Crise au Liban, Camille Chamoun, Compte d’Auteur, Beyrouth, 1977

Bibliographie

-Vendredi 16 janvier 1976 : La voie de l’air est interdite par l’autorité militaire, qui, paralysée par les nombreuses querelles qui divisent son état-major, par [p. 16] l’autorité politique dont elle dépend, est incapable de concevoir un plan d’action et d’en assurer l’exécution fidèle.

Elle vient cependant de dépêcher un détachement de commandos chargés de ma protection personnelle et de ma demeure. J’affirme que je me dispense de cette protection et qu’il faut surtout sauver les familles menacées. Le choix malheureux des officiers mis à la tête du détachement a contribué largement à son inefficacité. [p. 17].

-Samedi 17 janvier 1976 : J’ai causé sans résultat avec la Présidence pour lui donner une image de la situation et lui demander les renforts nécessaires. Le moment viendra où une attaque convergente, dirigée du Nord et du Sud ainsi que des collines qui nous dominent, amènera les palestiniens aux portes de Saadiyate même. [p. 18].

-Dimanche 18 janvier 1976 : Deux heures du matin. La mer continue à être aussi mauvaise. Un missile de gros calibre a frappé les rochers, aux abords immédiats de la maison. Deux officiers libanais sont arrivés en même temps que le missile : un capitaine de gendarmerie et un lieutenant de l’armée. Ils appartiennent au Comité de Liaison qui réunit des représentants des diverses forces combattantes et de l’armée. Ils sont porteurs d’une proposition, qui me prend totalement par surprise. Ils me demandent si j’accepte de les accompagner à Baabda ou Beyrouth. Ils expriment, paraît-il, le vœu de Yasser Arafat et du Premier ministre Rachid Karamé. Ils se chargeront d’ailleurs de ma sécurité.

Comment Yasser Arafat et Rachid Karamé ont-ils cru que je pourrais accéder à leur souhait ! Il m’était évidemment impossible d’abandonner à leur sort les nombreuses familles qui avaient cherché refuge auprès de moi ou de [p. 18] lâcher des compagnons d’armes venus apporter une précieuse contribution à ma défense.

Les officiers sont repartis après avoir vu de leurs propres yeux l’état de délabrement indescriptible des femmes et des enfants. [p. 19].

Interview à la télévision allemande : le conflit actuel est le 3e du genre, ayant été précédé par deux confrontations sanglantes entre les palestiniens et l’armée libanaise, en 1969 et 1973. [p. 19].

La transformation de Saadiyate en camp retranché a déjà commencé par le choix des positions que doit occuper notre petite garnison.

Au cours de la matinée, j’ai reçu les deux officiers en charge des commandos libanais. Ils affirment leur résolution de défendre Saadiyate jusqu’au bout. Je tente de leur expliquer que ce qui importe, ce n’est ni la défense de ma personne ni celle de ma propriété, mais celle de deux localités importantes : Damour et Jiyé, attaquées en force depuis plusieurs jours. La conversation se termine sans que j’aie réussi à les convaincre. Ils ne peuvent, disent-ils, modifier les instructions de leurs chefs. [p. 20].

A 16h30, les colonels Abou Dargham et Darwiche, plus Dany, arrivent par hélicoptère. Le capitaine commandant les deux sections de commandos les accompagne. Je ne m’attendais nullement à leur visite, car la météo est très mauvaise. Il faut croire que les hélicoptères sont aussi capricieux que les nerfs du pilote. Tantôt les [p. 20] conditions atmosphériques constituent un empêchement majeur, tantôt les mêmes rafales de vent sont considérées comme négligeables. Ces officiers ne nous apportent aucun espoir de renfort, ils ont seulement des instructions nouvelles dont j’ai voulu ignorer les détails.

La bataille engagée depuis deux jours, à Damour et Jiyé, s’est soldée par deux blessés parmi les militaires, six morts chez nos combattants et une trentaine de morts palestiniens. Les cadavres traînent dans les rues de la ville. [p. 21].

-Lundi 19 janvier 1976 : Radio-Liban a annoncé, hier à 10h, la démission du Premier ministre, Rachid Karamé. Dans une déclaration radiodiffusée, Karamé a fait valoir les raisons qui ont motivé sa décision : persistance des troubles et leur extension. Doit-on faire ou non appel à l’armée, au moins pour sauver la capitale des troubles qui la menacent ? Karamé a prétendu que l’intervention de l’armée aggraverait la situation.

En réalité, le Premier ministre s’est constamment opposé à la mise en application de cette mesure, parce que ses maîtres palestiniens avaient fait l’expérience de deux confrontations majeures avec l’armée, et ne tenaient pas à une troisième rencontre.

Six semaines auparavant, au cours d’une réunion du Comité de Conciliation, j’avais proposé de confier à l’armée la mission de préserver l’ordre et la sécurité dans le quartier du centre commercial de Beyrouth, si important pour la ville. Karamé avait accédé à ma demande mais il désirait, précisait-il, un délai de quelques heures avant de donner sa réponse définitive. Il voulait éviter, pour des raisons de courtoisie, de mettre Yasser Arafat devant le fait accompli. Kamal Joumblatt était du même avis. [p. 21].

Mon attente fut vaine. Le Premier ministre, Yasser Arafat, Kamal Joumblatt ainsi que les autres chefs des organisations palestiniennes tinrent une réunion qui se prolongea tard dans la nuit. Le Premier ministre se conformant à l’avis de Yasser Arafat avait changé de position et me communiqua sa réponse en fin de soirée. Elle était négative. Ainsi la sécurité du pays, celle de ses institutions dépendent désormais de la bonne ou de la mauvaise volonté des palestiniens à l’exclusion des Pouvoirs publics libanais. [p. 22].

On annonce la reprise des combats dans la région de Zahlé – Chtaura où des unités blindées du Yarmouk[1], venant de Syrie, ont attaqué les troupes libanaises. [p. 22].

Trois obus sont tombés à proximité de la maison à Saadiyate, au moment où je recevais une délégation de mes amis druzes du Chouf. J’appelle le colonel Abou-Dargham et les officiers qui commandent la troupe et leur demande s’ils sont décidés à faire usage des armes dont ils disposent, entre autres deux mortiers de 120 mm. Suprême ironie, ils ont les pièces…mais doivent solliciter l’ordre de les employer. [p. 23].

17h30. Communication du colonel Jules Boustany, chef du Deuxième Bureau. Le président Frangié s’est mis d’accord avec le président Assad de Syrie, pour un cessez-le-feu à partir de 9h ce soir. Il demande mon accord. Ma réponse est cinglante :

« Voilà trois fois, depuis ces cinq derniers jours, qu’on parle d’un cessez-le-feu à partir de telle heure. En fait, non seulement le feu n’a pas cessé mais, à l’heure indiquée, le tir a redoublé de violence. Il est d’ailleurs superflu de me poser pareille question ; c’est nous qui sommes les assiégés, et c’est sur nos têtes que tombent les obus ».

Fin de la communication téléphonique. [p. 25].

Les commandos de l’armée, groupés autour de leurs mortiers, n’ont pas encore réagi. Qu’attendent-ils ? De la passivité coupable à la connivence, il n’y a qu’un pas ! C’est l’opinion de mon entourage. [p. 26].

Contrairement aux espoirs du président de la République et à ceux du chef du Deuxième Bureau, le feu n’a pas cessé à 21h. Pire, la situation a marqué un développement imprévu, le plus dangereux que le Liban ait connu depuis les 50 dernières années. Des formations en uniformes syriens, ainsi que la brigade palestinienne dite du Yarmouk, appuyés de chars d’assaut et d’artillerie lourde, ont franchi les frontières Nord par les plaines du Akkar, pillant les églises et massacrant leurs servants. Elles ont aussi envahi nos frontières Est, par Masnaa et la Békaa. Une première bataille s’est déroulée à Hoch Barada. Un officier libanais et deux soldats blessés. Du côté du Yarmouk, les pertes semblent avoir été particulièrement lourdes.

Interviewé par un représentant de la presse internationale, j’ai condamné la violation de nos frontières. [p. 26].

-Lundi 19 janvier 1976 (suite) : Je prend l’hélicoptère à destination de Baabda, afin d’y rencontrer des officiers supérieurs et d’examiner les possibilités d’évacuation. Leur moral n’est guère meilleur que celui des civils que je viens de quitter. Comme je reprochais au chef d’état-major, le général Nasrallah, l’inaction de l’armée qui conduit à des résultats désastreux, notamment à Damour et à Jiyé, il répond, levant les bras au ciel : « Nous n’avons plus d’armée ! Elle comprend désormais autant de groupements distincts et indisciplinés que le Liban comporte de communautés religieuses. Le chrétien combat avec acharnement aux côtés du chrétien. Le musulmans agit de même aux côtés du musulman ».

Il cite le cas de certains gradés qui, hier même, se sont opposés en deux camps adverses, menaçant par les armes les artilleurs qui s’approchaient de leurs pièces. Il rapporte aussi que la troupe aurait tiré sur ses officiers, et des désertions nombreuses survenues ces derniers jours. Il y a du vrai dans ce qu’il dit, bien qu’à mon avis, ces affirmations soient à dessein exagérées. Cela lui fournit une sorte d’excuse pour ne pas répondre à mon appel. [p. 27].

De Fayadiyé, je me rends à la présidence de la République. Le général Hanna Saïd, commandant de l’armée, a été convoqué par le Président, qui ne semble pas être dans ses meilleurs jours. Saïd ne manque ni d’énergie ni de droiture, mais il donne l’impression d’être dépassé par les événements, perdu entre les opinions contradictoires de ses conseillers, vieux officiers usés à tendance généralement défaitiste. La conversation couvre la situation militaire dans la région de Damour – Jiyé – Saadiyate, l’évacuation des réfugiés par voie de mer (la seule encore praticable) et la nécessité de protéger cette évacuation contre les attaques des palestiniens. La difficulté recommence chaque fois qu’on demande à l’armée un effort supplémentaire. Je puis toutefois convaincre le commandement de faire survoler la région par l’aviation. Deux avions patrouilleront, une fois, au-dessus de Damour. Les commandos recevront aussi une 3e section en renfort. [p. 28].

-Mardi 20 janvier 1976 : Les combats ont pratiquement cessé, sauf un échange de coups de feu sporadique entre palestiniens et commandos de l’armée. [p. 28].

Nous sommes en communication constante avec le Palais présidentiel et les autorités militaires. Nus les pressons de hâter l’évacuation des familles et demandons d’urgence l’envoi de nouvelles provisions. [p. 29].

-Mercredi 21 janvier 1976 : Suis à Beyrouth pour organiser l’aide aux réfugiés et leur transport vers un lieu sûr, de préférence Jounié et le Kesrouan. Cela m’a pris la moitié de la journée.

Impossible de rentrer à Saadiyate malgré plusieurs tentatives en cours d’après-midi. Le temps est très mauvais, la visibilité nulle. L’hélicoptère est incapable d’atterrir, pourtant, nous ne sommes plus qu’à 4 Km de la maison. Que va-t-il se passer cette nuit ?

A 20h, une communication me parvient de Saadiyate : un accord a été signé avec les palestiniens. En voici les termes :

1-Toutes les routes du littoral et de la montagne, par Damour et Saadiyate, seront ouvertes à la libre circulation.

2-Des facilités sont accordées aux réfugiés de Saadiyate, afin qu’ils puissent se rendre dans les régions de leur choix (ils sont environ 8000).

3-Ma maison de Saadiyate sera confiée à la garde de l’armée et des forces de gendarmerie. [p. 29].

4-Le retrait des combattants sera décidé par leurs commandements respectifs. [p.30].

-Jeudi 22 janvier 1976 : Réveillé à 6h par le capitaine Rahbani, officier d’ordonnance du Président de la République. Saadiyate a été attaquée à 5h ce matin, la situation est des plus graves. Habillé en deux minutes, je demande à parler au général Saïd, qui n’est pas encore au courant des derniers événements. J’exige l’intervention de l’aviation pour protéger les milliers de réfugiés qui sont entassés là-bas. A Fayadiyé, j’assiste au ballet désespérant des ordres et des contre-ordres, suivis de tergiversations qui retardent indéfiniment les mesures à prendre. Finalement, après 2h de palabres, deux avions de combat décollent. Leur courte intervention, hélas sans suite, détruit deux emplacements de mortiers et un nid de mitrailleuses lourdes. Trois éléments palestiniens qui avaient forcé la porte extérieure Nord ont été cloués par le feu de notre garnison. L’attaque a cessé vers 9h, nos combattants ont perdu deux des leurs.

Les réfugiés de Damour et de Jiyé, Dany et ses amis toujours à Saadiyate sont un sujet de sérieuses inquiétudes. Je me sens coupable de les avoir en quelque sorte abandonnés alors que j’aurais dû être avec eux et partager leur sort. [p. 30].

Les premiers qu’il faut évacuer sont les familles, enfants, femmes et vieillards en danger d’être massacrés. A Jounié, le colonel Farès Lahoud, d’esprit clairvoyant et décidé, a préparé les embarcations qui vont cingler vers Saadiyate sous la protection des garde-côtes de la Marine. En fin de journée, 1800 personnes auront pu être embarquées. De très nombreux autres ont tenté leur chance par voie de terre, au volant de leurs voitures ou de tout autre moyen de fortune.

Je décide de retourner à Saadiyate, dans un effort suprême pour sauver Dany et ses amis. Le colonel Farès Lahoud organise notre expédition maritime. Nous stoppons à 500 mètres de la côte, tous feux éteints. Dany a été prévenu par sans-fil. Une petite barque pneumatique l’amène à bord. Il est accompagné de Georges Dib et de ses compagnons qui ne l’ont pas abandonnés. Je respire mieux depuis qu’ils sont à mes côtés. [p. 31].

-Vendredi 23 janvier 1976 : L’opération de sauvetage s’est terminée à 3h du matin. Agité par les émotions de journée, je me suis couché à 5h sans trouver le sommeil. [p.31].

Les syriens sont déjà à Baabda. Une délégation, comprenant le ministre des Affaires Etrangères, Abdel-Halim Khaddam, le chef d’état-major de l’armée et un 3e fonctionnaire, propose son intervention en vue de résoudre le conflit libano-palestinien.

En même temps que l’annonce de l’arrivée de la délégation syrienne, parviennent les nouvelles de deux violentes batailles qui se déroulent dans la région du Nord et dans [p. 31] celle de la Békaa. Des unités régulières, traversant les frontières syro-libanaises, sont passées en territoire libanais. Elles ont été engagées par les combattants de Zghorta au Nord et par l’armée libanaise dans la Békaa, depuis hier.

Je suis sidéré par cette coïncidence pour le moins étrange : la délégation syrienne arrive en même temps que les troupes syro-palestiniennes entrent en territoire libanais. De mauvais esprits pourraient croire à une pression sur les libanais, pour leur faire accepter les solutions qu’ils ont refusées par le passé. Si ce sont les intentions syriennes, elles sont d’avance vouées à l’échec. Les troupes syro-palestiniennes viennent, en effet, de subir au Nord et au Sud deux sanglantes défaites. [p. 32].

-Samedi 24 janvier 1976 : Malgré le cessez-le-feu, les palestiniens ont occupé Saadiyate. Les commandos chargés de les contenir en ont été incapables. L’émissaire que j’ai chargé de me ramener quelques objets de première nécessité a été brutalement éconduit. [p. 33].

Les établissements Spinney’s à Beyrouth, qui représentaient le gagne-pain de nombreuses familles palestiniennes, ont subi le sort de Damour et de Saadiyate. Des hordes de palestiniens les ont attaqués, brisant tout sur leur passage. Les forces qui en avaient la garde ont réagi énergiquement. Des rafales successives ont fauché les pilleurs. Vague après vague, piétinant les cadavres, ils ont poussé leurs assauts jusqu’à la destruction totale des magasins qui avaient assuré leur subsistance. [p. 33].

-Dimanche 25 janvier 1976 : C’était bel et bien la Syrie qui avait organisé et armé les formations palestiniennes, qui les avait entraînées et leur avait fourni les cadres. Au lieu de les garder en Syrie, elle les avait envoyées au Liban, où, dès le début, elles avaient cherché à s’ériger en Etat au sein de l’Etat libanais, à constituer une force capable de tenir en échec l’armée libanaise. [p. 34].

Le ministre Khaddam vient de quitter mon bureau. Au même moment, je vois entrer le colonel Antoine Lahad, commandant de la région militaire de la Békaa. Il a les yeux hagards et explique, avec une nervosité qui ne lui est pas coutumière, que des unités syriennes se battent contre nos troupes aux côtés des unités palestiniennes. Il demande que le gouvernement de Damas intervienne pour mettre fin aux activités des uns et des autres. [p. 35].

-Mardi 27 janvier 1976 : Nouveaux engagements dans la Békaa. Le petit village chrétien de Kadam, dans la région Est de la Békaa, a été l’objectif d’une attaque armée exécutée par des libanais enrôlés dans les organisations palestiniennes. Bilan : 7 morts et 10 blessés parmi les habitants, une vingtaine de morts parmi les assaillants.

Les habitants de ce village ont lancé un SOS ce matin. Impossible de leur venir en aide, notre propre réseau de communications et celui de l’armée sont interrompus par les neiges abondantes qui ont coupé les routes de la montagne. La population est abandonnée à ses propres moyens. [p. 36].

-Jeudi 29 janvier 1976 : Selon les renseignements qui nous sont parvenus, au moins deux pays arabes s’apprêtent à aider l’agression palestinienne contre le Liban. L’Irak aurait mobilisé 4000 hommes, l’Egypte se préparerait à en faire autant. [p. 38].

-Mardi 3 février 1976: Conversation avec de nombreux officiers, à propos des difficultés dans lesquelles l’armée se débat. Restée longtemps l’arm au pied, alors qu’elle aurait pu mettre fin au conflit libano-palestinien si le gouvernement avait dès le début autorisé son intervention, elle se trouve aujourd’hui écartelée, en voie de dislocation. Les militaires chrétiens, qui ont vu leurs villages et leurs parents menacés, ont quitté les rangs pour se battre à leurs côtés. Les militaires musulmans ont refusé de tirer sur leurs coreligionnaires palestiniens. Du fait de ces désertions, certaines unités se trouvent réduites au tiers de leurs effectifs. Dans l’armée comme au sein de la population, le même problème se pose : une armée mixte, islamo-chrétienne, peut-elle encore exister au Liban ? [p. 43].

-Mercredi 4 février 1976 : Réunion avec un second groupe d’officiers. Ils se demandent si le pays conservera son unité territoriale ou si les personnalités politiques envisagent une partition qui comprendrait deux Etats, deux gouvernements, deux administrations, deux armées, dans le cadre d’une union économique et monétaire ! [p. 44].

-Samedi 14 février 1976 : Passé la matinée à Dbayé, au Nord de Beyrouth. Depuis 1948, un camp de réfugiés y était installé. Les réfugiés vivaient en parfaite harmonie avec la population locale, jusqu’au moment où les organisations palestiniennes firent leur entrée au Liban et décidèrent de s’infiltrer parmi les réfugiés, de convertir leurs camps en forteresses, creusant des tranchées, construisant des abris et des ouvrages de défense bétonnés. En 1973, les palestiniens de Dbayé, ainsi organisés, constituaient un réel danger pour la garnison libanaise de Jounié, leur voisine, qu’ils attaquèrent en force. L’armée dut employer les grands moyens pour les [p. 51] réduire à l’impuissance. Mais, ayant vaincu les palestiniens ici comme ailleurs, l’armée fut incapable, par suite de la faiblesse des pouvoirs politiques, d’exploiter sa victoire. Dbayé, comme tous les autres camps de réfugiés, recommença à se garnir d’éléments armés. Les fortifications s’élevèrent de toutes parts, plus puissantes et plus redoutables que les anciennes. [p. 52].

-Samedi 21 février 1976 : Le Conseil des ministres a entendu les chefs militaires au sujet des soldats et gradés déserteurs depuis le commencement des troubles. Leur nombre est effarant. Ils ont emporté véhicules blindés, véhicules de transport, canons et mitrailleuses lourdes ainsi que leurs armes individuelles. Certains ont quitté les rangs pour défendre leurs villages ou leurs parents menacés. D’autres, par pur fanatisme religieux, après avoir abattu leurs camarades ou leurs officiers. Enfin, la pire catégorie est celle des officiers supérieurs qui ont livré leurs soldats à l’ennemi sans se battre.

Je crains, conformément aux habitudes libanaises de réconciliation facile et d’embrassades, qu’aucune sanction sérieuse ne soit prise contre eux. La responsabilité de leur conduite n’incombe pas totalement au commandement de l’armée, accusé d’avoir manqué d’esprit de résolution et [p. 55] de la fermeté nécessaires pour réprimer ces graves atteintes à l’honneur militaire, mais aussi au pouvoir politique, qui a gardé l’armée longtemps inoccupée pendant qu’elle subissait les influences dissolvantes qui ont fini par la disloquer. [p. 56].

-Mercredi 25 février 1976 : Avant de me rendre au Conseil des ministres, j’ai visité les Forces de Sécurité Intérieure[2], dont le directeur a prononcé un long discours. Dans ma réponse, j’ai souligné les efforts méritoires de la gendarmerie et de la police qui ont accompli leurs missions dans les conditions les plus [p. 57] ingrates : insuffisance du nombre, insuffisance du matériel, courants d’opinions aussi extrémistes que contradictoires sapant leur discipline et leur sens du devoir.

J’ai l’impression que ma visite a porté ses fruits. Il doit être possible de remonter leur moral à condition, naturellement, d’une période de paix durable. [p. 58].

-Jeudi 4 mars 1976 : 2000 hommes ont passé hier la frontière syrienne, en direction du Liban. Cette formation appartient à l’ALP et comprend aussi bien des syriens que des palestiniens nés pour la plupart en Syrie. Elle a pris la direction du Liban-Sud. Une partie de ses effectifs a atteint Saïda, puis la capitale. La nouvelle s’est répandue rapidement et n’a pas manqué de provoquer un mélange de surprise et de colère. L’opinion publique n’a pas oublié que les premiers groupes de l’ALP entrés au Liban en ennemis, en février 1976, ont livré à deux reprises des batailles rangées, à la Békaa et au Liban-Nord, où ils ont perdu 600 hommes. [p. 61].

Kobeyate, un gros bourg chrétien de 10000 habitants situé au Nord-Est de Tripoli, a été attaqué par les populations des villages musulmans voisins, aidées de contingents palestiniens. L’incident a commencé lorsqu’une bande musulmane locale a tendu un guet-apens sur la route conduisant à Kobeyate. Un autobus transportant de jeunes élèves a été pris sous un feu d’armes automatiques : un tué, un gosse blessé, le chauffeur et un second gosse enlevés. Sitôt connue, la nouvelle a soulevé la fureur des habitants et déclenché des tirs de mortiers et d’armes individuelles. Bilan : 5 morts et plusieurs blessés. L’incident dégénère. En effet, l’importante caserne de Sarba – Jounié abrite deux bataillons, dont les effectifs sont en grande partie originaires de Kobeyate et des villages environnants. Les militaires, persuadés que leurs familles n’ont pas été suffisamment défendues, sortent de leurs cantonnements armés jusqu’aux dents, à bord de véhicules blindés. Ils se répandent sur les [p. 61] routes, dressent des barricades et arrêtent les passants. L’indiscipline est à son comble. [p. 62].

-Vendredi 5 mars 1976 : Les engagements au Liban-Nord ont continué toute la journée. La jeunesse de Kobeyate entreprend des opérations défensives pour repousser les assaillants installés sur les collines environnantes. En fin d’après-midi, il y avait 4 morts à Kobeyate, dont deux fillettes, et 9 blessés. On ignore les pertes de l’adversaire. Toutefois, il s’avère que le seul village de Biri d’où est partie la principale attaque a eu 12 tués. [p. 62].

La garnison de Sarba est en ébullition depuis ce matin. Les officiers ont perdu le contrôle de leurs troupes, lesquelles ont défoncé les portes des dépôts et se sont emparées des blindés restants, et raflé les stocks d’armes et de munitions. [p. 62].

-Samedi 6 mars 1976 : La bataille continue à Kobeyate. Le Conseil des ministres en a discuté, après avoir entendu le rapport du général commandant de l’armée et du chef du Deuxième Bureau. [p. 62].

-Lundi 8 mars 1976 : Aujourd’hui, nouvelle et grave alerte : l’officier déserteur Ahmad el-Khatib a attaqué le verrou stratégique [p. 63] d’Arnoun, au Liban-Sud, à 5 Km de la frontière israélienne. la garnison de 60 hommes s’est rendue. Elle a livré une batterie de 155 mm, son matériel de transport et ses munitions. D’Arnoun occupé, Ahmad el-Khatib a lancé une mise en demeure aux postes de Marjeyoun et de Nabatiyeh. [p. 64].

Un Conseil des ministres extraordinaire s’est tenu à 11h, pour examiner ce développement de la situation. Selon son habitude, le Premier ministre s’est montré pusillanime, refusant la possibilité d’une intervention militaire qui aurait pu, sinon détruire les forces révoltées, du moins arrêter leur avance.

Le général commandant l’armée, malgré sa fermeté ce caractère, est désemparé. Il déclare qu’il manque des moyens nécessaires pour enrayer la progression des groupes rebelles vers Nabatiyeh, Saïda et même vers la capitale, Beyrouth. [p. 64].

-Mardi 9 mars 1976 : Les garnisons tombent l’une après l’autre entre les mains des rebelles : celle de Rachaya, dont la citadelle constitue un lieu de pèlerinage historique depuis les événements de 1943 qui ont conduit le Liban à l’indépendance, a cédé. Celle de Kfarmechki également. Elle abritait une grande quantité de matériel lourd et de munitions. [p. 65].

-Mercredi 10 mars 1976 : Deux nouvelles garnisons se sont rendues, bien que commandées par des officiers supérieurs. Les uns prétendent qu’ils ont cédé par « économie de vies humaines », les autres ont cédé par solidarité confessionnelle. le bruit persiste que l’argent irakien et libyen n’aurait pas été étranger à cette lâcheté généralisée. [p. 65].

-Jeudi 11 mars 1976 : Coup de théâtre monté par le commandant de la région militaire de Beyrouth, le brigadier Aziz el-Ahdab. S’étant nommé lui-même gouverneur militaire provisoire, a fait une apparition soudaine à la télévision d’où il a lancé ce qu’il a appelé son « communiqué numéro 1 ». Pâle imitation des communiqués tragiques qui annoncent les fréquents coups d’Etats dans des pays arabes coutumiers du fait, comme la Syrie, l’Irak, le Soudan.

Mais, cette fois, la tentative de coup d’Etat a été faite, comme certains journaux l’ont décrite, « à la libanaise », c’est-à-dire sans effusion de sang. Elle a été l’œuvre d’un officier sans passé militaire, malgré son apparence redoutable et les innombrables décorations qui surchargent sa poitrine. A son actif : le fait de s’être montré un libanais convaincu et d’avoir publié, avec l’aide d’un écrivain connu, une histoire de Fakhreddine et une étude sur la campagne militaire de 1973. Cette campagne qui avait commencé par l’occupation de la Zone Est du Canal de Suez et avait failli tourner au désastre, après que les blindés israéliens aient franchi le Canal et menacé de détruire une armée égyptienne entière.

En 12 points, Aziz el-Ahdab demande au gouvernement de démissionner dans les 24 h. Au président de la République, de céder la place à un nouveau président que la Chambre est appelée à élire dans un délai de 7 jours. Il assure de sa protection le président actuel pour le présent et le futur. Enfin, il espère que le renversement du régime sera le point de départ d’une ère de paix, contribuera à assurer l’unité nationale et celle de l’armée. [p. 66].

-Lundi 15 mars 1976 : Une atmosphère de panique règne sur la capitale et dans les rangs de l’armée. Alors qu’une propagande forcenée présente la situation comme désespérée si le président Frangié demeure au pouvoir, les soldats et gradés chrétiens sont la cible de menaces téléphoniques anonymes, qui leur enjoignent de déserter leurs unités, sinon leur vie et celle de leurs familles sera en danger. Rien n’arrête plus personne sur la voie de la désertion. Au ministère de la Défense, il n’y a plus de simples soldats, ce sont maintenant les officiers qui montent la garde, fusil sur l’épaule.

Dans ce climat, Ahdab prend les proportions d’un dictateur et le lieutenant Ahmad el-Khatib, celles d’un fantôme effrayant qui fait, à la tête d’une puissante armée, de soudaines apparitions partout à la fois : à Beyrouth comme dans la Békaa, à Aley comme à Hammana. [p. 69].

-Mardi 16 mars 1976 : La campagne défaitiste continue de plus belle. On raconte que l’artillerie lourde postée à Hammana pilonnera la résidence présidentielle si Frangié n’a pas présenté sa démission avant la fin de la journée.

Le ministère de la Défense se trouve à quelques minutes seulement de la présidence. Le général Saïd répond de façon vague à mes questions : l’armée n’existe plus, malheureusement, de façon organisée. Chaque commandant d’unité, agissant pour son compte, est capable de se livrer à n’importe quelle initiative – même la plus inattendue ! [p. 70].

-Mercredi 17 mars 1976 : Que dire de l’armée, où des soldats et des officiers ont été froidement abattus par leurs camarades pour des raisons confessionnelles ! Les casernes, prises une par une, n’abritent plus qu’une seule catégorie de militaires. Des chrétiens dans les régions chrétiennes, des musulmans dans les régions musulmanes. Le commandement, avec qui j’ai causé de l’état où l’armée est réduite, estime qu’elle aura besoin de toute une génération pour se remettre des blessures morales et psychologiques engendrées par la guerre. D’ici là, la seule chose à faire est de concentrer les bataillons ou les régiments chrétiens dans les régions chrétiennes, les bataillons et les régiments musulmans dans les régions musulmanes. [p. 71].

-Lundi 22 mars 1976 : Bataille dans la région des Grands Hôtels. Les Phalanges, soutenues par les Tigres du PNL et les blindés de l’armée, ont réoccupé l’hôtel Holiday Inn et, en partie, le Phoenicia. L’hôtel Saint-Georges a été disputé sans qu’aucun des adversaires obtienne un résultat concluant. [p. 76].

-Mardi 23 mars 1976 : Dans la montagne, la ville de Hammana a été prise après une attaque combinée des forces du lieutenant déserteur Khatib et de celles de Joumblatt. Ses défenseurs ont succombé après un corps à corps acharné. D’autres détachements ennemis sont à proximité de Sofar et de Bhamdoun, deux centres d’estivage qui comptent parmi les plus connus de la montagne. Si cette avance continue, [p. 77] elle deviendrait stratégiquement dangereuse pour le littoral et menacerait les positions de notre artillerie lourde, qui constitue notre seule défense sérieuse. [p. 78].

-Mercredi 24 mars 1976 : La résidence du président de la République, jusqu’ici en dehors de la mêlée, a subi aux premières lueurs du jour une attaque au mortier. 11 obus de 120 mm sont tombés autour du palais, occasionnant des dégâts matériels mais pas de victimes. Les auteurs de cette attaque avaient deux objectifs : le prestige du président, et montrer qu’ils s’opposaient à la solution politique préconisée par Damas. La garde qui défend le palais a riposté, réduisant au silence les batteries palestiniennes. [p. 79].

-Jeudi 25 mars 1976 : Le palais présidentiel a été une fois de plus bombardé ce matin. Plusieurs obus de gros calibre ont frappé les salons, les bureaux et les chambres à coucher, les transformant en décombres. Le président Frangié et sa famille ont dû évacuer les lieux. Ce départ a été jugé à tort comme une fuite par un public dont les nerfs sont à bout. [p. 80].

-Jeudi 1er avril 1976 : J’ai vu Dany cet après-midi. Il n’a plus le même allant, il paraît fatigué. Un des jeunes officiers qui combattait à ses côtés a été tué d’une balle dans la poitrine. [p. 90].

-Vendredi 2 avril 1976 : Aïntoura a été occupée hier par les troupes ennemies, à la suite du retrait des soldats et des blindés qui en assuraient la défense. les hauteurs de Zaarour ont également été perdues par nos hommes. [p. 90].

-Dimanche 4 avril 1976 : Une accalmie règne depuis hier dans le secteur Kahalé – Aley où de violents combats se sont déroulés pendant 3 journées consécutives. Kamal Joumblatt et les palestiniens se sont particulièrement acharnés contre le village de Kahalé qui les a toujours défiés et qu’ils se sont jurés de détruire. Ils ont à moitié réussi, grâce à un tir nourri de leur artillerie lourde, sans vaincre la résistance d’une poignée de braves : Tigres du PNL, Phalanges libanaises, jeunes gens [p. 91] du Tanzim, officiers et soldats de l’armée libanaise, décidés à se battre quoiqu’il en coûte. Leurs lignes sont demeurées intactes malgré les attaques successives d’un ennemi dix fois supérieur en nombre. Ses pertes se sont élevées à 110 morts auxquels il faut ajouter un nombre important de blessés. Parmi les morts, 3 druzes libanais seulement, les autres sont palestiniens, irakiens, libyens, yéménites et somaliens. [p. 92].

-Mardi 6 avril 1976 : Réunion à trois à Zouk : le président Frangié, Pierre Gemayel et moi-même.

Je suis intervenu dans la discussion pour expliquer que la population commençait à ressentir la pénurie des denrées alimentaires, accompagnée d’un coût excessif de la vie ; que la désorganisation de l’administration et l’impossibilité d’accéder à la Banque Centrale étaient responsables de nombreuses désertions dans les rangs de l’armée, les soldats n’étant plus assurés de toucher leur solde. [p. 94].

-Samedi 10 avril 1976 : Les députés ont siégé dans la Villa Esseily, possédant un hall suffisamment grand pour abriter les 99 membres du Parlement. Ils y sont arrivés au milieu d’un grand déploiement de troupes, de police et de gendarmes qu’on avait rassemblé à grande peine. S’y ajoutaient les milices armées des principaux partis. [p. 97].

-Dimanche 2 mai 1976 : Réunion ce matin à Fakra, près de Faraya. A mes côtés, Dany, cheikh Amine Gemayel pour les Phalanges, le capitaine Roger Nassif, commandant les forces libanaises dans ce secteur. Cette réunion a revêtu un caractère d’urgence, parce qu’une menace d’attaque imminente pèse sur les régions Aïntoura – Mtein et baskinta – Sannine ; de nouveaux contingents palestiniens sont arrivés dans cette localité. Et puis, il faut avouer que le désaccord et la désorganisation qui règnent dans les camps phalangistes et PNL leur ont fait perdre l’initiative des opérations. [p. 109].

-Lundi 10 mai 1976 : Le front Aïntoura – Mtein, toujours animé, s’est élargi jusqu’à Ouyoun el-Simane, au-delà de Faraya, à mi-chemin entre le Haut-Kesrouan et la Békaa. D’assez nombreux éléments ennemis y ont fait leur apparition, secondés par les chars du déserteur Ahmad el-Khatib. S’agit-il d’une diversion ou d’une opération importante ? Nos services de [p. 112] renseignements ont eu connaissance d’un plan d’ensemble établi par les palestiniens et leurs alliés. Ce plan a pour objectif final l’occupation de la partie chrétienne du Liban qui a échappé à leur contrôle, et continue à leur opposer une résistance victorieuse. [p. 113].

-Dimanche 16 mai 1976 : Les divers groupes de nos combattants ont décidé d’accepter un cessez-le-feu à partir de minuit, du 14 au 15 mai. J’ai remarqué, non sans un certain regret, que les forces libanaises acceptent aveuglément toute demande de cessez-le-feu émanant des palestiniens, laissant à l’ennemi l’initiative de reprendre le combat à sa convenance. [p. 114].

-Mardi 1er juin 1976 : Des unités de l’armée syrienne sont entrées au Liban. Elles ont franchi la frontière libanaise par deux axes : au Nord par le Akkar, où ces forces ont occupé deux villages chrétiens : Kobeyate et Andaket. Le second par Masnaa, en direction de la ville de Zahlé, dans la Békaa. Elles comprennent des effectifs évalués à 6000 hommes, appuyés par 200 blindés.

A leur entrée dans les deux villages du Liban-Nord, ils ont exigé des notables locaux une déclaration par laquelle ils reconnaissaient comme seule armée nationale l’armée libanaise arabe. A Zahlé, ils ont exigé des unités libanaises et des combattants zahliotes l’abandon de leurs postes avancés et le repli jusqu’au centre de la ville. Par contre, ils n’ont pas hésité à sévir contre des palestiniens qui portaient des armes de façon apparente et avaient refusé de les livrer aux autorités militaires syriennes. [p. 122].

-Samedi 5 juin 1976 : Conversation avec le président élu, Elias Sarkis, à Mar Takla, puis avec le président Frangié, à Kfour.

L’entrée des troupes syriennes sur notre sol nous préoccupe. Nous sommes d’accord pour scruter de façon minutieuse les intentions du gouvernement de Damas, notamment son attitude face aux unités de l’armée libanaise qui continuent à être bloquées dans la Békaa. Mais le principe de la coopération avec les syriens est reconnu comme une nécessité inéluctable.

Des représentants de l’armée syrienne m’ont rendu visite à Achrafieh. La conversation a été amicale. Le gouvernement de Damas publierait incessamment un communiqué, qui rendrait publics ses intentions et son plan d’action. [p. 123].

-Vendredi 18 juin 1976 : Quelques détails sur l’enlèvement et l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis :

La voiture de l’ambassade était protégée par une escorte qui l’a accompagnée jusqu’au pont de la rue Fouad Ier, avant de faire brusquement demi-tour. A ce moment, une Renault blanche s’est mise en travers de la route et ses occupants ont forcé l’ambassadeur et sa suite à mettre pied à terre. Le kidnapping eut lieu sur-le-champ. Il était environ 11h. Les agresseurs étaient 5 ; il y avait parmi eux un libanais et un libyen. [p. 130].

-Lundi 21 juin 1976 : Le fardeau que la Syrie a tenté de porter en venant au Liban risque de s’avérer trop lourd pour ses épaules. Un message envoyé par le président Assad au président Frangié, ce matin, le prévient que les troupes syriennes vont opérer leur retrait du littoral libanais vers Baïdar et la Békaa. Elles seraient remplacées par les forces de la Ligue arabe, comprenant entre autres des contingents libyens, palestiniens et libanais. Quels libanais ? Ceux de l’Armée arabe libanaise, traîtres et déserteurs ? [p. 132].

-Mardi 22 juin 1976 : La bataille pour la conquête de Tall el-Zaatar, la plus importante de cette guerre de 14 mois, est déclenchée. Elle oppose plus de 2000 palestiniens, retranchés derrière des enceintes fortifiées, reliées entre elles par des souterrains bétonnés, à près d’un millier de combattants libanais soutenus par une puissante artillerie. Les Phalanges n’ont pas pris part à l’attaque. Quelques éléments phalangistes irresponsables ont même tenté de barrer la route à nos forces au moment où elles allaient prendre position. Pierre Gemayel a été prévenu : sa réaction a été positive et immédiate. Nos troupes ont pu poursuivre leur route, malheureusement avec 2h de retard, qui les ont privées de l’avantage de la surprise.

Commencé à 8h au lieu de 6h, le pilonnage des lignes palestiniennes a duré 20 minutes. Il a été suivi par l’avance des unités libanaises à pied, aidées d’un détachement de blindés. Ce premier engagement a duré toute la journée et une partie de la nuit. La principale difficulté pour les assaillants est la succession ininterrompue de constructions industrielles élevées dans le secteur. Elles avaient été occupées par les palestiniens, puis converties en autant de réduits armés. Il va falloir les investir un à un, étage par étage. 10 morts et 7 blessés dans nos rangs, pour cette première journée. [p. 133].

-Mercredi 23 juin 1976 : Les engagements ont continué, aussi féroces. De jeunes phalangistes de Aïn el-Remmaneh, combattant à titre individuel, sont demeurés à nos côtés.

Contrairement à nos prévisions, les opérations s’avèrent longues, bien que les points stratégiques les plus importants soient déjà entre nos mains. 22 tués et de nombreux blessés pour les deux premières journées. [p. 134].

-Jeudi 24 juin 1976 : La « Colline de l’Emir » ou Tall el-Mir, le point stratégique de Tall el-Zaatar, est entre nos mains après qu’il ait été pris et reperdu plus d’une fois. La bataille, à la fin de son 3e jour, tourne à notre avantage. Nos unités, qui comprennent des troupes d’élite de l’armée libanaise, ont avancé lentement mais résolument sous le tir intense de la défense ennemie. Dany, qui dirige les opérations, a joué un rôle déterminant dans cette dernière phase des opérations en se frayant, avec une poignée de combattants, un passage dans les champs de mines. Nos blindés ont ainsi pu pousser de l’avant vers leurs objectifs. [p. 134].

-Vendredi 25 juin 1976 : La bataille est à son 4e jour. Nos troupes, de même que les forces ennemies palestiniennes, font preuve de beaucoup de ténacité et de mordant. Notre volonté de vider une fois pour toutes l’abcès que représente Tall el-Zaatar aux portes de la capitale demeure inébranlable.

Les Phalanges ont décidé de prendre part à la bataille.

Nous avons, quant à nous, péché dès le début par l’absence d’un entraînement intensif que nous aurions dû imposer à nos milices. Elles se battent le jour avec un courage extraordinaire et se reposent la nuit considérant leur journée terminée. Nous nous en apercevons un peu tard. Aussi la décision finale ne semble pas être pour bientôt. [p. 135].

-Dimanche 27 juin 1976 : Tall el-Zaatar est devenu un repaire de tueurs professionnels et d’éléments troubles de diverses nationalités. Leur présence dans ce centre industriel de 1e importance (40% des industries libanaises), leurs provocations, leurs menaces à main armée contre les passants inoffensifs avaient été la cause de la fermeture de la plupart des établissements industriels de cette zone, mettant au chômage des milliers d’ouvriers.

Les palestiniens tentent de soulager leur garnison en portant la guerre dans tous les secteurs et vers les centres chrétiens non défendus. Ils voudraient nous amener à disperser nos forces, de façon à diminuer la pression que nous exerçons sur Tall el-Zaatar. Peine perdue, nous ne lâcherons pas prise.

Les Phalanges viennent d’entrer effectivement dans la bataille en dépêchant des unités en direction de Mkallès et de Jisr el-Bacha. L’ensemble de nos formations portera désormais le nom de Forces Libanaises. [p. 136].

-Jeudi 1er juillet 1976 : La colline stratégique de Tall el-Mir, ainsi que le camp de Jisr el-Bacha, sont tombés entre nos mains. Jisr el-Bacha est jonché de cadavres palestiniens ; nous avons récolté des quantités considérables d’armes et de munitions.

Tall el-Zaatar continue de résister, dans un périmètre qui se rétrécit tous les jours. Ses défenseurs ont décidé de se battre jusqu’au dernier et le nombre des victimes menace de dépasser toutes les prévisions. Afin d’épargner au maximum les vies humaines nous avons pris contact avec la Croix-Rouge Internationale. Nous nous sommes engagés à laisser passer en toute sécurité les blessés graves, les familles qui vivent dans la zone civile de Tall el-Zaatar et les palestiniens qui mettraient bas les armes. Le représentant de la Croix-Rouge nous a informé que les organisations palestiniennes avaient décidé de répondre à notre proposition par une fin de non-recevoir.

La bataille entre dans son 12e jour. [p. 137].

-Vendredi 2 juillet 1976 : L’avance des Tigres du PNL et de leurs alliés continue, lente mais sûre. L’étau se resserre inexorablement autour du dernier carré d’immeubles et d’ouvrages bétonnés tenus par les palestiniens. Une centaine de combattants se sont déjà rendus et ont été livrés aux forces syriennes. [p. 139].

-Dimanche 4 juillet 1976 : Les responsables des forces arabes tentent de sauver les défenseurs de Tall el-Zaatar d’une défaite inévitable.

Deux officiers, commandant les détachements saoudien et soudanais, prétendent qu’ils ont été autorisés à envoyer des troupes à Tall el-Zaatar pour séparer les combattants, en vertu d’un accord intervenu entre Sabri el-Kholi, cheikh Pierre Gemayel et moi-même. Cette affirmation est complètement fausse. A aucun moment, nous n’avons autorisé des troupes quelconques à s’approcher de nos lignes. Le général Saïd, commandant l’armée libanaise, a opposé une fin de non-recevoir à cette ultime tentative de sauvetage.

Par contre, les formations de la Croix-Rouge Internationale ont été autorisées à entrer dans Tall el-Zaatar, et [p. 139] évacuer les blessés graves. 320 brancards ont ainsi quitté le périmètre des combats. [p. 140].

-Lundi 5 juillet 1976 : La Croix-Rouge Internationale vient de renoncer à sa tentative d’évacuer les blessés de Tall el-Zaatar, ses représentants ayant essuyé le feu des palestiniens. Le but est clair : chantage à la résistance jusqu’au bout et quoiqu’il en coûte. Les palestiniens espèrent obtenir ainsi un surcroît d’appui arabe. Les blessés sont condamnés à mourir, victimes de l’entêtement de leurs propres chefs. [p. 140].

-Mardi 6 juillet 1976 : Pour la 2e journée consécutive, nous avons ordonné un cessez-le-feu afin de permettre aux représentants de la Croix-Rouge Internationale de s’occuper des blessés de Tall el-Zaatar. A peine arrivés sur le terrain, ils sont de nouveaux accueillis par des salves nourries et une pluie d’obus de mortiers et contraints de se retirer sans avoir pu commencer leur mission. Parmi les blessés graves du camp, on rapporte que 30 sont déjà morts des suites de leurs blessures.

Les palestiniens poursuivent leur chantage. Abou Iyad, le second de Yasser Arafat, a menacé d’exterminer les 250000 chrétiens vivant dans les zones occupées si Tall el-Zaatar était contraint de capituler.

Il a plus précisément désigné Deir el-Kamar et ses environs, une agglomération où plus de 15000 chrétiens sont groupés. [p. 140].

-Jeudi 8 juillet 1976 : Les nouvelles des divers champs de bataille continuent à être satisfaisantes. Cependant, la lenteur des opérations à Tall el-Zaatar commence à devenir inquiétante, par les conséquences possibles : complications politiques, enlisement militaire qui nous empêcherait d’utiliser nos forces sur d’autres fronts, dépenses excessives en munitions et pertes accrues en vies humaines. [p. 141].

-Vendredi 9 juillet 1976 : Retour d’une tournée au Liban-Nord. Le voyage a commencé par la petite ville côtière de Batroun, devenue [p. 141] le centre de ralliement de nos unités locales. Visite du centre industriel de Chekka, qui a été le principal théâtre de l’action ennemie dans la région. [p. 141].

L’attaque avait pris deux directions parallèles : l’une, par la route Tripoli – Chekka, longeait le littoral. L’autre débouchait par la montagne à partir de la région du Koura, vers le village de Hamat et l’église Nourieh, située au sommet du promontoire dominant Chekka et la mer.

Les habitants de Chekka, inconscients du danger, avaient été pris au dépourvu. Malgré la surprise et le nombre réduit des défenseurs, comprenant la surprise et le nombre réduit des défenseurs, comprenant principalement les Tigres du PNL, ils ont opposé une résistance acharnée, ne cédant le terrain que pied à pied et réussissant à sauver une bonne partie du quartier industriel. Malheureusement, la population civile a subi des pertes considérables. 200 victimes à Hamat et Chekka. Les palestiniens ont égorgé et décapité les hommes, éventré les femmes, écartelé les enfants. Les familles qui ont essayé de fuir ont été interceptées et ont subi le sort des autres victimes. Beaucoup de voitures maculées de sang jalonnent encore les côtés de la route.

Sitôt connues, les atrocités palestiniennes ont déclenché la levée en masse de la population de la région, depuis Zghorta et Bécharré jusqu’à Tannourine, Batroun et même Jbeil, pourtant plus éloigné. Au bout de deux journées de combat, sous le commandement du colonel Victor Khoury, Hamat, le promontoire de Nourieh et Chekka ont été réoccupés. L’ennemi a été chassé également d’Amioun, Bterram, du nœud routier de Kfarhazir, jusqu’aux confins du Koura.

La poursuite des palestiniens jusqu’aux abords de Tripoli est déjà amorcée. [p. 142].

-Lundi 12 juillet 1976 : Le dernier carré de la résistance palestinienne à Tall el-Zaatar est en voie de liquidation. Les opérations de nettoyage vont leur train, malgré la présence de nombreux francs-tireurs retranchés dans les immeubles habités par la population civile. L’emploi de l’artillerie, qui risque de provoquer autant de victimes parmi les non-combattants que parmi nos propres troupes, est devenu plus difficile. Près de 300 personnes se sont rendues, en majorité des femmes et des enfants.

La partie de Tall el-Zaatar encore tenue par l’ennemi est réduite à un rectangle de 300 sur 200 mètres de côtés. C’est tout ce qui reste des trois millions de mètres carrés dont les organisations palestiniennes s’étaient emparées. [p. 143].

Au Nord, la marche victorieuse des forces libanaises s’est poursuivie sans relâche. Les soldats arrivés des régions montagneuses occupent déjà les hauteurs de Tripoli, alors que l’avance par le littoral a dépassé Enfeh et permet d’opérer la jonction de deux forces. [p. 143].

-Jeudi 15 juillet 1976 : A Tall el-Zaatar, nous avons de plus en plus de pertes. [p. 144].

-Samedi 17 juillet 1976 : J’ai inspecté à Baatouta, un village du Haut-Kesrouan, nos troupes arrivées de Zahlé. Elles comprennent une unité de 200 combattants disposant de 5 chars d’assaut AMX-13 et de quelques blindés. En même temps que ces troupes régulières, des unités du PNL, des Phalanges et du rassemblement zahliote sont déjà sur les lieux. [p. 144].

-Mardi 20 juillet 1976 : La bataille de Tall el-Zaatar touche à sa fin, non sans nous avoir coûté la plus fine fleur de nos combattants. Quelques étrangers s’étaient joints à nos soldats. Entre autres, quatre jeunes français et un américain. Deux français et l’américain, qui combattaient avec les Tigres du PNL, ont été tués.

Des nombreux combattants palestiniens, seuls survivent les francs-tireurs retranchés dans des redoutes en béton ou dans des maisons occupées par les réfugiés civils. [p. 145].

-Vendredi 23 juillet 1976 : Saydé Jamil Khayyat a été tuée ce matin. C’est la première femme libanaise tombée au champ d’honneur. Elle s’est effondrée sous une pluie de balles, alors qu’elle attaquait un fortin défendu par les palestiniens de Tall el-Zaatar. Sa fille, qui se bat également, était à ses côtés. [p. 146].

J’ai escaladé les hauteurs de Ouyoun el-Simane. Les Tigres du PNL, les Phalanges, la jeunesse de Zahlé campent à 1800, à 2000, et jusqu’à 2500 mètres d’altitude. Ils vont, avec l’appui de certains éléments de l’armée, monter à l’assaut des crêtes tenues par les palestiniens, afin de dégager la route Zahlé – Tarchiche – Aïntoura – Mtein. [p. 146].

La Croix-Rouge Internationale est dirigée par un Suisse, qui semble avoir une certaine sympathie pour les palestiniens. A leur demande, il a décidé de rendre visite aux blessés de Tall el-Zaatar. Nous avons accordé une trêve de 4h. Dans le silence des armes, et profitant de la circonstance, un détachement palestinien a tenté de faire une sortie vers Tall el-Mir. Le tir nourri d’armes automatiques l’a contraint à rebrousser chemin. [p. 146].

-Samedi 24 juillet 1976 : De nouveau, la Croix-Rouge Internationale intervient en faveur des blessés palestiniens. [p. 147].

-Mardi 27 juillet 1976 : Un incident, banal en soi et n’ayant aucun motif politique, a surgi entre jeunesses du PNL et Phalangistes. Ses conséquences, graves, auraient pu mettre fin à toute possibilité de coopération entre les deux partis, n’étaient le calme et le sens du devoir manifestés par leurs responsables. L’histoire commença à Jounié. Une dispute entre [p. 148] jeunes fut suivie d’un pugilat, puis d’un échange de coups de feu. 3 phalangistes trouvèrent la mort. Aussitôt, mobilisation des Phalanges et représailles contre quelques-uns de nos centres dans le Kesrouan et le Metn, vides de leur personnel qui se bat sur divers fronts. Notre centre de Jounié a été dynamité et s’est écroulé tuant ses 3 occupants. Celui de Sarba, le plus important de la région, fut attaqué et pillé. Celui d’Antélias subit le même sort. Une de mes voitures personnelles, qui passait dans la région, fut attaquée, le chauffeur et le mécanicien blessés et la voiture, incendiée. [p. 149].

Georges Abou-Adal, un des principaux responsables du PNL, organise d’urgence à Mar Moussa, dans sa résidence d’été, une réunion avec cheikh Pierre Gemayel et moi-même. Nous décidons de tout faire pour que cet incident grave ne soit pas interprété comme une division, une scission entre les deux principales forces qui défendent le Liban.

Une simple motion de solidarité serait, dans les circonstances présentes, insuffisante. Nous décidons de frapper un grand coup en décidant d’unir nos moyens militaires sous l’autorité d’un commandement unique.

Il importe en effet d’empêcher avant tout que des désaccords entre PNL et Phalanges les distraient de leur tâche unique : la guerre contre l’agression palestinienne. Déjà, la nouvelle des morts de Jounié a été saluée par nos ennemis par une explosion de joie, comme le signe avant-coureur de la dislocation du Front National libanais. [p. 149].

-Samedi 31 juillet 1976 : Les blessés de Tall el-Zaatar n’ont pas été secourus par la Croix-Rouge Internationale, malgré un cessez-le-feu total à partir de 6h du matin.

Les représentants de la Croix-Rouge prétendent que l’officier responsable des Forces Libanaises a imposé des conditions inacceptables : en particulier l’arrêt des véhicules sanitaires à 200 mètres des lieux où se trouvent des blessés incapables de faire un aussi long trajet. [p. 150].

-Dimanche 1er août 1976 : Déjeuner à Fakra. Etaient présents le Dr. Kholi et ses adjoints militaires. Nous avons convoqué l’officier responsable des blessés de Tall el-Zaatar, le capitaine Eid. Il a soutenu qu’il n’a imposé aucune condition préalable à l’intervention de la Croix-Rouge Internationale ; il a seulement prévenu le chef de convoi que les palestiniens avaient posé des mines le long de la route conduisant aux abris où gisaient les blessés.

L’opération est à reprendre au plus tôt.

Des nouvelles alarmantes nous arrivent de la région de Jezzine : plusieurs villages chrétiens ont été attaqués par les palestiniens et mis à sac après la fuite de leurs habitants. Deux civils ont été tués à Jezzine même. [p. 151].

Autres nouvelles inquiétantes : les libyens ont débarqué dans le port de Saïda 47 blindés munis de mitrailleuses lourdes. Le Dr. Kholi précise qu’ils sont destinés aux Forces de la Ligue arabe bien que de provenance libyenne. Les journaux affirment par contre que ces blindés ont déjà engagé le combat dans la région de Jezzine aux côtés des palestiniens. [p. 151].

-Lundi 2 août 1976 : Khalil Salem, directeur général du ministère des Finances, fonctionnaire intègre et n’appartenant à aucun parti politique, enlevé il y a 3 jours, a été trouvé ce matin dans la malle arrière de sa voiture, la tête tranchée. Sa mort remonte également à 3 jours, ce qui prouve que l’assassinat a suivi de près l’enlèvement.

C’est la 4e victime appartenant à la communauté grecque-orthodoxe en l’espace d’une semaine. Les auteurs de cet assassinat seraient affiliés d’une organisation musulmane comprenant des criminel fanatiques, « les soldats de Dieu ». Ils ont déjà à leur actif une longue liste de meurtres perpétrés de la même façon, notamment à Chekka et à Tripoli dont ils sont originaires.

Ce nouveau crime a recréé un état de tension dans l’atmosphère de la capitale, juste au moment où l’on avait besoin d’une détente susceptible de favoriser le succès des démarches entreprises par tant d’intermédiaires au service de la paix. [p. 152].

-Jeudi 5 août 1976 : La décision de cessez-le-feu, le programme relatif à l’application des accords du Caire et de Melkart ont été signés hier par les responsables des Forces de la Ligue arabe et ceux des Forces Libanaises.

Malgré cette signature et l’optimisme qui a prévalu, la région de Beyrouth a passé une des nuits les plus agitées de cette guerre. Nos positions ont été arrosées de près de 2000 obus provenant des munitions arabes nouvellement débarquées. Le fait le plus grave est l’assaut lancé contre la ligne tenue par l’armée libanaise dans le secteur de la Galerie Semaan par une unité irakienne appuyée de chars lourds. Après un engagement de 90 minutes, les irakiens se sont retirés laissant 31 morts sur le terrain, un char détruit et deux prisonniers.

Interrogés, les prisonniers ont déclaré appartenir à l’Armée du peuple irakien. Ils étaient au nombre de 150, avaient quitté l’Irak par la voie de l’air sur ordre du président irakien, atterri en Egypte où ils avaient reçu un accueil enthousiaste. D’Egypte, ils avaient voyagé par mer jusqu’à Tyr ; de là dirigés vers la Cité Sportive de Beyrouth.

Leur consigne : se battre contre les chrétiens du Liban. [p. 153].

-Samedi 7 août 1976 : Les opérations militaires vont au ralenti depuis le dernier engagement avec les troupes irakiennes. La Croix-Rouge Internationale recommande l’évacuation de la population civile de Tall el-Zaatar.

De leur côté, irakiens et libyens rivalisent d’efforts pour activer la guerre. L’arrivée de plusieurs milliers d’irakiens est attendue au cours des prochaines semaines. D’autres nouvelles non confirmées annoncent le débarquement d’un important matériel de guerre libyen, dont 16 avions de construction française. Ils auraient été transportés dans 64 caisses à destination de Moukhtara – Baadarane où un aérodrome militaire est en voie d’achèvement.

Une commission de techniciens, présidée par un ingénieur communiste français, serait déjà sur place pour assurer le montage des appareils. [p. 154].

-Dimanche 8 août 1976 : Nabaa, à proximité de Tall el-Zaatar, a été attaqué par une action des Forces Libanaises réunies. Cette localité, à la population très dense au moment où la guerre a commencé, était devenue un centre d’entraînement où se donnaient rendez-vous des unités de la résistance palestinienne, des éléments du parti PPS et des communistes.

De nombreux passants y avaient été kidnappés et exécutés. Au même titre que la Quarantaine, et plus encore par la fréquence des incidents, elle avait constitué une menace pour la sécurité de la capitale et de ses environs. [p. 155].

-Mardi 10 août 1976 : Nabaa est tombé après une violente bataille de moins de 48h. Les combattants palestiniens, communistes et PPS avaient perdu l’appui de la population chiite en qui ils avaient jadis trouvé de puissants alliés. Une dizaine de morts du côté libanais. Près de 400 du côté de l’ennemi. Le gouvernement syrien s’est ému du sort de la population chiite et voudrait qu’elle soit rapatriée à Nabaa dans le délai le plus bref. Les Phalanges ont promis de s’occuper de ce rapatriement. L’opération s’avère difficile : plusieurs immeubles ont été entièrement détruits et de nombreux morts gisent encore sous les décombres. [p. 155].

-Jeudi 12 août 1976 : Tall el-Zaatar vient de capituler après les combats incessants de plusieurs semaines menés par les Tigres du PNL, la participation des Forces Libanaises et des blindés de l’armée. [p. 155].

La population civile a commencé à se rendre à partir des premières heures du matin. Nos troupes leur ont assuré la protection nécessaire, la nourriture et le logement en attendant que la Croix-Rouge Internationale leur procure les moyens de transport jusqu’à la zone Ouest de la capitale. Leur nombre oscille entre 7000 à 8000 et non 30000 comme l’a affirmé, en gros caractères, un grand quotidien parisien avec une légèreté qui ne peut être que regrettable. [p. 156].

La conquête de Tall el-Zaatar a été poursuivie par les Forces Libanaises avec une vigueur qui ne s’est jamais ralentie. Elle n’a pas opposé des centaines de milliers de combattants au même titre que les batailles illustres de l’Histoire, mais elle a marqué, à l’échelle libanaise, une date dans la technique de la guerre des rues et des enceintes fortifiées, valable pour toutes les armées, grandes et petites ; comme elle a mis à l’épreuve le patriotisme du libanais, son sens du devoir, son courage et ses qualités d’intelligence. Il s’est battu dans des conditions inégales face à des obstacles redoutables dressés sur une superficie de près de 3 millions de mètres carrés. Les moindres de ces obstacles consistaient en une ligne ininterrompue d’usines aux murs épais qui se sont ajoutés aux ouvrages bétonnés, derrière lesquels l’ennemi s’était retranché, d’où il s’efforçait d’arrêter l’avance de nos combattants. [p. 156].

-Samedi 16 octobre 1976 : Les contingents irakiens sont actuellement estimés à près de 8000 combattants. Le 13 octobre, 800 éléments irakiens, libyens et pakistanais ont encore débarqué à Saïda. Le 15 octobre, de nombreux camions, contenant des munitions et des armes sophistiquées arrivées récemment d’Egypte à Saïda, ont été acheminés vers les quartiers violemment anti-syriens de Beyrouth. [p. 158].

-Lundi 18 octobre 1976 : Il a suffi que le président Assad ordonne le cessez-le-feu pour que les forces mixtes fassent exactement le contraire. Nos services d’écoute ont intercepté, de bonne heure ce matin, des ordres donnés à tous les postes d’artillerie et de mortier de concentrer leur feu sur les quartiers civils, principalement Achrafieh, Furn el-Chebback et si possible Jounié. Près de 25 victimes et de nombreux blessés. Notre artillerie, par respect du cessez-le-feu, n’a riposté qu’après plusieurs heures d’attente. Nous ignorons le nombre des victimes dans les quartiers Ouest de Beyrouth. [p. 160].

-Mardi 19 octobre 1976 : Dès leur entrée en territoire libanais et leur occupation de la base de Rayak, les syriens ont ordonné le rassemblement des troupes libanaises qui étaient restées dans leur garnison et celles dont les éléments disséminés dans la région de la Békaa. Parmi ces éléments se trouvaient de nombreux déserteurs, dont certains avaient assassiné leurs camarades et d’autres, y compris des officiers, s’étaient rendus sans combat avec armes et bagages soit aux palestiniens soit au lieutenant Khatib, lui-même déserteur. Le Haut Commandement syrien en avait formé une unité organisée à laquelle il avait donné le nom d’Avant-garde de l’Armée arabe libanaise. Il est inadmissible d’imposer à l’armée libanaise des déserteurs que le commandement syrien aurait fait fusiller s’ils avaient appartenu à l’armée syrienne.

A quelques semaines d’intervalle, des militaires dans le Akkar, ainsi qu’une unité de 200 hommes à Zahlé ont été sommés de se joindre à l’Avant-garde de l’Armée arabe libanaise ou de livrer leurs armes. Ayant refusé d’obtempérer à cet ordre, les syriens avaient usé de la contrainte pour les désarmer. Le commandement et le corps [p. 162] des officiers libanais se demandent avec une angoisse justifiée s’ils ne vont pas être soumis à une pression analogue, destinée à faire de leurs unités un instrument de la politique syrienne. [p. 163].

-Mercredi 20 octobre 1976 : Le tir d’artillerie affectant la population civile n’a pas discontinué depuis le matin. Dans le Sud, le village chrétien de Aïchiyé, à proximité de Jezzine, a été sauvagement attaqué par les palestiniens. 52 vieillards, femmes et enfants ont été massacrés. Ce drame ne prête nullement à l’optimisme. [p. 163].

Un obus de gros calibre a atteint au cours de l’après-midi la garnison des Phalanges d’Achrafieh. 10 morts et un incendie dans les bâtiments. Le groupe de pompiers du PNL s’est porté à leur secours. Un second obus a fait 3 morts et 4 blessés parmi ces derniers. [p. 164].

-Jeudi 21 octobre 1976 : Les forces palestiniennes continuent d’encercler le village de Aïchiyé où 350 personnes sont réfugiées dans l’église. [p. 164].

-Vendredi 22 octobre 1976 : La situation de Aïchiyé demeure tragique. Ceux des habitants restés vivants, encerclés dans l’église, manquent de tout. La Croix-Rouge qui a pu visiter le village durant la journée de mercredi a été empêchée de renouveler sa visite aujourd’hui sous la menace armée des palestiniens. [p. 164].

-Samedi 23 octobre 1976 : Une intervention rapide de certains de nos éléments entre Kahalé et Aley nous a permis de ramener 3 prisonniers irakiens dans nos lignes. Nous aurions pu en ramener une trentaine n’était le cessez-le-feu que nos combattants ont tenu à respecter. Les irakiens se sont d’ailleurs rendus à la première injonction. Interviewés par moi-même à la suite des enquêteurs, ils ont déclaré faire partie d’une unité de 50 militants de l’Armée du peuple débarqués depuis plus d’un mois à Saïda puis dirigés vers Aley. Leur mission : combattre les syriens et les isolationnistes (les chrétiens du Liban). Ils sont commandés par des officiers de l’active irakienne. [p. 165].

-Samedi 30 octobre 1976 : Le village chrétien de Maasser à proximité de Beiteddine a été attaqué de nuit par les bandes armées de [p. 166] Kamal Joumblatt. 14 victimes périrent égorgées dont un couple de vieillards impotents et une famille entière de 6 personnes : le père, la mère et 4 enfants. [p. 167].

-Mardi 2 novembre 1976 : Les Forces Arabes de Dissuasion sont presque exclusivement syriennes. Elles ont été mises à la disposition du président Sarkis qui vient de les coiffer d’un officier supérieur libanais, le colonel Ahmad el-Hajj, pour en assurer le commandement. [p. 167].

-Mercredi 10 novembre 1976 : Visite ce matin au ministère de la Défense nationale et conférence de 2h avec les officiers supérieurs réunis autour de leur chef le général Saïd. Les circonstances de cette guerre, l’attitude des pouvoirs publics plutôt favorables aux militaires qui, par indifférence ou par lâcheté, ont préféré esquiver la lutte, a profondément blessé les officiers dont la conduite exemplaire a continué de s’inspirer de l’honneur militaire et de l’esprit du devoir. J’ai tenu à leur apporter le réconfort de ma solidarité sans réserve en tant que ministre de la Défense, ainsi que la permanence de la fraternité d’armes créée durant cette longue guerre entre l’armée et ses camarades des Forces Libanaises. [p. 168].


[1] Brigade palestinienne armée et entraînée par l’armée syrienne.

[2] Ces forces comprennent la gendarmerie et la police exclusivement.

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