûre réflexion, lui dis qu’il serait sans doute préférable d’attendre un peu. Bien m’en avait pris. 2h plus tard, en effet, le ministre syrien des Affaires Etrangères m’appelait pour m’apprendre que la Syrie avait ordonné à ses troupes d’intervenir et de prendre position dès le lendemain, en accord avec les parties au conflit, entre les deux fronts. [P.342]

Le 11 avril, alors que la FAD se déployait, 4 soldats tombaient sous es balles tirées de Aïn el-Remmaneh. Des combats violents éclatèrent alors entre les syriens et les organisations chrétiennes, qui se prolongèrent jusqu’au soir du 14 avril. Les syriens firent usage de l’artillerie lourde et de missiles, en plus des armes légères et moyennes. Ces développements me consternèrent. Il m’apparut que les milices du Front Libanais avaient perdu le sens de toute mesure surtout lorsqu’elles s’en prirent au président de la République et au chef du gouvernement, les rendant responsables de la dégradation et les accusant d’impuissance et d’inefficacité. En quelques heures, des dizaines de tués et des centaines de blessés étaient tombés, des maisons et des commerces étaient détruits ; le spectre de la mort et de la destruction planait, surtout sur la banlieue Sud de la capitale.

Comme d’habitude, il m’incomba de chercher une solution à la dégradation. Le mardi 11 avril dans la matinée, je gagnai le palais présidentiel pour un petit déjeuner à la table du président en présence du président Sleimane Frangié et de son fils, l’ancien ministre Tony Frangié. La route de Jisr el-Bacha était la plus sûre malgré les obus qui pleuvaient des deux côtés. A Baabda, une atmosphère pesante régnait en raison des fortes déflagrations qui nous forçaient parfois à interrompre la discussion sur les moyens de mettre un terme aux hostilités. Nous décidâmes, d’une part, que l’on devait tempérer les positions pour qu’un cessez-le-feu fût mis en place le plus rapidement [P.343] possible, et, d’autre part, que nous ne pouvions pas embarrasser la FAD –car l’objectif était de mettre un terme à l’effusion de sang. Le président Frangié promit d’intervenir auprès de ses collègues du Front Libanais pour les persuader de collaborer aux efforts visant à stopper l’escalade, bien qu’il fût beaucoup question alors, dans les milieux politiques du pays, d’un froid entre lui et le chef des Kataëb, Pierre Gemayel. [P.344]

Le mercredi, je contactai Abdel-Halim Khaddam et je m’entendis avec lui sur l’idée de constituer un comité de coordination avec des représentants de la FAD et des organisations militaires du Front Libanais en vue de préciser la date d’un cessez-le-feu. J’abordai aussi avec lui la possibilité de remplacer les unités syriennes déployées dans les zones de combat par d’autres unités non syriennes de la FAD. Il récusa l’idée de prime abord car cela, selon lui, affecterait le moral de l’armée syrienne.

Le même jour, le président de la République, suivant mon conseil, convoqua les dirigeants du Front Libanais : les présidents Chamoun et Frangié, le chef des Kataëb Pierre Gemayel et son fils Béchir se présentèrent. Le président m’envoya quérir, je quittai alors le Conseil des ministres et appris par la suite que mon départ avait profondément assombri le président du Conseil. Ayant rejoint la réunion de Baabda, je soulevai la question du comité de coordination entre la FAD et les organisations militaires du Front Libanais. L’idée fut bien accueillie et ne tarda pas à être mise à exécution lors d’une réunion tenue le jour même au siège de la FAD. Le cessez-le-feu fut annoncé mais ne dura pas, les francs-tireurs des milices du Front Libanais ne l’ayant pas observé, les combats reprirent. L’artillerie lourde syrienne recommença à pilonner les quartiers résidentiels. Le 14 avril, le président Camille Chamoun exigea que le [P.344] gouvernement libanais « dise franchement à l’opinion publique libanaise si c’était bien lui qui avait donné l’ordre de bombarder des quartiers résidentiels abritant 250000 libanais pendant 24h avec toutes sortes d’armes destructives ». Au bout de cette journée noire, nous réussîmes à convaincre les syriens de remplacer leurs unités déployées à Aïn el-Remmaneh par des troupes saoudiennes et soudanaises, après quoi le clame revint progressivement dans la banlieue Sud de Beyrouth. Je reçus un appel de Khaddam qui m’annonça que les syriens avaient publié un communiqué expliquant les circonstances des accrochages qui s’étaient déroulés les jours précédents entre Chiyah et Aïn el-Remmaneh, et exprima le souhait de nous voir publier à notre tour un communiqué disant que la FAD avait agi sur les ordres du président de la République. Je décidai de dire à Khaddam que j’examinerai la question avec les intéressés, tout en sachant pertinemment que nous n’accepterions pas de publier un tel communiqué.[P.345]

2h plus tard environ, je reçus le texte du communiqué syrien émis par « une source responsable à Damas ». Il rejetait la responsabilité des actes de la FAD sur le président Elias Sarkis car « le gouvernement syrien, ayant placé une partie de ses troupes sous les ordres du président libanais pour l’aider à rétablir la paix et la sécurité au Liban, assure qu’il n’est pas intervenu dans les actions de ces troupes ni dans l’exercice de leur mission car elles agissent sur les ordres des autorités légales et pour exécuter ses ordres ». A la lecture de ce document, il devint évident de faire paraître un communiqué libanais clarifiant ce qui s’était passé et identifiant les responsabilités. On me soumit un projet de communiqué dont j’atténuai la dureté afin de ne pas susciter de réactions chez les parties au conflit. Il fut publié le soir et disait en substance : « Ce qui s’est passé au cours des quelques derniers jours est navrant et douloureux. Il convient de rappeler qu’en attendant que l’Etat achève de réédifier ses capacités, particulièrement au plan de la sécurité, la FAD se charge de combler le vide sur ce plan et constitue dès lors une forme armée légale. Par conséquent, il était de notre devoir de faire appel à son intervention pour mettre un terme aux accrochages ».

Dans la nuit, le président Camille Chamoun m’appela dans un état de grande colère en raison des deux communiqués syrien et libanais, [P.345] considérant qu’ils procuraient une couverture aux agissements de l’armée syrienne contre les régions chrétiennes. Il réitéra ce qu’il avait annoncé plus tôt dans la journée, à savoir qu’il allait convoquer une conférence de presse pour donner sa version des événements. Après une longue discussion au téléphone, il m’apparut qu’il était en fait dépité que Pierre Gemayel ait été appelé à deux reprises dans la même semaine au palais présidentiel et qu’il ait tenu des propos modérés envers les syriens alors que lui-même les affrontait directement. Chamoun nous accusa de l’ignorer. Je lui promis de le contacter le lendemain, mais je n’en fis rien, pas plus qu’il ne tint la conférence de presse, se contentant de faire quelques déclarations critiquant le pouvoir et le gouvernement. [P.346]

le 17 avril, Chamoun exprima le souhait de me rencontrer à titre personnel, bien qu’il eût déclaré quelques jours plus tôt qu’il ne se réunirait avec aucun responsable. J’en déduisis qu’il souhaitait améliorer ses relations avec le président de la République et le gouvernement. Parker rencontra Chamoun et lui expliqua une fois de [P.346] plus que l’internationalisation de la crise libanais « n’était pas à l’ordre du jour de son gouvernement ni à présent ni à l’avenir. Le Conseil de Sécurité rencontre à présent des difficultés à rassembler les 4000 ou 6000 hommes qu’il s’était engagé à envoyer au Liban-Sud ».[P.347]

les pourparlers avec Waldheim portèrent sur l’envoi de l’armée et de la gendarmerie au Sud et sur l’assurance que les forces internationales ne seront pas une force de confrontation sauf en cas de légitime défense et au cas où elles rencontreraient des obstacles dans l’exécution de la mission pour laquelle le Conseil de Sécurité les avait mandatées. Waldheim aborda la question des communications militaires et politiques entre les libanais et les israéliens, et Silasvuo –qui l’accompagnait –dit qu’Israël réfléchissait à la nature des relations qui s’établiraient avec le Liban après le retrait et espérait transformer la notion de « bonne frontière » en frontières ouvertes. Nous répondîmes que cette question dépassait le cadre du Liban, mais que nous craignions qu’Israël ne la posât comme condition au retrait et insistâmes que le cadre approprié pour examiner les affaires communes était la commission d’Armistice. [P.347]

Le soir, je repris contact avec le président Chamoun et nous décidâmes de nous retrouver le lendemain à son bureau à Achrafieh.

Le 18 avril à 13h30, je fis une visite imprévue au palais de Baabda. Pendant que je m’y trouvais, des renseignements arrivèrent selon lesquels un plan d’une extrême gravité était ourdi par des parties déterminées à exploiter au maximum les incidents de Chiyah –Aïn el-Remmaneh. Dans l’après-midi, je m’assurai de ces renseignements auprès du Deuxième Bureau qui en confirma l’authenticité. Il apparut que l’on voulait créer un climat de tension, par des provocations, l’érection de barrages, le déploiement d’éléments armés et l’usage d’armes à feu. Nous apprîmes également que le mouvement Fateh allait ordonner à l’un des officiers de l’Armée du Liban Arabe (ALA) d’attaquer et d’occuper la caserne de Nabatiyeh. Le président Hoss contacta des responsables de l’OLP, qui lui dirent que la nouvelle était dénuée de vérité. Mais le lendemain soir, le 19 avril, la caserne de Nabatiyeh était occupée. Les dirigeants de l’OLP avaient, une fois de plus, leurré le président Hoss. [P.348]

-Le dimanche 23 avril 1978, le président de la République me convoqua le matin au palais de Baabda pour une réunion avec le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et le commandant de la FAD Sami Khatib.

Outre les avertissements me conseillant d’éviter les régions Ouest que je recevais, on fit courir le bruit que j’avais souffert d’un infarctus ou que j’avais été blessé dans un attentat et d’autres bruits tout aussi dénués de fondement. Je décidai de réduire mes déplacements pour un temps. [P.351]

Ce jour-là, la commission parlementaire représentant les diverses communautés religieuses et les partis [P.351] annonça qu’elle était parvenue à un accord concernant une série de principes. Elle énonça notamment la nécessité d’appliquer la résolution 425, la cessation des activités armées palestiniennes et non palestiniennes sur l’ensemble du territoire libanais, l’interdiction de toute présence armée autre que celle des autorités légales, l’application des lois et des conventions libanaises à tous les libanais et tous les résidents au Liban sans exception, la reconstruction de l’armée libanaise sur des bases nationales saines et l’application d’une politique de développement économique dans le cadre du système économique libéral. Quelques jours plus tard, le Parlement approuvait ce document à l’unanimité des 75 députés qui assistèrent à la séance. [P.352]

-Le soir du 23 avril 1978, les autorités syriennes convoquèrent le commandant de la FAD Sami Khatib à Damas et lui demandèrent de nous transmettre leur souhait de voir nommer au sein du gouvernement des personnages tels que Talal Meraabi, Kamal Chatila et Assem Kanso. [P.353]

-Le soir du 27 avril 1978, malgré les conseils de ne pas circuler dans la zone Ouest, je décidai de rendre visite au président Sélim Hoss à son domicile de Doha, et demandai au commandant de la FAD Sami Khatib de m’y accompagner. [P.353]

-Le 22 mai 1978, je me rendis à Damas pour y rencontrer mon homologue Abdel-Halim Khaddam puis le président syrien Hafez el-Assad. On souligna les exigences de la résolution 425 en relation avec le repli palestinien et le déploiement de l’armé libanaise, ainsi que la nécessité de mettre fin à l’Armée du Liban Arabe (ALA) qui contrôlait de facto et en association avec les groupes palestiniens la région située au Nord de la zone de déploiement des Casques Bleus. J’insistai qu’il ne saurait être question de discuter avec les palestiniens des relations libano-palestiniennes. [P.358]

Entre-temps, et à la demande du secrétaire général adjoint des Nations Unies Roberto Guyer, qui avait effectué une visite à Beyrouth pour discuter du déploiement de l’armée libanaise dans la zone d’action de la FINUL, des pourparlers avaient eu lieu avec les groupes palestiniens pour faciliter l’envoi de l’armée. Les palestiniens avaient fait preuve d’une modération mitigée. Ils se dirent prêts à mettre fin aux apparences armées, à interdire les abus et à faciliter la mission des Casques Bleus, mais, en même temps, ils réclamèrent un accord pour l’organisation des relations libano-palestiniennes, qui aurait pratiquement ranimé l’accord du Caire. [P.358]

-Les relations libano-palestiniennes étaient à l’ordre du jour du sommet libano-syrien qui se réunit à Lattaquié le 31 mai 1978. Le côté libanais était représenté par le président Sarkis, le président Hoss et moi, et le côté syrien par le président Assad, le président du Conseil Mohammad el-Halabi, le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam et de hauts fonctionnaires. A l’ordre du jour figuraient également l’envoi de l’armée libanaise au Sud, l’avenir et la méthode de travail de la FAD, le statut de la région située au Nord du Litani et l’avenir des relations avec le Front Libanais. Le président Assad parut favorable au déploiement de l’armée libanaise dans la zone d’action de la FINUL alors que le président Hoss ne paraissait guère enthousiaste. Le président syrien réclama à son homologue libanais le renvoi des officiers Saad Haddad et Sami Chidiac qui commandaient l’Armée du Liban Libre (ALL) et se vantaient de leur collaboration avec Israël. Et c’est avec un intérêt remarqué qu’il demanda des nouvelles du président Camille Chamoun.

Alors que nous nous trouvions à Lattaquié, le ministre de l’Intérieur Salah Salman à Beyrouth contacta le président de la République pour lui apprendre que des accrochages avaient éclaté à Chekka entre la milice des Marada et les Kataëb. Il y avait eu des blessés et des enlèvements. Salman suggéra de faire intervenir l’armée, ce qu’approuva le président Sarkis. L’armée prit position dans les régions de Chekka et du Kesrouane, et procéda à des patrouilles en vue de rétablir l’ordre. [P.359]

-Le matin du 5 juin 1978, je me réunis avec le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et le commandant de la FAD Sami Khatib, en présence d’autres officiers supérieurs, pour lancer l’opération de coopération entre l’armée libanaise et la FAD en vue de rétablir la souveraineté de l’Etat au Sud. Je demandai que l’on mît au point les plans nécessaires et que l’on étudiât les modalités d’application de cette mission. Je me réunis ensuite sur le même sujet avec le ministre de l’Intérieur Salah Salman et le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmad el-Hajj, afin de préciser les positions où seraient basées les unités de l’armée libanaise et des FSI. Salman essaya en vain de nous convaincre que la gendarmerie était incapable d’assumer un déploiement supplémentaire car elle manquait d’effectifs depuis le premier déploiement, quelques semaines plus tôt.

Une 3e réunion, au Sérail, fut consacrée à la coordination avec la force internationale. Au cours de la réunion, Silasvuo posa 3 questions : notre position vis-à-vis du commandant Saad Haddad ; combien de temps la bonne frontière se maintiendrait-elle ; et qui enverrait l’armée libanaise dans la zone frontalière. Nous répondîmes comme suit : le commandant Haddad recevra l’ordre de cantonner ses forces dans les casernes et de ne pas interférer avec la mission des Casques Bleus. La bonne frontière avait été le résultat des circonstances exceptionnelles que le Sud avait connues ; la question sera traitée une fois l’autorité des forces légales rétablie dans la région. L’armée [P.360] libanaise sera dépêchée au Liban-Sud sitôt que les circonstances le permettraient. [P.361]

Bien que l’OLP et les groupuscules alliés aient déclaré leur acceptation de l’envoi de l’armée au Sud, notre impression demeurait que l’OLP et, surtout, le Mouvement National, manœuvraient et tentaient de troubler le climat pour entraver ce déploiement. De son côté, le Front Libanais annonça, après une réunion tenue le 6 juin, qu’il n’accepterait pas un déploiement de l’armée dans la seule zone frontalière car il réclamait le déploiement de l’autorité étatique sur l’ensemble du territoire libanais. En réalité, la raison de cette opposition était la crainte qu’un déploiement de l’armée régulière ne provoquât un conflit avec l’Armée du Liban Libre (ALL) qui protégeait les villages chrétiens situés dans la zone frontalière. Israël non plus ne souhaitait pas voir l’armée libanaise prendre position dans cette zone.

Parallèlement aux préparatifs en vue du déploiement de l’armée libanaise dans le Sud, on vit une recrudescence très grave des accrochages sur les fronts intérieurs. Le 7 juin, des éléments armés appartenant aux Marada assassinaient un responsable Kataëb à Chekka, provoquant une escalade inquiétante entre les deux groupes. Je décidai qu’il valait mieux différer l’ordre de déployer l’armée dans le Sud malgré l’assurance que j’avais donnée le 9 juin au général Silasvuo concernant l’envoi imminent d’un groupe de près de mille soldats, suivi de celui de 1000 autres. Le 10 juin, le président Sarkis m’appela à mon bureau des Affaires Etrangères et s’enquit de la date de l’envoi des unités de l’armée. Je lui répondis : « Monsieur le président, je ne pense pas que nous pouvons nous passer de cette force à un moment où la situation périclite dans la région chrétienne ». Mois de 3 jours plus tard, Tony Frangié, son épouse et sa fille étaient massacrés à Ehden, ainsi qu’un grand nombre de zghortiotes. Je n’oublierai jamais le visage du président Sleimane Frangié lorsque je lui rendis visite, à la demande du président Sarkis, pour examiner les faits. Il m’avait dit alors : « Je ne pardonnerai jamais, ni au bureau politique ni au conseil militaire des Kataëb. Les Kataëb n’auront plus jamais droit de cité dans le Nord ».

A mesure que l’on s’approchait de l’heure H pour l’envoi de l’armée au Sud, le manque d’enthousiasme du président Hoss se faisait sentir, de même que l’opposition du Mouvement National qui prétendait que l’armée n’était pas représentative de tout le Liban. Hoss se mit à réclamer le jugement du commandant Haddad au lieu [P.361] de son intégration dans les unités régulières qui allaient se déployer dans le Sud en vue de faciliter la mission des Casques Bleus. Nous envisageâmes un moment d’éloigner le commandant Haddad en le nommant attaché militaire dans l’une de nos ambassades à l’étranger et en affectant un autre officier de rang élevé à sa place pour assumer le commandement de l’armée dans la zone frontalière. Haddad s’était dit « disposé à obéir aux ordres du commandement libanais en ce qui concerne le cantonnement de ses troupes dans les casernes et à ne pas mener d’opérations de sécurité en présence des forces internationales dans la région », selon le télégramme que j’avais adressé le 12 juin à l’ambassadeur Ghassan Tuéni. Je précisai en outre : « En ce qui concerne l’armée libanaise, le commandement procède aux préparatifs nécessaires et le gouvernement déploie de grands efforts, pour assurer son envoi rapide, dans les meilleures conditions possibles, compte tenu des considérations que vous connaissez ».

Pendant ce temps, le commandant de la FINUL, le général Emmanuel Erskine, faisait des déclarations qui semèrent la confusion dans les milieux politiques car il dit que le Sud avait été remis à l’Etat libanais représenté par le commandant Saad Haddad qui avait hissé le drapeau libanais à la place du drapeau israélien après le retrait d’Israël de certaines zones à la frontière. Très mécontent de ces déclarations, le président du Conseil pensa que j’approuvais ce scénario et que je jouais double jeu. Le soir du 13 juin, je câblai à l’ambassadeur Tuéni lui demandant de faire part au secrétariat général des Nations Unies de mon mécontentement, ajoutant qu’il était « impératif que le général Silasvuo vienne dans les plus brefs délais pour clarifier les choses et mettre fin à la confusion actuelle, d’autant que le général Erskine a fait des déclarations à la presse qui ne s’accordent nullement avec ce dont nous sommes convenus à Beyrouth, ni avec les instructions données. Le commandant en question n’est habilité à faire aucune demande, ni à prendre aucune initiative dans es relations avec la FINUL. Ces deux questions sortent du cadre des ordres clairs qu’il a reçus du commandement de l’armée ».

Le général Silasvuo ne tarda pas à venir au Liban où il se réunit avec le président de la République le 14 juin ; le président Hoss et moi [P.362] assistions à la réunion. Je dis à Silasvuo que la déclaration qu’avait faite son adjoint Erskine contredisait ce sur quoi nous nous étions entendus avec les Nations Unies et nuisait au gouvernement libanais. Le président Hoss se laissa finalement convaincre que la faute incombait à la Force internationale et non à l’Etat libanais, surtout après que le général Silasvuo eut fait une déclaration contraire à celle de son adjoint. Une fois que le coordinateur de l’ONUST se fut retiré, le chef du gouvernement tenta de tirer profit de la situation pour proposer de prendre des mesures drastiques à l’encontre des officiers Saad Haddad et Sami Chidiac, mais le président Sarkis lui opposa un refus catégorique, disant qu’il ne souhaitait pas « compliquer les choses plus qu’elles ne l’étaient dans l’étape actuelle. Cependant, une fois que l’armée se sera déployée au Sud, nous aviserons ». [P.363]

A la mi-juin 1978, l’armée se préparait à se rendre au Sud de manière à s’y trouver avant le 20 car la communauté internationale nous pressait d’accélérer ce déploiement et le président français Giscard d’Estaing avait indirectement menacé de « ne pas renouveler le mandat du contingent français au Liban-Sud si l’Etat libanais n’étendait pas son autorité sur la zone frontalière avant la fin du mois d’octobre », comme nous l’avions appris de notre ambassadeur à Paris Nagib Sadaka. Notre premier souci était d’assurer le déploiement sans la moindre anicroche d’autant que nous soupçonnions les officiers Saad Haddad et Sami Chidiac de ne pas tenir compte des ordres du commandement de l’armée libanaise. Nous souhaitions aussi assurer des routes logistiques sûres pour l’armée afin que ses unités ne se trouvent pas isolées et menacées d’encerclement. Le 20 juin passa sans que nous ayant pu envoyer l’armée au Sud, tandis que l’on enregistra des opérations d’infiltration palestiniennes vers la zone frontalière.

Le 21 juin, le chef du gouvernement Sélim Hoss distribua au Conseil des ministres un mémorandum qu’il avait rédigé avec d’autres ministres, intitulé « Mémorandum sur la sécurité, le Sud et la presse ». Lorsque je lus le 4e article de la 1e partie, qui recommandait « d’amender le fonctionnement du Deuxième Bureau », je m’indignai et dis : « Je proteste contre ce mémorandum et je n’accepte pas que l’on parle d’amender le fonctionnement du Deuxième Bureau car cela laisserait penser que son fonctionnement [P.363] n’est pas correct en ce moment. Ce mémorandum va filtrer à l’extérieur et ces accusations permettront aux malveillants de lancer une campagne incitatrice. Je ne peux pas continuer de travailler dans ce climat, et, s’il se maintient, je me désisterai de mes responsabilités ». [P.364]

Le chef du gouvernement me répondit avec la même irritation, disant : « Cela vous regarde, quant aux agissements du Deuxième Bureau, ils regorgent d’abus, et j’en ai la preuve ». Le président de la République intervint avec calme nous demandant de reprendre notre sang-froid pendant que le directeur général de la présidence, Carlos Khoury, ramassait les copies du mémorandum remises aux ministres qui paraissaient abasourdis de ce qu’ils venaient d’entendre. Cet incident devait marquer mes relations personnelles avec le président Hoss. Le lendemain, il s’excusa de ne pouvoir prendre part, le 24 juin, à une réunion de travail avec le président Sarkis et moi pour l’examen d’un projet de loi sur la défense.

La communauté internationale intensifia ses demandes de déploiement de l’armée au Sud après le 20 juin. Les Nations Unies, les Etats-Unis et la France nous pressèrent d’agir rapidement pendant que le ministre français des Affaires Etrangères Louis de Guiringaud réitérait l’avertissement de retirer les Casques Bleus français, si l’Etat libanais ne se pressait pas d’envoyer des troupes libanaises dans la zone frontalière évacuée par Israël. Entre-temps, je constatai la réticence du commandement de l’armée en général à accomplir cette mission en l’absence d’un accord politique et tant que les voies de ravitaillement de la troupe entre Beyrouth et le Sud n’étaient pas assurées. J’acquis la conviction qu’il serait impossible d’envoyer l’armée avant que les Casques Bleus n’aient établi leur contrôle sur l’ensemble de la zone frontalière, sans quoi elle se trouverait dans l’obligation de tirer dans toutes les directions, ce qui était impensable. Le commandant Haddad s’était certes retiré à l’intérieur des casernes, mais les milices alliées, comme les Gardiens du Cèdre et autres, contrôlaient encore le terrain et pourraient se heurter à l’armée sitôt arrivée sur place. J’adressai un câble à l’ambassadeur Ghassan Tuéni dans lequel je répondais à l’insistance des Nations Unies et expliquais la difficulté de notre situation : « Nous n’ignorons pas les considérations contenues dans votre câble, ni le sentiment qu’ont exprimé certains de vos interlocuteurs. Nous faisons de notre mieux pour résoudre les principales difficultés afin que l’armée soit à même [P.364] de pénétrer dans le Sud, mais, pour le moment, nous ne pouvons nous engager à un timing précis ». [P.365]

Le 28 juin 1978, le secrétaire général adjoint des Nations Unies, James Jonah, me rendait visite à mon bureau des Affaires Etrangères, porteur d’une carte indiquant les points de rassemblement des palestiniens infiltrés dans la zone d’action des Casques Bleus. Il me dit que, selon le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizman, les infiltrés seraient près de 400. Ces propos me firent craindre une dégradation de la situation et un retour à la case départ. Jonah m’apprit également que les forces internationales refusaient catégoriquement de se déployer dans des zones soumises au contrôle des milices chrétiennes. L’après-midi, nous apprenions que 30 chrétiens –pour la plupart des Kataëb ou des sympathisants de ce parti –avaient été massacrés dans des villages de la Békaa-Nord. Sitôt la nouvelle connue, les syriens furent pointés du doigt, on supposa qu’ils voulaient venger le président Sleimane Frangié de la tuerie d’Ehden. On craignit un embrasement entre les forces syriennes et les milices des Kataëb. [P.365]

-Le 1er juillet 1978, des combats violents éclatèrent dans la banlieue Sud de Beyrouth entre les milices chrétiennes et les forces syriennes, et ne tardèrent pas à englober tous les quartiers de Beyrouth-Est. Un déluge d’obus s’abattit sur les quartiers résidentiels, semant mort et destruction. La plupart des habitants d’Achrafieh passèrent la nuit dans les abris ; ma famille fut dispersée et notre appartement reçut plusieurs roquettes. Le soir du 2 juillet, le président Sarkis convoqua à une réunion urgente à laquelle prirent part le chef du gouvernement, le ministre de l’Intérieur, le commandant de la FAD. Puis, à la demande des présents, il fit quérir le chef du parti Kataëb, qui, d’emblée, se déclara prêt à accepter un cessez-le-feu puis contacta son fils Béchir et lui demanda de l’observer. Les combats se poursuivirent cependant et nous fûmes contraints tous de passer la nuit au palais présidentiel. [P.366]

Le lendemain matin, entrant dans le salon que le président Sarkis avait fait transformer en bureau, le sien étant exposé aux tirs, j’y trouvais tous les hôtes du palais. Je répétai au président ce dont nous avions maintes fois parlé : « Nous ne pouvons plus tenir davantage, il faut prendre une grande initiative qui placera toutes les parties devant leurs responsabilité ». Je lui avais auparavant dit, alors que nous nous trouvions seuls : « Que faire à présent ? Nous ne pouvons pas rester dans nos fonctions pendant que l’Etat s’affaisse et que l’autorité est devenue illusoire. La démission sera plus honorable si les combats de s’arrêtent pas ». J’avais une grande estime pour le président Sarkis et ses qualités, et ne voulais pas que l’histoire conservât de lui un souvenir déplaisant, ou qu’on le représentât [P.366] comme étant le parti pris dans le conflit en cours, d’autant que le président Camille Chamoun et ses alliés l’accusaient de couvrir la FAD dans son pilonnage des régions Est. 3 jours durant, le palais présidentiel fut la cible de bombardements provenant des positions du Front Libanais, qui firent des blessés parmi les membres de la garde républicaine. Notre situation n’était guère enviable : les chrétiens nous accusaient de couvrir la Syrie et nous bombardaient, tandis que les syriens ne répondaient pas à nos demandes de cessez-le-feu et déchaînaient leurs canons sur la région chrétienne. [P.367]

Le président de la République contacta son homologue syrien et demanda la cessation des hostilités. Cet entretien téléphonique avait une grande valeur symbolique. En effet, jusque-là, le président Sarkis s’était comporté comme s’il était le responsable effectif de la Force Arabe de Dissuasion, bien que ce ne fût guère vrai. Par cet appel à Damas, il proclamait que cette force, et notamment son contingent syrien, n’était pas sous ses ordres, comme l’avaient stipulé les résolutions du sommet de Riyad. De son côté, le Front Libanais adressa un appel aux grandes puissances les exhortant d’assumer leurs responsabilités face « à l’agression contre le Liban qui vise à anéantir sa société libre et menace de raviver la question des minorités en Orient, ce qui annihilerait tout effort de paix et de stabilité au Moyen-Orient ». Après cet appel, le président Chamoun déclara : « Le moment est venu de mettre un terme à la présence de la FAD au Liban ».

Le secrétaire général des Nations Unies, Kurt Waldheim, lança à son tour un appel au cessez-le-feu qui reçut le soutien des ministères des Affaires Etrangères américain et français, lesquels appelèrent également à un cessez-le-feu tandis que le gouvernement israélien exprimait sa « profonde inquiétude devant les attaques sur les chrétiens du Liban ». Des sources militaires israéliennes indiquèrent que « les pertes subies par les chrétiens du Liban inquiètent Israël car l’affaiblissement de la force militaire des chrétiens aura certainement des répercussions au Liban-Sud et sur les régions qu’ils contrôlent ». [P.367]

Les accords de cessez-le-feu tombèrent les uns après les autres. Les combats et le pilonnage syrien se poursuivirent sans relâche. Le président de la République me demanda de me rendre à Damas le 5 juillet et me recommanda d’être clair et d’appeler les choses par leur nom en faisant part aux syriens de nos griefs à leur égard.

Ma visite ne déboucha sur rien, les syriens opposèrent à ma fermeté une fermeté égale : « Qu’ils cessent de nous attaquer et nous cesseront de les bombarder ». Je retournai le soir au palais de Baabda porteur de la réponse négative des syriens et je remis sur le tapis la démission. Le président me répondit : « Je vais démissionner du moment que je ne puis rien faire ».

Le matin du 6 juillet, le président Sarkis convoqua les hauts responsables de l’Etat, dont le président Sélim Hoss. Je pris la parole et déclarai : « Le président ne peut plus se tenir en témoin impuissant d’événements qui vont de mal en pis. Il a beaucoup enduré et il n’est [P.368] pas dit qu’il doive endurer davantage. Par conséquent, il n’est d’autre issue que de prendre la décision radicale ». Le président Sarkis me donna raison, ajoutant que sa démission « doit nécessairement être précédée de la démission du gouvernement afin que nous puissions former un gouvernement de transition sous la présidence d’un maronite, selon l’usage établi par Béchara el-Khoury lors de sa démission en 1952 ». [P.369]

Le 6 juillet 1978, le survol par des appareils israéliens de la région des combats fit naître des craintes qu’on allait vers un tournant dramatique de la crise.[P.369]

La situation sécuritaire se calma, mais les tirs de francs-tireurs se poursuivirent et l’attention se reporta sur la démission du président de la République, qui avait surpris tout le monde, y compris [P.369] l’ambassadeur des Etats-Unis, qui se précipita au palais de Baabda sitôt la nouvelle connue, se réunit avec moi pendant 1h et m’interrogea sur les raisons de la démission et sur ce qu’il convenait de faire pour l’annuler. L’après-midi du même jour, le palais présidentiel vit un défilé de politiciens et de diplomates –à l’exception de l’ambassadeur soviétique –et un déluge de communications et de télégrammes, que je me chargeai de recevoir et auxquels je répondis. [P.371]

Ces communications et télégrammes reflétaient l’appréhension du vide et du désordre que la démission pourrait entraîner. Je me souviens avoir arraché des mains du président Sarkis la feuille de papier sur laquelle il avait rédigé sa démission, après que le président Kamel el-Assaad lui eut demandé de le convoquer et de l’informer par écrit de sa démission s’il insistait à démissionner. L’ambassadeur américain revint le soir, nous eûmes une réunion d’un quart d’heure. En fait, le diplomate s’était rendu 4 fois au palais présidentiel, durant la période où le président Sarkis tenait à démissionner. Je compris de Parker que les Etats-Unis avaient exercé des pressions dans deux directions : sur Israël, pour qu’il cesse de fournir de l’aide aux chrétiens, et sur la Syrie, pour qu’elle mette un terme à ses attaques et à ses bombardements sur les chrétiens. [P.371]

Lors d’une réunion le soir du 8 juillet 1978, nous décidâmes qu’avant de revenir sur la démission, des conditions préalables devaient être réunies :

-L’assurance de l’application des résolutions du sommet de Riyad.

-Le ramassage progressif des armes détenues par les libanais.

-La reconstruction de l’armée.

-En attendant son retrait définitif du Liban, la FAD doit être effectivement placée sous les ordres du président de la République.

-Le remplacement des unités syriennes de la FAD déployées dans les régions chrétiennes par des forces libanaises ou arabes, mais non syriennes.

-Le recouvrement par l’Etat de toutes les apparences du pouvoir contrôlées par le Front Libanais et d’autres forces de facto.

Il nous parut clairement, au président Sarkis et à moi, que la réalisation de ces conditions nécessiterait un massacre que le président de la République refusait catégoriquement. [P.372]

Le 11 juillet, le président Sarkis réunit ses proches conseiller, dont Semaan Doueihy, Ahmed Hajj, Johnny Abdo, Gaby Lahoud, Karim Pakradouni, Michel Murr et moi, et dévoila les raisons qui le poussaient à rester au pouvoir, notamment les assurances de soutien données par les Etats-Unis. Il ajouta que la menace de démissionner avait au moins conduit à l’arrêt des combats et énuméra les 4 tâches à accomplir dans les plus brefs délais : le retrait de l’armée syrienne d’Achrafiyeh, l’envoi de l’armée libanaise au Sud, la fermeture des radios d’émission privées et le renforcement de la censure sur la presse, et, enfin, la convocation d’un nouveau sommet arabe. Ce n’est cependant pas avant le 15 juillet que le président annoncera le retrait de sa démission dans un discours aux libanais. [P.374]

Je n’étais pas enthousiaste à l’idée d’un retour sur la démission avant qu’un minimum des conditions qui auraient permis au président de gouverner effectivement fût réuni ; les concessions faites par les différentes parties étaient insuffisantes et le déploiement des FSI dans certaines positions de Beyrouth-Est n’avait pas désamorcé le danger. [P.375]

-Les combats s’étaient à peine calmés au Liban que la communauté internationale recommença à réclamer l’envoi de l’armée dans le Sud. Le secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim dépêcha à Beyrouth un émissaire spécial, Harold Saunders, pour examiner cette question. Il se réunit avec moi le 20 juillet 1978 et me rapporta que les dirigeants syriens et l’OLP s’étaient engagés à faciliter le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud. Saunders ajouta : « Le secrétaire général souhaite préciser que si la force internationale doit poursuivre sa mission dans le Sud sans la présence et la coopération de l’armée libanaise, la situation de cette force deviendra très difficile ».

Nous rappelâmes à l’émissaire du secrétaire général que le mandat de la Force internationale prenait fin le 18 septembre et que les gouvernements des contingents engagés dans la FINUL étaient très intéressés par le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud. Il nous fit part du souhait de Waldheim de savoir si un plan avait été établi pour l’envoi de l’armée, la date approximative du déploiement et le nombre de soldats qui seraient envoyés au Sud. Je lui répondis qu’il nous serait possible, sous quelques jours, de lui fournir ces réponses. [P.376]

Le 21 juillet, James Leonard, délégué adjoint américain aux Nations Unies, me fit part d’une position semblable à celle de Saunders. J’’étais convaincu de la nécessité d’envoyer l’armée au Sud, mais je craignais qu’Israël n’approuvât pas ce déploiement pour des considérations liées à « la bonne frontière » entre son territoire et certains villages frontaliers libanais et aux milices chrétiennes dans la région. Je promis au diplomate de faire de mon mieux tout en l’assurant que les préparatifs allaient bon train pour l’envoi de la troupe dans le Sud avant la fin du mois de juillet. En effet, j’eus plusieurs réunions au ministère de la Défense avec le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et d’autres officiers supérieurs. Lors de la dernière réunion, le 28 juillet, on m’apprit que la troupe censée se déployer dans le Sud était prête. J’informai les militaires que les puissances dont j’avais convoqué les ambassadeurs la veille appuyaient cette démarche qui visait à rétablir l’autorité de l’Etat sur le territoire libanais et à assurer la sécurité es populations.

Le 29 juillet, j’adressai un câble au chargé d’affaires à New York, Sélim Tadmori, disant que le gouvernement avait « pris la décision d’envoyer l’armée libanaise dans le Sud ; décision que le ministère des Affaires Etrangères a communiquée la veille et l’avant-veille aux ambassadeurs des 5 grandes puissances ainsi qu’au commandement de la force internationale avec qui les communications ont été assurées afin de garantir une coopération totale. La date du déploiement est proche. Elle est liée à certaines démarches qui sont en cours d’exécution. La réaction des ambassadeurs des puissances est encourageante, certains œuvrent à faciliter le déploiement et à éviter les problèmes et les accrochages. [P.377]

Le soir du 30 juillet, Israël nous adressa un message direct avec le lieutenant Adnane Homsi qui, à cette époque, se chargeait de faire parvenir tous les mois leur solde aux soldats affiliés à Saad Haddad dans la zone frontalière. Le commandant israélien du front Nord, le général Yanoush, lui avait demandé, en présence de Haddad et du lieutenant Zaatar, de transmettre tout ce qu’il allait lui dire « au gouvernement et à l’armée afin qu’ils sachent auprès de qui porter plainte ultérieurement », et il énonça les points suivants :

-Israël s’oppose définitivement à l’entrée de l’armée par l’axe Kfarchouba –Kawkaba.

-La seule route autorisée à l’heure actuelle est celle de Nabatiyeh –Kaakaiyé-el-Jisr ou alors la voie côtière.

-Les commandants Chidiac et Haddad sont les seuls autorisés dans la région.

-Si la troupe entrant par la route de Kfarmichki, dans la zone du commandant Haddad, décidait de poursuivre son chemin, la responsabilité en incomberait à elle et à son commandement.

-Le lieutenant Homsi doit quitter Marjeyoun avant 10h du matin le lundi 13 juillet 1978.

Nous n’avions pas encore reçu ces renseignements qu’un groupe de soldats appartenant au 1er Régiment d’Infanterie quittait, à 7h30, un camp de l’armée libanaise du Mont-Liban pour prendre la route du Sud. Dans la nuit, l’ambassadeur des Etats-Unis m’avait réveillé au téléphone pour m’apprendre qu’Israël avait changé d’avis concernant le déploiement de l’armée et me demander de reporter l’envoi à un autre moment. J’avais appelé le chef de l’Etat puis le chef du gouvernement à qui je rapportai la teneur du message de Parker. Nous convînmes qu’il n’était pas possible d’annuler l’ordre donné à l’armée. Je me rendis ensuite au palais présidentiel en compagnie du président du Conseil afin de suivre avec le président Sarkis la [P.378] progression de l’armée libanaise vers la zone frontalière. La troupe fit halte au barrage du contingent népalais après qu’un officier népalais eut informé le commandant de la troupe, le capitaine Adib Saad, que les forces de Saad Haddad avaient érigé un barrage sur la route d’Ibl Saqui –Khiam. Le capitaine Saad contacta le commandement qui lui ordonna de prendre position à Kawkaba qui fut soumis à des chutes d’obus blessant un soldat libanais. [P.379]

Pour sortir de l’impasse, je contactai immédiatement l’ambassadeur américain Richard Parker, les ambassadeurs des grandes puissances et des Nations Unies afin de lever les obstacles qui entravaient un déploiement qu’ils réclamaient. Je câblai à Sélim Tadmori le texte suivant afin que la communauté internationale fît pression sur Israël et que l’armée pût se déployer :

« Nous avons appris que l’officier israélien nommé Cale a demandé au commandement de la FINUL de ne pas coopérer en vue du déploiement de l’armée libanaise dans le Sud, et même d’empêcher ce déploiement pour des considérations sans importance et qui ne sauraient être adoptées par l’officier en charge. L’armée libanaise est à Kawkaba et vous savez les difficultés que nous avons surmontées pour assurer cet envoi conformément à la résolution 425, par souci des droits et des intérêts du Liban, en réponse à la grande insistance du secrétariat général des Nations Unies et pour faciliter la mission des forces internationales. A présent, tout repli, voire toute hésitation, aurait des répercussions extrêmement négatives qui ne manqueront pas d’affecter les Nations Unies autant que le Liban.

Nous vous demandons de communiquer immédiatement cela au secrétariat général et de lui demander que la force internationale, et particulièrement le contingent norvégien positionné dans la zone d’action actuelle de l’armée libanaise, lui apporte son aide et son soutien afin que l’armée puisse pénétrer dans le Sud, conformément au plan mis au point avec la force internationale, et d’effectuer tous les contacts diplomatiques nécessaires pour faciliter cette mission, sachant que, de notre côté, nous faisons tout notre possible dans ce sens ».

De fait, les milieux des Nations Unies se mirent sérieusement au travail. Le secrétaire général Kurt Waldheim se réunit deux fois avec le délégué israélien et lui demanda d’informer son gouvernement que la communauté internationale attachait une grande importance à sa coopération. Puis il appela le Premier ministre israélien Menahem [P.379] Begin à œuvrer afin de permettre à l’armée libanaise de se déployer dans le Sud. L’ambassadeur américain à Beyrouth Richard Parker contacta son administration, l’exhortant à exercer des pressions sur Israël. Je devais apprendre de lui –comme de l’ambassadeur Ghassan Tuéni qui avait rejoint son poste à New York le 2 août –qu’Israël avait fait montre de quelque modération sauf en relation avec l’affaire du commandant Saad Haddad dont il n’acceptait le remplacement par personne dans la zone frontalière. Leonard nous conseilla de ne pas nous attarder sur ce cas car « la sagesse recommande qu’il soit laissé dans l’ombre, loin de la lumière des projecteurs ». [P.380]

Nous nous trouvions alors devant une alternative : reculer ou frapper les milices chrétiennes au Sud avec toutes les conséquences que cela pourrait entraîner à Beyrouth. Nous avions émis une décision plaçant le commandant Saad Haddad à la disposition du commandant en chef de l’armée ; il ne trouva pas mieux que de s’opposer à la troupe envoyée au Sud. La situation dans la région Est n’était guère meilleure ; dès le 1er août, des rumeurs circulaient, annonçant une empoignade imminente entre les milices chrétiennes et les forces syriennes, tandis que les déclarations se suivaient, critiquant le président de la République d’une manière insultante et réclamant le retrait des forces syriennes. Nous apprîmes ensuite que de nouvelles cargaisons d’armes étaient parvenues aux Forces Libanaises et au PNL à travers des ports illégaux. Tous ces développements me laissèrent le sentiment que les chrétiens se suicidaient en suivant cette politique insensée.

Le 3 août, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam et le chef d’état-major Hikmat Chéhabi arrivaient au palais de Baabda. Le président de la République et moi eûmes une longue réunion avec eux. Il me sembla que les syriens n’avaient aucune vision d’une issue à la crise, mais désiraient mettre un terme à [P.380] l’escalade militaire qui avait repris quelques jours plus tôt entre leurs forces et les milices du Front Libanais. Cette détérioration menaçait de conduire à un embrasement généralisé, mais les syriens ne firent preuve d’aucune souplesse, ils tenaient surtout à préserver leurs intérêts et ceux de leur allié Sleimane Frangié. Par conséquent, ils n’admirent que l’idée d’un retrait mutuel avec les milices chrétiennes de certains points du front. Au sujet du Sud, le ministre syrien des Affaires Etrangères recommanda la fermeté et l’intransigeance, mais se garda de prendre tout engagement.

Le lendemain, les combats reprenaient de plus belle et se poursuivirent jusqu’au 8 août. Le matin du 7, je me réunis à Bickfaya avec le chef des Kataëb, Pierre Gemayel, et son fils Amine, et nous convînmes qu’il était nécessaire de mettre un terme à la dégradation. Il nous parut évident que Pierre Gemayel ne pouvait, ou ne voulait, se démarquer de Camille Chamoun même s’il y avait des différences dans leurs positions respectives sur la Syrie. Jusque-là, Pierre Gemayel et son fils Amine semblaient vouloir sauver les relations entre les chrétiens et les syriens. De leur côté, le président Camille Chamoun et le chef des Forces Libanaises, Béchir Gemayel, menaient des batailles verbales et militaires très dures contre les syriens. Une fois de plus, il me fallut passer la nuit au palais de Baabda, les combats ayant rendu les déplacements hasardeux.

Le 9 août, le président de la République reçut le député Amine Gemayel et Dany Chamoun. J’avais arrangé cette rencontre afin que nous puissions rétablir le calme dans le pays. La discussion porta, en premier lieu, sur les moyens d’arrêter les combats entre les syriens et les miliciens chrétiens, et le retrait d’Achrafieh, puis sur un accord politique portant sur les autres points litigieux comme l’arrestation de Kataëb dans le Nord, les relations avec la Syrie, les points de [P.381] déploiement de la FAD et, enfin, quel serait le mode de formation d’un nouveau gouvernement et quels ministres en feraient partie. [P.382]

Le même jour, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo se rendit à Damas pour discuter du déploiement de l’armée au Sud avec le chef d’état-major syrien Hikmat Chéhabi. Il revint de cette visite avec le sentiment que « la position syrienne est confuse, ils ne s’engagent à rien et ne veulent savoir qu’une seule chose, c’est que l’armée entre à Tebnine et autres localités ». [P.382]

Les américains, alors que pendant des mois, ils n’avaient eu de cesse de réclamer l’envoi de l’armée au Sud, parurent embarrassés après le blocage de Kawkaba. L’ambassadeur Richard Parker nous rapporta l’échec des tentatives de pressions que son pays avait exercées sur Israël pour l’entrée de l’armée dans la zone frontalière : l’Etat hébreu continuait de poser comme condition que Saad Haddad soit nommé commandant du secteur oriental du Sud. Expliquant au commandement de la FINUL les raisons de cette intransigeance, le chef d’état-major israélien avait dit : « Si nous laissons tomber Saad Haddad, plus personne, au Liban comme au Moyen-Orient, n’acceptera désormais d’être notre allié ». Le 10 août, je reçus l’ambassadeur américain qui n’avait rien de nouveau à m’apprendre. En sortant du ministère de la Défense, je déclarai que le tableau qu’il m’avait brossé manquait de réalisme. Le lendemain, il demanda à me voir, mais je tins à aller le voir discrètement à sa résidence afin de ne pas avoir deux rencontres officielles deux jours d’affilée avec lui. Au cours de cette 2e rencontre, il me fit part d’un câble qu’il avait reçu concernant une [P.382] rencontre entre l’attaché militaire américain en Israël et le chef d’état-major Rafael Eytan. Je devais le rencontrer une fois de plus, à sa demande, le 14 août, au palais présidentiel où il me remit un mémorandum en 8 points résumant les pourparlers que son collègue en Israël avait eus avec le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizmann, et le chef d’état-major sur la situation au Liban :

1-Israël ne s’oppose pas en principe au déploiement de l’armée libanaise dans tout le Liban-Sud.

2-Le gouvernement israélien ne peut pas s’engager à obliger les milices chrétiennes à observer un cessez-le-feu. Il ne peut pas leur interdire de se défendre. Il peut, tout au plus, intervenir auprès d’elles pour qu’elles cessent de tirer sur le détachement libanais bloqué à Kawkaba.

3-L’état-major israélien ne conseille pas à l’armée libanaise de progresser vers l’enclave chrétienne. Les milices sont décidées à lui interdire toute activité et même le simple accès à l’enclave.

4-Dans le cas où le transport du contingent libanais aurait lieu par hélicoptères, les israéliens n’ouvriront pas le feu. Mais ils ne s’engagent pas à garantir que les troupes de Haddad s’en abstiendront.

5-Il ne suffit pas que Saad Haddad et ses officiers acceptent le déploiement de l’armée au Sud pour que l’opération se déroule sans accroc. En effet, ces officiers ne contrôlent pas entièrement la région ni tous les miliciens qui s’y trouvent.

6-L’état-major israélien attire l’attention sur le cas des villageois qui ont établi des relations avec Israël et coupé tous leurs liens avec les autorités libanaises. C’est à la collaboration avec Israël qu’ils doivent d’être encore en vie. Ils n’ont le choix qu’entre un combat pour la survie et le retrait en tant que réfugiés. Ces villageois, au nombre de 32000, passeront donc en Israël au moment même où l’armée libanaise pénétrera dans la région frontalière, de peur d’être arrêtés par les autorités libanaises.

7-L’armée libanaise se comporte de façon contradictoire : elle demande l’aide de l’armée israélienne pour faciliter le déploiement de ses unités au Sud, mais refuse, en même temps, que les deux chefs d’état-major se rencontrent.

8-Enfin, les responsables militaires israéliens rappellent aux Etats-Unis que leur pays a admis l’entrée de l’armée syrienne au Liban à la condition que les troupes de Damas ne franchissent pas la ligne rouge. Damas connaît avec précision son tracé et ne la franchira pas. [P.383]

Je lus attentivement le message américain et en conclus immédiatement qu’Israël s’opposait catégoriquement à l’entrée de l’armée au Liban-Sud. Je demandai à l’ambassadeur américain d’exercer des pressions pour arrêter le bombardement sur l’armée à Kawkaba. Il promit de faire de son mieux. Le président Elias Sarkis, choqué par la surprenante position américaine, déclara devant moi, Johnny Abdo et Karim Pakradouni son profond mécontentement, ajoutant : « Les américains nous ont mis dans l’impasse et nous ont abandonnés ». [P.384]

Israël fit preuve d’une flexibilité de pure forme le 16 août. Le général Erskine nous apprit que les israéliens avaient accepté l’entrée de l’armée équipée d’armes légères à Ghandouriyé et ses environs, mais nous décidâmes d’adresser au président du Conseil de Sécurité un mémorandum suggérant que l’armée reste à Kawkaba jusqu’à nouvel ordre. Par ailleurs, le président du Conseil Sélim Hoss revint de Damas porteur d’un conseil de ne pas modifier le chemin jusqu’au Sud, quand bien même il faudrait recourir à la force militaire. [P.384]

Le 21 août 1978 au matin, une réunion se tint au Sérail sur le projet de la nouvelle loi sur la défense au cours de laquelle j’eus une altercation avec certains membres de la sous-commission issue des commissions parlementaires conjointes, notamment le député Hassan Rifaï qui, ce jour-là, leva l’étendard de l’autre camp. A midi, je reçus à déjeuner chez moi l’ambassadeur britannique, Amine Gemayel et Dany Chamoun pour discuter de la situation en profondeur. Gemayel et [P.385] Chamoun exposèrent les vues du Front Libanais.

Le 24 août, je me rendis au Sérail pour une réunion avec la sous-commission parlementaire de la loi sur la défense. Nous approuvâmes la création et la composition du Conseil Supérieur de Défense, après que j’eus combattu pour que le commandant en chef de l’armée en fît partie à titre de conseiller. Il m’apparut que l’adoption de la loi sur la défense ne serait pas aisée en raison des divergences de vues concernant le Conseil Militaire et ses prérogatives, l’administration générale et les prérogatives du commandant en chef. Je fus très froissé ce jour-là par l’attitude du président du Conseil, qui se contenta d’écouter comme s’il n’était pas concerné par la défense de l’armée libanaise bien qu’elle fût soumise à des accusations dépassant les limites. [P.386]

Le lundi 28 août, je pris dès le matin la route pour Lattaquié laissant derrière moi une situation tendue, car les hostilités se poursuivaient à Beyrouth et dans les régions, semant la terreur et causant de lourdes pertes humaines et matérielles. Les responsables syriens suggérèrent un régime militaire pour rétablir l’ordre et préparer le retour à une vie politique normale. Je défendis longuement le régime démocratique du Liban, démontrant qu’un régime militaire était impossible car il ouvrirait la voie au danger d’une intervention israélienne. Je suggérai de parvenir à une solution politique. [P.387]

-Le lundi 28 août, pendant que je me trouvais à Lattaquié, de graves incidents éclatèrent aux Cèdres et à Aïn el-Remmaneh entre les force syriennes et les combattants du Front Libanais, mais je n’en sus rien avant mon retour. La situation se dégrada le lendemain avec l’enlèvement et l’assassinat par les syriens de 6 habitants de Bécharré. D’autres incidents éclatèrent dans plusieurs régions nous laissant penser que nous étions sur un volcan prêt à exploser à tout instant. [P.388]

-Le mercredi 30 août, le Conseil des ministres constitua une délégation dirigée par le président de la République dont je faisais partie avec d’autres ministres, pour assister au Vatican à l’intronisation du pape Jean-Paul Ier. La délégation devait partir le dimanche matin et rentrer le mardi. Je décidai de mettre à profit le voyage pour prolonger mon séjour jusqu’à jeudi et prendre un peu [P.388] de repos. Mais la gravité de la situation m’obligea à annuler mon voyage et à rester à Beyrouth. [P.389]

Pendant que je m’occupais, en tant que ministre de la Défense, de la situation politique et sécuritaire, il me fallait en même temps, en tant que ministre des Affaires Etrangères, préparer deux échéances compliquées. L’une était la prolongation du mandat de la FINUL au Liban-Sud, et l’autre, la prolongation du mandat de la FAD pendant qu’Israël continuait d’interdire le déploiement du détachement posté à Kawkaba et adressait au secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim un mémorandum nous accusant de ne pas respecter la convention d’armistice de 1949. Commençant pas le plus aisé, je répondis au mémorandum israélien par une lettre à Waldheim, le 6 septembre, assurant l’attachement du Liban à la convention d’armistice et soulignant que la position israélienne empêchait la légalité libanaise d’exercer son rôle dans la zone frontalière par son blocage de l’entrée des forces régulières libanaises. [P.389]

L’émissaire spécial de Kurt Waldheim, Harold Saunders, m’apprit le 11 septembre 1978 que le secrétaire général a émis les directives suivantes :

1-L’armée israélienne ne peut imposer et les Nations Unies ne peuvent accepter des conditions relatives au déploiement et au mode d’action des forces de sécurité internationales qui jouissent de droits, à la lumière des résolutions du Conseil de Sécurité.

2-Les forces internationales ne peuvent conclure aucun accord susceptible de constituer une reconnaissance du statut de Haddad ou de Chidiac, sachant que l’Etat libanais, dans ses mémorandums au secrétariat général, laisse à la discrétion de la Force internationale l’adoption de mesures opérationnelles et objectives avec eux, à condition qu’elles ne mènent pas à leur reconnaissance.

3-La Force de sécurité internationale ne peut reconnaître l’autorité de l’armée israélienne à imposer des conditions de déploiement au Liban, ni à se comporter comme un médiateur ou un agent de Haddad ou de Chidiac ».

Le renouvellement du mandat de la FAD s’avéra plus difficile en raison des accrochages répétés entre les milices du Front Libanais et les forces syriennes dans les quartiers de Beyrouth-Est. Nous ne pouvions pas nous passer de la FAD car, d’une part, l’armée libanaise n’avait pas encore été reconstruite et ne pouvait assurer la sécurité, et, d’autre part, les forces chrétiennes, dans leur majorité, refusaient le maintien des forces syriennes dans leurs régions et demandaient qu’elles soient remplacées par des [P.390] unités de l’armée libanaise. Cette question fut débattue, dans l’après-midi du 5 septembre, avec les ministres Assaad Rizk, Michel Doumit et Farid Raphaël, à mon domicile. Il nous parut évident que personne, ni le président Sarkis ni aucun d’entre nous, ne pourrait admettre le renouvellement du mandat de la FAD en l’absence d’un nouveau plan de sécurité comportant un projet pour le retour des déplacés dans leurs foyers et leurs villages.

Le lendemain 12 sept, le président Sarkis approuva le projet d’un plan de sécurité pour le regroupement progressif des forces syriennes dans certains points stratégiques et leur remplacement par l’armée libanaise aux points de contrôle et dans les relations avec la population. L’armée assumerait ainsi le rôle des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) tandis que l’armée syrienne deviendrait une force d’intervention en cas de nécessité. En réalité, l’objectif du président Sarkis était de retirer les forces syriennes des régions chrétiennes en vue de désamorcer l’escalade, tout en sauvant la face à la FAD. Le président dépêcha Sami Khatib et Johnny Abdo en Syrie en vue de convaincre les dirigeants syriens du plan projeté. Leur démarche ne fut pas couronnée de succès. Nous décidâmes alors de demander au secrétariat général de la Ligue Arabe de ne pas inscrire le renouvellement du mandat de la FAD à l’ordre du jour de l’Assemblée générale prévue le 12 septembre 1978.

Vers le 10 septembre, les milieux politiques libanais furent secoués par la nouvelle de la disparition du président du Conseil Supérieur Chiite, l’Imam Moussa Sadr, lors d’une visite en Libye à la fin du mois d’août.

Le 24 septembre, la sous-commission parlementaire, issue des commissions de la Défense, de l’Administration et de la Justice, tint une réunion importante au Sérail sur le projet de loi sur la défense. Le député Mounir Abou-Fadel fit une proposition où il apparut que les attributions qu’il entendait donner au Conseil Militaire ne laisseraient guère de prérogatives au commandant en chef de l’armée. Je m’y opposai donc. Un débat houleux suivit dont le ton [P.391] monta après que je me fus retiré de la réunion. Comme à l’accoutumée, la position du chef du gouvernement me contraria car elle allait contre l’armée. Il me sembla que telle était l’orientation des syriens et que nous nous acheminions de ce fait vers une vaste crise. [P.392]

Le dimanche 17 septembre 1978, j’appris que le commandant de la FAD Sami Khatib avait informé le président Sarkis qu’un emploi du temps chargé « interdisait de recevoir le président Sarkis avant la fin du sommet du Front de la confrontation et du refus ».

Les deux jours suivants, les lundi et mardi 18 et 19 septembre, je reçus un déluge de communications au sujet du renouvellement du mandat de la FAD, dont bon nombre d’avertissements et de menaces soulignant la gravité de la question. Béchara Maroun me rendit visite sans préavis le mardi matin et attira mon attention sur le risque qu’il y aurait à ignorer le président Camille Chamoun car, tête de file de la campagne contre le renouvellement du mandat de la FAD, il entendait aller vers l’escalade. De fait, les ponts étaient rompus entre Chamoun et nous depuis la démission du président Sarkis, au début du mois de juillet, en raison de l’attitude très dure qu’il avait eue envers le chef de l’Etat. Je me rendis ensuite à Baabda pour discuter avec le président de la [P.392] question de la FAD. Nous décidâmes de procéder à 3 démarches : le président Sarkis convoquerait Pierre Gemayel pour un tour d’horizon, puis il évaluerait la situation avec Johnny Abdo avant de convoquer Dany Chamoun –qui lui avait déjà rendu visite la veille, mais avait fait ensuite une déclaration peu encourageante au sujet du renouvellement de la FAD, sans doute à l’instigation de son père, car il avait souvent répété qu’il serait impossible de ne pas procéder à un renouvellement. [P.393]

J’assistai à la réunion entre le président Sarkis et Pierre Gemayel. Ce dernier prit une attitude modérée qui reflétait sa compréhension des raisons qui motivaient la demande de renouvellement. Il s’agissait toutefois d’une déclaration faite entre 4 murs, qui ne correspondait ni à ce qu’il proclamait à l’extérieur ni à ce qu’écrivait le journal al-Amal, organe du parti Kataëb. Avec Johnny Abdo, nous nous penchâmes sur les répercussions que la demande de renouvellement pourrait avoir sur la sécurité des ministres chrétiens. Le chef du Deuxième Bureau suggéra d’héberger les ministres au palais de Baabda et d’envoyer leurs familles à l’étranger pour un certain temps ; mais cette proposition ne plut à personne. Quant à Dany Chamoun, il se montra très modéré, mais nous recommanda de ne pas continuer à ignorer son père. Lorsque je suggérai que le ministre Farid Raphaël rende visite à son père, Dany insista que je fasse cette visite moi-même. Il fut entendu que je me rendrai à Fakra le lendemain et déjeunerai à la table du chef du PNL. Dany ne tarda pas à m’appeler de la résidence de son père pour confirmer le rendez-vous ; il passa ensuite le combiné à Camille Chamoun qui me demanda s’il y avait des raisons justifiant la rupture entre lui et moi ; je lui répondis par la négative.

A Fakra, le 20 septembre 1978, Camille Chamoun m’expliqua son point de vue au sujet du renouvellement du mandat de la FAD, disant que les syriens ne feraient montre d’aucune souplesse et que nous nous faisions des illusions si nous pensions qu’ils étaient positifs. Il prévoyait une rupture entre nous et la Syrie, et demanda : « Que fera alors le président ? Rien, sans doute ; je ne le vois pas prendre une position négative vis-à-vis de la Syrie ». [P.394]

L’échec de l’envoi de l’armée au Sud aura été principalement un échec international en général, et américain en particulier. Les Etats-Unis, la grande puissance par excellence, s’étaient révélés incapables d’influer sur Israël dans un domaine qui était somme toute de [P.394] modeste importance. L’embarras américain fut la preuve que nous étions plus éloignés que jamais d’une solution globale à la crise libanaise et que notre condition déjà difficile ne ferait qu’empirer avec le démarrage des pourparlers de Camp David entre l’Egypte et Israël. [P.395]

-Le 19 septembre 1978, des grèves et des manifestations eurent lieu au Liban contre les accords de Camp David et en signe de protestation contre la disparition de l’Imam Sadr. [P.396]

Le 20 septembre, le lourd climat régional affecta le Liban-Sud où l’on enregistra des échanges de bombardements entre les combattants palestiniens à Nabatiyeh et les forces du commandant Saad Haddad à Marjeyoun. Israël intervint dans les bombardements et menaça d’envahir de nouveau le Sud libanais. [P.397]

Les accrochages ne tardèrent pas à s’étendre à Beyrouth-Est entre les milices du Front Libanais et les forces syriennes. La situation empira brutalement le 23 septembre lorsque des obus tombèrent dans le périmètre du palais de Baabda. Le lendemain, l’intensité des bombardements obligea l’ambassadeur soudanais à rester au ministère des Affaires Etrangères jusqu’à l’après-midi lorsque je pus assurer son retour sain et sauf à sa résidence. La violence des combats et des bombardements obligea la population de Beyrouth à passer de nombreuses nuits dans les abris. On déplora de nombreux tués et blessés. Les communications et télécommunications furent coupées, ainsi que l’eau, l’électricité et les voies de ravitaillement. Je restai prisonnier de l’abri jusqu’au 3 octobre lorsque le commandement de l’armée envoya des véhicules militaires (jeep) m’escorter jusqu’au palais présidentiel ; aucun véhicule civile ne pouvait circuler sur les routes défoncées par les obus et encombrées de débris.

Le 2 octobre 1978, le président de la République avait adressé au peuple libanais un message annonçant sa décision de mettre à exécution un plan de sécurité visant à séparer les antagonistes dans un délai de 10 jours et de former un nouveau gouvernement avec la participation des principales factions politiques. Il critiqua indirectement le bombardement syrien des quartiers résidentiels, disant : « J’ai acquis la conviction que ce genre de méthodes de répression dirigées contre des populations et des régions entières –quelles qu’en soient les motivations –ne constitue pas un remède efficace au niveau national, mais, au contraire, aggrave le mal ». [P.397]

Je m’étais attendu à ce que le message présidentiel indispose les syriens car ils n’approuvaient pas le plan de sécurité dont il annonçait l’application et qu’il avait réprouvé le bombardement des civils. Les syriens ne tardèrent pas à inclure le palais présidentiel dans leurs bombardements à coups d’obus de 130 mm, comme nous [P.397] l’apprirent les experts militaires. Mais je trouvais une satisfaction personnelle dans ce que le président avait pris en compte ma suggestion de ne pas accepter le renouvellement du mandat de la FAD sans l’adoption concomitante d’un plan de sécurité. C’était un point sur lequel nous nous étions opposés au cours des jours précédents, au point que je ne m’étais plus réuni avec le président et avait résolu de démissionner s’il entendait se plier aux pressions syriennes et accepter le renouvellement sans obtenir en contrepartie des concessions syriennes pour le Liban, ainsi que le lui conseillaient certains officiers de son entourage. Je me souviens d’une conversation téléphonique avec le ministre Farid Raphaël le 30 septembre 1978. Je l’avais contacté au palais présidentiel pour m’informer de la situation ; il m’avait donné les renseignements qu’il possédait. [P.399]

Je raccrochai tandis que les déflagrations des obus et les rafales de mitrailleuses lourdes se poursuivaient, mettant les nefs à rude épreuve. Les régions Est en général, et Achrafieh en particulier, étaient à feu et à sang. Nous étions dans une situation très peu enviable : « Les nôtres s’illusionnent et ne sont pas sages, tandis que ceux d’en face n’ont aucune pitié », avais-je noté une nuit de bombardements déments. [P.399]

Dans l’après-midi du mardi 3 octobre, le président français Valéry Giscard d’Estaing contacta le président Sarkis et lui exposa une proposition visant à assurer le redéploiement des forces syriennes et leur remplacement par des unités de l’armée libanaise et des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). En contrepartie, le président libanais ferait pression sur les milices chrétiennes afin qu’elles cessent le feu. Le président Sarkis avait accepté cette proposition, posant comme condition qu’elle soit appliquée dans le cadre de l’exécution du plan de sécurité dont il avait parlé dans son message le jour précédent. [P.400]

Les jours passaient, pesants, tandis que Beyrouth continuait de brûler. Le soir du 4 octobre 1978, du ministère de la Défense, j’adressai un télex à notre ambassadeur à Paris Nagib Sadaka lui demandant ce qu’il était advenu de l’initiative française. [P.400]

Le 6 octobre, le président Sarkis demanda à rencontrer le président Assad le soir même « car chaque minute compte ». [P.401]

Nous fîmes préparer un avion et nous quittâmes en voiture le palais de Baabda en compagnie du ministre Farid Raphaël, du commandant en chef de l’armée et du commandant de la FAD. Tout le long de la route, de Baabda à Khaldé, nous fûmes soumis aux bombardements. A notre arrivée, le bombardement se concentra sur l’aéroport de Beyrouth, l’avion que nous devions prendre fut visé mais non touché. J’étais persuadé que le président Camille Chamoun avait ordonné le bombardement de l’aéroport afin de nous faire annuler notre voyage à Damas. Mais, de toute façon, notre sentiment était que le monde était contre nous.

Notre avion atterrit dans la capitale syrienne à 22h30. Un premier entretien sur les relations libano-syriennes eut lieu immédiatement avec le président Assad en présence de Abdel-Halim Khaddam et ne dura qu’une heure. Le président Sarkis commença par décrire les conditions effroyables dans lesquelles vivaient les libanais sous les bombardements. Après qu’il eut terminé, le président Assad se tourna vers moi et dit : « Frère Fouad, j’aimerais entendre votre point de vue ».

Je le regardai et plongeai mon regard dans le sien puis dis : « Monsieur le Président, souhaitez-vous entendre des paroles qui vous feront plaisir ou bien la vérité ? » Sans attendre sa réponse, j’ajoutai : « Naturellement, vous préférez la vérité ».

-Assurément, dit-il, non sans quelque étonnement dans la voix.

-Monsieur le Président, j’en étais sûr, nous sommes dans un moment de vérité. Je dois vous dire en toute franchise que si nous continuons dans cette voie, il se passera quelque chose de très regrettable et de très douloureux ; il ne sera plus possible de garder un Liban unifié. Veuillez ouvrir une carte devant vous et repérez les points de démarcation entre les communautés et les zones d’influence. Si la situation se maintient de la sorte, je ne vois pas comment les communautés pourront coexister. [P.401]

-Est-ce bien vous, frère Fouad, qui tenez ce langage ? m’interrompit-il.

-Oui, Monsieur le Président, rendez-vous compte que les choses en sont arrivées au point où je tiens ce langage. Aujourd’hui, je ne puis même pas descendre dans l’abri de mon immeuble à Beyrouth.

-Pourquoi ?

-Ceux qui s’y réfugient avec moi me regardent de travers parce que je traite avec la Syrie ; la Syrie qui les bombarde et qu’ils tiennent responsable de ce qui se passe ; les gens vous font assumer la responsabilité. [P.402]

Frappé par mes propos, le président syrien fit de son mieux pour n’en rien laisser paraître et, se tournant vers le président de la République, il dit : « C’est étrange. Levons la séance pour aujourd’hui, nous nous retrouverons demain ».

Le lendemain, nous reprîmes l’entretien. Le président syrien paraissait plus souple que la veille où il n’avait pas caché son mécontentement, sans se départir de son sang-froid. Un long entretien en tête à tête suivit entre les deux chefs d’Etat. Le résultat de ces entretiens fut l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 octobre 1978 et un accord pour le déploiement d’unités de l’armée libanaise à Hadeth et Hazmiyé, et la sécurisation de la route du palais présidentiel. Un autre accord fut conclu pour la tenue d’une réunion au niveau des ministres des Affaires Etrangères des pays participant à la FAD, le 15 octobre.

Le président Sarkis avait abordé avec son homologue syrien l’idée de demander à certains pays arabes d’envoyer des contingents participer à la FAD ; le président Assad ne s’y était pas opposé, mais les jours suivants devaient nous démontrer qu’aucun pays n’était disposé à le faire, pas même la Jordanie dont le roi nous avait pourtant promis d’envoyer un détachement, car la Syrie l’en avait dissuadé. Les gardes du corps du président de la République avaient trouvé des microphones dans l’écouteur du téléphone et dans les murs de l’aile dans laquelle il résidait à Damas. [P.402]

-Une conférence s’ouvrit à 18h, le 15 octobre 1978, au palais de Beiteddine, en présence des ministres des Affaires Etrangères d’Arabie Saoudite, Saoud el-Fayçal, du Koweït, Sabah el-Ahmed al-Sabah, de Syrie, Abdel-Halim Khaddam, du ministre d’Etat émirati pour les Affaires Etrangères, Rached el-Abdallah, et des ambassadeurs du Qatar, Ahmed ben Seif al-Thani, et du Soudan, Jalal el-Atabani. Le président du Conseil Sélim Hoss et moi entourions le président lors de la séance inaugurale au cours de laquelle il mit l’accent sur la nécessité de substituer aux forces syriennes d’autres troupes arabes dans certaines zones sensibles, sur certains ponts et dans certains points stratégiques comme la tour Rizk à Achrafieh, ainsi que sur la nécessité de déployer l’armée libanaise dans Aïn el-Remmaneh et ses environs. Le président du Conseil prit ensuite la parole et tenta d’expliquer la dégradation de la sécurité par une crise politique structurelle du système libanais qu’il appela à remédier avant toute tentative de rétablir l’ordre et la stabilité. [P.403]

Il y eut plus d’une altercation entre moi et certains participants. Même le représentant saoudien, Saoud el-Fayçal, fut au début en faveur de la position syrienne opposée au retrait des forces syriennes d’Achrafieh et à leur remplacement par des unités libanaises régulières. Il devait pas la suite parvenir à convaincre Khaddam de remplacer les forces syriennes par des troupes saoudiennes et soudanaises. Lorsque le ministre saoudien rapporta au président de la République ce à quoi avaient abouti ses entretiens avec le ministre syrien des Affaires Etrangères, le président émit le souhait de conférer avec les dirigeants du Front Libanais au sujet de la teneur de cet accord. Une rencontre fut arrangée entre ceux-ci, le président Sarkis et l’émir Saoud el-Fayçal au palais de Baabda. Le ministre saoudien devait ensuite se réunir avec les leaderships musulmans à son domicile à Beyrouth. A l’issue de ces deux rencontres, nous revînmes à Beiteddine le 17 octobre 1978 pour la séance de clôture. Nous nous mîmes d’accord sur un certain nombre de questions et préparâmes un communiqué conjoint, avant de déjeuner. Alors que nous nous trouvions à table, le ministre syrien des Affaires Etrangères me dit sur le ton de la plaisanterie : « Fouad, cette fois-ci, c’est à vous de plaquer un sourire sur votre visage lorsque vous lirez les résolutions. Laissez les gens lire sur vos traits le climat de la conférence ». [P.404]

Une fois le communiqué final émis, je tins une conférence de presse qui dérangea le président du Conseil libanais et le ministre Abdel-Halim Khaddam car « la déclaration parut très critique à l’égard de la valeur des résultats importants qui avaient été réalisés, au point de les annuler ». J’avais dit en substance : « Il convient de préciser un point important, c’est que ce que nous appelons résolutions ne sont en fait que des recommandations. La conférence des ministres des Affaires Etrangères des Etats participant ou contribuant à la FAD ne peut adopter, vis-à-vis de cette crise et de la cause libanaise, que des recommandations. Les résolutions –vous n’êtes pas sans le savoir – [P.404] nécessitent un pouvoir exécutif qui les rende aptes à être appliquées. Le pouvoir procédera très prochainement à l’examen de ces recommandations et décidera alors ce qu’il en conservera et de quelle manière il le fera ». [P.405]

De fait, le Conseil des ministres se réunit en session extraordinaire le 21 octobre pour examiner les résultats de la conférence et décida de les adopter, notamment ceux ayant trait aux arrangements sécuritaires stipulant le remplacement des forces syriennes par des forces soudanaises sur les ponts, des forces saoudiennes à la tour Rizk, et certains remaniements dans les zones de Furn el-Chebback et de Aïn el-Remmaneh destinés à donner un rôle à l’armée libanaise et aux FSI. Le Conseil des ministres prit note également du fait que le commandement de l’armée libanaise déférait les officiers Saad Haddad et Sami Chidiac devant le Tribunal Militaire. D’autres officiers qui avaient rallié l’Armée du Liban Arabe devaient être aussi déférés deux jours plus tard, y compris surtout Ahmad Khatib. [P.405]

Le 24 octobre, je me rendais à Paris où le commandant en chef de l’armée me retrouva ainsi que d’autres officiers supérieurs pour discuter de contrats en suspens avec les français. [P.405]

-Le matin du 2 novembre 1978, je passai par mon domicile venant du palais de Baabda afin de préparer mes bagages avant de retrouver le président Elias Sarkis à l’aéroport et prendre l’avion pour Bagdad. Je ne passai qu’une heure dans la maison puis remontai en voiture pour gagner l’aéroport. Notre convoi avait à peine parcouru une centaine de mètres, jusqu’au croisement de l’église Saint-Nicolas, lorsqu’il fut pris sous un feu nourri de balles et de roquettes d’une embuscade tendue par Béchir Gemayel. Ma voiture fut directement visée, je réchappai par miracle, mais 4 soldats appartenant à l’unité de combat du Deuxième Bureau, chargée de m’escorter, furent atteints, les autres capturés, y compris le lieutenant Kozhaya Chamoun, responsable de l’escorte. Tout s’était passé très vite, en quelques minutes. Je retournai en voiture à mon domicile qui fut rapidement encerclé par des miliciens armés des Forces Libanaises. Je contactai le ministère de la Défense et les informai de l’incident. Un détachement arriva rapidement sur les lieux et fit lever le siège de la maison. [P.406]

Je n’étais pas encore remis de ma colère que je recevais un coup de fil du président Camille Chamoun dénonçant l’incident, je lui répondis avec irritation, mais devais apprendre plus tard qu’il n’avait pas trempé dans l’affaire. Cheikh Pierre Gemayel me rendit visite à deux reprises pour apaiser mes craintes et m’expliquer que l’attaque ne me visait pas personnellement, mais l’officier Kozhaya Chamoun. Celui-ci avait participé la veille à une opération visant le capitaine Samir Achkar qui, s’étant mutiné contre le commandement de l’armée, s’était barricadé dans sa maison de Kornet-Chehwan avec un certain nombre d’officiers et de soldats. L’opération avait causé la mort d’Achkar dans des circonstances obscures, suscitant la colère de Béchir Gemayel, le commandant des Forces Libanaises, qui voulut, d’une part, se venger, et, d’autre part, effrayer le pouvoir, le gouvernement et l’armée. En fait, cet incident marqua le début d’une confrontation violente entre l’armée et les FL, qui laissa plusieurs [P.406] morts. On fit sauter le domicile du commandant en chef de l’armée et des accrochages éclatèrent dans plus d’un lieu. La veille de l’incident, un groupe de miliciens FL était venu devant mon domicile, avait attaqué et frappé les gardiens –qui n’étaient plus armés depuis le 4 octobre –, tiré en l’air sur l’immeuble et proféré des menaces. [P.407]

Je demandai au chef du parti Kataëb Pierre Gemayel la libération des militaires détenus par la milice dirigée par son fils, il me promit de s’en occuper immédiatement. Je croyais qu’ils avaient été libérés lorsque cheikh Pierre m’accompagna de mon domicile à la direction des FSI d’où je gagnai l’aéroport et y embarquai pour Bagdad avec le président Sarkis. Je devais apprendre plus tard que les militaires avaient été remis en liberté à l’exception du lieutenant Chamoun que l’on avait liquidé d’une manière horrible et dont le corps ne fut pas retrouvé.

De retour au Liban le 6 novembre 1978, j’avais retrouvé mon sang-froid et tentai de travailler à l’un de mes deux bureaux, aux Affaires Etrangères ou à la Défense, mais j’avais le sentiment que tout s’était écroulé autour de nous et qu’il ne restait rien sur quoi s’appuyer. Le gouvernement était dispersé, l’armée ébranlée tandis que le Front Libanais poursuivait sa confrontation politique et militaire avec nous. [P.407] J’envisageai sérieusement de démissionner et m’en ouvris au président de la République qui s’y opposa catégoriquement, assurant qu’il ne resterait pas une minute au pouvoir si je démissionnais. Je demandai alors, une fois de plus, d’être soulagé au moins du portefeuille de la Défense, disant : « Cela fait 4 mois que je vous le demande, nommez à ma place le commandant en chef Victor Khoury ». Il me donna son accord de principe, mais me demanda d’attendre un peu. [P.408]

La loi sur la défense était de nouveau sur le tapis, particulièrement les prérogatives du commandant en chef dont les musulmans réclamaient la réduction au profit du Conseil Militaire. Je partageais l’intransigeance du président de la République à refuser cette réduction de crainte que le conflit confessionnel et la répartition des fonctions entre les communautés n’atteignissent l’armée et ne réduisissent sa capacité à agir, à l’instar du gouvernement. Il nous était apparu également que, si nous faisions des concessions dans ce domaine sans avoir au préalable rétabli la stabilité, nous ouvririons la voie à une série interminable de concessions. En fait, de toutes parts l’on voulait réduire les prérogatives du commandant en chef de l’armée et lier le processus de l’entente nationale à l’adoption de la loi sur la défense. j’avais reçu la visite de l’ambassadeur américain John Gunther Dean qui m’avait franchement demandé de me montrer conciliant sur cette question, reflétant en cela, bien plus que son prédécesseur, la politique américaine d’alors envers le Liban ; une politique qui s’opposait au Front Libanais et « n’approuvait pas le maintien de la suprématie maronite sur le Liban ». [P.408]

Le chef des Forces Libanaises, Béchir Gemayel, partageait le souhait du président Chamoun de se rapprocher du pouvoir. J’en eus la preuve lors d’un déjeuner auquel me convia le directeur général de la Sûreté Générale, Farouk Abillama, en présence de Béchir Gemayel et de deux de ses proches, Joseph Abou-Khalil et Nagib Dahdah, le 22 novembre 1978. Pendant le repas, Béchir se montra tantôt critique, tantôt aimable, soulignant la nécessité d’une coopération entre le régime et les Forces Libanaises pour mettre un terme à l’animosité entre les deux camps et aux accrochages constants entre l’armée et les milices. Ma rencontre avec Béchir suscita la curiosité et l’inquiétude de son frère Amine que je reçus à déjeuner 3 jours plus tard. [P.409]

Entre le 27 novembre et le 1er décembre 1978, nous effectuâmes une visite officielle en France. La délégation, présidée par le chef de l’Etat, comprenait le président du Conseil, le directeur général de la présidence Carlos Khoury, le directeur général des FSI le général Ahmad el-Hajj ainsi que des hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs.

Lors de mon entretien avec Louis de Guiringaud, auquel assista l’ambassadeur Nagib Sadaka, je brossai en quelques mots un tableau de la situation au Liban. Sur le plan de la sécurité, je lui dis que la tension avait baissé et que les saoudiens jouaient un rôle important du fait du déploiement de leurs forces, au sein de la FAD, à la place des forces syriennes.  [P.409]

A mon retour de France, je résolus de me défaire du portefeuille de la Défense et, le 14 décembre, rédigeai ma lettre de démission dans laquelle j’expliquai qu’en me déchargeant de ce ministère je serais plus à même de m’occuper de celui des Affaires Etrangères, qui nécessitait beaucoup d’attention à ce moment. Le lendemain, j’abordai la question avec les président Sarkis et Hoss, et finis par convaincre le président de la République qui promit de prendre une décision en Conseil des ministres le 20 décembre 1978. Ce jour-là, ma démission acceptée, on nomma à ma place le commandant en chef de l’armée, Victor Khoury. [P.413] Le président du Conseil fut très heureux de ma démission de la Défense, comme il le reconnut plus tard dans ses Mémoires : « Le président Sarkis m’avait plus d’une fois parlé de cette éventualité que j’accueillis avec satisfaction, après avoir compris du général Khoury –surtout après ma dernière rencontre avec lui à Doha –qu’il était disposé à soutenir ma position sur certains points essentiels du projet de loi sur la défense, alors que le ministre Boutros se cramponnait à des positions spécifiques concernant ce projet ». [P.414]

-Le samedi 13 janvier 1979, le président Hoss revint de Damas avec l’impression que les syriens liaient toute amélioration sécuritaire à l’adoption de la loi sur l’armée, à la prise de sanctions contre le commandant Saad Haddad et ses soldats, et à une action en vue de l’entente nationale ; mais seulement selon leur conception de l’entente. [P.417]

Pendant ce temps, le président de la Chambre Kamel el-Assaad se mit en mouvement pour une action au Sud où des accrochages avaient éclaté entre les palestiniens et les forces du commandant Saad Haddad. Il réunit à deux reprises les commissions parlementaires des Affaires Etrangères et de la Défense, et tenta à chaque fois d’embarrasser le pouvoir et le gouvernement. [P.418]

Durant cette période, le président Sarkis affrontait des pressions locales, arabes et internationales, surtout de la part des Etats-Unis, afin de lever ses réserves concernant le projet de loi sur la défense, qui visait à réduire les prérogatives du commandant en chef de l’armée. [P.419]

Une réunion de travail, le 27 janvier 1979 : concernant la loi sur la défense, il m’apparut que nous devions faire preuve de conciliation pour sortir de l’impasse et désamorcer les arguments de ceux qui prétendaient que l’armée ne pouvait assumer une mission de sécurité avant qu’elle ne soit équilibrée, et d’autres prétextes du même genre brandis par les dirigeants du Mouvement National et des Mourabitoun qui ne cherchaient qu’à empêcher l’armée d’étendre la souveraineté de l’Etat libanais. [P.420]

Entre fin janvier et début février 1979, les combats se poursuivant dans le Sud, je convoquai les ambassadeurs du Koweït, d’Arabie Saoudite et d’Irak, et leur déclarai : si la question du Sud fait partie de la cause palestinienne, elle est donc du ressort de tous les arabes. Par conséquent, soit tous les arabes veulent se battre dans le Sud par l’entremise de la Résistance palestinienne, et, dans ce cas, qu’ils mettent au point un plan de confrontation commun où chacun assumerait ses responsabilités, ou alors la Résistance agirait de son propre chef et de manière hasardeuse et s’exposerait, de même qu’elle nous expose et expose tous les arabes, au danger. Dans ce cas, nous vous demandons de nous aider à mettre un terme à ses opérations dans le Sud jusqu’à nouvel ordre. Je leur demandai de nous aider à sécuriser une route le long de la côte pour permettre à l’armée libanaise de gagner la zone de déploiement de la FINUL sans risque d’opposition ou d’obstacles de la part des organisations palestiniennes qui contrôlaient la plupart des routes menant au Sud.

J’étais conscient que ces efforts étaient stériles, mais il me fallait m’y livrer pour avoir la conscience tranquille vis-à-vis du Parlement et de l’opinion publique libanaise qu’animaient les mêmes souhaits et les mêmes interrogations que j’avais posées aux diplomates arabes. [P.421]

Le 4 février 1979, je reçus un rapport secret de l’ambassadeur du Liban à Paris Nagib Sadaka me rapportant les propos que Moshe Dayan avait tenus devant la diplomatie française : « Israël n’est absolument pas disposé à se défaire de Saad Haddad et de ses gens, ni à se taire en cas d’agression des fedayin contre lui, quels qu’en soient les résultats ; que cela soit clair ! ». Pour compliquer les choses, Saad Haddad menaça d’attaquer sans hésiter l’unité de l’armée libanaise basée à Kawkaba et la force internationale déployée dans la zone frontalière, si le commandement de l’armée devait suspendre le [P.421] paiement de la solde des troupes sous ses ordres. Dans le même temps, un câble de l’ambassadeur Ghassan Tuéni accentua le malaise en m’apprenant que les Nations Unies étaient mécontentes de notre attitude vis-à-vis des soldats de Saad Haddad. [P.422]

Je renouvelai la demande que j’avais faite concernant la sécurisation de la voie de ravitaillement de l’armée. Le président du Conseil examina cette question avec la Résistance palestinienne et le Mouvement National dont la réponse, comme d’habitude, fut un mélange d’atermoiements, de dérobades et de fausses promesses, à l’instar de Saad Haddad. Aussi bien les uns que les autres voulaient que l’armée serve leurs intérêts : le Mouvement National voulait l’armée dans le Sud pour enfoncer les enclaves chrétiennes et chiites, et combattre Israël. Saad Haddad et les autres organisations voulaient que l’armée combatte les organisations palestiniennes. [P.422]

Le 13 février 1979, un entretien avec le secrétaire général adjoint des Nations Unies Brian Urquhart, m’apprit que les Nations Unies et l’armée libanaise s’étaient entendues sur un programme en 4 étapes jusqu’à mi-avril 1979 pour que la FINUL renforce son contrôle sur le périmètre de Nakoura et certains points de passage, et que l’armée libanaise complète son déploiement dans la région. [P.422]

Selon Urquhart, Israël ne s’opposait pas à l’entrée de l’armée libanaise au Sud, à condition qu’elle restât dans la zone de déploiement de la force internationale et qu’elle empruntât la route de Marjeyoun. [P.423]

-Ni mes entretiens avec les saoudiens ni les médiations américaines et irakiennes ne purent convaincre les saoudiens de maintenir au Liban leur contingent de la FAD. Il fut décidé que son retrait s’effectuerait les 24 et 25 mars 1979 selon un programme précis, visant à éviter le vide sécuritaire. Nous avions contacté les syriens pour les informer que des unités de l’armée libanaise prendraient la place des saoudiens, lorsque subitement le commandant du contingent saoudien informa le commandant de la FAD Sami Khatib, dans la nuit du 17 mars, que ses troupes allaient se retirer au cours des 48h suivantes, c’est-à-dire avant même que l’armée et les FSI aient pu prendre les mesures nécessaires pour éviter le vide sécuritaire. Lorsque l’on m’apprit la décision saoudienne, je contactai immédiatement l’ambassadeur américain John Gunther Dean lui demandant d’agir rapidement pour convaincre les saoudiens de respecter la date initialement prévue pour le retrait de leur contingent.

L’expiration du mandat de la FAD approchant, je désignai l’ambassadeur Hussein el-Abdallah à la tête de la délégation libanaise à la session ordinaire de la Ligue arabe à Mogadiscio, les 24 et 25 mars 1979, et le chargeai de demander un renouvellement de 6 mois. [P.425]

-D’aucuns tentèrent de me convaincre de reprendre le portefeuille de la Défense, le commandant en chef de l’armée Victor Khoury ayant été contraint de démissionner en raison d’un article de la nouvelle loi sur la défense interdisant de cumuler les fonctions de commandant avec toute charge politique. Pour de nombreuses considérations, je refusai catégoriquement cette proposition. [P.428]

Dans ce climat d’immobilisme interne, nous travaillâmes assidûment à assurer l’entrée de l’armée au Sud dans le cadre d’un plan exhaustif fixant toutes les étapes à accomplir en vue de l’application des résolutions 425 et 426. Je convoquai les ambassadeurs des pays participant à la FINUL, ainsi que l’ambassadeur américain et les pressai d’exercer des pressions sur Israël afin qu’il ne s’oppose pas au déplacement de la troupe vers le Sud. On décida cette fois que l’armée emprunterait la route côtière pour gagner la zone de la FINUL. Le président du Conseil Sélim Hoss contacta la Résistance palestinienne et le Mouvement National pour assurer qu’ils n’entraveraient pas le déploiement de l’armée dans la zone frontalière. Ils donnèrent leur accord, mais, en réalité, nul ne souhaitait voir l’armée dans le Sud.

Ayant fait le nécessaire pour assurer l’envoi de l’armée dans la zone d’action des Casques Bleus et obtenu des Etats-Unis et des pays membres de la FINUL l’assurance qu’Israël avait renoncé à son intransigeance et se montrait disposé à faciliter le déploiement de l’armée, nous décidâmes que le détachement libanais s’ébranlerait le 17 avril 1979. Cependant, le 16 avril, l’ambassadeur américain John Gunther Dean demanda à voir d’urgence le président de la République en ma présence et nous annonça qu’Israël n’approuvait pas le déploiement de la troupe à sa frontière et que le détachement libanais s’exposerait à des bombardements. Il nous demanda de retarder l’envoi de 24h, mais ne s’engagea à rien. Les renseignements qui nous parvenaient de New York allaient dans le même sens. Nous décidâmes de rester fermes et dîmes à l’ambassadeur américain que nous ne retarderions pas le mouvement de la troupe à moins que les Nations Unies ne nous le demandent. Les Nations Unies, elles, ne souhaitaient pas s’impliquer et se contentèrent de nous apprendre qu’elles avaient reçu une demande de ne pas envoyer immédiatement la troupe dans le Sud.

Le 17 avril 1979 à 16h, le détachement de l’armée libanaise s’ébranla du ministère de la Défense et arriva à Saïda à 18h. Le [P.428] lendemain, il gagnait les environs d’Arzoun à l’intérieur de la zone d’action des Casques Bleus sous un feu nourri provenant de l’artillerie des forces du commandant Saad Haddad. Celui-ci, après le pilonnage, donna une conférence de presse pour annoncer la création de « l’Etat du Liban Libre ». La confusion régna entre Beyrouth, New York et Washington ; l’embarras de la capitale américaine était d’autant plus sensible qu’elle nous avait fait savoir par deux fois son appui à l’envoi de l’armée au Sud et s’était ensuite rétractée de manière très décevante. Au Conseil des ministres du 19 avril, il nous fallut dénoncer Saad Haddad et le licencier. [P.429]

-Le 2 mai 1979, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam arrivait au palais de Baabda où le président de la République le reçut. Nous n’avions pas abordé dans le détail la question de la FAD et l’avenir de son rôle et de sa présence au Liban, mais le président Sarkis avait tout de même souligné la nécessité de recourir de plus en plus souvent à l’armée libanaise. Il précisa très poliment que l’Etat libanais voyait dans la FAD une force de renfort, c’est pourquoi il convenait qu’elle fût massée dans des secteurs précis. Il ajouta qu’on ne saurait continuer à douter de l’armée après l’adoption de la loi sur la défense. [P.435]

-Le 10 mai, le commandant de la FAD Sami Khatib nous invita, le lieutenant-colonel Mohammad Ghanem et moi-même, à un dîner chez lui. Nous passâmes en revue les thèmes qui pourraient être abordés lors du sommet projeté entre Assad et Sarkis. Les points qui préoccupaient la Syrie furent énumérés comme suit par l’officier des renseignements syrien :

1-La sécurité de la Syrie et le risque que le Liban ne serve de base à des agressions contre elle.

2-La profondeur défensive militaire du Liban par rapport à la Syrie et le droit de son armée à prendre des positions au Liban pour défendre le territoire syrien.

3-Les relations économiques et la coordination dans les grandes lignes des politiques libanaises générales.

J’en fus abasourdi ; c’était la première fois qu’un responsable syrien tenait ce langage. Si je laissais la porte ouverte à la négociation pour les 1er et 3e points, je refusai catégoriquement de négocier le 2e, me contentant de dire : « Il s’agit d’une question importante et extrêmement sensible, il n’est pas facile d’en débattre alors que l’armée syrienne se trouve au Liban, d’autant que l’armée libanaise, une fois reconstruite, sera à même d’assumer pleinement [P.435] son rôle. Il faut encore que les militaires libanais donnent leur avis concernant leur coopération à l’avenir. Ces questions, comme leur discussion, sont remises à une date ultérieure ! ». [P.437]

Le 14 mai 1979, la délégation présidentielle se mit en route pour Damas. Elle comprenait, outre le président Sarkis, le président Hoss et moi, le ministre de la Défense Victor Khoury, le commandant en chef par intérim de l’armée Mounir Torbey, le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmed Hajj, le directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama, le directeur général de la présidence de la République Carlos Khoury, le commandant de la FAD Sami Khatib et d’autres. Je me réunis avec Khaddam pour un entretien qui ne fut pas serein d’autant que, comme nous venions de l’apprendre, la situation venait de s’embraser dans le Kesrouane, à Aïn el-Remmaneh et à Furn el-Chebback entre les Kataëb et le PNL, [P.437] faisant des dizaines de morts et de blessés. Le soir, je notai ce qui suit :

-Le regroupement de la FAD et l’élargissement des prérogatives de l’armée seront facilités par l’entente. Dans tous les cas, il serait bon que ces questions soient examinées par les experts en attendant qu’un gouvernement politique puisse arranger les choses. [P.438]

-Le 20 juin 1979, rentrant de voyage, je me réunis avec le président de la République qui m’apprit ce qui s’était passé pendant mon absence concernant la crise ministérielle, l’entrée de l’armée à Aïn el-Remmaneh, la dégradation des relations avec Kamel el-Assaad et certains membres du Rassemblement Indépendant. Nous examinâmes également l’accrochage qui avait opposé à Akoura des unités syriennes de la FAD à des unités de l’armée libanaise et des milices chrétiennes. Cet incident me préoccupa beaucoup ; comment la légalité pouvait-elle se combattre elle-même ? Comment le président Sarkis pouvait-il ne pas soutenir l’armée qui avait refusé le percement de la route d’Afqa, mais que l’on avait percée malgré son opposition ? Les syriens de leur côté avaient outrepassé le plan de sécurité et étaient entrés dans une région où ils n’avaient que faire selon nos accords et sans demander l’autorisation de personne.

Le même jour, au palais présidentiel, j’assistai à une réunion présidée par le chef de l’Etat en présence du directeur général des FSI Ahmad Hajj, du chef des renseignements Johnny Abdo et du [P.445] commandant de la FAD Sami Khatib pour discuter de l’affaire de Akoura. Sami Khatib fut dépêché à Damas pour rencontrer Abdel-Halim Khaddam et l’informer que le président Sarkis ne pouvait tolérer que l’armée fût humiliée ni qu’on lui imposât des modifications du plan de sécurité après lui avoir imposé le percement de la route d’Afqa. L’armée entrerait dans la Békaa dont les syriens se retireraient, sinon le président agirait selon ce que lui dicterait sa conscience. Nous étions convenus avec Khatib que s’il remarquait que les responsables syriens faisaient la sourde oreille, il devrait demander à Abdel-Halim Khaddam de me retrouver le lendemain à Chtaura pour étudier le problème en profondeur. J’appris le soir que la mission du commandant de la FAD avait réussi, le ministre syrien des Affaires Etrangères ayant en effet réalisé l’importance et la portée de la crise, et entrepris de la régler de manière satisfaisante. [P.446]

-Dans l’attente de la formation du 2e gouvernement du régime du président Sarkis, la situation au Liban et dans le Sud était restée globalement calme, à l’exception de quelques accrochages légers sur la ligne de démarcation à Beyrouth et sur le front séparant l’Armée du Liban-Sud (ALS) et les organisations palestiniennes dans le Sud. [P.449]

-Le 27 juin 1979 vit un accrochage direct entre la Syrie et Israël au Liban, le premier depuis le 29 mars 1974, lors de la guerre d’usure. Une confrontation avait opposé les aviations syrienne et israélienne au-dessus du territoire libanais, lorsque les chasseurs syriens avaient tenté de s’opposer à des avions israéliens qui bombardaient des positions palestiniennes au Liban. 4 appareils syriens furent abattus et un 5e, touché, réussit à se poser sur la base de Rayak.

Cette bataille avait secoué les libanais et soulevé bien des commentaires. Je commentai cette bataille aérienne, disant qu’elle ne serait pas unique mais suivie d’autres agressions. [P.452]

-Le soir du 11 juillet 1979, nous apprîmes que le dirigeant libyen, qui se trouvait à Damas, comptait venir au Liban le lendemain pour une rencontre à Chtaura avec son homologue libanais. Suivant mon conseil, le président Sarkis insista pour que la rencontre eût lieu à Baabda. La valse-hésitation se poursuivit jusqu’à minuit, lorsque le commandant de la FAD m’informa que les arrangements suivants avaient été pris : Kadhafi quitterait Damas à 10h et serait accueilli à la frontière par le chef du gouvernement et le ministre des Affaires Etrangères libanais. Le président de la République l’accueillerait à Chtaura pour quelques moments de repos puis ils gagneraient ensemble le palais de Baabda où l’entretien officiel se déroulerait. Khatib m’assura que des mesures draconiennes avaient [P.452] été prises pour assurer la sécurité de la visite et des déplacements des hauts responsables libanais. Nous nous retirâmes alors pour la nuit sans nous douter de l’impact que la disparition de l’Imam Sadr avait eu sur les chiites, ni qu’ils pouvaient s’opposer à la visite du leader libyen, responsable à leurs yeux de cette disparition. [P.453]

Le 12 juillet, aux premières heures du matin, des manifestations de protestation commencèrent au Sud de Beyrouth, dans la Békaa et à Ouzaï, on bloqua des routes, brûla des pneus et déchargea des armes à feu. Une roquette tirée sur l’ambassade de Libye occasionna des dégâts matériels légers. [P.453]

-Le nouveau gouvernement s’était fixé 2 objectifs majeurs : réaliser des progrès sur le plan de la sécurité au Liban-Sud pour éviter [P.453] un retrait des troupes internationales et persuader la FAD de transférer progressivement ses responsabilités à l’armée libanaise. [P.455]

Le président du Conseil entreprit des pourparlers avec la Résistance palestinienne, mais le Sud persistait dans sa crise prolongée. Les hommes de la résistance ne tenaient compte de personne et, en face, les Kataëb et les Forces Libanaises ne tenaient pas compte de l’armée avec laquelle ils étaient en conflit permanent. Chaque fois que l’armée arrêtait quelques-uns de leurs hommes, les milices chrétiennes enlevaient des officiers et des soldats qui habitaient dans les régions sous leur contrôle.

L’importance que nous attachions à l’élargissement des responsabilités de l’armée en lieu et place de la FAD était d’autant plus vive que cette question pouvait, dans une certaine mesure, mettre à l’épreuve les intentions syriennes au Liban.

Je notai dans mon journal :

« Les deux affaires, à savoir la formation d’un gouvernement représentatif et la reconstruction de l’armée, dépendent de la bonne volonté syrienne. Je crains que le plan syrien ne soit d’obstruer l’entente et la formation d’un gouvernement d’union nationale, et d’entraver la reconstruction de l’armée car ils bénéficieront de données qui justifieront leur maintien. Le plus regrettable dans cette affaire est que les Kataëb, et plus particulièrement Béchir Gemayel, se comportent de manière à donner aux syriens des prétextes pour réaliser leurs desseins. Sans compter que Sleimane Frangié, à mon avis, empêche l’entente nationale par son attitude vis-à-vis du Front Libanais. Agit-il ainsi mû par la haine et la rancune ou bien est-il encouragé par les syriens ? Je n’ai pas de réponse à cette question pour l’instant ». [P.455]

-Le dimanche 22 juillet 1979, l’aviation israélienne bombarda Damour et certaines positions palestiniennes au Sud. [P.455] Notre position était solide à ce moment car l’agression israélienne n’avait eu ni prétexte ni justification, Tel-Aviv l’ayant présentée comme une attaque préventive, au point que les Etats-Unis durent la dénoncer franchement. L’embarras américain était particulièrement sensible car les appareils de l’Etat hébreu étaient munis d’équipements fournis par les Etats-Unis pour servir à des fins autres que celles auxquelles ils avaient été employés. [P.456]

-Dans l’après-midi du 31 août 1979, les services de renseignements me firent parvenir une nouvelle extrêmement préoccupante : le président Sélim Hoss était l’otage de la gauche et du Mouvement National, et ne pouvait même pas discuter d’un sujet dont il savait à l’avance que la Syrie le rejetterait. Nous étions alors en train de discuter de nombreux problèmes épineux, comme les mécanismes d’application de la loi sur la défense et la question du remplacement de la FAD par l’armée libanaise. [P.457]

-A l’aube du 4 août 1979, les israéliens effectuèrent une opération de commandos contre des positions de la résistance et de la gauche dans le Arkoub, occasionnant de lourdes pertes. [P.457]

-Israël renouvela ses agressions les 3 et 4 août 1979, les échanges d’artillerie s’intensifièrent. Lorsque les bombardements atteignirent la localité de Aïn Delb et le périmètre des villes de Saïda et de Tyr, je dus demander une réunion du Conseil de Sécurité, la dénonciation d’Israël assortie de sanctions et l’arrêt des agressions. [P.458]

-Je notais avec intérêt que, pour la première fois, les deux ministres maronites, Youssef Gebrane et Boutros Harb, avaient pris une position ferme à l’encontre des exactions syriennes et du renouvellement du mandat de la FAD lors du Conseil des ministres du 12 janvier 1980. Ce jour-là, je gardai le silence jusqu’au moment où le président Hoss déclara que le recours à l’armée libanaise était lié à deux conditions : la mise en place des mécanismes d’application de la nouvelle loi sur la défense et des remaniements dans les rangs de l’armée. j’objectai, disant : « Je suis d’accord sur la nécessité de mettre en place les mécanismes d’application, mais je ne peux faire de cette question, pas plus que des remaniements dans l’armée, une condition au recours à la troupe ». Le président Hoss corrigea alors sa position et dit qu’il ne posait pas de conditions, mais insistait pour l’application de la loi sur la défense. [P.479]

Dans l’après-midi du même jour, j’eus une rencontre discrète avec le président Camille Chamoun, au domicile de Nabil Noujaim. Le président Chamoun demanda si le renouvellement du mandat de la FAD pourrait rapporter quelques gains au Liban. Je lui dis mon inquiétude sur ce plan en raison de l’horizon bouché de l’Etat libanais. Le renouvellement du mandat de la FAD fut aussi l’objet d’une réunion, le lendemain, avec Johnny Abdo, Farouk Abillama, Amine Gemayel et Jean Obeid. Nous mîmes au point une vision proposée par le directeur général de la Sûreté Générale, mais je leur dis que je doutais « que le président l’accepte car il pourrait la considérer comme une aventure dans ces circonstances et sans soutien international. Si l’on insiste et qu’il suive la voie que nous lui proposons, il pourra, si les syriens ne répondent pas favorablement, décider de démissionner ».

De fait, lorsque nous rencontrâmes le président de la République le 18 janvier 1980 et que Farouk Abillama lui présenta ce plan, il sortit de ses gonds et le taxa d’irréaliste puis nous demanda : « Avez-vous perdu tout espoir dans un autre plan et cherchez-vous à diviser le pays ? » Jean Obeid tenta de calmer les choses, suivi en cela par [P.479] Johnny Abdo, mais le président Sarkis maintint son refus. Je le connaissais depuis assez longtemps pour savoir que le meilleur moyen de parvenir à un accord avec lui était de commencer par lui poser quelques questions :

-Pensez-vous que les syriens pourraient desserrer l’étau si nous ne revendiquions rien ?

-Pouvons-nous accepter que les renouvellements se suivent sans que nous exprimions nos demandes et notre point de vue ?

-Excluez-vous la possibilité que les ministres chrétiens subissent des pressions et quelle serait à ce moment l’attitude du président Hoss ?

-Ne pouvons-nous donner quelque chose au président Hoss afin de le convaincre de nous soutenir ? [P.480]

Mes question détendirent l’atmosphère. Nous convînmes qu’il était nécessaire de tenter de parvenir à une entente avec le président Hoss au cours d’une réunion entre le président Sarkis, le président Hoss et moi. Nous décidâmes aussi de reporter la discussion sur le renouvellement du mandat de la FAD le temps d’être fixés sur l’orientation du président du Conseil.

Comme si les complexités de la situation libanaise n’étaient pas suffisantes, nous apprîmes que la révolution iranienne avait décidé d’envoyer au Liban 1000 volontaires iraniens. Nous prîmes contact avec le commandement syrien et le pressâmes de ne pas permettre à ces volontaires de traverser le territoire syrien jusqu’au Liban, ni de permettre aux avions les transportant d’atterrir en Syrie. Mais la Syrie, qui avait promis de collaborer avec nous, mit ses propres avions à contribution pour transporter les iraniens jusqu’aux camps d’entraînement du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLF) où on leur remit des cartes palestiniennes et d’où ils pénétrèrent au Liban par le chemin qu’empruntait la Résistance palestinienne sans que quiconque ne l’arrêtât. [P.480]

-Le 12 janvier 1980, nous dépêchâmes Johnny Abdo à Damas où il se réunit longuement avec le général Mohammad Kholi pour examiner les relations entre les deux pays sur la base des retraits partiels de la FAD que nous avions demandés. Le chef du Deuxième Bureau revint avec un sentiment positif et la promesse d’une réponse sous deux jours. Le commandant de la FAD Sami Khatib nous rapporta que les autorités syriennes entendaient discuter l’affaire sur la base d’un vaste plan politico-militaire. Il me semblait difficile à l’époque d’accepter un renouvellement du mandat de la FAD sans obtenir en même temps un retrait partiel sur la base d’un plan et d’un calendrier. Je jugeai qu’il fallait établir ce plan avant l’échéance du renouvellement que j’avais chargé notre ambassadeur auprès de la Ligue arabe de demander. Je contactai les ambassadeurs des pays arabes qui finançaient la FAD ; ils donnèrent leur accord, à contrecœur, souhaitant que ce renouvellement fût le dernier. [P.485]

-Dans la nuit du 22 janvier 1980, les forces syriennes se retirèrent sans crier gare de la ville de Saïda et de ses environs, ainsi que de certains secteurs du Haut-Metn et du Nord. Des éléments palestiniens prirent leur place ; il y eut des accrochages avec l’armée libanaise à la caserne de Saïda lorsque les éléments de la Résistance palestinienne tentèrent de l’investir. Je considérai que la Syrie voulait, par ce retrait soudain, [P.485] donner une leçon aux libanais et aux responsables arabes pressés de la voir évacuer le Liban, et les avertir de ce que le Liban risquerait si les troupes syriennes se retiraient. Le lendemain, la Ligue arabe renouvelait le mandat de la FAD pour 6 mois jusqu’au 27 juillet 1980. [P.486]

Les palestiniens déclarèrent que la Résistance n’accepterait pas plus de 120 soldats libanais dans la zone de Tyr et ne tolérerait aucune présence militaire libanaise le long de la route côtière de Beyrouth à Tyr. [P.486]

-De nouveaux combats éclatèrent entre les milices des Kataëb et du PNL, et atteignirent leur paroxysme dans la région de Jbeil, plus précisément sur les hauteurs de Annaya, faisant un grand nombre de tués et de blessés. Très inquiet, le président Chamoun me réveilla à l’aube du 31 janvier 1980 pour me conjurer : « Essayez de faire quelque chose ». Il m’envoya à deux reprises Nabil Noujaim puis son fils Dany, une fois ce dernier revenu de voyage. Lorsque l’armée avait tenté de s’interposer, les miliciens Kataëb l’en avaient empêchée, blessant 3 soldats. Le président Chamoun me dit qu’il songeait à dissoudre les milices chrétiennes et à remettre leurs armes à l’armée, et ajouta que les Kataëb n’y étaient pas disposés. [P.487]

Les accrochages entre Kataëb et PNL accrurent la confusion dans laquelle nous nous trouvions du fait des manigances syriennes dont nous ignorions l’objectif. Le dimanche 3 février, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo m’appela et me demanda de lui parler sur le brouilleur téléphonique. Au bout du fil je trouvai Sami Khatib. Il me dit avoir appris, par une communication téléphonique avec ses supérieurs, que les forces syriennes allaient se retirer de Beyrouth et de sa banlieue « pour des considérations militaires et parce qu’elles ne voulaient pas continuer à jouer le rôle du gendarme », selon ses dires. [P.487]

Je me rendis immédiatement au palais présidentiel où je me réunis avec le président de la République en présence du commandant en chef de l’armée, le chef des renseignements militaires et du commandant de la FAD, bientôt rejoints par le président du Conseil. Nous ne pûmes nous accorder sur les raisons de la décision syrienne, mais nous étions enclins à penser que les syriens voulaient nous donner une leçon et nous mettre dans l’embarras parce que nous prenions des décisions sans les consulter, comme sur l’Afghanistan, et parce que nous leur demandions un retrait partiel « sans prendre la défense de leur armée qui se trouvait montrée du doigt par la plupart des libanais ». La première réaction du président Hoss fut de demander au président Sarkis de contacter le président Assad pour le prier de surseoir à la décision de retrait. Ce n’était naturellement pas chose facile pour le président qui avait déjà dépêché des émissaires à Damas pour demander des retraits partiels, notamment du périmètre de la ligne de démarcation et de la banlieue de Beyrouth. Le président posa comme condition de cet appel téléphonique mon acceptation de me rendre à Damas de sa part. je me récusai pour de nombreuses raisons, la plus importante étant que j’étais conscient du fait que la [P.487] Syrie nous considérait sans bienveillance et souhaitait nous gêner et nous embarrasser. [P.488]

Après discussion, l’on décida que le commandant de la FAD Sami Khatib se rendrait le jour même à Damas pour y rencontrer le commandement militaire syrien et que le président du Conseil s’’y rendrait le lendemain pour féliciter le président du Conseil syrien Abdel-Raouf el-Kasm. Il mettrait à profit ce déplacement pour rencontrer le président Assad et discuter du timing de la décision de retrait et de la nécessité d’une coordination préalable avec les autorités libanaises pour éviter un vide sécuritaire ou l’occupation par les diverses milices des positions stratégiques tenues par les syriens depuis 1976. Au cours de cette réunion, le président du Conseil avait semblé très inquiet des conséquences de la décision syrienne ; nous étions moins ébranlés que lui, mais nous n’ignorions pas les répercussions d’un retrait syrien non programmé et non coordonné avec les forces de sécurité libanaises.

Je passai la journée du 4 février 1980 au palais de Baabda. Le président de la République reçut le président de la Chambre Kamel el-Assaad en ma présence. Nous partagions la conviction qu’il fallait charger l’armée de maintenir la sécurité dans toutes les régions évacuées par les troupes syriennes et demandâmes au commandement de l’armée d’établir les plans et de prendre les mesures nécessaires. [P.488]

Sami Khatib rentra bredouille de Damas. Il avait rencontré un Hikmat Chéhabi intransigeant, incapable de voir les choses autrement que sous un seul angle et qui avait proféré des menaces voilées. Il avait ainsi affirmé que l’armée libanaise n’était pas acceptée sur le plan national et serait incapable d’assumer la mission que l’on attendait d’elle une fois les troupes syriennes retirées. Chéhabi accusa en outre les services de sécurité libanais de ne pas agir contre ceux qui conspiraient contre la Syrie et vilipenda ce qu’il appela la réticence du pouvoir libanais à réaliser l’entente parmi les libanais. [P.489]

Le président Hoss avait confié au directeur général des Forces de Sécurité Intérieure Ahmed Hajj que les syriens étaient particulièrement réprobateurs, et même vindicatifs, à mon égard, ajoutant qu’il ne serait pas avisé que j’entreprenne des négociations avec eux sur n’importe quel sujet. La visite du président Hoss à Damas avait coïncidé avec celle d’une délégation de la Résistance palestinienne et du Mouvement National, laquelle revint de Damas avec l’ordre d’escalader la campagne  contre nous, de menacer l’armée et d’empêcher son déploiement à la place des troupes de la FAD si celles-ci se retiraient. Ces organisations prétendirent combler le vide à l’aide de leurs milices privées. [P.489]

-Je ne me doutais pas un instant que l’action en vue de l’entente nationale, exigée par la Syrie pour accepter notre décision de déployer l’armée à la place des forces syriennes qu’elle avait promis de retirer, mènerait à bien plus qu’une accalmie et la mise en sourdine des menaces des alliés syriens au Liban –particulièrement le Mouvement National –de s’en prendre à l’armée en cas de retrait syrien. [P.494]

-Le ras-le-bol des chiites en raison des abus palestiniens dans le Sud et des opérations contre Israël dont les chiites seuls subissaient les représailles. La dernière manifestation de leur mécontentement avait été le soutien actif de groupes armés chiites aux soldats libanais de la caserne Henri Chéhab à Bir-Hassan lors d’une attaque menée contre elle par les unités palestiniennes au début de février 1980. [P.494]

-Le 3 mars 1980, je fus reçus par Abdel-Halim Khaddam et les hauts responsables syriens à l’aéroport. Nous abordâmes ensuite l’ordre du jour de 4 points : le dialogue en cours en vue de l’entente et les principes de base qu’il avait définis ; le retrait de la FAD et son remplacement ; le Sud et ses problèmes ; et, enfin, la question de l’armée. Au sujet du vide sécuritaire dans Beyrouth-Ouest, je fus étonné d’entendre Khaddam me dire qu’il nous faudrait nous entendre avec les factions présentes sur le terrain. Je lui répondis : « Ces factions obéissent à vos instructions. Vos propos semblent refléter une volonté d’embrasement ; ce qui est insensé ». [P.496]

Avec le président Assad, lorsque j’évoquai la question du vide sécuritaire qui pourrait survenir en cas de retrait de la FAD, si l’armée se trouvait dans l’incapacité de la remplacer, et ma crainte d’une dégradation sur le terrain, le président Assad me dit avec une infinie froideur : « Frère Fouad, croyez-vous que je souhaite un embrasement au Liban ? ». Je lui répondis par la négative et soulignai la nécessité d’une coordination entre les deux armées pour éviter le pire. J’ajoutai que le commandant en chef de l’armée était disposé à visiter Damas et à se réunir avec son homologue afin de mettre au point les mesures nécessaires. Pour mieux l’inciter à accepter cette coordination, j’ajoutai que la réunion entre les deux commandants en chef pourrait porter sur l’entraînement, la formation, les renseignements, l’esprit militaire et l’orientation. Le président Assad donna son accord pour la visite du général Victor Khoury à Damas dans les plus brefs délais et demanda à Khaddam de lui prendre date avec Hikmat Chéhabi. Il [P.497] précisa : « Le soldat libanais doit sentir que le soldat syrien est son frère et qu’ils sont ensemble dans la même tranchée ». [P.498]

Au sujet du Sud, les responsables syriens soulignèrent la nécessité du maintien de la force internationale et les risques qu’impliquerait son retrait. Ils approuvèrent le principe d’efforts de notre part en vue de progrès dans l’application de la résolution 425, y compris l’extension de l’autorité de l’Etat dans le Sud par le biais de l’armée. Ils exprimèrent leur conviction qu’un progrès sur le plan de l’entente interne pouvait créer un climat propice au dialogue avec la Résistance palestinienne afin de permettre à l’armée d’avancer vers le Sud. A ce sujet, ils manifestèrent de l’exaspération vis-à-vis des positions « improvisées » du président de la Chambre Kamel el-Assaad. [P.498]

-Nous attendions la visite du commandant en chef de l’armée à Damas le dimanche 9 février 1980 et spéculions sur ses résultats lorsque, le [P.498] matin du 7 février, les troupes syriennes se retirèrent sans tambour ni trompette –et sans coordination préalable avec qui que ce fût –de Sinn el-Fil, de Jisr el-Bacha, de Hazmiyé et du secteur de la Galerie Semaan. Par chance, l’armée était prête à ce retrait. Elle occupa les positions évacuées par les syriens avant que les milices locales ne les investissent. Le retrait syrien fut bien accueilli dans le pays, bien que le regroupement des troupes syriennes dans la Békaa ait eu pour objectif de prévenir les conséquences des combats féroces qui se déroulaient alors entre l’armée syrienne et les Frères Musulmans à Hama et ses environs, et dans d’autres régions syriennes. J’étais persuadé à l’époque que le président Hafez el-Assad réussirait à mater la révolte contre son pouvoir. [P.499]

-Le 11 mars 1980, j’invitai Abou Ammar à faire preuve de franchise et à cesser de multiplier des promesses qu’il n’avait pas l’intention de tenir, ou de faire des procès d’intention en disant que l’armée était contre les palestiniens. Je l’assurai que l’entrée de l’armée dans les régions Ouest après le retrait des syriens ne visait pas à nuire à la résistance ou à la frapper et soutins que le Liban ne songeait même pas à rallier Camp David. Je sortis de cette réunion somme toute cordiale avec des impressions positives. [P.500]

-Dans l’après-midi du 22 mars 1980, le président Camille Chamoun rendit au président de la République sa première visite depuis 2 ans, durant lesquels il n’avait pas épargné au président Sarkis ses critiques cinglantes. Il avait réchappé 10 jours plus tôt à un attentat et paraissait préoccupé et inquiet pour sa sécurité personnelle, ce qui [P.500] n’était pas dans ses habitudes. [P.501]

-Le 20 avril 1980, au Conseil des ministres réuni autour du président de la République, certains ministres critiquèrent le président du Conseil pour avoir soulevé la question de la confiance, à quelques jours de la réunion du Parlement, sans consulter personne et pour son insistance à réduire les prérogatives de la direction des [P.502] renseignements de l’armée libanaise. Le ton monta, j’intervins fermement, pour la 1e fois depuis la formation du 2e gouvernement, et, tout en reconnaissant la bonne foi du président Hoss, lui reprochai de ne pas nous avoir consultés au sujet de la confiance et d’avoir évoqué le différend autour de l’organisation de l’armée. Je m’interrogeai sur les raisons qui l’avaient poussé à lier toute l’action du gouvernement à la question du décret sur l’armée et lui dis : « Si vous pouvez garantir que le palestinien va se discipliner et se retirer des lieux où il n’a pas le droit de se trouver et que toutes les factions de la zone Ouest accepteront de céder la sécurité à l’armé  sitôt le décret paru selon vos vœux, c’est-à-dire en restreignant la direction des renseignements, eh bien, j’accepterai cette restriction en échange de garanties tangibles ». Le président Hoss parut troublé et dit qu’il n’était pas habilité à donner de telles garanties. Je lui répondis : « Dans ce cas, nous rejetons le chantage et nous n’y soumettrons en aucun cas ». [P.503]

-En mai 1980, l’attitude des palestiniens m’intrigua. Ils ne s’exprimaient plus dans les médias, mais s’activaient sur le terrain et en politique. J’en déduisis qu’ils cherchaient à gouverner le Liban et à y instaurer un Etat en attendant de pouvoir en faire de même éventuellement en Palestine. Pour parvenir à leurs fins, ils avaient recours aux méthodes suivantes :

-L’occupation de positions armées dans les régions du Liban et le recours à tous les moyens pour réprimer toute entreprise politique ou militaire contraire à leurs intérêts.

-La manipulation du Mouvement National qui n’était plus qu’une marionnette entre leurs mains ; ils le plaçaient en première ligne dans la lutte pour nous empêcher de recourir à l’armée à Beyrouth et dans le Sud. En effet, ils avaient pour objectif fixe d’empêcher la renaissance de l’armée au Liban, sachant qu’une fois réalisée, sa première mission serait de s’opposer à eux.

-Leur entente avec la Syrie ; une entente malaisée, ponctuée de différends et de périodes de froid, car la Syrie souhaitait contrôler la Résistance palestinienne au Liban. Mais les deux parties s’accordaient sur quelques dénominateurs communs, notamment que l’Etat libanais demeure faible et fragmenté afin de pouvoir l’assujettir et réaliser leurs desseins sur son territoire. [P.504]

-Le matin du 7 juin 1980, je me rendis au palais présidentiel pour me réunir comme d’habitude avec les président Sarkis et Hoss avant le Conseil des ministres. J’interrogeai le président du Conseil sur les raisons de son insistance à démissionner. Je compris de ses réponses qu’il ne voulait pas être le dindon de la farce ou la cible d’attaques sans fin. Le président de la République pensait que l’inquiétude du président Hoss pour sa sécurité et surtout pour celle de sa fille était le véritable motif de sa démission ; c’est pourquoi il ne chercha pas à le dissuader. Je reprochai vivement au président du Conseil de s’être réuni la veille avec le chef de l’OLP Yasser Arafat, deux jours après des attaques menées par des palestiniens et l’Armée du Liban Arabe contre la caserne de l’armée à Saïda. [P.506]

-Le 8 juillet 1980, on m’apprit qu’un véritable massacre s’était déroulé à Safra lorsque des miliciens Kataëb avaient attaqué des postes du PNL. On parlait de pertes humaines de l’ordre de 200 à 500. Très affecté par cette nouvelle, je songeai un moment à écourter a visite à Vienne et rentrer au Liban, mais je me ressaisis en apprenant que les événements s’étaient déroulés le jour précédent et qu’une accalmie était en vue après que l’armée eut évacué Dany Chamoun de Fakra à Yarzé à bord d’un hélicoptère et que le président Chamoun eut décidé de remettre les postes et les armes du PNL aux Kataëb. [P.511]

-Je repris le chemin de Chtaura le 21 août 1980 où je rencontrai le ministre syrien des Affaires Etrangères dans une nouvelle tentative de lever les obstacles. Je dis à Khaddam : « C’est pourquoi, non seulement il nous faut prendre en considération certaines règles dans le choix des ministres, mais il faut doter ce gouvernement des moyens nécessaires, sur le plan de la sécurité notamment, pour parvenir à un accord définitif sur le décret de réorganisation de l’armée et procéder à [P.516] son déploiement sur la base d’un calendrier ». [P.517]

-Le soir du 4 septembre 1980, le président Sarkis, Ahmad Hajj, Johnny Abdo, Sami Khatib et moi nous réunîmes au palais présidentiel pour examiner les données que Khatib avait rapportées de Damas. Il s’agissait d’une ébauche limitée et modeste d’un plan de sécurité qui serait appliqué au cours des trois premiers mois du nouveau gouvernement et prévoyait le déploiement de l’armée libanaise dans le centre-ville et ses environs, sur les lignes de démarcation, la route de l’aéroport via Kfarchima, et la route du Port. [P.517]

-Les choses s’aggravèrent en novembre 1980, à la suite des incidents de Aïn el-Remmaneh qui constituèrent le point de départ de l’opposition et de la formation d’un front contre les Kataëb et le président de la République. Un accrochage armé opposa le parti Kataëb et les hommes d’Elias Hanache –ce qui restait de la milice des Noumours du PNL. La milice des Kataëb s’était déchaînée contre ce groupe sans que l’armée, déployée à Aïn el-Remmaneh, ne bronchât en dépit de la violence des combats et des appels répétés du président Camille Chamoun. Il me sembla à l’époque que le commandement de l’armée et la direction des renseignements avaient délibérément laissé le champ libre aux [P.523] éléments Kataëb pour procéder à cette liquidation. Selon le journaliste Nicolas Nassid, l’armée n’était pas intervenue parce qu’un appel téléphonique avait suggéré qu’il existait une relation entre Hanache et les organisations palestiniennes. Le commandant en chef Victor Khoury aurait contacté Béchir Gemayel pour lui annoncer « qu’il avait carte blanche pour éliminer les poches des gens de Hanache à Aïn el-Remmaneh ». Ce renseignement parut d’autant plus crédible que l’artillerie des organisations palestiniennes avait soutenu Hanache pendant les combats et que ce dernier et Dany Chamoun s’étaient réfugiés à Beyrouth-Ouest après la bataille. [P.524]

L’attitude de l’armée pendant l’opération militaire des Kataëb, après la manière dont le gouvernement avait été formé, mit la patience des syriens et du Mouvement National à bout. Ils y virent une collusion entre le pouvoir et les Kataëb pour imposer un fait accompli politique, à travers le gouvernement Wazzan, et un autre, militaire, par la mainmise des milices Kataëb sur l’ensemble de la région Est. Le président Wazzan demanda des sanctions contre les officiers qui n’avaient pas fait leur devoir et la remise à l’armée des positions que les milices Kataëb avaient prises à Hanache. Le lendemain, à Aïn el-Remmaneh, les Kataëb s’accrochèrent avec l’armée, contraignant celle-ci à battre en retraite de l’intérieur du secteur jusqu’aux lignes de démarcation. La situation politique se dégrada et les tensions s’accentuèrent ; le spectre de la guerre revenait. [P.524]

Il ne fait aucun doute que Johnny Abdo ne s’attendait pas à l’issue de l’opération de Aïn el-Remmaneh. Interrogé par le président Sarkis –qui me rapporta cette conversation plus tard –sur le fait que l’armée ne soit pas intervenue, Abdo avait répondu que les gens oublieraient l’affaire en deux jours. Mais la suite devait prouver le contraire. Dans l’après-midi du dimanche 22 novembre 1980, je pris part à une réunion avec le président Sarkis en présence de Johnny Abdo et de Béchir Gemayel. Le président Sarkis tint des propos sages et pertinents bien qu’il n’usât pas du ton décisif qui est nécessaire chez [P.524] nous en Orient. De son côté, Béchir tenta de nous convaincre que les incidents de Aïn el-Remmaneh n’étaient pas prémédités et qu’il y avait été entraîné. Il ajouta que ni le commandement ni la composition de l’armée ne lui convenaient car les éléments musulmans y étaient plus nombreux et répondaient à une orientation particulière, contrairement aux éléments chrétiens. Il reconnut avoir commis quelques erreurs, dit qu’il doutait de tout le monde et ferait le nécessaire. Il ajouta qu’il avait besoin de la légalité, mais ne voulait pas s’y substituer. Il espérait qu’elle comprendrait sa situation et admettrait certaines de ses vues. Il ajouta que l’échéance présidentielle de 1982 se rapprochait et « qu’il ne convient pas que les choses se fassent en fonction de la formule actuelle, mais d’une formule modifiée ». Il exprima son attachement à l’unité du Liban, sa renonciation à réclamer une patrie chrétienne et son acceptation de la présence temporaire des palestiniens, mais dans le cadre d’une nouvelle formule. [P.525]

A la demande du président Chafic Wazzan, qui était soumis à toutes sortes de pressions, le Conseil de Défense se réunit le 3 novembre. Nous nous étions au préalable réunis lui et moi avec le président Sarkis et il nous avait révélé qu’on le pressait de prendre des mesures disciplinaires et de déployer l’armée à Aïn el-Remmaneh. Pendant la réunion du Conseil de Défense, le commandant en chef Victor Khoury paraissait troublé : le Mouvement National voulait sa tête parce qu’il le jugeait plus « chrétien » que nécessaire et les Forces Libanaises parce qu’il ne l’était pas assez. Je tentai, par des questions cohérentes, de lui faciliter une issue, mais en vain. Après ces délibérations, on convint de ne pas prendre de résolution dans une tentative de gagner du temps et d’éviter l’impasse. Le président Sarkis agissait à l’époque avec beaucoup de lenteur ; il me paraissait avoir beaucoup changé et je me demandais si la cause en était le dégoût ou seulement des raisons de santé. [P.525]

-En novembre 1980, j’eus une rencontre avec Camille Chamoun qui me fit part des grandes difficultés qu’il rencontrait du fait des agissements du Conseil Militaire Kataëb et de Béchir Gemayel. Il se faisait violence pour rester en relation avec eux. Il réprouvait l’idée des combats et de l’embrasement, et insista plusieurs fois sur la nécessité d’équiper l’armée, laquelle, à son sens, avait « commis une erreur fatale à Aïn el-Remmaneh ». [P.526]

-Le 14 novembre 1980, nous nous réunîmes discrètement, Béchir Gemayel, Sélim Jahel, Joseph Abou-Khalil, Johnny Abdo, le président Sarkis et moi. [P.526] Béchir voyait que la coopération entre la légalité et les FL était possible par l’une des deux voies suivantes :

-La première voie aurait une base politique et un contenu militaire. La légalité annoncerait des positions en vertu lesquelles la présence palestinienne au Liban serait la source de tous les maux et de tous les différends entre les libanais.

-La seconde voie aurait une base militaire et un contenu politique en ce sens que les FL entreprendraient des actions militaires que la légalité couvrirait.

Je lui demandai quels étaient les véritables objectifs de ce projet. Il me répondit qu’il fallait contrôler la présence palestinienne et réduire son rôle militaire et son influence sur les musulmans afin de pouvoir dialoguer avec ces derniers au sujet de la nouvelle formule. Il y eut un débat intense sur ces questions, sur la sagesse et la témérité du projet et la distance qui les sépare. Béchir dit :

-Prenez un peut de notre folie et nous prendrons un peu de votre sagesse.

-Il y a une grande différence entre vous et le chef de l’Etat à qui il est interdit de prendre des risques sur le sort du pays et des gens, ripostai-je.

-La stagnation est pire que l’aventure car elle mène inéluctablement au marasme et à la mort, dit Béchir avec assurance.

-Il est vrai que la stagnation est nuisible, mais un minimum de garanties de succès est nécessaire, sans quoi c’est commettre un suicide, le nôtre et celui du pays. Se lancer dans n’importe quel projet comportant autant de risques sans au moins 50% de chances de succès est impossible ; ce serait une aventure.

Mes derniers propos l’avaient impressionné, il répondit par des généralités laissant entendre que si nous n’options pas pour l’une des deux voies qu’il avait évoquées, il ne lui resterait plus qu’à combattre toutes les forces en présence sur le terrain, y compris celles de la légalité. [P.528]

-En vue de régler la crise gouvernementale, j’eus plusieurs réunions avec le président de la République en présence de Johnny Abdo. Nous examinâmes l’affaire de Aïn el-Remmaneh et les mesures à prendre pour calmer la vague de réprobation qui s’était élevée dans les régions Est et Ouest. Je remarquai que le chef des renseignements militaires cherchait constamment à éviter d’imposer des sanctions aux officiers supérieurs de l’armée, ce qui renforça mes soupçons qu’il avait trempé dans l’affaire de Aïn el-Remmaneh. Le journaliste Hikmat Abouzeid finit par s’entendre avec le président Sarkis que le ministre de la Défense Joseph Skaff prendrait une série de sanctions à l’encontre du commandant en chef, du chef d’état-major et de son adjoint, du directeur des opérations et du commandant du secteur. Nous étions convenus que le président Wazzan se contenterait d’annoncer que les autorités compétentes avaient pris des mesures disciplinaires à l’encontre de certains cadres du commandement militaire, mais il nous révéla franchement avoir divulgué les détails au Mouvement National et aux partis de la zone Ouest ; les journaux parurent le lendemain détaillant par le menu ces informations. [P.529]

Ce qui me dérangea le plus dans l’attitude du président Wazzan à l’époque, c’est-à-dire quelques jours après la formation du gouvernement, fut de découvrir à quel point il était influencé par le Mouvement National. Cela me fit craindre un retour aux altercations verbales que nous avions avec le président Hoss au cours des quatre premières années du mandat du président Sarkis. [P.529]

-Une nouvelle dégradation commença le 19 décembre 1980 avec le bombardement violent de la ville de Zahlé par l’artillerie syrienne. Les ministres, les députés et les chefs spirituels de la région s’efforcèrent de rétablir le calme. Le bombardement provoqua un tollé contre la Syrie dans la presse locale et internationale. Les Forces Libanaises se rendirent auprès des ambassadeurs des Etats-Unis et de France, et à la nonciature apostolique. La France intervint auprès de la Syrie puis publia un communiqué réprouvant l’attaque contre Zahlé. Les Etats-Unis en firent de même quoique sur un ton plus nuancé. Des réunions eurent lieu à Chtaura entre les chefs politiques et spirituels de la ville et la FAD. La crise s’aggrava lorsque les bombardements et les combats se déplacèrent à Beyrouth pour englober le centre-ville, le périmètre de Sodeco et d’autres quartiers. [P.535]

Le Conseil des ministres tint le 24 décembre 1980 sa première réunion après le vote de confiance ; elle fut consacrée aux événements de Zahlé. Le ministre Elias Hraoui, qui, très courageusement, avait choisi de se rendre dans sa ville et d’y demeurer pendant les événements, nous brossa un tableau objectif de la situation. Prirent la parole ensuite les ministres Nazih Bizri, Marwan Hamadé et Khaled Joumblatt qui défendirent les agissements des troupes syriennes. Le Conseil des ministres faillit se diviser alors, les ministres Skaff, [P.535] Aboukhater et Jahel ayant pris le parti du ministre Hraoui. Le président du Conseil Chafic Wazzan intervint pour tenter de rétablir le calme. Si ses paroles étaient apaisantes, il commit l’erreur de comparer le bombardement de Zahlé au bombardement syrien contre Israël après que l’artillerie israélienne eut pris pour cible des soldats syriens. [P.536]

Je sortis ce jour-là du Conseil des ministres avec l’impression que tout événement de l’ampleur des combats de Zahlé risquait de diviser dangereusement les libanais et le gouvernement. Je fus frappé de la manière dont le président du Conseil, sous les pressions de Mohammad Ghanem et de ses hommes, se trouvait contraint de louer publiquement la « sagesse » dont la FAD avait fait preuve dans le périmètre de la capitale de la Békaa. [P.536]

Les combats reprirent le lendemain tandis que les tentatives d’apaisement se succédaient en vain. Les bombardements se calmèrent ensuite quelque peu à Zahlé, mais se poursuivirent à Beyrouth. [P.536]

Le matin du 27 décembre 1980, resté seul avec le président, je donnai libre cours à ma colère contre les agressions militaires syriennes sur les quartiers résidentiels de Beyrouth et lui demandai de donner officiellement l’ordre d’arrêter [P.536] les bombardements, laissant à l’opinion publique de juger son attitude. Je laissai entendre que je pourrais démissionner et déclarer publiquement mon opinion. Le président apaisa ma colère et convoqua sur-le-champ le commandant de la FAD Sami Khatib. Il me demanda de répéter devant lui mes propos puis chargea l’officier de se rendre à Damas pour y rencontrer Hikmat Chéhabi et lui demander d’arrêter immédiatement les bombardements. [P.537]

-Je pris l’avion pour Damas le lundi 2 février 1981 et tins une réunion de travail avec mon homologue Abdel-Halim Khaddam puis une autre, dans la nuit, avec le président Hafez el-Assad. Malgré les impressions positives du président Sarkis que les circonstances étaient propices à une entente, je dus affronter une position syrienne extrêmement courtoise en la forme, mais néanmoins extrêmement négative sur le fond. Les syriens, en effet, ne manifestèrent aucune volonté de faciliter l’entente entre les factions libanaises ou sur le déploiement de l’armée. [P.545]

-Au cours de la 2e semaine de février 1981, on m’accusa d’avoir eu l’audace d’évoquer, dans mes entretiens à Damas, un plan pour le déploiement de l’armée dans les régions Ouest ainsi qu’un accord entre le Front Libanais et la Syrie, comme si le fait de discuter avec la Syrie de mesures militaires susceptibles de faciliter l’entente ou de prévenir un embrasement était un péché mortel. Le président Wazzan, sous la pression de la rue musulmane et du Mouvement National, et des chuchotements du Rassemblement Islamique qu’il présidait, fut contraint de déclarer qu’il n’était pas question d’un plan de sécurité et que personne n’avait été chargé d’en discuter avec les autorités syriennes. Il avait ajouté qu’on ne pouvait recourir à l’armée avant sa réorganisation. [P.547]

-Le 25 février, j’insistai qu’il fallait réduire la dégradation sécuritaire. Nous convoquâmes Sami Khatib et le chargeâmes d’informer les syriens que nous ne pourrions pas supporter qu’Achrafieh demeure sous les coups de l’Armée de Libération de la Palestine (ALP) pour quelque raison que ce fût. [P.548]

-Le 26 février 1981, je rencontrai le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam à Chtaura. Il se mit à expliquer le point de vue des dirigeants du Mouvement National qui n’approuvaient aucune des mesures de sécurité dont se chargeait l’armée libanaise et que nous avions discutées lors de ma visite à Damas. Ils avaient été voir le président du Conseil Chafic Wazzan et l’avaient entraîné à promettre qu’il n’approuverait pas que l’armée se charge d’aucune mission supplémentaire. Il ajouta que Walid Joumblatt était mécontent des récentes promotions au sein de l’armée, d’où ses objections à tout ce qui la concernait. [P.550]

Au sujet des mesures de sécurité, mon homologue dit que les syriens se sentaient embarrassés et perplexes car, s’ils répondaient favorablement à nos demandes, le Mouvement National se considérerait perdant, ce qu’ils ne sauraient admettre. On parla ensuite de la situation sur le terrain ; je soulignai qu’il était inacceptable qu’Achrafieh soit bombardée par l’ALP pour quelque motif que ce soit et insistai que cette faction palestinienne soit éloignée de la capitale. Je lui rappelai ce que le président syrien Hafez el-Assad avait répondu à Yasser Arafat lorsque ce dernier, en 1976, avait proposé que l’OLP fasse partie de la FAD : « Ce n’est pas le moment de plaisanter ». Khaddam prétendit n’en rien savoir, mais promit de traiter cette affaire avec les militaires. [P.552]

-Dans l’après-midi du 10 mars 1981, la délégation libanaise gagna la capitale syrienne par la route. Dirigée par le président Sarkis, elle [P.552] réunissait le président Wazzan, le directeur général de la présidence Carlos Khoury, le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmad Hajj, le commandant de la FAD Sami Khatib et le directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama. La situation sur le terrain était précaire et particulièrement dans le périmètre de Sodeco. [P.553]

Le président Sarkis avait fait part aux syriens pour la première fois de certaines questions auxquelles il réfléchissait et des préoccupations des libanais. Nous passâmes en revue toutes les questions : l’entente nationale, les divergences, Israël, les arabes, la sécurité, l’armée et son déploiement, et le fait que l’Armée de Libération de la Palestine ne pouvait se trouver dans certains secteurs –notamment le centre commercial de Beyrouth. [P.553]

Lorsque le président Sarkis me demanda de parler à mon tour, je soulignai les points suivants :

1-La Syrie est entrée au Liban pour contrôler la Résistance palestinienne sur le plan de la sécurité, mais sa mission n’a pas tardé à changer. Elle s’est mise à exercer une tutelle politique sur la résistance de peur que cette dernière ne se laisse entraîner à des solutions qui ne conviennent pas à la Syrie et ses amis.

2-Il n’est pas demandé à la Syrie d’appliquer l’accord du Caire, mais, d’autre part, il faut mettre des limites à la résistance, au moins progressivement.

3-Le Front Libanais se sent lésé parce qu’il n’a ni représentation ni participation dans la décision politique et laisse donc cours à sa frustration à travers des actions militaires. Quant au Mouvement National, il se sent également lésé, quoique dans une moindre mesure, puisqu’il intervient dans la décision politique par le biais de ses alliés, la résistance et la Syrie.

4-Trois ou quatre des 14 principes de l’entente nationale méritent d’être concrétisés, quant aux principes restants, ce ne sont guère que des déclarations d’intention. Il convient, à mon avis, de trouver le moyen de les concrétiser. J’ai longuement réfléchi à la question et je n’ai trouvé d’autre moyen que la participation des antagonistes à un gouvernement formé sur la base d’un minimum d’entente.

5-L’ALP est une armée ennemie pour Achrafieh et les chrétiens, vu ses agissements.

6-La crise du Moyen-Orient est de toute évidence une partie du conflit entre les deux superpuissances. Le Liban, à travers la crise, est lié à ce conflit. La région tout entière est sur un volcan et nul ne sait ce que réserve l’avenir.

7-Il convient d’agir de manière à suggérer que les résolutions du sommet islamique de Taëf sont applicables. [P.554]

8-Dissocier la question libanaise de la crise du Moyen-Orient ne signifie pas jeter les palestiniens à la mer, mais créer une entente entre les libanais, dirigeants et peuple, en vue d’affronter d’une même manière le problème que posent leur présence et leurs activités, dans l’espoir de réaliser quelque progrès.

9-La véritable entente doit intervenir entre la Syrie et le Front Libanais. Si vous voulez ménager le Mouvement National et lui donner un rôle spécial, c’est votre affaire, mais cela restera de pure forme tant que son lien est, en définitive, avec la Résistance. La véritable équation au Liban est entre le Front Libanais, d’une part, et la résistance et le Mouvement National, d’autre part. ce que la résistance a pris et continue de prendre est au détriment du Front Libanais et non au crédit du Mouvement National. [P.555]

Le commandement syrien, pour sa part, promit d’exercer des pressions sur la résistance afin de faciliter l’entrée de l’armée dans le Sud et laissa au président Sarkis le soin de le mettre en relation avec le parti Kataëb et la décision de remplacer l’ALP par des unités de l’armée syrienne s’il jugeait la chose utile. En fin de compte, l’on convint que les 3 thèmes qui méritaient l’attention étaient : l’entente nationale, la sécurité et le Sud-Liban. [P.555]

Deux jours après notre retour de Damas, le président Sarkis reçut le chef du parti Kataëb Pierre Gemayel qui n’objecta pas à ouvrir une voie de communication entre son parti et les syriens, bien que ces derniers n’eussent pas remis en liberté 9 personnes détenues en relation avec l’attaque d’Ehden par la milice Kataëb trois ans plus tôt. Elles restaient en détention à la demande du président Sleimane [P.555] Frangié et, comme me l’avait confié Abdel-Halim Khaddam, sans l’affaire d’Ehden, l’entente nationale se serait concrétisée en une quinzaine de jours tout au plus. Le soir du dimanche 15 mars 1981, le dîner avait été précédé d’un entretien entre le président Sarkis et Béchir Gemayel, au cours duquel, comme je l’appris par la suite, le commandant des Forces Libanaises avait promis que son organisation militaire ne provoquerait pas l’armée syrienne au cas où celle-ci se substituerait à l’ALP sur les lignes de front du centre-ville. [P.556]

-A partir de la seconde moitié de mars 1981, des combats violents éclatent sur les lignes de démarcation à Sodeco et dans le centre-ville. Le 31 mars, Zahlé connaît un nouvel embrasement après une accalmie de près de 3 mois. Des accrochages opposent les Forces Libanaises aux forces syriennes. Le 1er avril, la situation se dégrade dangereusement, et le 2, l’escalade atteint son paroxysme lorsque la ville de Zahlé et les quartiers résidentiels de Beyrouth-Est sont la cible de tirs nourris d’artillerie de gros calibre. Ce matin-là, je me trouvais comme à l’accoutumée à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères et fus contraint de me réfugier, avec les fonctionnaires du ministère, au rez-de-chaussée d’un immeuble voisin, pendant 3h. L’après-midi, en compagnie des ministres chrétiens, je me rendis au Conseil Militaire des Forces Libanaises à la Quarantaine pour une réunion avec les dirigeants du Front Libanais. Au cours de la journée, le président Elias Sarkis avait ordonné de cesser le feu sur les villes et les zones résidentielles, mais cet ordre resta sans effet car on nous demanda, en contrepartie, de dénoncer des agressions contre la légalité et ses forces –par lesquelles on entendait évidemment la FAD –, ce que nous ne pouvions admettre. [P.557]

Dans la nuit, je me rendis avec quelques ministres au palais présidentiel où nous demandâmes une réunion urgente du Conseil des ministres. Le président Sarkis nous répondit qu’il l’avait [P.557] convoqué pour le lendemain matin. Je passai la nuit à Baabda, comme toutes les fois où les bombardements et les combats rendaient les déplacements difficiles. Dans la soirée du 4 avril 1981, tous les fronts s’embrasèrent, des combats violents opposèrent l’armée libanaise à l’ALP et aux forces syriennes dans le secteur du port et à Hadeth. Les blindés syriens tentèrent d’investir la caserne Traboulsi, sur la ligne de démarcation, ils furent repoussés par l’armée qui avait déjà libéré la caserne des unités de l’ALP, faisant 11 tués syriens. Une nouvelle réunion, plus restreinte, au Conseil Militaire, permit de parvenir à un accord de cessez-le-feu qui ne dura toutefois pas, les combats se poursuivirent. Le 5 avril, le président Sarkis donna un nouvel ordre de cessez-le-feu à deux armées censées se trouver sous les ordres de la légalité. [P.558]

Le 6 avril 1981, le président Sarkis contacta le président Assad qui acquiesça à sa demande de dépêcher Khaddam au Liban. La conversation entre les deux présidents fut un échange de reproches au sujet des accrochages entre les deux armées. Le président syrien accusa l’armée libanaise d’avoir lancé une offensive flagrante contre l’armée syrienne. Le président Sarkis affirma le contraire sur la foi de communications syriennes interceptées par l’armée libanaise et donnant des ordres précis pour procéder à un embrasement généralisé et déclarer un cessez-le-feu selon un timing précis. Je m’entendis avec le président de la République de garder en tête la possibilité de saisir le Conseil de Sécurité si l’on ne parvenait pas à un accord avec les syriens. Ce soir-là, alors que je dînais avec mon épouse Tania à la table du président, en compagnie de Farid Raphaël, René et Nayla Mouawad, Johnny abdo et Samir Moubarak, le président lut 4 messages syriens interceptés par le service des écoutes de l’armée libanaise. Elias Hraoui arriva sur ces entrefaites, très en colère, disant : « Béchir Gemayel ne veut rien entendre, et de personne ! Il a décidé de lancer toutes ses forces dans la bataille ! ». [P.558]

-Le ministre syrien des Affaires Etrangères arriva le 7 avril à Baabda où je le rencontrai aux côtés du président de la République et du président du Conseil, en présence des ministres de Zahlé. Il m’apparut que bien qu’il fût confiant dans la capacité des forces syriennes de trancher l’affaire militairement, il ne souhaitait pas [P.558] poursuivre l’escalade, mais recherchait un cessez-le-feu en raison des très fortes pressions internationales exercées sur la Syrie. Le président Sarkis informa Khaddam de la demande libanaise d’un cessez-le-feu immédiat en application de l’ordre qu’il avait donné en tant que commandant suprême de la FAD, du retrait de l’ALP de la ligne de démarcation à Beyrouth et de l’envoi de l’armée à Zahlé. Khaddam, pour sa part, attribua les événements de Zahlé à un complot ourdi par Israël avec l’aide de Washington et la complicité de Béchir Gemayel. Il ajouta que la Syrie considérait la Békaa comme sa zone de sécurité et Zahlé comme une épine dans son flanc. Elle réclamait le retrait des milices de la ville. [P.559]

Nous finîmes par nous entendre sur un accord de cessez-le-feu englobant les hauteurs surplombant Zahlé, mais le commandement militaire syrien fit savoir que cet accord ne concernait ni ces hauteurs ni la route Karak –Zahlé. [P.559]

Les combats sanglants et le siège de Zahlé se poursuivant, la diplomatie occidentale entra en jeu. Je me réunissais presque quotidiennement avec l’ambassadeur américain John Gunther Dean au palais présidentiel où je résidais durant toute la crise. Je compris du diplomate américain que les israéliens avaient tenté d’obtenir le feu vert du secrétaire d’Etat Alexander Haig –en visite en Israël à ce moment –pour intervenir au Liban aux côtés des Forces Libanaises. [P.559]

-En avril 1981, l’état de la sécurité, les combats à Zahlé et sur les lignes de démarcation à Beyrouth ne nous laissèrent d’autre choix que de prendre contact de nouveau avec les syriens. Le président libanais contacta son homologue syrien qui dépêcha Khaddam le 13 avril, jour où la ville de Zahlé et les autres fronts furent très sévèrement bombardés. [P.562]

A son arrivée, le ministre syrien déclara que la question de Zahlé était close sur le plan militaire. Nous savions que les Forces Libanaises à l’intérieur de Zahlé se trouvaient dans un état pitoyable en raison des lourdes pertes humaines sur la route de montagne menant à la ville assiégée de toutes parts. La discussion commença par un échange d’accusations : lui, contre l’armée et les Forces Libanaises, et nous, contre l’ALP, le Mouvement National et, jusqu’à un certain point, la FAD. Après cela, nous étudiâmes les bases sur lesquelles nous pourrions nous appuyer pour sortir de la crise par le dialogue entre les syriens et les forces qu’ils combattaient. Nos entretiens avec Khaddam ne produisirent qu’un accord sur quelques mesures concernant Zahlé, qui ne tardèrent pas à s’évaporer, comme d’habitude. [P.563]

Le lendemain, je reçus sous les obus, au palais de Baabda, l’ambassadeur de Suède à l’ONU, venu en visite. Le 16 avril, nous reçûmes la visite du ministre néerlandais des Affaires Etrangères Chris Van der Klaauw, alors président du Conseil de l’Europe. Je me rendis à l’aéroport malgré l’état de la sécurité pour l’accueillir et l’accompagner à Baabda où nous eûmes une excellente réunion de travail qui dura 3h. [P.563]

L’étau se resserrant sur Zahlé que l’artillerie syrienne continuait de bombarder avec un acharnement inouï, nous dépêchâmes Sami Khatib à Damas porteur d’un message extrêmement simple : « Si les choses restent ainsi, elles mèneront nécessairement à la liquidation de la faction chrétienne. Même si les syriens n’en sont pas conscients, il suffit que la partie chrétienne soit convaincue –par peur ou pour toute autre raison –qu’elle risque la liquidation pour que les événements évoluent de manière dramatique et mènent à la liquidation ou ce qui y ressemble ». Khaddam prit connaissance du message et dit à Khatib qu’il l’informerait par téléphone le lendemain de la date de son arrivée à Beyrouth. Le lendemain, il contacta effectivement Khatib et demanda un délai supplémentaire de 24h parce que, avait-il dit, Hani Salam l’avait contacté de la part d’un proche de Béchir Gemayel, le père Boulos Naaman, en vue [P.563] d’une visite que ce dernier effectuerait à Damas. J’appris plus tard que le père Naaman avait affirmé, lors de cet entretien, que le désespoir pourrait pousser les chrétiens au suicide collectif si l’étau continuait de se resserrer. Khaddam, pour sa part, mit l’accent sur la nécessité de mettre un terme à la collaboration entre les Forces Libanaises et Israël.

-A l’aube du 25 avril 1981, les syriens lancèrent une offensive sur le Sannine et les crêtes surplombant Baskinta, prenant d’assaut et occupant une position stratégique dite « la Chambre des Français ». Les Forces Libanaises, extrêmement perturbées, et l’opinion publique chrétienne effrayée virent dans cette offensive le début de l’anéantissement de la zone chrétienne. Devant cette situation inquiétante, j’hésitai à me rendre à Damas le lendemain et demandai à Johnny Abdo de contacter Béchir Gemayel pour que je puisse le rencontrer avant cette visite. Le chef des Forces Libanaises vint le jour même me retrouver chez moi. Très troublé, Béchir me dit que la bataille approchait de la fin en raison du mouvement de tenailles syrien. Il me poussa à me rendre à Damas sans hésiter et me demanda de ne pas perdre de temps à discuter de questions militaires ou sécuritaires, mais de me concentrer sur l’aspect politique et sur les fondements du problème afin de voir si une solution définitive était possible. Je vis chez Béchir ce jour-là un curieux mélange de durcissement et de crainte ; je compris que l’affaire le dépassait et qu’il était très indécis. [P.564]

Le 26 avril, je pris le chemin de Damas. Les syriens, qui étaient près de conclure la bataille à leur avantage, semblaient  très désireux de trouver une issue politique aux combats. Leur image en avait incontestablement souffert sur le plan international et les Etats-Unis semblaient enclins à aider le Liban et à interdire d’asséner un coup décisif aux chrétiens. Les syriens se mirent à craindre que Washington ne laisse faire les israéliens, si ces derniers décidaient de frapper les troupes syriennes [P.564] au Liban. Les arabes, de leur côté, ne soutenaient pas la Syrie profondément d’autant que ses relations s’étaient dégradées avec la Résistance palestinienne, très influente au niveau des factions du Mouvement National. [P.565]

…Quant aux opérations militaires dans le périmètre de la « Chambre des Français », les syriens m’assurèrent qu’elles seraient limitées ; elles avaient été décidées d’avance pour contrôler la route menant à Zahlé. Ils insistèrent qu’il n’y aurait pas de suites et qu’ils n’envisageaient absolument pas de s’en prendre au Metn et au Kesrouane. Pendant ma visite à Damas, une bataille aérienne se déroula entre eux et les israéliens causant la perte de deux appareils syriens.

Le lendemain, les syriens envoyaient le chef des renseignements militaires Mohammad Ghanem auprès du président Rachid Karamé et le chef des renseignements aériens Mohammad Kholi auprès du président Sleimane Frangié. Ils convoquèrent le Mouvement National à Damas le jour même. Il fut également entendu que Kholi rencontrerait de nuit et secrètement Béchir Gemayel au palais présidentiel. Au matin du 28 avril, on nous apprit que la rencontre entre Gemayel et Kholi avait été utile et positive. A midi, Abdel-Halim Khaddam arrivait au palais présidentiel. Nous eûmes une première réunion avec lui avant de prendre le déjeuner en compagnie du président Assaad. Ce jour-là, les israéliens abattirent deux hélicoptères syriens dans la Békaa et déclarèrent qu’ils ne laisseraient pas la Syrie annihiler les chrétiens du Liban et que les syriens avaient dépassé les bornes et considérablement modifié l’équation existante. [P.565]

Mohammad Kholi revint le 30 avril et se réunit secrètement avec Béchir Gemayel. Le plus étonnant fut qu’à la suite de sa rencontre avec Kholi, Béchir et le président Camille Chamoun se rendirent en Israël où ils se réunirent avec le Premier ministre Menahem Begin, le ministre Itzhak Shamir et le chef d’état-major Rafael Eytan. J’appris que Begin les avait interrogés sur les pourparlers avec Khaddam et leur avait fait comprendre que deux choses comptaient pour Israël : les missiles SAM-6 que les troupes syriennes avaient introduits au Liban le 29 avril et leur occupation des crêtes libanaises. C’est ainsi que la crise de Zahlé, qui était limitée dans l’espace et dans le temps, se transforma en crise des missiles SAM menaçant la paix mondiale en raison des alliances entre les protagonistes et les deux superpuissances. [P.566]

-Le ministre syrien des Affaires Etrangères revint le 4 mai 1981, accompagné du chef des renseignements aériens Mohammad Kholi qui se réunit de nuit et en secret pour la 3e fois avec Béchir Gemayel. [P.567]

-Le 7 mai 1981, après le départ de Philip Habib, nous nous mîmes à l’œuvre, le président Sarkis et moi, sur un document de travail reflétant nos convictions. Une fois un premier brouillon rédigé, nous nous réunîmes avec le président du Conseil. Le président Wazzan s’arrêta aux points concernant l’armée libanaise et demanda qu’on les biffât afin d’éviter d’entrer en conflit avec les syriens. Je m’opposai à cette demande, disant que si nous devions, avant de prendre tout décision, obtenir au préalable l’assentiment syrien, nous nous mettrions automatiquement à la merci des diktats de la Syrie. [P.568]

-Philip Habib revint le 14 mai 1981. Washington n’était nullement disposé à exercer sur Begin les pressions nécessaires en vue d’une solution à la crise, et nous vivions dans la crainte d’un embrasement généralisé, alimentée par de très nombreuses rumeurs. Nous réussîmes, dans nos pourparlers avec l’émissaire américain, à faire reporter de 40 jours le départ définitif de John Gunther Dean du Liban. Nous étions convaincus qu’il fallait éviter de nous retrouver sans ambassadeur américain au Liban dans des circonstances qui s’aggravaient de jour en jour, notamment après que la DCA syrienne eut abattu deux appareils de reconnaissance israéliens. Philip Habib me dit qu’il avait conseillé à Béchir Gemayel de ne pas s’enliser davantage militairement et que son conseil semblait avoir été entendu. [P.569]

Les pressions sur la Syrie se poursuivant, l’Algérie, soutenue par l’OLP et la Syrie, demanda une réunion urgente du Conseil de la Ligue Arabe qui se tint le 22 mai 1981 à Tunis. Avant mon départ pour Tunis, je demandai à Sami Khatib de se rendre à Damas pour informer Abdel-Halim Khaddam que je ne pourrais pas ne pas soulever la question du Liban devant le Conseil de la Ligue en raison de la gravité de la situation et bien que l’ordre du jour de la réunion ne la mentionnât pas de manière directe. L’argument étant que les missiles qui étaient à l’origine des menaces israéliennes et de la crise se trouvaient sur le territoire libanais et, par conséquent, le Liban aussi était visé par ces menaces. [P.569]

-Le 7 juillet 1981 à 7h, je quittai Beiteddine et gagnai Chtaura pour y accueillir mes homologues saoudien, koweïtien et syrien avec lesquels je revins à Beiteddine. Le président Sarkis souleva toutes les questions, mais la discussion s’anima surtout lorsqu’il fut question du maintien ou du retrait progressif de la FAD ainsi que de son panachage d’unités non syriennes si elle restait au Liban et lorsqu’il fut question des relations de certains libanais avec Israël, des bombardements aveugles et autres sujets de discorde avec la Syrie. [P.572]

La réunion de Beiteddine avait enraciné ma conviction que la Syrie ne voulait pas retirer ses troupes du Liban. Elle invoquait tantôt le danger israélien la menaçant, tantôt l’incapacité de l’armée libanaise à assumer des missions de sécurité. Le Mouvement National continuait de dénigrer l’armée libanaise de manière à soutenir la position syrienne. Le président Wazzan, jusque-là, et malgré ses positions courageuses, continuait de ménager le Mouvement National dans ses attaques contre l’armée. [P.574]

-Le 24 juin 1981, nous tînmes deux réunions de travail, l’une le matin et l’autre l’après-midi. Les deux séances furent particulièrement houleuses, notamment entre Khaddam et moi, autour de la plupart des sujets à l’étude, mais nous aboutîmes à un accord sur deux points essentiels : un calendrier pour la reconstruction de l’armée libanaise et l’acceptation par la Syrie du panachage de la FAD par des unités arabes. La Syrie accepta aussi l’élaboration d’un calendrier pour le redéploiement de la FAD au Liban.

De retour à Beyrouth, je participai aux contacts et aux concertations visant à apaiser la situation dans la Békaa et à faire lever le siège de Zahlé. Nos efforts, combinés aux démarches arabes et internationales, contribuèrent à mettre un terme à la tragédie de Zahlé. Les syriens acceptèrent le déploiement de 350 éléments des FSI et le retrait des combattants des Forces Libanaises, à bord de cars et munis de leurs seules armes légères, le 30 juin 1981, près de 3 mois après le début des combats et du siège. L’acuité de la crise des missiles baissa après que toutes les parties intéressées eurent fait preuve d’un minimum de retenue. [P.576]

-Le 4 juillet 1981 à 17h, nous avions encore l’espoir que Johnny Abdo réussirait à convaincre Béchir Gemayel de dénoncer la collaboration avec Israël ; mission à laquelle le chef des renseignements s’était attelé depuis mon retour d’Arabie Saoudite. Il avait tenu plusieurs réunions dans ce but avec le chef des Forces Libanaises. [P.577]

La première séance de travail débuta à 20h. Abdel-Halim Khaddam lut la clause relative à l’armée libanaise et à ses responsabilités sécuritaires ainsi qu’au calendrier pour le retrait de la FAD de Beyrouth et de sa banlieue avant le 1er août 1982. Il se tourna ensuite vers le président Sarkis et lui dit : « Monsieur le Président, j’aurais préféré que vous rédigiez ce passage avec le président du Conseil plutôt qu’avec notre frère Fouad ». J’intervins alors et dis à Khaddam : « Le président du Conseil a pris une part essentielle à sa rédaction ». Khaddam se tourna vers le président Wazzan et lui demanda : « Avez-vous pris part à l’élaboration de ce document ? » Le chef du gouvernement lui répondit par l’affirmative. Toute l’assistance put constater alors le profond mécontentement de Khaddam.

Le lendemain matin, Johnny Abdo m’apprit que Béchir Gemayel avait refusé de faire paraître un communiqué dénonçant la collaboration avec Israël parce qu’il ne voulait pas le faire sous la pression syrienne. Il préférait « vendre » cette concession à l’Arabie Saoudite plutôt qu’à la Syrie et obtenir, en contrepartie, des garanties [P.577] spécifiques. [P.579]

-Béchir Gemayel rendit visite au président de la République le 6 juillet 1981 et lui remit le document demandé sans en annoncer la teneur, lui laissant le choix de l’utiliser en temps opportun afin de faire progresser les travaux du Comité Arabe de Suivi et de ne pas paraître comme un obstacle à la solution. [P.579]

-Le 4 septembre 1981, Louis Delamare fut assassiné à Beyrouth. Il aimait le Liban et avait constamment œuvré pour la solution de sa crise ; peut-être était-ce là le principal motif de son assassinat. [P.580]

-Le 1er octobre 1981, à la reprise de mes activités, mon premier constat fut que les syriens en voulaient toujours au président Chafic Wazzan pour son appui répété aux orientations du pouvoir et particulièrement sa demande –contenue dans le document de travail libanais –de retrait de la FAD de Beyrouth et de sa banlieue avant l’échéance de l’élection présidentielle. [P.581]

L’opposition de la Syrie au recours à l’armée libanaise et les répercussions de la crise des missiles nous avaient convaincus, autant que le Comité Arabe de Suivi, qu’une discussion en profondeur de l’affaire libanaise serait impossible. Le comité tint sa 5e réunion au palais de Baabda le 8 novembre 1981 ; ce fut une mascarade. Les syriens refusèrent le recours à l’armée libanaise pour rétablir la sécurité et ne firent aucun commentaire lorsque le président de la République lut un rapport sur les quantités d’armes que la résistance et le Mouvement National avaient reçues au cours des deux mois précédents. En fin de compte, le comité décida d’étudier un projet pour l’application d’une résolution sur la création d’une force de surveillance des côtes et des ports du Liban, la mise à disposition du président du Conseil d’une force de sécurité chargée de maintenir l’ordre du côté Est de la ligne de démarcation, entre Sodeco et le Port, et l’ouverture de tous les points de passage entre les deux secteurs de la capitale, sans oublier la nécessité du respect du cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire. [P.581]

-A partir de la mi-janvier 1982, la rumeur publique et les renseignements qui nous parvenaient annonçaient une vaste opération militaire israélienne qui viserait le Liban, et peut-être la Syrie, pour éradiquer la Résistance palestinienne. [P.594]

L’ambassadeur Dillon, qui devait rencontrer Béchir Gemayel dans la nuit du 30 janvier, me promit de le mettre en garde contre toute participation à une opération israélienne et l’inciter à soutenir le pouvoir libanais dans toutes ses demandes et ses activités. [P.594]

Les milieux du Front Libanais parlaient d’une guerre syro-israélienne qui briserait l’échine du régime syrien et de son armée. [P.594]

-Le 7 février 1982, je dînai à Paris chez l’ambassadeur Boutros Dib en compagnie de Pierre Marion, le chef des renseignements français, qui était un proche de François Mitterrand. Il m’affirma que les israéliens allaient lancer une vaste opération militaire qui atteindrait Damour afin d’anéantir la Résistance palestinienne. A son sens, cette opération pourrait ouvrir la [P.596] voie à un règlement de la crise libanaise d’autant que les Etats-Unis se disaient incapables de trouver une solution. Marion dit que la France pouvait agir en coordination avec le gouvernement libanais et l’administration américaine, et contacter Israël en vue d’élaborer une vision des solutions requises. Curieusement, il me demanda plus d’une fois si j’étais sûr que Johnny Abdo était un homme de confiance. Je l’assurai qu’il pouvait compter sur lui sans l’ombre d’un doute. En fait, je souhaitais renforcer les relations entre Abdo et Marion ; leur coopération me paraissait utile au vu des liens forts entre Marion et le président français. [P.597]

-En février 1982, au Liban, la rumeur d’une attaque israélienne allait s’amplifiant surtout après que des journaux américains, comme Times et Newsweek, eurent rapporté une rencontre secrète en pleine mer entre le chef des Forces Libanaise Béchir Gemayel et le ministre israélien de la Défense Ariel Sharon, à bord d’un bâtiment israélien. [P.597]

-Le 27 février 1982, Philip Habib me rendit visite au ministère des Affaires Etrangères, accompagné de Morris Draper, de Robert Dillon et d’un fonctionnaire de l’ambassade des Etats-Unis. [P.597] L’entretien porta sur la menace d’une attaque israélienne, le plan du prince Fahd, le désengagement partiel de l’Arabie Saoudite du Liban, la situation en Syrie, notamment à Hama, et la prochaine élection présidentielle. [P.599]

Habib ne put se prononcer catégoriquement sur la possibilité d’écarter le danger d’une invasion israélienne, surtout si la Résistance palestinienne en fournissait le prétexte à Israël. Préoccupé par l’échéance présidentielle, il souhaitait que le Front Libanais évitât de s’engager dans une aventure militaire, si Israël entreprenait une action au Nord de sa frontière. De mon côté, je lui posai plusieurs questions qui reflétaient ma grande inquiétude : « Pouvez-vous supporter une attaque israélienne ? Ne pensez-vous pas qu’une telle attaque affectera négativement vos relations avec certains pays arabes que vous considérez amis ? Si certains chrétiens s’impliquent dans cette attaque, pourrez-vous intervenir auprès de certains pays arabes pour atténuer leur réaction ? L’objectif d’Israël serait-il de soulager le Liban et de faciliter la solution de son problème ou de régler son propre problème, aux dépens du Liban au besoin ? »

Les réponses évasives de Philip Habib n’étaient pas faites pour rassurer les libanais alors que circulaient des scénarios de guerre israélienne dont personne ne pouvait prédire l’ampleur et les objectifs. [P.599]

-L’ambassadeur américain Robert Dillon, venu me voir le 18 mars 1982, m’apprit que l’on avait éventé un complot pour l’assassiner à Hazmieh et que l’enquête se poursuivait en coordination avec le chef des renseignements Johnny Abdo. [P.600]

-Le 3 avril 1982, un diplomate israélien fut assassiné à Paris. Le ministre israélien des Affaires Etrangères ayant déclaré que l’ordre de le tuer était venu du « centre du terrorisme au Liban », l’inquiétude grandit d’une opération militaire israélienne contre la Résistance palestinienne au Liban. Le 6 avril, j’adressai un câble à notre ambassadeur à Washington Khalil Itani lui demandant de « prendre contact immédiatement avec le département d’Etat et d’assurer l’administration américaine qu’Israël ne disposait d’aucun indice pour lancer une telle accusation, que l’enquête n’avait démontré aucun lien direct ou indirect entre l’OLP et cet assassinat, et que nous ne comprenions absolument pas la logique qui veut que tout incident impliquant un israélien, où que ce soit, constitue une violation de l’accord de cessez-le-feu au Liban ». Je lui demandai en outre d’inciter les américains à exercer les pressions nécessaires sur Israël pour éviter des représailles qui « porteraient atteinte au Liban et à sa souveraineté ». Je réitérai ces mêmes points devant l’ambassadeur Robert Dillon venu me voir. [P.601]

Les présidents Sarkis et Wazzan, et moi nous mîmes en campagne pour faire face à la menace grandissante d’Israël, d’autant qu’il avait renforcé ses positions à la frontière, accordant crédit aux rumeurs concernant l’imminence d’une attaque. Nous voulions assurer une couverture arabe et internationale au Liban afin qu’Israël ne se lance pas dans une action unilatérale. [P.602]

-Je rencontrai Abdel-Halim Khaddam le 14 avril 1982 à Chtaura. Nous abordâmes toutes les questions avec calme : le danger israélien et comment y faire face ; la nécessité d’agir sur la situation au Liban. Nous étions d’accord qu’une attaque israélienne pouvait intervenir à [P.602] n’importe quel moment, mais que ni Washington ni Moscou ne l’approuvaient, de crainte qu’elle n’ait des retombées sur le Moyen-Orient. Khaddam dit : « Si l’attaque intervient, nous nous battrons et nous étendrons la guerre de sorte à forcer l’Union Soviétique à intervenir ». Lorsque je lui dis que d’aucuns évoquaient la possibilité que le commandant en chef de l’armée Victor Khoury procède à un coup d’Etat en faveur de Béchir Gemayel, il blêmit et ne trouva pas ses mots. [P.603]

Il m’apparut que les nouveaux développements à notre frontière Sud avaient rendu nos frères syriens plus souples. J’eus deux rencontres avec le président Sarkis en présence de Johnny Abdo pour examiner la demande syrienne. Nous décidâmes de reprendre la discussion une fois que le chef des renseignements en aurait parlé avec le commandant des Forces Libanaises. J’avais le sentiment que si les syriens craignaient une attaque israélienne de grande envergure, ils appréhendaient surtout que les Forces Libanaises et les Kataëb ne se joignent à la bataille aux côtés des troupes israéliennes. [P.603]

-Le 21 avril 1982, alors que le Conseil des ministres était réuni, l’aviation israélienne effectua un raid sur le secteur de Damour –[P.603] Naamé –Mazboud –Khaldé. J’avais espéré à l’époque que le raid israélien était la forme qu’avaient prise les représailles israéliennes car il avait visé des positions militaires de la résistance et de ses alliés, sans mouvements sur le terrain. Nous espérions que l’invasion que nous craignions n’aurait pas lieu. [P.604]

-C’est à cette époque que la crise s’aggrava entre les français et les syriens au Liban après que l’on eut raconté que des équipes françaises de presse se trouvaient à Beyrouth pour réaliser, sur l’assassinat de l’ambassadeur Louis Delamare, un documentaire qui incriminait directement la Syrie. Le 22 avril 1982, la FAD tenta d’éloigner les éléments des FSI qui gardaient la Résidence des Pins. Je contactai le commandant de la FAD Sami Khatib et lui demandai de prendre contact avec Mohammad Ghanem et de lui dire ceci : « Si la FAD persiste à vouloir éloigner les FSI de leurs positions, je demanderai à l’ambassadeur de France de quitter le Liban immédiatement et de révéler à l’aéroport les raisons de son départ ». La FAD renonça alors à son plan d’éloigner les FSI du périmètre de la résidence de l’ambassadeur de France à Beyrouth. [P.604]

La situation politique et l’état de la sécurité se dégradèrent à nouveau début mai 1982. L’aviation israélienne effectua un raid le 9 sur Dalhamiyé, Mazboud et leurs environs. Je fus très surpris de la réaction palestinienne ; la résistance bombarda la Galilée, sans viser de zones habitées. Sur le coup, Israël massa des troupes à la frontière avec le Liban. Les bruits de bottes s’amplifièrent. Devant ce péril, tous les moyens furent mis en œuvre pour convaincre les Etats-Unis de contenir Israël. [P.605]

-Au matin du 24 mai 1982, une voiture piégée explosa au moment où elle pénétrait dans le jardin de l’ambassade de France, faisant 9 tués et un grand nombre de blessés. Cette tragédie secoua tout le pays et les regards se portèrent vers la Syrie d’autant qu’aucune organisation terroriste n’avait revendiqué l’attentat. Le 26 mai 1982, l’ambassade de France nous informa qu’une personnalité de haut niveau arriverait au Liban le soir même pour prendre part aux prières pour les tués et lire un communiqué officiel du gouvernement français. Puis [P.605] l’ambassadeur Paul-Marc Henry se rendit auprès du président de la République et l’informa que la personnalité en question n’était autre que le Premier ministre Pierre Mauroy. A l’arrivée de ce dernier, je me réunis avec lui pendant une vingtaine de minutes et lui dis en toute franchise :

-Comment voulez-vous que le Liban vive et se stabilise alors qu’il y a sur son territoire des centaines de milliers de réfugiés ? Vous voulez donc que nous nous rapprochions de l’Unions Soviétique via la Syrie ? Si la situation actuelle perdure, elle ne pourra que conduire à cela.

-Non, nous ne voulons pas cela pour le Liban, mais il faudrait que les américains bougent. Insistez auprès d’eux, coincez-les.

-Nous le faisons, mais il faut que vous agissiez dans le même sens et que vous coordonniez avec les Etats-Unis et d’autres afin de sortir la crise libanaise de l’impasse.

Le Premier ministre français était un homme intelligent et très au fait de la situation au Liban. Il n’accusa pas directement la Syrie de l’attentat, mais fit une allusion qui pouvait passer pour une accusation, contrairement à l’ambassadeur Paul-Marc Henry qui, 5 jours plus tard, nous assura que la France disposait de preuves selon lesquelles un officier syrien avait supervisé la préparation de l’explosif trouvé à la porte de l’Agence France-Presse. Il avait ajouté qu’ils s’attendaient à d’autres attentats contre les intérêts français. [P.606]

-Le 4 juin 1982, l’ambassadeur d’Israël à Londres, Shlomo Argov, fut la cible d’un attentat manqué. Avant que l’identité des assaillants fût connue, Israël avait riposté par des raids aériens violents contre les positions de la résistance et de ses alliés. Je donnai instruction à l’ambassadeur Ghassan Tuéni de saisir le Conseil de Sécurité d’une plainte urgente, tout en nous réservant le droit de lui demander de se réunir si la situation continuait de se dégrader. [P.607]

Le 5 juin, j’adressai un câble à l’ambassadeur Tuéni l’informant que les raids de la veille étaient au nombre de 9 et que les opérations militaires se poursuivaient encore le lendemain, ajoutant : « A la lumière de ce qui précède, notamment le fait qu’agressions et bombardements continuent, nous estimons nécessaire que le Conseil de Sécurité se réunisse pour examiner la situation et en débattre ». Je fis ensuite une déclaration comportant la phrase suivante : « Le Liban n’est pas la Palestine ». Après que la télévision libanaise eut diffusé cette déclaration à 18h, le chef des renseignements syriens Mohammad Ghanem contacta la télévision pour demander qu’on coupât cette phrase. J’appris également que Ghanem avait contacté le président Chafic Wazzan lui demandant d’intervenir auprès de moi afin que ce genre de déclaration critique à l’égard des pays arabes ne se répète pas. Le président du Conseil lui avait répondu qu’il ne pouvait aborder avec moi ce genre de sujet, et les choses en restèrent là.

Au cours de cette même journée, des rapports de presse américains rapportèrent qu’on discutait à Washington d’un nouveau plan de Philip Habib visant à mettre un terme aux hostilités, éloigner les palestiniens à 40 Km de la frontière méridionale du Liban et obtenir un retrait progressif des syriens. Ces nouvelles me perturbèrent car elles intervenaient alors qu’Israël affûtait ses armes, effectuait des raids destructeurs et ne cessait de masser des troupes à sa frontière avec le Liban. Ce jour-là, en quittant mon bureau, le secrétaire Samir Moubarak me dit : « Nous sommes le 5 juin aujourd’hui, espérons qu’Israël ne va pas répéter au Liban ce qu’il avait fait le même jour il y a 15 ans ». [P.607]

-Le monde entier attendait la nouvelle de l’invasion israélienne du Liban. On ne se demanda pas jusqu’où ces troupes arriveraient, ni quels étaient les objectifs pour lesquels elles avaient traversé la frontière, jusqu’au moment où elles franchirent le fleuve Qasmié. C’est alors que je me lançai dans une bataille diplomatique ouverte avec Israël qui jouissait du soutien flagrant des Etats-Unis. [P.608]

L’Etat hébreu ne se plia pas à la résolution 508 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 juin 1982, qui engageait « toutes les parties au conflit à cesser immédiatement et simultanément toute activité militaire au Liban et de part et d’autre de la frontière libano-israélienne, et au plus tard le dimanche 6 juin 1982 à 6h, heure locale ». Israël poursuivit son avance militaire sur le terrain et son offensive diplomatique à New York où son ambassadeur, dans un long communiqué par lequel il tenta de retarder ou de faire échouer le vote, appela « à faire assumer au Liban la responsabilité des actions palestiniennes parce que le Liban n’a pas interdit celles qui étaient dirigées contre Israël, a perdu toute souveraineté et se trouve incapable de prendre une décision intérieure ou extérieure. C’est pourquoi il ne peut bénéficier des droits des lois internationales parce qu’il n’en assume pas les obligations ». Le Conseil de Sécurité adopta la résolution 509 le 6 juin 1982 et demanda à Israël de retirer ses troupes « immédiatement et inconditionnellement jusqu’aux frontières internationalement reconnues du Liban ». [P.608]

-Le 7 juin 1982, avant la réunion du Conseil des ministres, je me réunis avec les présidents Sarkis et Wazzan dans le bureau du président de la République. Je tenais à placer le chef du gouvernement devant ses responsabilités et lui dis : « Il est temps, Monsieur le Président du Conseil, que les sunnites du Liban prennent une position historique : soit l’armée pénètre maintenant dans la zone Ouest, soit les forces de Béchir Gemayel y pénétreront pour combler le vide qui s’y révélera rapidement ». Le président Wazzan convoqua les ministres sunnites à une réunion dans une autre salle tandis que le président de la République me reprochait la manière dont je m’y étais pris avec le président du Conseil.

Pendant que nous nous efforcions de parvenir à un cessez-le-feu, je m’activais sur le front diplomatique pour préparer la période qui suivrait l’arrêt des hostilités israéliennes. Je m’attendais à ce qu’Israël pose comme condition à son retrait le non retour des organisations palestiniennes dans le Sud. Il me sembla que le moment était propice pour que les Etats qui s’étaient toujours opposés à transformer la FINUL en force de dissuasion et à élargir sa zone d’action changent d’avis. [P.609]

-Je discutai des options qui s’offraient à nous avec le secrétaire général des Affaires Etrangères Kesrouane Labaki et lui dis, le 8 juin 1982 : [P.609] « Il n’est pas question de signer avec Israël le traité de paix dont on parle ces jours-ci. Les choix sont soit d’élargir la zone d’action de la FINUL au Liban-Sud, soit de faire venir des unités européennes, ou encore de déployer l’armée libanaise dans le secteur situé entre la frontière de Saïda ». [P.611]

Nous poursuivîmes nos efforts auprès du Conseil de Sécurité pour parvenir à une résolution ferme sur le cessez-le-feu et le retrait israélien. [P.611]

-Le 9 juin 1982, à 1h du matin, l’ambassadeur américain Robert Dillon m’apprenait au téléphone que le président Ronald Reagan avait contacté personnellement le Premier ministre israélien Menahem Begin pour lui demander d’observer un cessez-le-feu à 6h précises à l’heure internationale, soit à 8h du matin à l’heure de Beyrouth. Dillon me demanda de contacter le président Wazzan afin qu’il informe l’OLP de cette décision.

Quelques heures plus tard, avant la réunion tripartite précédant le Conseil des ministres au palais présidentiel, je dis au diplomate [P.611] américain que la situation était devenue intenable pour les libanais qui ne pourraient endurer davantage d’actes de guerre et de bombardements pendant plus d’un ou de deux jours. Je lui demandai de presser son gouvernement d’œuvrer en vue du cessez-le-feu qui ne se maintint pas longtemps, de permettre à 5 appareils de la MEA de décoller de l’aéroport de Beyrouth, d’empêcher Israël d’investir la capitale et de demander aux israéliens de ménager Walis Joumblatt qui se trouvait à Moukhtara. [P.612]

J’eus une longue réunion avec le président Sarkis sur la possibilité de réunir d’urgence un sommet arabe. Je lui dis : « Si ce sommet se réunit, il faut que le Liban y formule 4 demandes : un cessez-le-feu ; le retrait d’Israël ; l’arrêt de toutes les opérations militaires sur l’ensemble du territoire libanais ; le déploiement de l’armée libanaise dans tous les secteurs dont les israéliens se retireront. Si, pour une raison ou pour une autre, l’armée ne peut se déployer, il faudra songer à faire venir une force multinationale à laquelle pourront se joindre des unités arabes ». Le président Sarkis donna son approbation de principe. Lorsque le président du Conseil arriva, je répétai ce que j’avais exposé au président de la République. Comme il approuvait les deux premiers points et rejetait les deux derniers, je lui dis : « Monsieur le Président du Conseil, nous n’avons alors que ce choix : l’occupation israélienne ou la force multinationale, car, si les libanais ne font pas confiance à leur armée, comment les israéliens pourront-ils lui faire confiance ? ».

Le président Saëb Salam arriva sur ces entrefaites. Je lui demandai immédiatement s’il était logique de recourir à l’armée libanaise dans notre situation, il répondit par l’affirmative. Je regardai alors le président Wazzan sans dire mot. Lui non plus ne dit mot. [P.612]

-Le 11 juin 1982, alors que les troupes israéliennes étaient parvenues aux abords de la capitale, nous eûmes la surprise d’apprendre qu’un [P.613] cessez-le-feu avait été décidé. L’ambassadeur américain porta cet accord au palais présidentiel où le président Sarkis l’approuva. Lorsque ce dernier me rapporta, en présence de Johnny Abdo, la conversation qui s’était déroulée avec le diplomate américain, je lui fis remarquer que le Liban, malgré l’agression d’Israël, n’était pas stricto sensu en guerre avec ce pays pour approuver un accord de cessez-le-feu et qu’il devait s’attacher à l’accord d’Armistice conclu en 1949 et en demander l’application. Le soir, je convoquai l’ambassadeur américain et lui dis : « Le Liban est attaché à l’accord d’armistice et à l’évacuation des troupes israéliennes de son territoire. Il n’a pas à accepter ou refuser un cessez-le-feu bien qu’il accueille avec satisfaction l’arrêt des combats entre les adversaires ». [P.614]

-J’avais eu avec le président Wazzan, toujours sur la réserve, plusieurs discussions dont la plus sévère était une altercation intervenue le 13 juin 1982. Ce jour-là, je lui avais dit : « Je ne peux plus admettre que le Liban soit mené par les palestiniens et les syriens. Ne voyez-vous pas que le pays brûle ? » Il m’avait répondu : « Donnez-nous un peu plus de temps ». Il n’est jusqu’au président Saëb Salam qui m’avait dit ce jour-là : « N’exigez pas de nous en ce moment que nous demandions aux syriens de se retirer ». [P.615]

Ce même jour, nous avions une préoccupation plus urgente, l’entrée des forces israéliennes au palais présidentiel. Je me trouvais alors dans le bureau du président en même temps que d’autres hauts responsables et des membres de l’équipe présidentielle. Nous suivions minute après minute la progression des unités israéliennes vers Baabda. Je contactai l’ambassadeur Robert Dillon à ce sujet, il m’assura que les israéliens ne pénétreraient pas au palais et me promit de faire le nécessaire pour obtenir leur retrait de son périmètre le plus rapidement possible. Ses propos ne me rassurèrent guère car Israël ne se pliait pas toujours aux promesses des Etats-Unis. Alors que nous étions au summum de l’inquiétude, le procureur général du Mont-Liban, le juge Maurice Khawam, appela le président Sarkis et lui apprit que le ministre israélien de la Défense Ariel Sharon venait de faire son entrée au sérail de Baabda et lui avait fait savoir, par l’intermédiaire d’un officier des FSI, qu’il voulait le rencontrer. Le magistrat ajouta qu’il avait refusé de rencontrer Sharon. Cette communication n’était pas pour nous rassurer d’autant que les troupes israéliennes n’étaient plus qu’à [P.615] quelques mètres du palais présidentiel, malgré les assurances répétées des Etats-Unis. [P.616]

Avec l’entrée des troupes israéliennes à Baabda, la capitale se trouva assiégée d’office et l’invasion israélienne prit une dimension sans précédent. C’était la première fois que l’armée israélienne encerclait une capitale arabe et posait comme condition à la levée du siège une condition drastique : le retrait de tous les combattants palestiniens et syriens de la ville. C’est dans ce climat extrêmement tendu et grave que l’émissaire américain Philip Habib arriva au Liban dans l’après-midi du 14 juin, par la route, venant de Damas, en compagnie de son assistant Morris Draper. [P.616]

-A midi et quart, le 15 juin 1982, sur la terrasse de mon domicile, je reçus l’envoyé américain Philip Habib accompagné de Morris Draper et de l’ambassadeur Robert Dillon, en présence de mon secrétaire Samir Moubarak. Je ne perçus pas chez Habib un engagement clair que les forces israéliennes s’arrêteraient à un point précis, ni que son pays recherchait sérieusement un cessez-le-feu et l’application des résolutions du Conseil de Sécurité. [P.617] La rencontre prit fin de manière soudaine lorsqu’un message urgent de Washington apprit à Philip Habib que les israéliens avaient décidé de franchir la ligne de la route de Damas et que les combats avaient repris. L’émissaire américain, furieux, insulta les israéliens qu’il traita d’imbéciles et, alors qu’il prenait congé, se tourna vers moi et dit : « Le plus important à présent est d’éviter une guerre syro-israélienne ». [P.618]

Le jour même, nous dépêchâmes le commandant de la FAD Sami Khatib à Damas porteur d’un message informant les dirigeants syriens que les autorités libanaises pourraient leur demander, dans les jours à venir, de rassembler leurs forces dans Beyrouth et sa banlieue en prévision de leur retrait. Khatib revint de Damas avec l’impression que la proposition libanaise avait inquiété le leadership syrien. Le mécontentement de Damas se concrétisa quelques jours plus tard sur le terrain à travers les positions et les actions de ses alliés au Liban, notamment Walid Joumblatt, qui ne tarda pas à se retirer du Front du Salut National, bientôt suivi par le chef du mouvement Amal, Nabih Berri. Pour compliquer les choses, le président Wazzan s’attachait jusqu’alors au renouvellement du mandat de la FINUL, qui venait à expiration fin juillet 1982, au lieu de soutenir notre demande de retrait de l’armée syrienne du Liban. [P.618]

-Le Front du Salut National au grand complet se réunit le 20 juin 1982 au palais de Baabda sous la présidence du président Sarkis et en présence [P.619] de l’émissaire Philip Habib. [P.620]

Prenant la parole, Walid Joumblatt refusa de discuter du retrait de l’armée syrienne avant celui des troupes israéliennes du Liban. Il s’ensuivit une altercation entre lui et Béchir Gemayel, d’abord en termes durs, mais voilés, avant que le ton ne monte. J’intervins pour tenter de ramener le calme et les convaincre de s’entendre et de dialoguer. La position de Nabih Berri me surprit car il soutenait constamment les idées que j’avançais. L’émissaire Philip Habib participa au débat en posant des questions précises concernant l’avenir de l’OLP au Liban et la nécessité qu’elle se soumette inconditionnellement à l’autorité de l’Etat libanais et renonce à son caractère et à ses actions militaires. Il demanda quelle était la vision du gouvernement sur ce plan. La position du président Wazzan était proche de celle de Joumblatt, ce qui me poussa à lui dire, après la réunion : « Vous avez opté pour la umma plutôt que pour le Liban ». [P.620]

-Fin juin 1982, l’étau israélien se resserrait sur Beyrouth-Ouest alimentant les craintes libanaises, arabes et internationales qu’Israël ne soumette la ville à un bombardement intense afin de forcer l’OLP à en sortir. Les concertations de l’ambassadeur Philip Habib avec le gouvernement libanais et avec l’OLP –par l’entremise du président Wazzan –aboutirent à un plan élargi en 3 points : un cessez-le-feu ; un retrait israélien de 5 Km pour permettre à la force multinationale ou à des unités de l’armée libanaise de se déployer de façon à constituer un cordon de sécurité ; terminer les pourparlers avec l’OLP et la convaincre de se retirer de Beyrouth au plus tôt. Philip Habib paraissait confiant que les choses se régleraient en l’espace de quelques jours bien que nous n’ayons encore rien entrepris pour faire venir une force multinationale. Je lui dis alors que je ne partageai pas son optimisme en raison de ma longue expérience des questions relatives aux palestiniens. [P.622]

-Les palestiniens n’étaient absolument pas disposés à se retirer de Beyrouth-Ouest. Philip Habib jugea que le jour de l’évacuation des civils américains, le 24 juin 1982, serait « le jour d’une avancée soudaine vers la solution ». Il pensait que cette évacuation « accroîtrait l’affolement de l’OLP ». [P.623]

Philip Habib se trompait dans ses calculs : ni les palestiniens ne voulaient quitter Beyrouth ni les israéliens n’entendaient reculer à 5 Km des lignes de front pour permettre le déploiement d’une force multinationale. Devant l’intensification de la pression israélienne, les palestiniens finirent par réviser leurs calculs et envisagèrent un retrait de Beyrouth en contrepartie d’un gain politique très important pour eux : la reconnaissance de l’OLP par les Etats-Unis, chose qui relevait alors de l’utopie. [P.623]

-J’adressai le 24 juin 1982 à l’ambassadeur Ghassan Tuéni un câble expliquant que « les développements sur le terrain ne portent pas à l’optimisme. Hier, le cessez-le-feu a été violé en permanence ». [P.623]

Le soir du même jour, le président François Mitterrand appela à des négociations entre les parties aux combats sur le territoire libanais et annonça un projet de plan français qui serait présenté la nuit même au Conseil de Sécurité. Le plan appelait à un cessez-le-feu et au retrait de l’armée israélienne à une certaine distance pour permettre le déploiement de l’armée et l’envoi d’observateurs internationaux pour superviser le cessez-le-feu. L’attitude du président français me [P.624] mécontenta, d’autant qu’il ne s’était pas concerté avec le gouvernement libanais. Je considérai que, par son initiative, il cherchait à sauver l’OLP et à redorer l’image de la France dans le monde arabe, sans se donner la peine de prendre en considération les intérêts du Liban. [P.625]

-Le samedi 26 juin 1982, je me rendis au palais présidentiel où je me réunis avec le président Elias Sarkis et l’ambassadeur Habib. Celui-ci nous posa ce jour-là des questions précises concernant les nouveaux développements et la méthode à suivre pour parvenir au retrait des combattants palestiniens de Beyrouth. J’informai l’émissaire américain du refus de la France d’introduire dans son projet de résolutions les modifications que j’avais suggérées, particulièrement celle concernant le désarmement des organisations palestiniennes. [P.628] L’émissaire américain parut satisfait de l’échec de la démarche française, laquelle, en fait, était en contradiction avec la sienne qui visait à mettre fin à la présence armée palestinienne sur le territoire libanais. [P.629]

Pendant la réunion avec Habib, le directeur général des FSI, le général Ahmad Hajj, dépêché par le président de la République, s’était rendu auprès du président Chafic Wazzan pour lui soumettre le document de travail libanais à la conférence des ministres arabes des Affaires Etrangères à Tunis. Le général Hajj revint avec l’approbation totale du président Wazzan qui n’avait introduit dans le texte que deux modifications linguistiques qui n’en affectaient pas le sens.

En fin de semaine, je reçus de nombreuses communication anonymes m’accusant de trahison et me menaçant de mort en raison de mes positions sur le désarmement des palestiniens et le retrait de toutes les forces étrangères du Liban ! [P.629]

-Au matin du 28 juin 1982, je me réunis au palais de Baabda avec les président Sarkis et Wazzan, et l’ambassadeur Philip Habib. Le président Wazzan avait apporté une proposition qui demandait, en contrepartie d’un retrait de tous les combattants palestiniens, de sauver la face à l’OLP en autorisant le maintien d’une présence militaire palestinienne symbolique sous contrôle de l’armée libanaise dans un lien isolé du Liban, loin des regards. Le président Wazzan dit que cette condition palestinienne d’une présence militaire symbolique « est le point essentiel de la position de l’OLP, laquelle, sans cela, serait impuissante à régler des centaines de détails ». Les propos du président du Conseil et du diplomate américain me firent comprendre qu’il existait « des indices positifs même pour ce qui est d’introduire des modifications quant aux positions des belligérants sur les lieux de combat ». [P.629]

Ayant pris connaissance de la proposition de l’OLP, Philip Habib demanda un peu de temps pour en référer au département d’Etat et nous promit une réponse le lendemain. Lorsque nous le rencontrâmes à nouveau le soir du 29 juin, il nous annonça que son pays refusait le maintien d’une force palestinienne symbolique et insistait sur le désarmement total des palestiniens et le retrait de tous leurs combattants. Une nouvelle impasse se profilait. L’optimisme de Philip Habib s’estompa une fois de plus. [P.630]

-Le 30 juin 1982, l’émissaire américain m’apprit qu’Israël s’opposait catégoriquement au maintien de combattants palestiniens au Liban et que le secrétaire d’Etat américain démissionnaire Alexander Haig, qui continuait d’expédier les affaires courantes, insistait pour donner satisfaction à Israël. Au cours de cette réunion, Habib reconnut que j’avais eu raison de lui dire, quelques temps auparavant, que le retrait des combattants palestiniens de Beyrouth ne serait pas chose facile. Je me souviens que cette réunion fut très franche et positive.

Le soir, le ministre Aboukhater, qui dirigeait la délégation libanaise au Conseil de la Ligue arabe à Taëf, m’apprit par câble que les représentants arabes proposaient que le Liban accepte l’idée de garder 500 combattants palestiniens. [P.631]

-Le 1er juillet 1982, je dis à l’ambassadeur Paul-Marc Henry : « Suivant quelle logique suggérez-vous que les israéliens se retirent sur une distance de 5 Km en contrepartie du retour des combattants [P.631] palestiniens à leurs camps ? Comment pensez-vous que Béchir Gemayel pourrait accueillir cette proposition ? Et, au fait, pourquoi avez-vous refusé nos modifications ? Les Etats-Unis les ont qualifiées de faibles alors que vous les avez jugées intransigeantes. Cette initiative que vous avez entreprise sans consulter qui que ce soit ne pouvait qu’échouer et se heurter au veto américain ». Lorsque je lui lus les modifications que nous avions proposé d’introduire à l’initiative de son pays, l’ambassadeur Henry me dit qu’il n’avait pas été informé que nous les avions proposées. [P.632]

-Le 3 juillet, je reçus l’émissaire du président français, Francis Gutmann. [P.632] Je lui appris que l’OLP avait informé la veille le président du Conseil de positions de principe qui pourraient avoir un impact sur la suite des événements. [P.633]

-La situation sécuritaire et politique ne cessa de se dégrader à Beyrouth après que les troupes israéliennes eurent, le 4 juillet 1982, resserré leur étau sur Beyrouth-Ouest, interdisant son alimentation en eau et l’entrée des camions chargés de denrées alimentaires. Le président Wazzan me contacta et me dit qu’il ne lui était plus possible de se rendre au palais présidentiel, les israéliens s’étant emparés du point du passage du secteur de la Galerie Semaan qu’il avait l’habitude d’emprunter. Il ajouta qu’il ne pouvait supporter l’humiliation de demander le passage à un barrage israélien. Le président du Conseil subissait à cette époque d’innombrables pressions psychologiques et politiques du fait du blocus israélien de Beyrouth-Ouest et de son approbation du document demandant la fin de la présence armée palestinienne que nous avions présenté à la Ligue Arabe. Je contactai immédiatement l’ambassadeur Habib et lui demandai d’intervenir le plus rapidement possible auprès d’Israël afin de lever le blocus alimentaire de Beyrouth-Ouest, de permettre la reprise du pompage de l’eau et d’assurer l’électricité. [P.633]

-Le 5 juillet 1982, après avoir rempli quelques tâches de routine au ministère des Affaires Etrangères, je me rendis au palais de Baabda. Vers midi, 3 obus de mortier de calibre 120 mm s’abattirent sur [P.633] l’esplanade du palais, non loin de ma voiture. Mon chauffeur, qui se trouvait à l’intérieur du véhicule, fut atteint de blessures sans gravité, mais qui nécessitèrent son transport à l’hôpital. Je tins une réunion avec le président de la République en présence du directeur général des FSI le général Ahmad Hajj, de l’ambassadeur Henri Abou-Fadel, chef du service du chiffre au ministère des Affaires Etrangères, et du secrétaire Samir Moubarak. [P.634]

Lorsque le chef des renseignements Johnny Abdo se joignit à l’entretien, nous évoquâmes le refus du président Wazzan de quitter son domicile depuis plusieurs jours en raison du blocus israélien. Le président de la République appela alors le président du Conseil et lui dit : « Le fait de ne pas exercer ses responsabilités aura des conséquences négatives, et ce sont la légalité et la population qui en feront les frais ». Le président Wazzan lui promit de coopérer. En quittant le palais présidentiel, je fis une déclaration demandant la levée du blocus sur Beyrouth et critiquai le peu de sérieux de la dernière conférence des ministres arabes des Affaires Etrangères à Taëf. J’assurai que le document de travail libanais relatif au désarmement des palestiniens et qui avait été présenté au secrétariat général de la Ligue Arabe avait obtenu l’aval de tous les responsables libanais. [P.634]

Walid Joumblatt répondit le lendemain à ma déclaration comme il avait l’habitude de le faire. Il m’accusa de chercher à faire détruire Beyrouth et de refuser l’internationalisation de la crise libanaise, ajoutant qu’il s’opposait catégoriquement au désarmement des palestiniens. [P.634]

-Début juillet 1982, la discussion sur le pays qui accueillerait les combattants palestiniens et ceux qui participeraient à la force multinationale entra dans les détails. Le 8 juillet, j’interrogeai le président du Conseil sur le sort des combattants palestiniens disséminés dans la Békaa et le Nord, il me répondit qu’il examinerait cette question ultérieurement. Philip Habib, de son côté, m’apprit que l’on discutait du timing de l’arrivée de la force multinationale sur le territoire libanais : les palestiniens réclamaient qu’elle arrive avant leur retrait pour assurer leurs arrières, tandis que les américains préféraient attendre le retrait des palestiniens pour éviter que ces derniers n’utilisent le déploiement de la force multinationale entre eux et les israéliens pour retarder leur propre départ et pour que la force en question ne soit pas prise entre deux feux. Afin d’aider au déblocage de la situation, nous nous efforçâmes de négocier un compromis acceptable aux termes duquel les deux opérations se dérouleraient quasi simultanément, le déploiement international débutant lorsque l’évacuation serait parvenue à mi-chemin.

Pendant ce temps, dans ses attaques répétées, Joumblatt en vint à nous accuser de haute trahison, le président Sarkis et moi, et à réclamer des sanctions contre nous. Le chef du PSP était alors le défenseur le plus éloquent du maintien de la présence armée palestinienne au Liban, même aux dépens de la souveraineté nationale et de l’autorité de l’Etat ; sans doute parce qu’il en avait le plus profité. [P.635]

-Le 9 juillet 1982, à 10h, le président de la République m’appela à mon bureau du palais Bustros et me demanda de le retrouver immédiatement au palais présidentiel où le président du Conseil Chafic [P.635] Wazzan devait arriver d’une minute à l’autre. [P.636]

Le président Wazzan noud fit part ce jour-là de positions encourageantes et positives de la part des responsables de l’OLP, notamment Yasser Arafat. Les palestiniens se montrèrent souples au sujet de leur retrait total de Beyrouth, mais refusèrent de se rendre en Irak. [P.636]

-A partir de la mi-juillet 1982, nous commençâmes à percevoir l’engagement sérieux du président Chafic Wazzan à œuvrer en vue de clore la question des combattants palestiniens à Beyrouth en dépit de [P.636] leurs atermoiements, du fait que l’on n’eût pas encore une idée précise de leur retrait définitif et qu’un doute inquiétant persistait quant aux chances de succès des efforts de l’émissaire Philip Habib. Devant le soutien considérable de l’opinion publique musulmane et du Mouvement National pour l’OLP, le président Chafic Wazzan, soutenu par le président Saëb Salam, se distingua par des positions audacieuses en faveur de la souveraineté et de l’indépendance du Liban et la défense de l’autorité de l’Etat. [P.637]

-Le 27 juillet 1982, à la veille de mon départ pour l’Arabie Saoudite où je devais participer aux travaux du comité des Six, je reçus la visite du directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama venu m’informer que ses services avaient eu vent d’un complot palestinien pour m’assassiner à Chypre –d’où je devais prendre l’avion pour Djedda. Il promit de faire le nécessaire avec les services chypriotes pour assurer ma sécurité et celle de la délégation qui m’accompagnait et qui était constituée des ambassadeurs Joseph Aboukhater et Abdel-Rahman Labban, du chef des renseignements Johnny Abdo et du secrétaire Samir Moubarak, en plus des ambassadeurs Zafer el-Hassan, Hussein Abdallah et Adel Ismaïl qui nous retrouveraient à Djedda. [P.639]

-Le 28 juillet 1982 au matin, nous quittâmes la base navale de l’armée libanaise à Kaslik à bord d’un hélicoptère militaire qui nous transporta à Larnaca d’où nous embarquâmes à bord de l’appareil privé du ministre saoudien des Affaires Etrangères Saoud el-Fayçal, lequel nous attendait à l’arrivée à l’aéroport de Djedda. A notre arrivée à l’hôtel Hyatt-Regency j’eus un entretien avec mon homologue syrien Abdel-Halim Khaddam. Il s’opposait à l’accession [P.639] à la présidence de Béchir Gemayel ou de Camille Chamoun ; sa préférence allait à René Mouawad ou Jean Obeid. Khaddam me dit aussi que son pays n’était nullement disposé à accueillir les palestiniens, ce refus me parut principalement motivé par la crainte des syriens pour leur régime. Mais j’en arrivai à me demander si les syriens s’inquiéteraient vraiment si Israël annihilait l’OLP à Beyrouth. [P.640]

-Le 29 juillet 1982, l’après-midi, alors que nous étions réunis, je reçus une dépêche du ministère à Beyrouth résumant la teneur de l’entretien qui s’était tenu le matin même entre les présidents Elias Sarkis et Chafic Wazzan, et l’émissaire Philip Habib. Ce dernier leur avait dit qu’il doutait beaucoup de parvenir à un cessez-le-feu. Cette nouvelle m’inquiéta, et pourtant je la classai au titre de la guerre psychologique. Lors d’une séance plénière,  les participants tentèrent d’entrer dans le détail des négociations en cours pour le retrait des palestiniens de Beyrouth, ce à quoi je m’opposai catégoriquement, tout comme je refusai l’idée d’un retrait par étapes. Après un long débat, nous parvînmes à un accord en 6 points dont le plus important était le 2e. Il traitait du retrait des combattants palestiniens de Beyrouth une fois que des arrangements auraient été mis au point entre eux et le gouvernement libanais pour assurer la sécurité des [P.642] partants et celle des civils qui resteraient dans les camps. Nous repartîmes de Djedda le 30 juillet à 9h30 comme nous y étions arrivés, via Larnaca, et arrivâmes à Kaslik à 13h. [P.643]

-Au début du mois d’août 1982, l’espoir grandit de voie les combattants palestiniens se retirer. L’OLP avait annoncé, le 30 juillet, qu’elle était disposée à se retirer et à accepter des compromis sur certaines de ses revendications antérieures : retrait des troupes israéliennes à une certaine distance, exécution du retrait en 15 jours plutôt que 3 mois et la simultanéité entre leur retrait et le déploiement de la force multinationale –et non que cette force se déploie avant le retrait. Nos efforts se concentrèrent alors sur la destination des combattants palestiniens et sur les touches finales du plan pour la venue de troupes multinationales en vue d’assurer la sécurité des combattants qui se retireraient et des civils palestiniens qui resteraient au Liban. Philip Habib m’apprit que les efforts s’étaient concentrés pour convaincre la Tunisie d’accueillir les combattants palestiniens car elle était à 2000 Km de la zone des combats. [P.643]

Pendant ce temps, des combats d’une grande violence se déroulaient entre les forces israéliennes d’une part et les organisations palestiniennes et le Mouvement National d’autre part. je passai la nuit du 4 août au rez-de-chaussée de l’immeuble de mon domicile et repris les contacts avec Philip Habib pour que l’administration américaine intervienne auprès d’Israël afin de mettre un terme au bombardement de Beyrouth et d’alléger le blocus pour permettre le ravitaillement de la capitale. [P.644]

-Le 7 août 1982, le président Chafic Wazzan me dit qu’il s’était entendu avec l’ambassadeur français Paul-Marc Henry pour que les troupes françaises arrivent au Liban le jour même où débuterait l’évacuation des palestiniens. Le dimanche soir, notre optimisme concernant cette opération fut quelque peu ébranlé après une déclaration du ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, disant qu’il n’y avait aucun accord sur le plan Habib, mais l’émissaire américain revint et nous assura que tout était réglé.

Les obstacles s’aplanissaient les uns après les autres, le dernier étant le refus de l’OLP de fournir la liste des noms des combattants qui se retiraient et le refus du commandement syrien de retirer les unités postées à Beyrouth-Ouest. J’adressai aux ambassadeurs américain, français, britannique et italien accrédités à Beyrouth une lettre officielle invitant leur gouvernement à participer à la force [P.644] multinationale selon un calendrier précis et stipulant en détail le rôle de cette force : « Assurer la sécurité physique des combattants palestiniens qui se retireront et celle des civils palestiniens qui demeureront dans les camps, et aider les forces armées libanaises à recouvrer la souveraineté du Liban et déployer l’autorité de l’Etat sur le territoire libanais ». L’invitation précisait : « Si l’opération d’évacuation ne devait pas se réaliser de manière complète dans le délai précisé par le calendrier ci-joint, et pour quelque raison que ce soit, la mission des troupes internationales prendrait fin automatiquement et immédiatement ». Je signai cette lettre le 16 août 1982.

-Le 21 août 1982, commença l’évacuation des combattants palestiniens, clôturant une période de 15 années au cours de laquelle les libanais avaient vécu des jours très difficiles. Cette évacuation, qui paraissait comme un rêve inouï, mit dans l’allégresse une grande partie des libanais. [P.645]

-Le chef des renseignements militaires Johnny Abdo se chargea de la coordination entre le président de la République et Béchir Gemayel. J’avais constaté, notamment au cours des quelques mois précédents, qu’il se rendait au palais présidentiel presque quotidiennement après le départ des fonctionnaires et se réunissait avec le président pendant des heures. Il me semble que Johnny Abdo a joué un rôle prépondérant pour convaincre le président de la République de la nécessité d’adopter la candidature de Béchir Gemayel et d’aider ce dernier à accéder à la première magistrature de l’Etat. [P.646]

-Dans la soirée du 2 juillet 1982, j’eus une longue réunion avec le président de la République sur la question des élections et les choix qui s’offraient à nous. [P.646]

Un président modéré assurant la mesure entre les différentes composantes du Liban ne pouvait plus gouverner le pays et le sauver de la crise ; son rôle se bornait à gérer la crise pour tenter d’éviter de sombrer dans l’inconnu, l’effondrement total et l’émiettement. L’acceptation par le président Sarkis de l’arrivée de Béchir Gemayel à la présidence était une reconnaissance indirecte qu’un président modéré ne serait pas en mesure de réussir à sauver le pays dans ces circonstances et ne ferait plus l’affaire, surtout après l’invasion israélienne qui a propulsé le Liban dans le tunnel de l’inconnu. [P.647]

L’incursion israélienne qui était parvenue aux abords de la capitale a sans doute contribué à convaincre le président de la République de la nécessité d’aider à faire élire Béchir Gemayel. Il ne concevait pas qu’un président modéré, un président arbitre, pût pousser l’armée israélienne à se retirer du Liban d’autant que nous ne pouvions accepter l’idée d’une guerre d’usure qui finirait par anéantir la capitale et le Liban. Il était possible à un président fort, tel Béchir Gemayel, de rétablir l’ordre et la sécurité qui priveraient Israël du prétexte d’envahir le Liban pour assurer la sécurité à sa frontière Nord, mais le président Sarkis s’attendait naturellement à ce que Béchir Gemayel signe un accord de paix avec Israël. [P.648]

-Le 21 août 1982, des renseignements dont je ne pus m’assurer le bien-fondé m’apprirent que Béchir Gemayel avait encore besoin de la présence de 2 députés pour assurer le quorum et qu’il était en voie de préparer un plan alternatif au cas où il ne serait pas assuré : un coup d’Etat et la prise du pouvoir. Ces nouvelles ajoutèrent à notre inquiétude d’autant qu’elles signifiaient le début de l’opération de l’émiettement du Liban, car les leaderships musulmans refuseraient de reconnaître Béchir Gemayel et établiraient leur propre pouvoir dans les zones non soumises à l’autorité du commandant des Forces Libanaises. [P.652]

-Le 23 août 1982, vers midi,  je gagnai le palais présidentiel –situé à 1 Km de l’Académie Militaire de Fayadiyé où se déroulait l’élection. Je trouvais le président de la République très calme. Nous prîmes place devant la télévision pour suivre l’élection de son successeur. Le quorum fut assuré avec exactement 62 députés et le scrutin débuta. Béchir Gemayel fut élu au 2e tour. Le président Sarkis parut alors soulagé. Après l’annonce des résultats, je décidai de me retirer et de regagner mon domicile avant la visite protocolaire que le président élu devait effectuer et dont je me doutai qu’elle serait accompagnée de manifestations de liesse dont je n’étais pas porté par tempérament à apprécier le spectacle. [P.653]

Les jours suivants, nous suivîmes le départ des combattants palestiniens et le retrait des troupes syriennes de Beyrouth. [P.654]

-Début septembre 1982, Beyrouth étant libérée des combattants palestiniens et des forces syriennes, la force multinationale décida, sa mission étant accomplie avec succès, de se retirer de la capitale bien que, selon l’accord que nous avions conclu et le calendrier établi, elle ne dût se retirer du Liban qu’entre le 21 et le 26 septembre. Je tentai avec le président Sarkis de convaincre les américains de retarder le départ de la force multinationale jusqu’à la date convenue, mais sans succès. [P.654]

-Dans l’après-midi du 14 septembre 1982, nous entendîmes la déflagration qui emporta le jeune président élu. Je me trouvais à ce moment avec le président Sarkis au palais présidentiel où, quelques instants plus tard, on vint nous dire que l’attentat visait le président élu, mais qu’on ne savait rien d’autre. La nouvelle affligeante nous consterna ; nous eûmes le sentiment de plonger dans un tunnel obscur et attendîmes sur des charbons ardents. Les nouvelles contradictoires se succédèrent jusqu’à ce que l’avocat Karim Pakradouni appela à 21h30 et parla à Johnny Abdo, devant le président et moi. Karim Pakradouni rapporte cet épisode dans ces termes, dans son ouvrage La Paix Manquée : « Le monstrueux « il est mort » ne parvient pas à franchir mes lèvres. « As-tu vu le corps ? » me dit seulement le colonel Johnny Abdo. « Oui ». Près de lui, j’entends le président insister : « Demande-lui s’il l’a bien vu ». « Oui, je l’ai vu. Il est à l’Hôtel-Dieu de France. Il n’y a plus de président élu de la République ». Puis, au terme d’un silence qui me paraît long, les sanglots d’un chef d’Etat. Je raccroche ».

Profondément ému par la douleur du président Sarkis, je réalisai alors l’affection qu’il portait à Béchir Gemayel qui l’avait combattu avec force et lui avait fait tant de tort dans les premières années du régime. Je tentai de mon mieux de le réconforter et d’apaiser sa tristesse tout en sachant que rien n’y ferait. Je quittai le palais présidentiel très tard cette nuit-là et gagnai mon lit en pensant à cette catastrophe nouvelle qui venait de s’abattre sur le pays. [P.660]

La tristesse et la colère enveloppèrent quelque peu ragaillardies par l’attentat, après que les premières eurent été dans l’allégresse et les secondes presque endeuillées. [P.661]

Ce matin-là, alors que le pays était sous le choc de l’assassinat du président Béchir Gemayel, les israéliens investirent Beyrouth-Ouest sous prétexte d’empêcher des actes de représailles confessionnels, violant les termes du plan de Philip Habib, qui avait abouti à l’évacuation des combattants palestiniens de la capitale. [P.661]

-Dans la matinée du 17 septembre 1982, au moment où le député Albert Moukheiber franchissait le seuil de mon bureau, je reçus un appel téléphonique de cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, président du Conseil Supérieur Chiite, qui me demanda de déployer l’armée libanaise dans Beyrouth-Ouest, investie depuis 2 jours par les troupes israéliennes. Je lui répondis : « Excellence, vous êtes en retard une fois de plus. Cela fait des années que nous vous supplions d’accepter le déploiement de l’armée dans les régions Ouest et vous vous y êtes constamment opposés. Je verrai ce que nous pouvons faire ». [P.663]

-A partir du 18 septembre 1982, on découvrit une tragédie effroyable. Des bandes armées israéliennes et libanaises de l’Armée du Liban-Sud et des Forces Libanaises avaient, au cours des deux jours précédents, investi les camps palestiniens de Sabra et Chatila, et procédé au massacre de civils palestiniens. Le Liban et le monde en furent profondément secoués. Le Conseil de Sécurité se réunit à nouveau le 19 septembre et adopta la résolution 521 qui condamna le massacre, réaffirma ses résolutions précédentes demandant que soient respectés les droits des populations civiles, autorisa le secrétaire général à augmenter le nombre d’observateurs à Beyrouth et ses alentours, et lui demanda d’engager des consultations avec le gouvernement libanais sur les mesures à prendre pour assurer l’entière sécurité des civils, y compris le déploiement de forces des Nations Unies. Le 20 septembre, le Conseil des ministres approuva l’appel à une force [P.664] multinationale. Je convoquai les ambassadeurs des Etats-Unis, de France et d’Italie, et leur demandai officiellement d’envoyer de nouveau des unités de leurs armées au Liban pour aider l’armée libanaise à rétablir la souveraineté de l’Etat et à assurer la stabilité et la sécurité de tous les civils. [P.665]

-Au Liban, je fus frappé de constater que l’OLP et ses alliés musulmans libanais minimisaient la responsabilité des Kataëb et des Forces Libanaises dans les massacres de Sabra et Chatila. Cela eut un effet positif sur l’élection d’Amine Gemayel, le 21 septembre, qui bénéficia d’une quasi-unanimité libanaise, syrienne, israélienne et même palestinienne. J’assistai ensuite le 23 septembre à la prestation de serment à l’Académie Militaire à Fayadiyé. L’allocution du président Amine Gemayel mit l’accent sur la dimension arabe du Liban. [P.665]

-Le soir du 2 octobre 1982, j’invitai le président Elias Sarkis à dîner à mon domicile en compagnie d’amis proches, dont Johnny Abdo à qui je fis part d’un avertissement reçu deux jours plus tôt d’un ancien député sunnite de Beyrouth. Il m’avait dit que des cellules palestiniennes restées à Beyrouth planifiaient de m’assassiner en raison du rôle que j’avais joué dans l’évacuation des palestiniens de la capitale libanaise. Il me promit de suivre attentivement cette affaire. [P.666]

-Je me souviens d’une conversation avec le président Amine Gemayel, au lendemain de l’attentat qui coûta la vie des Marines en octobre 1983, sur les répercussions que cet attentat pourrait avoir sur la politique américaine au Liban. Je dis :

-Je suis enclin à penser qu’ils vont se retirer.

-Vous dites cela parce que vous n’aimez pas les américains, mais le président Ronald Reagan m’a dit qu’ils continueraient de soutenir le Liban et qu’ils n’avaient pas de marche arrière dans leur véhicule. Ils ne reculeront pas.

-Je traite de politique avec ma raison et non avec mon cœur. Si la relation avec les américains était d’ordre culturel, j’en serais proche car ma culture est occidentale, mais dans le mesure où elle est politique, je fonctionne avec ma raison et non avec mes sentiments, après m’être informé d’une multitude de sujets. Je crois que les américains ne sont pas disposés à renforcer leur présence au Liban ; vous le verrez bien. [P.674]

Le retrait des américains et des autres troupes multinationales a coïncidé avec l’effondrement du pouvoir central à la suite de la guerre [P.674] de la Montagne, en septembre 1983, et de l’intifada du 6 février 1984 après lesquelles l’autorité de l’Etat ne s’exerça plus que sur le palais présidentiel et quelques secteurs de la zone Est. Le pays sombra alors dans le chaos et le désarroi, et ni les conférences de Genève et de Lausanne ni la formation d’un gouvernement d’union nationale sous la présidence de Rachid Karamé n’y purent rien. [P.675]

-Il convient de souligner que, en 1985, durant tout le temps que se déroulaient les préparatifs en vue de la signature de l’accord tripartite, les régions Est de la capitale étaient soumises à un bombardement syrien intense, dont le but était sans doute d’accroître les craintes des chrétiens afin qu’ils ne s’opposent pas à l’accord. [P.676]

-Le 15 janvier 1986, Elie Hobeika fut renversé. Je dus intervenir auprès de Pakradouni, qui jouait un rôle prépondérant auprès de Samir Geagea, afin d’éviter que certains membres des Kataëb et des Forces Libanaises proches de Hobeika ne fissent l’objet de représailles. Deux jours après la fin des combats, l’avocat Emile Rahmé ayant demandé à me rencontrer de la part de Geagea, je lui fixai rendez-vous. Je ne connaissais pas Samir Geagea, mais j’avais entendu parler de lui. Lorsqu’il vint me voir, Rahmé me dit que Geagea connaissait bien mes positions et les appréciait beaucoup, notamment au sujet de l’accord tripartite. Il ajouta que je pouvais lui demander ce que je voulais. Je le remerciai et le priai de transmettre mes salutations au nouveau commandant des Forces Libanaises. [P.679]

-Il n’y eut pas d’élection présidentielle en 1988. Les forces de facto dans la région Est avaient empêché la séance électorale de se tenir par crainte qu’on élût le président Sleimane Frangié avec lequel elles étaient en profond désaccord. En outre, le commandant en chef [P.679] de l’armée Michel Aoun et le commandant des Forces Libanaises Samir Geagea avaient rejeté l’accord américano-syrien sur l’élection du député Mikhaël Daher. A l’époque, j’avais critiqué la manière dont cet accord avait été présenté car elle portait atteinte à la liberté des députés et des forces politiques libanaises, et suffisait ainsi à pousser les factions de la région Est à le rejeter. Ma position n’était pas le fait d’une opposition personnelle à Mikhaël Daher. [P.680]

Le président Gemayel nomma le commandant en chef de l’armée chef du gouvernement de transition un quart d’heure avant l’expiration de son mandat. Cette nomination me surprit car je savais que les deux hommes n’étaient pas dans les meilleurs termes. Le général Michel Aoun m’avait rendu visite à deux reprises auparavant : la 1e fois vers le milieu des années 1980 et la 2e avant la fin du mandat de Gemayel. Les deux fois, nous avions parlé de la situation et j’avais compris qu’il ne s’entendait pas avec le président de la République. Mes rencontres avec Amine Gemayel m’avaient laissé la même impression ; il n’était pas satisfait du comportement du commandant en chef.

Ma relation avec le général Michel Aoun en tant que chef du gouvernement de transition fut normale, semblable à celle que j’avais eue avec de nombreux détenteurs du pouvoir, lesquels avaient souhaité me consulter de temps à autre. Aoun me demandait de lui rendre visite chaque fois qu’il voulait prendre mon avis sur des questions régionales et internationales. Un jour, après que le comité tripartite constitué de l’Arabie Saoudite, de l’Algérie et du Maroc lui eut demandé, en septembre 1989, de mettre fin aux combats, il avait envoyé un officier à Fakra –où la violence des bombardements sur Achrafiyeh nous avait contraints à nous réfugier, mon épouse et moi –m’annoncer que le général souhaitait me voir. Je répondis à son invitation et me rendis au palais présidentiel où je me réunis avec lui au sous-sol, qu’il avait fortifié. Je me souvins alors des jours difficiles que j’y avais passés en compagnie de mon ami, le président Elias Sarkis. Le général Aoun me dit ce jour-là qu’il n’était pas disposé à se plier à un cessez-le-feu ni à accepter les 7 principes proposés par le comité tripartite comme base des pourparlers qui devaient se dérouler plus tard à Taëf, en Arabie Saoudite. Il considérait qu’il n’était pas tenu de faire marche arrière d’autant que la population était avec lui et pourrait interpréter tout recul de sa part comme un abandon. Je lui demandai : « Pouvez-vous tenir seul longtemps face aux syriens ? Est-[P.680] ce qu’un pays vous soutient ? » Il me répondit : « Non », puis ajouta : « Pensez-vous que je suis obligé d’accepter les demandes du comité tripartite arabe ? » Je lui dis : « Prenez votre temps. Assurez le contact avec les pays en qui vous avez confiance et, ensuite, prenez votre décision finale. Mais, surtout, sortez de cette affaire d’une manière habile et n’oubliez pas que la population, si elle est défaite militairement, ne restera pas longtemps à vos côtés, et vous n’y pourrez rien ». [P.681]

Il me sembla que mes arguments avaient convaincu le général Aoun surtout lorsqu’il me dit qu’il souhaitait consulter certaines parties. Je lui dis alors calmement : « Consultez qui vous voulez, mais ne perdez pas trop de temps afin qu’ils ne s’imaginent pas que vous cherchez à les tromper et à gagner du temps ». Plus tard, je devais apprendre par certains amis que Michel Aoun, après notre rencontre, avait contacté les français et les irakiens, et, voyant que ceux-ci ne pouvaient rien lui promettre, il se montra disposé à traiter avec le comité arabe. Il accepta ensuite que les députés qui résidaient dans la région Est se rendissent en Arabie Saoudite pour rechercher une solution à la crise libanaise.

A mon avis, le général Aoun avait exagéré le soutien de la population à ses propositions, de même qu’il s’était obstiné à penser que ce que réclamait le Liban était un dû que la communauté internationale devait s’évertuer à lui assurer par n’importe quel moyen. Il avait une confiance totale en lui-même et en sa capacité à faire de ses désirs une réalité inévitable. Cette impression se confirma le jour où il me dit qu’il songeait à provoquer un changement dans l’attitude de l’opinion publique américaine de sorte qu’elle exerce des pressions sur son administration et la contraigne à changer radicalement de politique vis-à-vis du Liban et à forcer la Syrie à s’en retirer.

A la même période, le député René Mouawad fut élu président de la République et était assassiné 18 jours plus tard, le jour de la fête de l’Indépendance, en 1989. Deux jours avant son assassinat, je lui avais rendu visite à sa demande et il m’avait retenu à dîner. Le principal problème était de savoir comment faire sortir le général Aoun du palais de Baabda ; rien ne pouvait être envisagé autrement, mais le président Mouawad [P.681] refusait catégoriquement de recourir à la force contre Aoun. Je compris aussi que le président de la République cherchait à aplanir de nombreux obstacles et à trouver des dénominateurs communs entre les uns et les autres. Il voulait nommer un gouvernement équilibré, selon sa conscience, et, en même temps, ne pas se heurter aux syriens. [P.682]

-A l’automne 1998, le commandant en chef de l’armée, le général Emile Lahoud, fut élu président de la République. Il était le fils du général Jamil Lahoud, ancien député et ministre. [P.687]


[1] Karim Pakradouni, La Paix manqué, P.147

Les Cahiers de L’Orient – numéro 10 – 1988 – Chronologie

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Chronologie

 

-3 janvier 1988 : Raid de l’aviation israélienne sur des bases palestiniennes au Liban-Sud (près de Saïda) et en particulier sur le QG de l’organisation d’Ahmad Jibril (FPLP-CG) et du Fath : 18 morts.

-13 janvier 1988 : 4 des 9 palestiniens condamnés à l’exil sont expulsés au Liban-Sud et remis au FPLP, la Jordanie, l’Egypte, la Syrie, Chypre et le Liban ayant refusé de les accueillir. Il s’agit de Mahmoud Gibril Rajoub, 35 ans (Fatah), Bachir Ahmad Khairy, 46 ans (avocat FPLP), Hussein Mohammad Hadar, 27 ans (Fatah) et Jamal Mohammad Chaker, 29 ans (Fatah).

-4 février 1988 : Un commando palestinien du Fatah est intercepté à la frontière libanaise. Deux militaires israéliens et un combattant palestinien sont tués.

-5 mars 1988 : Une roquette Katioucha, tirée depuis la zone de sécurité au Liban-Sud, atteint un village israélien frontalier (4 blessés)

-5 mars 1988 : A l’intérieur de la zone de sécurité, une patrouille militaire accroche un commando du Fatah qui tentait de s’infiltrer en territoire israélien ; un palestinien est tué. Ces opérations font suite, selon un porte-parole de l’OLP à Saïda, à la « décision du Conseil Militaire de renforcer la lutte armée contre Israël ».

-12 mars 1988 : L’aviation israélienne effectue un raid sur un camp de réfugiés palestiniens à l’Est de Saïda (Liban-Sud) faisant 1 mort et 12 blessés.

-17 mars 1988 : Raid de l’aviation israélienne sur un village druze au Sud-Est de Beyrouth ; un immeuble abritant une base du FPLP est bombardé. Un combattant palestinien est tué et 3 civils blessés. Un porte-parole militaire déclare qu’il s’agit d’une « opération de représailles », 24h après des tirs de roquettes contre un village de Galilée.

-23 mars 1988 : Raid israélien au Liban-Sud (à l’Est de Saïda) contre des positions palestiniennes du FPLP et du FDLP (7 morts et 15 blessés).

-24 mars 1988 : Raid israélien au Liban-Sud contre des bases du Fatah-Commandement Révolutionnaire (Abou Nidal) et du FDLP : 5 morts et plusieurs blessés.

-4 avril 1988 : Accrochages dans la nuit du 4 au 5 avril entre un commando palestinien et l’armée à la frontière israélo-libanaise, près du kibboutz de Kfar Yval : 2 palestiniens sont tués et 4 soldats blessés ; cette opération est revendiquée par l’OLP. Autre tentative d’infiltration à l’entrée de la zone de sécurité au Liban-Sud, dans le secteur de Bint-Jbeil.

-11 avril 1988 : 8 palestiniens des Territoires Occupés sont expulsés au Liban-Sud, accusés d’activité clandestine au sein d’organisations terroristes. 5 d’entre eux ont été condamnés en janvier. Il s’agit du cheikh Abdelaziz Odeh (Jihad Islamique), Furayi Ahmad Khalil Khayri (Fatah), Khalil Kuka, Hassan Ghanim et Mohammad Abou Chakra (militants islamiques) résidents de la bande de Gaza et Bachir Mahmoud Nafa Khamed du camp de Kalandia (Ramallah), fondateur d’une section locale des Chabiba. Les trois autres sont Jamayel Shati Hindi de Jenin (Fatah), Abdelaziz Affo (FPLP) et Abdelaziz Ud (Jihad Islamique, Gaza).

-13 avril 1988 : L’armée intercepte un commando qui venait de traverser la zone de sécurité au Liban-Sud, tuant les trois palestiniens ; opération revendiquée le lendemain par le groupe Abou Nidal.

-19 avril 1988 : 8 palestiniens de Cisjordanie sont bannis et transférés au Liban. Il s’agit de Mahmoud Beni Shamsa, Mustafa Hamail, Sari Hamail, Omar Saïd Daoud, Nageh Dwikat, Ibrahim Jaud (résidents de Beita), Ghassan al-Masri (Ramallah) et Ahmed Fawzi al-Dik (environs de Naplouse), tous deux militants du Fatah.

-21 avril 1988 : 3 palestiniens sont tués au Liban-Sud alors qu’ils tentaient de s’infiltrer dans le Nord d’Israël.

-22 avril 1988 : 8 combattants palestiniens sont tués au cours d’un raid israélien contre des positions du FPLP-Commandement Général (Ahmad Jibril) sur le littoral druze, au Sud de Beyrouth.

-2 mai 1988 : Communiqué de l’armée annonçant une vaste opération de ratissage qui mobiliserait près de 1500 soldats « pour faire face au nombre croissant de tentatives d’infiltration terroristes, l’armée a entrepris une opération de recherche dans la zone de sécurité au Sud du Liban ».

-4 mai 1988 : Fin de l’opération de ratissage entreprise par Tsahal au Liban-Sud. Bilan : 3 morts et 17 blessés du côté de l’armée israélienne et une quarantaine de morts du côté libanais, au cours notamment d’une bataille avec le Hezbollah libanais dans la localité de Maïdoun.

-15 mai 1988 : Raid israélien contre le camp de réfugiés palestiniens de Aïn el-Héloué à l’Est de Saïda (Liban).

juin 16, 2012

سلسلة الوثائق الاساسية للازمة اللبنانية 1973، الجزء الاول، ملامح الازمة و انفجارها و الدور الفلسطيني و الدور المحلي، عماد يونس،1985

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Document 1 : Rapport du général Aziz el-Ahdab à propos du danger sur le Liban daté du 26 septembre 1973 (pp. 14-15)

Les armes et les combattants palestiniens présents au Liban sont :

-22525 éléments armés.

-99 mortiers de 120 mm.

-279 mortiers de 60 mm et de 81 mm.

-77 canons de 75 mm.

-403 mitrailleuses antiaériennes.

-50 canons antiaériens.

-657 RPG.

Document 2 : Rapport des médecins traitants de Maarouf Saad à l’Hôpital Américain de Beyrouth le 28 février 1975 (p. 70)

 

A Monsieur le Juge d’Instruction Militaire,

Suite à notre consultation de M. Maarouf Saad aux soins intensifs de l’AUH, nous avons pu constater une blessure par arme à feu d’un diamètre de 3 mm accompagnée d’un hématome.

Nous avons interrogé le Dr. Ibrahim Dagher, le chirurgien responsable, qui nous a affirmé que la balle a traversé le bassin et a déchiré la prostate ainsi que les voies urinaires qui ont été coupées. Ensuite, la balle a déchiré le rectum, provoquant un important saignement. Dr. Dagher nous informe qu’il a pratiqué les opérations suivantes :

Il a ouvert le ventre et pratiqué une Colo Tomie, placé un tuyau en plastique dans les voies urinaires coupées et arrêté l’hémorragie par pression sur l’artère Aorte.

Suite à vos demandes, nous nous sommes réunis au Tribunal Militaire et nous avons contacté le Dr. Labib Abou-Zahr qui a examiné M. Maarouf Saad à Saïda et a constaté qu’il était atteint de deux blessures par arme à feu de 4 ou 5 mm.

Nous avons examiné une radiographie du bassin prise à notre demande à l’AUH et nous l’avons étudiée au Tribunal Militaire en votre présence et en la présence du procureur général. Il nous est alors apparu un écrasement de l’os Ischion et la présence d’un grand éclat de 12 mm et d’un diamètre de 6 mm à la hauteur de l’écrasement osseux ainsi que la présence d’éclats plus petits éparpillés de part et d’autre du bassin.

Résultat :

1-Ces blessures proviennent d’un projectile de petit calibre de moins de 7 mm.

2-Sur la base des dires du Dr. Labib Abou-Zahr, premier diagnosticien et en nous appuyant sur la radiographie, il nous est apparu que le projectile a pénétré de gauche à droite avec une petite déviation de l’avant à l’arrière.

3-Il est impossible de déterminer la distance de laquelle le projectile a été tiré.

4-Il est impossible de se prononcer sur l’état du patient pour l’instant.

Veuillez agréer nos salutations distinguées.

28 février 1975.

Signatures :

Dr. Adib Tohmé, médecin légiste.

Dr. Mohammad Koleilat, médecin légiste.

Dr. Elias Sayegh, médecin légiste.

Document 3 : Réponse de l’armée suite aux accusations qui disent que le Deuxième Bureau se trouve derrière les incidents sanglants du 24 décembre 1975 (pp. 145-146)

 

Depuis un certain temps, certaines parties accusent le Deuxième Bureau de l’armée de provoquer les incidents sanglants, les tirs des francs-tireurs, les enlèvements, les pillages et les combats confessionnels. Le dernier épisode de cette série d’accusations journalières est l’accusation du Deuxième Bureau d’avoir assassiné à Tripoli cheikh Kassem Imad, mohafez du Liban-Nord, le 20 décembre 1975 un quart d’heure après son assassinat. Avant cela, les mêmes parties ont prétendu que le dénommé Alexis Maalouf est un officier du Deuxième Bureau chargé de certaines missions de subversion à Tripoli. Malgré les promesses de la partie qui l’a arrêté de le remettre à la Justice libanaise suite à la demande du procureur du Liban-Nord afin d’enquêter sur l’affaire, ce dernier disparaît de l’hôpital al-Husseini à Mina dans des circonstances obscures, en dépit du fait que ses geôliers l’aient mis sous surveillance renforcée. Les mêmes parties ont accusé le Deuxième Bureau de l’assassinat des quatre citoyens dans la région de Fanar et du massacre qui l’a suivi à Beyrouth, en plus de la provocation des deux incidents de Haret el-Ghawarina et Sebnay, et de l’assassinat de Mansour Eid à Charoun.

Chaque jour une nouvelle accusation de la part de ces parties, imposée à l’opinion publique à l’aide de la presse écrite. Afin de démasquer les visées suspectes et fausses de ces parties, nous leur adressons les questions suivantes :

1-Est-ce que cette partie possède les moyens de démasquer l’identité des tueurs du mohafez du Liban-Nord à cette vitesse s’il n’y avait pas de plan préparé pour coller cette accusation au Deuxième Bureau ?

2-Est-ce que cette partie a le courage de remettre les assassins, tous les assassins impliqués dans les événements cité plus haut ainsi que dans d’autres incidents à la justice pour qu’ils soient jugés publiquement, compte tenu du fait que leurs identités sont connues à présent des autorités ?

3-Est-ce que ces parties ont le courage d’expliquer comment Alexis Maalouf a pu disparaître, alors qu’il était sous garde renforcée, et pourquoi elle s’est tue lors de sa disparition, trahissant ainsi leur promesse de le remettre à la justice libanaise faite à travers la presse ?

4-Est-ce que ces parties de voient pas qu’il est idiot et stupide de coller des accusations sans preuves, et de mépriser le lecteur et l’opinion publique au point de ne pas respecter leur intelligence ?

Un peu d’objectivité et de sincérité ainsi que le respect de la parole sont demandés. Le fait de détourner l’accusation de soit ne se fait pas en la collant à d’autres, car cette démarche confirme l’accusation et ne la nie pas.

La sincérité et la pudeur dans ces conditions font guise de courage, alors que l’accusation à tort prouve le manque d’éthique et d’honneur.

Document 4 : Rapport secret des services de sécurité libanais à propos du plan palestinien destiné à leur permettre de s’emparer du pouvoir au Liban (novembre 1975) (p. 148)

 

En soirée, avec le début du sit-in du Premier ministre Rachid Karamé au Sérail, les chefs du mouvement Fath ont organisé une réunion secrète sous la présidence de Abou Iyad et en présence de la majorité des responsables comme Atef Bassisso et Hajj Ismaïl, commandant d’un bataillon des Kouwwat el-Kastel à Nabatiyeh et le colonel Saadeddine Abou el-Zaïm et d’autres…à l’exception d’Abou Ammar. Cette réunion a lieu en présence du Dr. Nabil Shaath idéologue du mouvement Fath et professeur en Sciences Politiques et Administratives à l’Université Américaine de Beyrouth.

Après la discussion et l’étude de la situation du moment sur la scène libanaise, Nabil Shaath présente aux présents le plan dangereux suivant :

Le but : s’emparer du pouvoir au Liban de façon détournée, vu les réticences régionales et internationales auxquelles les palestiniens pourraient avoir à faire face s’ils s’emparent du pouvoir de façon directe.

Les bénéfices :

1-Elargissement de la base révolutionnaire, puisque cette dernière pourra utiliser un plus grand potentiel humain qui lui permettra d’être plus productive et efficace.

2-Utilisation des immenses possibilités du Liban en ce qui concerne les communications internationales et le nœud de réseaux routiers et de réseaux portuaires dans l’intérêt de la Résistance palestinienne informationnel et logistique.

3-Assurer l’envoi par les communistes de tout le matériel et le personnel dont a besoin la Résistance palestinienne en recrutant des volontaires yougoslaves, russes et turques.

4-Consolider le front Est de façon à ce que le Liban participe aux côtés de la Syrie à la guerre contre Israël.

5-Faciliter les opérations de fedayin à l’intérieur des territoires occupés sans que ces dernières ne rencontrent d’opposition.

6-Donner l’autorisation à la Résistance palestinienne de poursuivre les traitres qui travaillent pour Israël et l’impérialisme sur le territoire libanais.

7-Renforcer les capacités de la Résistance palestinienne afin que cette dernière puisse exercer des pressions politiques sur le pouvoir syrien dans le but que ce dernier entre en Jordanie afin de renverser le pouvoir.

Les mises en garde :

1-Les forces isolationnistes.

2-Tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant sur la scène libanaise relève de l’amateurisme. Au lieu de distribuer les forces de la Révolution palestinienne sur toutes les régions libanaises et d’y provoquer des combats successifs sans planification et sans unité d’objectif, il faut limiter la zone d’action des fedayin dans le but de s’emparer de la capitale Beyrouth, dans le but d’imposer un pouvoir fantoche sur tout le territoire libanais derrière lequel se trouverait la Résistance palestinienne.

3-En ce qui concerne l’armée libanaise, nous avons en son sein des partisans. Et si cela s’avère faux, il faut les acheter ou les persuader. Ces partisans paralyser l’action des membres de leur confession jusqu’à ce que l’armée libanaise soit totalement paralysée.

En tout cas, la Résistance palestinienne, d’après sa répartition géographique au Liban, a la possibilité de paralyser les mouvements de l’armée libanaise sur tout le territoire libanais.

La demande :

Création d’un Comité militaire formé des chefs du Fath dans le but de mettre en place un plan militaire et l’exécuter.

Cela, malgré le fait que Yasser Arafat soit absent de la réunion, car ce dernier a vu et approuvé de plan.

A la fin de la réunion, Nabil Shaath insiste pour que la première étape de ce plan soit exécutée, consistant à dresser un blocus hermétique sur la ville de Beyrouth, en occupant les régions de Aïn el-Remmaneh et de Hadeth en tant que première étape à l’occupation de la capitale Beyrouth.

Document 5 : Interview avec le commandant Tarek Noujaim à propos de la situation militaire dans la Békaa et le blocus de Zahlé de 1976 (pp. 163-164)

 

*Des doutes et des interrogations planent autour de la chute de la caserne d’Ablah qui a provoqué le blocus de Zahlé puis les attaques barbares sur la montagne. Quel est votre avis à ce propos ?

-La caserne d’Ablah de laquelle j’ai été détaché pour défendre Zahlé est le siège du commandement de la région militaire de la Békaa. Elle est dotée d’un bataillon de chars, d’un bataillon d’infanterie et d’un bataillon de garde, en plus des dépôts de munitions pour les mortiers, les canons, les chars, les mitrailleuses lourdes et le reste des armes.

Cette force placée sous les ordres d’un officier de terrain se déployait hors de la caserne afin d’avoir une liberté de manœuvre. Elle a joué un rôle louable.

Entre-temps, les mercenaires et les traitres du PCL, AMAL et d’autres ont joué leur rôle qui était de provoquer des heurts confessionnels entre militaires.

Les éléments subversifs ont réussi à atteindre leurs buts car les officiers de différents grades et religions ont délaissé leur rôle d’orientation en négligeant leurs devoirs professionnels et de commandement et sont restés chez eux surtout durant la nuit, où il était impossible de trouver un seul officier dans la caserne. Dans cette atmosphère, la force de la caserne d’Ablah qui campe dans le Ferzol entre dans Zahlé et s’y installe. La cause de ce transfert subit nous est encore inconnue, surtout que le colonel commandant de la zone militaire et le lieutenant-colonel chef d’état-major ont affirmé ne pas avoir donné d’ordres à l’officier responsable de la force afin de se rendre à Zahlé, alors que la ville n’avait pas besoin d’être secourue. La catastrophe a lieu après ce transfert : le reste des militaires encore présents dans la caserne rentrent chez eux. Ceci permet aux bandes de l’Armée du Liban Arabe de s’emparer de la caserne et de la piller, de sorte qu’ils ont même emporté les portes et les fenêtres.

Puis, l’Armée de Libération de la Palestine est arrivée et a pillé ce qui restait de la caserne.

Quant à nous, à Zahlé, nous avons perdu avec la chute de la caserne d’Ablah tout genre d’appui surtout en ce qui concerne les munitions et les armes. La ville de Zahlé est devenue comme un îlot dans une mer démontée. Toutes les routes qui y mènent sont coupées et il ne nous reste plus aucun moyen de nous ravitailler en matériel et en aliments surtout après le retrait des forces déployées sur les hauteurs d’al-Touayta et Aïn el-Rehban et qui contrôlaient la route Zahlé – Tarchiche. La cause de ce retrait était le renforcement des forces qui défendent la caserne d’Ablah !! Le résultat de ce retrait a été le contrôle d’un axe important par les forces ennemies, qu’elles ont utilisé pour attaquer et occuper Aïntoura et ses banlieues. Ils ont fait de cet axe une route de ravitaillement permanente pendant la bataille de la montagne. Jusqu’à cette date, la force qui se trouvait déployée dans ces hauteurs sous les ordres du sous-lieutenant martyr Samir Ziadé les avait empêchés de s’emparer de cet axe.

En ce qui concerne les attaques barbares sur la montagne. La chute de la caserne de Hammana avec tout ce qu’elle contient comme armement, matériel et munitions ouvre la route aux forces ennemies afin qu’elles puissent se déplacer librement du Chouf à la Békaa à travers le point de passage de Mdeirej et de renforcer leurs positions dans les hauteurs du Metn-Sud, Salima, Kornayel, Kfarselouan, Mtein, Aïntoura, …

Il est important pour moi d’affirmer qu’aucune caserne ne serait tombée aux mains des ennemis si les militaires loyaux avaient consenti à les défendre, surtout que les éléments subversifs sont des lâches et des voleurs. Le voleur n’a jamais été un bon combattant. C’est pour cela que les futurs responsables sont invités à ouvrir des enquêtes approfondies afin d’éclaircir les choses et de déterminer les responsabilités, quel que soit le coupable !

*La résistance de Zahlé grâce à l’armée libanaise est un phénomène unique dans son genre pendant les événements du Liban après la division de l’armée. jusqu’à quel point les habitants et les responsables de la ville ont coopéré avec votre commandement de la bataille résistance ?

-Tous les indices laissent penser que Zahlé n’était pas préparée à la bataille sur les plans personnel et militaire, mais les autres parties ont entrepris de provoquer des incidents afin de faire entrer la ville dans la guerre dans le but de l’occuper, mais le plan n’a pas marché.

Lorsque j’ai reçu le commandement de la défense de la ville de Zahlé j’ai immédiatement entrepris de changer les positions militaires et de couper la route d’approvisionnement de Hoch el-Oumara où se trouvaient de nombreux éléments subversifs des organisations palestiniennes et des Forces nationales. Le quartier occupé de Hoch el-Oumara était la source d’agressions continues contre les habitants de Zahlé. Pour cela, j’ai donné à mes forces des ordres stricts de riposter sur les sources de feu avec fermeté et force. Après le déplacement des habitants de toutes confessions, je me suis trouvé obligé de bombarder avec les canons de chars et avec les mortiers les positions des mercenaires. Pour cela, les ennemis ont œuvré à provoquer des incidents confessionnels et à tuer et égorger les femmes, les enfants et les vieillards, en plus de viser les véhicules militaires et civils. A ce moment là, j’ai exposé la situation au commandement de la zone militaire de la Békaa et j’ai mis au point le plan nécessaire pour nettoyer Hoch el-Oumara. L’exécution du plan a pris quelques six heures.

Après avoir éloigné les éléments subversifs, Hoch el-Oumara est devenue avec Zahlé et sa zone industrielle et Maallaka une seule ville et un seul objectif des tirs des ennemis et de leurs bombardements barbares sur les quartiers résidentiels surtout après la chute de la caserne d’Ablah. C’est ainsi que nos positions étaient la cible des tirs de canons de 122 mm et 130 mm ainsi que d’attaques répétées. Mais les ennemis n’ont pas réussi leurs tentatives. Au contraire, à chaque offensive ils essuyaient de lourdes pertes. Après la chute de la caserne d’Ablah et l’isolement de Zahlé, nous avons entrepris de tracer notre propre route à travers la neige afin d’assurer notre ravitaillement en munitions et en armes, surtout que la bataille semblait longue et qu’il était primordial de garder la ville afin qu’elle ne devienne pas le Damour de la Békaa.

Quant aux zahliotes, l’histoire se rappellera leur héroïsme aux côtés de l’armée libanaise. Ils se sont entraînés de 10 à 60 ans et ont tous participé aux batailles et en première ligne en tant que membres du parti Kataëb et du rassemblement général des zahliotes. Ils ont eu des dizaines de martyrs. Il est aussi important pour nous de citer les combattants de la zone industrielle de confession syriaque dont la résistance a eu une grande part dans la victoire de la ville de Zahlé. Quant aux héros de Maallaka, c’étaient des combattants des Kataëb qui ont donné aux assaillants de dures leçons en défense et en attaque.

Document 6 : Note d’information émanant de sources militaires libanaises le 4 juillet 1983 (p. 180)

 

Clarification : Un massacre a eu lieu dans la région de Bohsass située au Sud de la ville de Tripoli, au cours duquel 15 personnes ont été tuées suite à des tirs sporadiques sur les passants de la part d’une organisation armée.

Le Comité de Coordination tripolitain s’est réuni au domicile de son président M. Rachid Karamé, et a publié un communiqué dans lequel il a accusé les organismes officiels d’avoir organisé le massacre, ce qui a poussé les sources militaires libanaises à publié un communiqué dans lequel elles font paraître les noms des personnes impliquées dans l’opération et leur répartition en petits groupes pour appliquer l’opération ainsi que son exécution le 4 juillet 1983.

Le communiqué de l’armée :

« En date du 16 juin 1983 un groupe armé a perpétré un massacre à Bohsass comme suit :

1-Composition :

Trois groupes ont participé à l’opération. Le premier, composé de : Karim el-Sayyad, Adnan Ahmad el-Jamas, Salim Issa, Mohammad Tayta dont le surnom est « Abou el-Zaïm », Ibrahim Saka, Chaouki el-Moussaoui. Ces derniers occupaient une voiture Mercedes blanche. Le second, composé de : Mohammad Nafez Reslane dont le surnom est « Abou el-Ror », Yehia Saka, Nazih el-Jakmouri, Ali el-Nachef, Mohammad Khalil dont le surnom est « Abou Ali ». Le troisième, composé de : Ibrahim Abdellatif el-Ayoubi, Zouheir Tannoura ainsi que deux autres miliciens.

2-Exécution :

Les trois groupes partent de Ras el-Sakher à Bohsass et déclenchent des tirs sporadiques de façon hystérique sur toute personne qu’ils rencontrent sur les lieux. Après cela, les miliciens se sont dirigés à un endroit dans la ville de Tripoli dans leurs voitures identifiées et qu’ils continuent à utiliser jusqu’à maintenant.

Les comploteurs ont décidé d’accuser un organe sécuritaire officiel d’avoir perpétré ce massacre et d’organiser une campagne de presse afin d’éloigner les soupçons qui se dirigent sur eux.

Les services de sécurité spécialisés possèdent des informations précises sur les noms des personnes et des personnalités qui ont planifié et poussé à l’exécution de massacre, et ils vont les remettre aux autorités judiciaires compétentes afin qu’elles prennent les mesures judiciaires appropriées à leur encontre ».

La source sécuritaire a également répondu « à la campagne de diffamation qui est entreprise contre certains organismes sécuritaires ou contre des militaires », en disant : « Ce n’est pas la première et ce ne sera pas la dernière fois que ce genre de campagne vise les organismes sécuritaires ou les militaires. Il ne convient pas de s’y arrêter, surtout qu’aucun lien n’existe entre ceux qui ont utilisé ce genre de procédés et l’armée ou les organismes sécuritaires. Quant à Khaled Skaff, c’est un ancien soldat chassé de l’armée le 5 juin 1983 pour son appartenance au groupe armé qui a procédé au massacre ».

Document 7 : Lettre du président Sleimane Frangié au commandant en chef de l’armée le général Hanna Saïd en date du 17 janvier 1976 (p. 191)

 

Monsieur le général commandant en chef de l’armée,

Au milieu des événements douloureux qui secouent le cher Liban, et devant la persistance des campagnes qui tentent de discréditer l’armée par tous les moyens, je suis heureux d’adresser mes fières salutations à notre vaillante armée et d’inscrire à son palmarès qu’elle a toujours fait preuve de discipline et qu’elle a imposé son respect par tous. Elle a également fait preuve de résistance face à toutes les tentations qui sont passées et qui passent par cette institution, faisant d’elle la pierre angulaire des remparts de la souveraineté.

L’esprit national unique dont sont pourvus les membres de l’armée libanaise, font de cette dernière l’exemple à suivre par l’ensemble des libanais. Les politiques changent, et les hommes politiques disparaissent, mais le Liban reste et l’institution militaire reste avec lui. Le Liban est la religion de l’armée. Il faut que la confession de l’armée soit et reste le Liban. Lorsque l’armée sauvegarde et renforce son unité, elle sauvegarde en même temps l’unité des libanais et leur évite le danger de la division.

Je vous invite au devoir de défendre l’unité de l’armée. Sachez que la confiance de tous les libanais en leur armée ne s’ébranle pas, et que toutes les tentatives de vider cette institution de ses capacités vont être détruites comme à chaque fois que cela s’est produit devant la croyance de l’armée en le Liban pays de tous les libanais.

Le président de la République,

Sleimane Frangié.

Document 8 : Communiqué du commandement de l’armée au lendemain du coup d’Etat du brigadier Aziz el-Ahdab (p. 199)

 

Le peuple souffre de la situation du pays, notamment la situation d’effondrement qui prévaut dans les institutions libanaises dont l’armée libanaise.

L’armée, dans sa volonté d’assumer ses responsabilités vis-à-vis du pays, ne peut qu’appeler les responsables à répondre aux exigences suivantes :

Premièrement : l’initiative de créer un gouvernement capable d’arrêter l’hémorragie et de ramener la sécurité.

Deuxièmement : Décréter une amnistie générale suite à l’appel du commandant en chef de l’armée du 10 mars 1976.

Troisièmement : Continuer à coopérer avec la Syrie sœur et les frères palestiniens pour sortir de la crise.

Le commandement de l’armée, dans le but de préserver l’unité de ses rangs, met les autorités politiques devant leurs responsabilités et voit que la situation menace d’empirer dans les 48h si ces derniers n’obtempèrent pas à ces demandes.

Sur ce, le commandement de l’armée demande à tous les militaires de s’allier à lui, et invite toutes les parties à participer au sauvetage du pays quels que soient les sacrifices à fournir.

Yarzé, le 12 mars 1976.

Général Hanna Saïd, commandant en chef.

Signature : Saïd.

A transmettre au colonel Takieddine, président du 5e Bureau.

Document 9 : Deuxième communiqué du commandement de l’armée après le coup d’Etat du brigadier Aziz el-Ahdab (p. 199)

 

Dans un précédent communiqué publié le 12 mars 1976, le commandement de l’armée a déclaré qu’il appelle tous les responsables à répondre à ses souhaits qu’il trouve nécessaires afin de sauver le Liban, et qui sont :

Premièrement : l’initiative de créer un gouvernement capable d’arrêter l’hémorragie et de ramener la sécurité.

Deuxièmement : Décréter une amnistie générale suite à l’appel du commandant en chef de l’armée du 10 mars 1976.

Troisièmement : Continuer à coopérer avec la Syrie sœur et les frères palestiniens pour sortir de la crise.

Le commandement de l’armée a également fait remarquer aux responsables que la situation risque d’empirer dans un délai de 48h, et maintenant il crie avec douleur que c’est ce qui s’est passé effectivement.

Pour cela, le commandement de l’armée, dans le but de préserver la sécurité du pays et des institutions dont l’armée, redemande avec insistance aux personnalités de travailler rapidement afin d’arriver à une solution de sauvetage dans le cadre légal.

Le commandement de l’armée réitère ses appels aux militaires afin que ces derniers s’allient à lui et retournent rapidement à leurs casernes.

Yarzé, le 14 mars 1976.

Le coup d’Etat du brigadier Aziz el-Ahdab et ses conséquences

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Le 11 mars 1976 à 20h35 le brigadier Aziz el-Ahdab[1] entre dans les locaux de la Compagnie Libanaise de Télévision (CLT) « accompagné d’une escorte militaire palestinienne procurée par Abou Hassan chef des services de renseignement de la Résistance palestinienne[2] » et prononce à 21h le communiqué numéro 1, généralement signe avant-coureur d’un coup d’Etat[3]. Il commence par un préambule dans lequel il justifie son action par l’urgence de sauver la patrie et de rétablir l’unité de l’armée. Le brigadier Ahdab qui commande la place militaire de Beyrouth se donne le titre de « gouverneur militaire provisoire » et fait la lecture d’un communiqué en 13 points dont les trois principaux sont : l’appel au président Sleimane Frangié de démissionner en imitant l’exemple de Béchara el-Khoury en septembre 1952, la convocation de la Chambre des députés dans un délai de sept jours afin qu’elle élise un nouveau président de la République et la démission du gouvernement dans un délai de 24h. A la fin de son communiqué, le brigadier Ahdab rassure les téléspectateurs en disant qu’il n’aspire pas au pouvoir, qu’il n’est pas partisan du pouvoir militaire et qu’il livrera le pouvoir aux nouvelles autorités civiles dès qu’elles auront été élues.

Au cours de sa première conférence de presse qui se tient le 12 mars 1976 au siège du commandement de la place de Beyrouth, le brigadier Ahdab se défend d’avoir exécuté un coup d’Etat en précisant que son objectif (annoncé dans le communiqué numéro 1) est de sauver le pays et de rétablir l’unité de l’armée, et non pas d’instituer un pouvoir militaire. Le soulèvement militaire du brigadier Ahdab a quelques ressemblances avec un coup d’Etat : proclamation de l’état d’urgence sur tout le territoire national, établissement d’un couvre-feu[4], annonce de communiqués et de ralliements[5] et formation d’un Conseil de commandement[6]. Pour certain analystes, le brigadier Ahdab a effectué un coup d’Etat télévisé et pour d’autres comme Assem Kanso secrétaire général du Parti Baath prosyrien, le brigadier Ahdab a fait du « show télévisé[7] ». Pour d’autres comme René Chamussy « le coup du général Ahdab n’était pas un coup d’Etat mais une simple mise en demeure adressée au président Frangié[8] ».

Le mouvement de sauvetage du commandant de la place militaire de Beyrouth permet l’accélération de l’amendement de l’article 73 de la Constitution le 10 avril 1976 et l’élection deux mois et demi avant la date prévue, le 8 mai 1976, d’un nouveau président, M. Elias Sarkis. En revanche, le brigadier Ahdab n’obtient pas la démission du président Sleimane Frangié tel qu’exigé dans son communiqué numéro 1.

Maintenant, nous allons voir les raisons de ce coup d’Etat et les détails de son application relatés par son auteur, qui nous donne sa version des faits. C’est ainsi que le brigadier Aziz el-Ahdab affirme que « le 11 mars 1976 à 09h00 du matin, j’entreprend de visiter toutes les casernes militaires dépendant du Commandement de la Place militaire de Beyrouth. Je me réuni et m’entretient avec les officiers. Je leur demande notamment de rester vigilants et les informe de la nécessité de rester proches de leurs hommes et de leurs revendications, surtout après avoir reçu des informations faisant état de la chute successive des casernes du Nord, du Sud et de la Békaa aux mains de l’Armée du Liban Arabe. Jusqu’à midi je n’ai encore aucune intention d’entreprendre une action militaire, mais à mon arrivée à mon bureau du Commandement de la Place militaire de Beyrouth, on me met au courant des derniers développements sécuritaires et politiques, ce qui me fait envisager l’idée de déclencher un coup d’Etat le jour même, après les informations télévisées de 20h00[9] ». Entre autres raisons qui poussent Ahdab à décider d’entreprendre son coup d’Etat : le retrait des officiers syriens des Comités de coordination, l’assassinat du colonel Abdel-Magid Chéhab commandant de la région militaire du Liban-Nord et la détérioration de la situation militaire et sécuritaire avec la réapparition des barrages et des enlèvements. En plus de tout cela, de nombreux rapports font état de l’intention des Kataëb, du PNL et de l’Armée du Liban Arabe d’attaquer et de s’emparer de toutes les casernes de la capitale dans la nuit du 11 au 12 mars 1976.

Vers 18h00, le général Ahdab convoque le capitaine Jaroudi, le responsable du Deuxième Bureau pour la Place militaire de Beyrouth. Il le met au courant de sa décision et lui demande d’organiser une mission de reconnaissance aux abords des locaux de Télé Liban-Canal 7 situés à Tallet el-Khayyat et de Radio Liban à Sanayeh. Il lui demande aussi de s’assurer des services d’un technicien spécialisé dans la diffusion des informations télévisées. « A 19h15, je convoque les officiers sous mes ordres au Commandement de la Place militaire de Beyrouth, les colonels Georges Karam, Georges Makhlouf et Mohammad el-Hajj. Je les mets au courant de ma décision et des raisons qui m’ont poussé à la prendre, et je reçois leur appui total[10] ». Après cette réunion, le brigadier Ahdab demande à ces derniers de faire préparer un détachement de blindés qui est prêt à prendre la route un quart d’heure plus tard.

A 19h30, une voiture civile occupée par des éléments du Deuxième Bureau de la Place militaire de Beyrouth prend la route dans le but d’effectuer une mission de reconnaissance, suivie de très près par la force blindée à la tête de laquelle se trouve Ahdab. Ce dernier se dirige directement au centre de coordination situé à la caserne Emile Hélou et demande au colonel Kamal d’informer les organisations palestiniennes que l’unité militaire qui est arrivée subitement à Beyrouth-Ouest n’est pas là dans le but de frapper le Mouvement National. Ahdab se dirige ensuite vers les locaux de Télé Liban qu’il fait encercler par ses blindés avant d’entrer en contact avec les responsables de la Compagnie Libanaise de Télévision (CLT) et de diffuser son communiqué numéro 1.

« Lorsque je sors des locaux de Télé Liban, les soldats chargés de la garde des locaux et ceux de mon escorte m’accueillent par des tirs nourris en l’air en guise d’appui à mon coup d’Etat[11] ». Ahdab se dirige ensuite vers les locaux de Radio Liban situés à Sanayeh vers 22h00, où il diffuse son communiqué numéro 1.

Les réactions du commandement de l’armée

« Dès que le communiqué numéro 1 est diffusé, une réunion est organisée au commandement de l’armée dans le bureau du commandant en chef le général Hanna Saïd à laquelle participent les officiers supérieurs ainsi que les commandant d’unités et de régions militaires. La réunion se poursuit jusqu’à 03h00 du matin le 12 mars 1976. Plusieurs avis sont donnés au cours de la réunion par rapport au coup d’Etat, dont le plus important est que le commandement de l’armée adopte le mouvement de réforme du brigadier Aziz el-Ahdab. Mais le commandant de l’armée ainsi que six officiers proposent d’attendre pour voir la tournure que prennent les choses avant d’adopter ce mouvement, tandis que neuf autres officiers sont pour l’adoption immédiate du mouvement d’Ahdab et pour son parrainage par le commandement de l’armée[12] ». Les officiers qui ont demandé l’appui du mouvement d’Ahdab sont : le chef d’état-major de l’armée le général Saïd Nasrallah, le général François Génadry, le général Fayez el-Rassy, le général Simon Saïd, le colonel Raouf Abdel-Samad, le colonel Antoine Lahad, le colonel Nabil Koraytem, le colonel Georges Gharib et le colonel Ismaïl Charafeddine. Quant aux officiers qui prônent l’attentisme, ce sont : le général Faouzi el-Khatib, le général Toufic Jalbout, le général Moussa Kanaaan, le colonel Jules Boustany, le colonel Ahmad el-Hajj, le colonel Jamil Takieddine. Certains d’entre eux changent d’avis au cours de la réunion et annoncent leur accord à l’appui du mouvement du général Ahdab.

Dans son communiqué numéro 2 diffusé le 12 mars 1976, le gouverneur militaire provisoire du Liban, sur base du texte du décret numéro 10 daté du 7 juillet 1967 et du décret numéro 4343 daté du 12 novembre 1972, décide ce qui suit :

Article 1 : Instauration du couvre-feu à Beyrouth et ses banlieues à partir du 11 mars 1976 à 22h00 et jusqu’à nouvel ordre.

Article 2 : Le corps diplomatique, les députés, les organismes médicaux, les employés de l’administration publique, les journalistes et les envoyés spéciaux, les employés et ouvriers des compagnies de l’électricité, de l’eau et de la télévision, les voitures et les employés des compagnies d’aviation, les boulangers et leurs ouvriers, les distributeurs de journaux, les ouvriers des imprimeries, les éboueurs, les employés, ouvriers et gardiens du Port de Beyrouth, les délégués de la Croix-Rouge sont dispensés de l’application des dispositions de l’article 1 après contrôle de leurs cartes professionnelles.

Article 3 : Les heures de levée du couvre-feu seront communiquées aux citoyens par voie de communiqués publiés dans les médias.

Article 4 : Les forces de l’ordre ont ordre d’ouvrir le feu sur toute personne transportant une arme apparente et qui n’obtempère pas à la première sommation.

Article 5 : L’armée est chargée de faire appliquer les dispositions de ce communiqué et d’arrêter les contrevenants afin qu’ils comparaissent devant les tribunaux spécialisés.

Remarque : Les banlieues de Beyrouth sont déterminées par une ligne qui commence au Nord de Nahr el-Kalb, Dbayé, Beit el-Chaar, Antélias, Jal el-Dib, Jdeidé, Mkallès, Tall el-Zaatar, Fayadiyé, Hadeth, route de Choueifate jusqu’à Khaldé.

Les réactions des divers mouvements militaires

Le 13 mars 1976 à minuit, Radio Liban (Sanayeh) diffuse un communiqué publié par le « Mouvement des officiers chrétiens », qui dit en substance : « Nous, les officiers soussignés, malgré notre non sectarisme, proclamons ce qui suit :

Le pays est au bord d’une guerre civile aux conséquences désastreuses. Notre sens des responsabilités nationales et la volonté de sauvegarde de la formule qui nous est chère qui se traduit par l’unité de la terre, de la Nation et de l’armée ainsi que notre espoir d’arriver à un système libanais démocratique et laïc, et suite à la décision de la majorité parlementaire du 13 mars 1976 qui représente la légalité, nous décidons :

1-D’adopter le contenu du communiqué numéro 1 du mouvement du général Ahdab.

2-D’appuyer le Parlement dans son appel au président de la République à démissionner.

3-D’inviter tous les militaires chrétiens (officiers, sous-officiers et hommes de troupe) qui nous soutiennent à travailler ensemble à l’édification d’un nouveau Liban.

4-D’appeler les idéologues et les responsables politiques ainsi que la majorité silencieuse de voir l’intérêt de la Nation et de donner leurs avis.

Que Dieu nous garde fils de l’héroïsme libanais qui n’est pas mort.

Signature : Commandants Kabalan Abi-Saab, Fouad Malek, Emile Rizk ; Capitaines Paul Farès, Chéhadé Maalouf, Adonis Neemé, Wehbé Katicha ; Lieutenants Jihad Chahine, Georges Semaan, Marcel Karam, Antoine Haydamous, Camille Ata, Michel Hallit, Adnane Homsi, Salim Layoun, Ghazi Ghattas, Samir Sansil, Mounir Aoun ; Sous-lieutenant ingénieur Ragi Maalouf ; Sous-lieutenants Saïd Eid, Charbel Nagib, Armand Tabchi et Charbel Rizk[13] ».

Toujours le 13 mars 1976, un certain nombre des officiers de la région militaire du Liban-Nord adressent une lettre d’appui au brigadier Ahdab, dont voici le texte : « Afin de sauvegarder l’unité de l’armée ainsi que la dignité du pays, et de par notre croyance en un Liban arabe, uni et indépendant, nous les officiers réunis à Tripoli ainsi que les sous-officiers et soldats qui ont participé à la réunion appuyons et bénissons votre intifada pour le bien du Liban et de son peuple. Signatures : colonel Yassine Soueid ; lieutenant-colonel Abdel-Rahman Bohsali ; commandants Adel Zebyan, Hasan Tout, Semaan Abi-Hanna, Mohammad Youssef al-Kayyal ; capitaines Amine al-Ayyas, Mohammad Zeidane, Salamé Sleimane et Ali Cheib ; lieutenants Milad Abi-Saab, Ahmad Sour, Hafez el-Hajjar, Ali Esper, Ahmad Chédid, Moustapha el-Korhani et Moustapha Sleimane ; sous-lieutenants Haïdar Safa, Naji Hadi, Nabih el-Kurdi et Walid Abdel-Baki[14] ».

L’Armée du Liban Arabe sous le commandement du lieutenant Ahmad el-Khatib appuie le coup d’Etat d’Ahdab sur la base de l’application du programme de réformes politiques du Mouvement National et de la démission du président Frangié.

Le commandant Ahmad Maamari chef de l’Armée du Liban Arabe pour le Liban-Nord appuie le mouvement d’Ahdab et met tous ses moyens aériens et terrestres à la disposition de ce dernier.

Le commandement de la région militaire du Mont-Liban ainsi que la Division de commandos des Maghawir et la caserne de Hammana appuient l’intifada militaire du brigadier Ahdab.

Dans ce sens, le brigadier Ahdab affirme que « du point de vue des forces armées, le commandement de l’armée, les officiers supérieurs, les commandants de régions militaires, les commandants de la Marine et des Forces Aériennes, les commandants des positions et des brigades de l’armée, ainsi que les officiers des Forces de Sécurité Intérieure et de la Sûreté Générale se sont empressés d’appuyer son coup d’Etat dans une mesure de 90% du total des militaires[15] ».

Le colonel Antoine Barakat quant à lui refuse l’intifada militaire d’Ahdab et le 13 mars 1976, il crée un nouveau mouvement militaire fidèle au président Frangié et qui a pour but d’appuyer la légalité. « Dans une première étape, il met la main sur la caserne Chukri Ghanem à Fayadiyé et clarifie la situation en proclamant qu’il appuie le commandement légal de l’armée sous le ordres du général Hanna Saïd et qu’il exécute ses ordres. Mais il oublie que le commandement de l’armée a appuyé l’intifada militaire et qu’il a pris les thèses du communiqué numéro 1 à son compte le 12 mars 1976 en soirée[16] ».

La situation au Liban avec le coup d’Etat du brigadier Ahdab devient plus complexe puisque le mouvement de sauvetage se révèle incapable de mener une action militaire de petite envergure comme celle de séparer les combattants dans la zone des grands hôtels et du centre-ville. Ce dernier ne pouvait donc pas imposer au président de démissionner par la force des armes. Les différents ralliements de militaires et de civils au général Ahdab ne démontrent que la simple volonté de changement chez tous qui est exacerbée par le prolongement de la guerre qui sévit depuis 11 mois dans le pays. Parmi les principes du mouvement Ahdab, il faut noter : la laïcisation, l’équilibre confessionnel, une nouvelle loi sur l’armée qui assure les besoins d’une politique de défense, l’affirmation de l’arabisme du Liban, la réunification du pays et la consolidation de l’unité nationale.

Le rétablissement de l’unité des rangs au sein de l’armée libanaise ne se réalise pas. L’armée qui est déjà neutralisée va se retrouver divisée par le coup d’Etat du commandant de la place militaire de Beyrouth en trois formations essentielles : l’Armée du Liban Arabe qui se rallie au mouvement du 11 Mars le 15 mars, contrôle les casernes de Beyrouth-Ouest (Emir Bachir, Emir Fakhreddine et Henri Chéhab[17]) ; l’Armée du Liban du commandant Fouad Malek –qui prône la solution belge de deux armées séparées –qui sera appuyée d’une part par le colonel Antoine Barakat qui a occupé le 13 mars 1976 la caserne Chukri Ghabem de Fayadiyé et d’autre part par le major Saad Haddad qui groupe au Liban-Sud une formation de 700 hommes connue sous la dénomination de « formation de Marjeyoun –Kleyaa; enfin, l’Avant-Garde de l’armée libanaise qui est cantonnée dans la caserne de Rayak dans la Békaa et qui a à sa disposition la majeure partie de l’arsenal de l’Armée de l’Air à part les hélicoptères Alouette qui sont stationnés à la Base Aérienne de Beyrouth et qui compte 400 hommes au début. Ce sont les forces armées constituant cette formation qui vont protéger la prestation de serment d’Elias Sarkis à Chtaura. La 3e formation va s’abstenir de participer aux combats acharnés qui se généralisent dans le pays à partir du 18 mars 1976 à Beyrouth (bataille des grands hôtels, bataille du centre-ville), à la montagne (bataille de Aley –Kahalé, bataille de Aïntoura, bataille de Tarchiche, bataille de Mtein au Metn-Nord, bataille de Majdlaya –Kobbé au Nord et bataille de Kobeyate au Nord-Est), les deux premières formations vont au contraire se jeter entièrement dans la bataille. La première va soutenir les Forces communes –branche militaire du Mouvement National libanais –qui établissent le 20 mars 1976 un plan militaire global et irréversible. En effet, le 15 mars 1976, les officiers et soldats du commandement du Mont-Liban ainsi que les commandos de l’armée adressent un ultimatum au chef de l’Etat lui demandant de démissionner le jour-même, et des unités de l’ALA marchent sur le palais de Baabda à partir de leurs casernes de Saïda, de la Békaa ainsi que de la caserne de Hammana. Cette offensive destinée à chasser le président Frangié du pouvoir est stoppée par l’intervention d’unités de la Saïka et de l’Armée de Libération de la Palestine. En effet, les troupes de l’ALA venant de Saïda sont stoppées sur l’axe Khaldé –Ouzaï qui constitue l’entrée Sud de Beyrouth. Les troupes de l’ALA venant de Hammana sont stoppées à Mdeirej –Sofar et les troupes de l’ALA venant de la Békaa sont stoppées au niveau de Chtaura. C’est la première intervention militaire syrienne (même indirecte) dans le conflit libanais. La seconde va soutenir les Forces Libanaises –branche militaire du Front Libanais –. Plusieurs faits militaires vont pousser les Forces Libanaises à décréter la mobilisation générale dans leurs rangs le 26 mars 1976, et qui sont principalement : la chute du Holiday Inn tenu par les phalangistes aux mains des Forces communes le 21 mars, et l’encerclement le 23 mars des hôtels Normandy et Hilton. Toujours le 23 mars, dans la montagne, les Forces communes parviennent à Monteverde au-dessus de Beyrouth.  Le 25 mars 1976, l’artillerie de l’ALA bombarde le palais de Baabda au canon de campagne de 155 mm, ce qui pousse le président Frangié à se réfugier à Zouk-Mikhaël puis à Kfour dans le Kesrouane. Le 26, les Forces communes vont occuper Mtein, Tarchiche et Aïntoura après des duels d’artillerie lourde et des combats de blindés entre l’ALA et une fraction de l’armée libanaise fidèle au président Frangié, ce qui va pousser les Forces Libanaises à décréter la mobilisation générale dans leurs rangs et à intégrer tous les hommes valides comme force d’appui aux miliciens déjà présents sur le terrain aux côtés des militaires chrétiens qui se sont ralliés à eux.


[1] Le brigadier Aziz el-Ahdab s’engage à l’Ecole Militaire de Homs en 1936 en tant qu’élève-officier. Il gravi les échelons militaires jusqu’à arriver au grade de brigadier en 1974. Il suit plusieurs sessions de formation au Liban et à l’étranger (France, Angleterre, Etats-Unis, Allemagne, Belgique, Hollande et Irak) où il obtient les diplômes suivants : tireur d’élite de Belgique et Hollande, commando de France et d’Angleterre, officier d’état-major de France, officier d’état-major d’Irak. Il reçoit le commandement successif des écoles militaires suivantes : l’Ecole de sport, de tir et de combat (1954 à 1958), l’Ecole de Ski (1965-1967), Maahad el-Taalim (1968-1970), l’Ecole Militaire (1970-1972). En parallèle de ses fonctions de commandant des écoles militaires, il se voit confier plusieurs commandements opérationnels : commandant d’une compagnie de commandos (1940), d’une compagnie d’infanterie (1949), du 4e Régiment (1963), commandant du secteur central (1964), commandant de la région militaire de la Békaa (1969), commandant de la région militaire de Beyrouth (1973). Le général Chéhab lui confie la Direction de la Police au début de son mandat suite aux événements de 1958. Désigné attaché militaire en Irak en 1965. Il s’octroie le titre de gouverneur militaire provisoire du Liban suite à son coup d’Etat militaire du 11 mars 1976. C’est l’officier le plus décoré de l’armée libanaise. C’est également un intellectuel qui a écrit plus de 20 ouvrages dont les principaux sont : « Pour le Liban », « Lumières sur l’ennemi israélien », « La Défense Nationale Libanaise face à l’ennemi israélien », « L’importance du Golfe arabe militairement, économiquement et politiquement », « La doctrine militaire libanaise », « La guerre des Six Jours », « Le septième jour de la guerre des Six Jours », « Fakhreddine, fondateur du Liban moderne » et « L’Opération du canal de Suez ». (an-Nahar du 12 mars 1976).

[2] Samir Kassir, La guerre du Liban : De la dissension nationale au conflit régional, Ed. Karthala –CERMOC, 1994, P.171.

[3] Les informations relatives au coup d’Etat du général el-Ahdab du 11 mars 1976 sont tirées des ouvrages de Samir Kassir, op. cit., p. 169 à 173, René Chamussy, op.  cit., pp. 142 à 145, Adel A. Freiha, op. cit., pp. 216 à 221 et Aziz el-Ahdab, op. cit., pp. 206 à 212.

[4] En fait le brigadier Aziz el-Ahdab n’avait pas les moyens militaires nécessaires pour appliquer toutes ces mesures, et il ne contrôlait militairement que son quartier général situé dans les locaux du commandement de la Place militaire de Beyrouth, le siège de la radio et l’une des deux chaînes de télévision située dans la partie Ouest de la capitale.

[5] Il reçoit le ralliement public de nombreuses unités, mais en fait ses partisans sont composés d’officiers plus que de soldats.

[6] La formation d’un Conseil de Commandement le 21 mars (communiqué numéro 11) ne voit pas le jour puisque les réunions de ce Conseil sont ajournées dès le 22 mars (dernier communiqué du général Ahdab portant le numéro 12). Ce Conseil de Commandement est formé –outre le général Aziz el-Ahdab –du général B.E.M François Génadry commandant l’Ecole Militaire de Fayadiyé, du colonel Dib Kamal, du colonel B.E.M Mohammad Hajj, du capitaine Samir Kadi (ces cinq officiers appartiennent à la place militaire de Beyrouth), du lieutenant Ahmad el-Khatib commandant de l’Armée du Liban Arabe, du commandant Ahmad Maamari président du Conseil de Commandement du Nord, du commandant Ahmad Boutari président du Conseil de Commandement du Sud, du lieutenant-colonel Fawzi Abou-Farhat commandant la Base Aérienne Est, du commandant Sami Kassis commandant la Base Aérienne Nord et du commandant Sleimane Mazloum de l’Armée de l’Air.

[7] L’Orient-Le Jour du 18 mars 1976, P.1 et 4.

[8] René Chamussy, Chronique d’une guerre: le Liban 1975-1977, Ed. Desclée, 1978.

[9] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 206.

[10] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 207.

[11] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 208.

[12] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 222.

[13] Aziz el-Ahdab, op. cit., pp. 223-224.

[14] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 224.

[15] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 240.

[16] Aziz el-Ahdab, op. cit., p. 225.

[17] A cette époque, l’Armée du Liban Arabe contrôle déjà le ¾ des casernes de l’armée.

La Marine libanaise

Filed under: Bibliographie, Revue de presse de 1945 à nos jours — josephhokayem @ 3:04

En 1950, des unités de défense côtière sont créées et cantonnées à la Base Navale de Beyrouth. Ce n’est qu’en 1954 que le drapeau libanais sera hissé pour la première fois sur une embarcation militaire.

En 1972, une Base Navale moderne est créée à Jounié, où les unités de défense côtière sont rassemblées.

En 1973, le commandement de la Marine décide la création d’une Ecole de Défense Côtière.

Au début de la guerre, en 1975-1976, la Base Navale de Jounié résistera à l’influence milicienne qui va atteindre plusieurs unités de l’armée, et restera fidèle et continuera à recevoir ses ordres du commandement de l’armée à Yarzé.

En 1976, après l’élection d’Elias Sarkis comme Président de la République, le commandement de l’armée confiera la protection de ce dernier à un détachement de la Défense Côtière, étant donné que les autres unités n’existaient pratiquement plus.

En 1982, le nom d’Arme de Défense Côtière est remplacé par celui de Force Navale, en respect de la nouvelle loi de défense adoptée.

En 1990, les Forces Libanaises attaquent les bases de l’armée. La Base Navale de Jounié résistera avec force contre l’attaque, mais elle subira d’importantes destructions à cause des bombardements à l’artillerie lourde, aux missiles et aux canons de chars. Les embarcations militaires seront sauvées grâce à la décision du commandant de la Marine de les envoyer en pleine mer quelques temps avant l’attaque.

En 1991, la Base Navale de Beyrouth est reconstruite, et la Base Navale de Jounié est récupérée par l’armée, qui se réinstalle en son sein.

En 1992, le commandement de l’armée décide la création de petits postes avancés de la Marine dans les ports de Tripoli, Saïda et Tyr. Et en 1997, il décide l’installation de postes de surveillance radar modernes tout au long de la côte libanaise.

Matériel utilisé par les Forces Navales libanaises :

 

-2 EDIC (Engin de Débarquement d’Infanterie et de Chars) de fabrication française.

-7 vedettes rapides britanniques de type TRACKER et ATTACKER.

-27 Bateaux de Support Combat (CSB) britanniques.

-Postes de surveillance radar tout le long de la côte libanaise.

 

 

 

 

 

 

 

Formation des officiers :

Tous les officiers des Forces Navales ont un haut niveau d’éducation, et d’informations scientifiques et technologiques. Ils sont formés dans les meilleures académies du monde.

La formation de base leur est donnée aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne et en Italie.

Ensuite, les spécialisations sont distribuées comme suit :

-Etats-Unis : recherche et sauvetage ; guerre navale ; opérations de débarquement ; technique d’état-major naval ; entraînement à la navigation.

-France : Spécialisation en énergie ; détection ; transmission ; missiles ; artillerie ; plongée ; et entraînement à la navigation.

-En Grande-Bretagne : Techniques d’état-major naval ; opérations amphibie ; lutte contre le trafic de drogue.

-En Italie : Techniques d’état-major naval ; techniques d’état-major interarmes ; Académie navale.

-En Syrie : Techniques d’entraînement avancé ; technique de commandement d’un bataillon naval ; Ecole Navale.

-Au Liban : entraînement des élèves-officiers ; stages de plongée et de secours en mer ; entraînement des sous-officiers et des hommes de troupe.

Les missions qui incombent aux Forces Navales libanaises :

 

-La protection du littoral et des eaux territoriales libanaises contre d’éventuelles agressions.

-Assurer le soutien des forces terrestres déployées sur la côte.

-Lutter contre le trafic et la contrebande des personnes et des biens.

-Assurer des missions rapides de recherche et sauvetage « Search And Rescue ».

-Lutter contre la pollution et protéger l’environnement marin.

-Soutenir et protéger la flotte de bâtiments de commerce libanais, ainsi que des bateaux de pêche.

-Assurer la surveillance et le contrôle de la navigation dans les eaux territoriales libanaises.

-Imposer l’autorité de l’Etat en mer, et veiller à l’application des lois libanaises et internationales.

Structure des Forces Navales libanaises :

 

-Le commandement des Forces Navales.

-Le Quartier Général des Forces Navales.

-Le Service du dépôt de matériel naval.

-L’Ecole des Forces Navales.

-La Base Navale de Beyrouth.

-La Base Navale de Jounié.

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