Adel A. Freiha-L’armée et l’Etat au Liban (1945-1980)

Les constantes qui ont contrarié la réalisation de coups d’Etat au Liban :

 

Le général Fouad Chéhab, commandant en chef de l’armée libanaise (du 1er août 1945 au 23 septembre 1958), a été « un militaire différent des autres militaires qui ont saisi le pouvoir dans plusieurs autres pays arabes et asiatiques »[1].

Le général Chéhab, de par son appartenance à l’école du « Destour » et à celle de Michel Chiha a, en effet, cherché à écarter le Liban du cycle des coups d’Etat. D’autres facteurs ont aussi conditionné l’écartement du Liban des transferts du pouvoir par la violence, et plus spécialement :

-Le développement économique du Liban.

-Le poids de l’Histoire.

-Le Liban, pays non agraire.

-L’origine traditionaliste des officiers, teintée d’individualisme et de confessionnalisme.

 

Si la Constitution a été sauvegardée et le Pacte National préservé par l’armée, c’est grâce à son commandant en chef, le général Fouad Chéhab. Le général Chéhab a été aussi influencé par les idées de Michel Chiha, qui dit que « le Liban est n’est pas un pays à coups de tête ni à coups d’Etat, la démocratie parlementaire et libérale étant la seule et unique forme de gouvernement qui convient au Liban »[2].

Origine traditionaliste des officiers :

 

L’armée libanaise était, durant la période de la Principauté[3], composée de toutes les classes sociales et de toutes les communautés formant la composante de la montagne libanaise. Les méthodes de choix et de sélection n’avaient pas aussi varié, durant l’époque de la Moutassarifiya (gouvernorat autonome)[4]. De nombreux libanais, appartenant à des cercles étroits, avaient commencé, à partir de la fin du 18e siècle, à poursuivre des études dans des académies militaires ottomanes appelées makateb, dirigées par des instituteurs européens qui étaient aidés dans leur tâche par des instituteurs ottomans, entraînés pour la plupart en Europe[5].

Edward Hopkins a soutenu, au contraire, dans « Military Intervention In Syria and Iraq »[6] que « les Ecoles Militaires ottomanes attiraient les fils de familles libanaises aux revenus modestes ».

L’ancien capitaine Fouad Awad a, aussi, affirmé que « depuis la bataille d’Aïn-Dara (1711)[7], les familles libanaises aisées font hériter à leurs enfants, et quelle que soit leur compétence, le pouvoir du commandement politique et militaire[8].

Après la fin de la Première Guerre mondiale, les étudiants libanais issus des familles traditionalistes, telles que les Chéhab, Lahoud, Labaki, Zouwayne, Ghanem, Maalouf, Salem, Samaha, ont rejoint l’Académie Militaire de Damas établie par la puissance mandataire, le 14 mai 1923, et qui fut transférée à Homs en 1925[9]. Trente étudiants libanais étaient admis chaque année dans cette Académie qui n’était qu’un prolongement de l’Académie Militaire ottomane (Fayçaliya)[10]. Les officiers étaient recrutés soit parmi les fils des féodaux politiques, soit parmi ceux des notables francophiles.

Après l’indépendance, les nouveaux officiers de l’armée libanaise étaient choisis à l’Ecole Militaire de Fayadiyé (1946), plus particulièrement parmi les fils ou parents des officiers supérieurs libanais, promus de Damas ou de Homs, en raison de la tendance de l’ancienne génération des officiers de l’armée à vouloir transposer dans le pays les notions européennes et surtout françaises et sauvegarder l’institution militaire comme force de pression entre les mains du conservatisme politique. Les officiers de l’armée libanaise étant généralement recrutés parmi la bourgeoisie conservatrice, les chances de réalisation par ces mêmes officiers d’un transfert du pouvoir par le sommet, pour abolir le régime politique établi, paraissent minimes, d’autant que le conservatisme de ces officiers est teinté d’individualisme et de confessionnalisme.

Le choix des officiers de l’armée suivant un dosage confessionnel crée, en outre, un clivage à l’intérieur de l’institution militaire, dont il est difficile de rassembler les éléments lors de l’exécution d’un coup d’Etat. Le général de brigade François Génadry, commandant l’Ecole Militaire, a précisé que les officiers de l’armée libanaise poursuivent des études d’une durée de 4 ans et sont sélectionnés à la suite d’un sévère concours qui ne tient compte d’aucune autre considération que celle confessionnelle. Le choix s’effectue d’une manière semblable à celui des députés à l’intérieur de l’Assemblée Nationale. 55% des officiers sont choisis parmi les communautés chrétiennes et 45% parmi les communautés musulmanes. Le clivage confessionnel n’est pas, cependant, déterminant : lors de la tentative du coup d’Etat du 31 décembre 1961, un maronite, le capitaine Fouad Awad, a exécuté son « coup » avec l’aide d’un chiite, le sous-lieutenant Ali Hajj-Hassan et avec la participation indirecte d’un grec-orthodoxe, le capitaine Badih Ghazi. Un dosage équilibré peut, toutefois, atténuer ce clivage et apaiser le mécontentement des communautés mahométanes qui aspirent à « l’équilibre national » à l’intérieur des Forces Armées et surtout le mécontentement de la nouvelle vague des officiers subalternes musulmans, tels que Khatib, Maamari et Boutari qui se sont insurgés, durant la crise de 1975-1976 et ont formé l’Armée du Liban Arabe. ( La nouvelle loi sur l’armée de 1979 tend vers l’équilibre confessionnel au niveau des officiers).

Suite aux coups d’Etat militaires dans la région, le commandement de l’armée libanaise et surtout son commandant en chef, le général Fouad Chéhab, a été amené à prendre des mesures préventives pour empêcher l’exécution au Liban de coups d’Etat, « faire éviter aux jeunes officiers les aventures syriennes » et « ne pas laisser à chaque lieutenant qui fait son entrée à l’Ecole Militaire le soin de rêver à faire sauter le président de la République » : choix d’étudiants-officiers non affiliés à des partis, éducation apolitique à l’Ecole Militaire de Fayadiyé, insistant sur la soumission du militaire au civil (dans la mesure où le civil ne lui impose pas de missions qui iraient à l’encontre de sa conscience), interdiction aux militaires de voter aux élections législatives, occupation de l’armée dans des fonctions sociales et techniques, soldes des officiers semblables à celles des meilleures armées.

La réalisation déformée des coups d’Etat ou le phénomène libanais des coups de tête

 

Si certaines constantes de la vie politique de l’Etat libanais ont contrarié la réalisation de coups d’Etat, celles-ci n’ont pas pu, cependant, barrer tout à fait la route à diverses tentatives. Ces tentatives ont toutes connu l’échec, faute d’une véritable préparation et d’un sérieux dans l’exécution. Pour cela, il vaut mieux plutôt parler de coups de tête que de coups d’Etat. Les principaux coups de tête que le Liban a connus, de 1943 à 1980, sont : le coup de tête de juillet 1949 d’Antoun Saadé et le coup de tête de décembre 1961 du Parti Nationaliste Social Syrien avec la participation du bataillon blindé du capitane Fouad Awad. Le « cas Lahoud » (septembre 1958) mérite aussi d’être élucidé. Le « coup de tête » du brigadier Aziz el-Ahdab, effectué le 11 mars 1976, sera rattaché à l’ensemble de la crise libanaise de 1975-1976.

Le coup de tête de juillet 1949

 

Confiant dans le soutien de Husni az-Zaïm, qui a réussi son coup d’Etat en Syrie, Antoun Saadé donna ses ordres à ses partisans dans l’armée libanaise, dans la gendarmerie et dans la police, de se considérer, à partir du 3 juillet 1949, à la disposition de la « révolution nationaliste et sociale » et de rejoindre « les territoires libérés » par les militants du parti. Le 4 juillet 1949, des éléments armés du PNSS attaquèrent les postes de gendarmerie de Chiyah, dans la banlieue Sud-Est de Beyrouth, ainsi que ceux des villages de Mtein, de Sohmor et de Machghara. Tout en s’implantant à Hasbaya, d’autres éléments tentèrent de contrôler la forteresse stratégique de Rachaya. Une bataille eut encore lieu, dans la vallée du village de Sarhamoul, entre des gendarmes libanais et des miliciens du PNSS. La révolte armée du PNSS fut étouffée dans l’œuf. Non seulement Husni az-Zaïm n’apporta aucune aide militaire à la « révolution populaire » d’Antoun Saadé, mais encore il livra ce dernier, le 8 juillet 1949, aux autorités libanaises[11]. Jugé le même jour, Antoun Saadé fut exécuté à l’aube du 8 juillet 1949.

Antoun Saad, ancien chef du Deuxième Bureau libanais, a précisé que « Riad el-Solh, qui avait peur de la forte personnalité d’Antoun Saadé[12], s’était arrangé avec Husni az-Zaïm pour le montage du plan d’incitation, d’arrestation et d’exécution du chef du PNSS[13]. Antoun Saadé est entré en conflit avec le gouvernement libanais sans évaluer véritablement le rapport des forces en présence et sans estimer les chances de succès de son appel à la « révolte populaire armée ». Privé de son chef, grand orateur et dominateur de foules, le PNSS est sorti de son premier « coup de tête » affaibli et désorienté. Rétabli avec le temps, le PNSS tentera, 12 ans plus tard, un nouveau coup de tête, en substituant à son « appel à la rébellion » de 1949 un « coup » beaucoup plus discret et mieux préparé.

Le coup de tête du 31 décembre 1961

 

Dans la nuit du 30 au 31 décembre 1961, le PNSS s’est engagé à nouveau dans la voie de la révolte armée. Comme en juillet 1949, l’action armée du PNSS a subi l’échec, malgré l’appui du bataillon blindé du capitaine Fouad Awad.

Le colonel Antoun Saad, chef du Deuxième Bureau en 1961, a précisé, le 18 février 1975, que « dès l’avènement du coup d’Etat syrien du 28 septembre 1961, il avait un pressentiment qu’un « coup » serait effectué ultérieurement au Liban ».

Convaincu de la possibilité du succès d’un coup d’Etat, le Dr. Abdallah Saadé, chef du PNSS, a alors effectué une série de rencontres avec le capitaine Fouad Awad. 6 rencontres entre les deux hommes eurent lieu durant le dernier trimestre de 1961 afin de finaliser l’opération de prise du pouvoir. Ainsi, nous constatons que les préparatifs du coup d’Etat du 31 décembre 1961 ont été l’œuvre combinée du PNSS et du capitaine Fouad Awad.


[1] Newsweek du 27 avril 1959.

[2] Michel Chiha, Politique Intérieure, Publications de la Fondation Michel Chiha, Ed. du Trident, Beyrouth, 1964, P.252 (315 pages).

[3] Négib Dahdah, Evolution historique du Liban, Ed. Oasis, Mexico, 1964, P.297 (338 pages).

[4] Durant la Première Guerre mondiale, la Montagne libanaise fut gouvernée directement par le gouvernement d’Istanbul, et a perdu, ainsi, pour la première fois son autonomie interne.

[5] La pensée arabe en cent ans, Tome III, (al-Fikr al-arabi fi mayata sanat) –Ed. Dar al-Mashrek, Beyrouth, 1967, P.4 (678 pages).

[6] Edward Hopkins, Military intervention in Syria and Iraq, historical background, evaluation and some comparison –Thèse M.A. soutenue en janvier 1971 à l’Université Américaine de Beyrouth, P.14 : « These schools were attractive to the lower income families ». (190 pages).

[7] La bataille d’Aïn-Dara a mis aux prises, d’une part, l’émir Haydar Chéhab (1706-1732) et ses partisans les cheikhs libanais du Chouf (Mont-Liban) et d’autre part, Mahmoud Pacha abou-Harmouche et ses alliés, les cheikhs Alameddine et les pachas ottomans de Damas et de Saïda (Sidon). Négib Dahdah a noté dans « Evolution historique du Liban » que « la bataille d’Aïn-Dara a marqué la victoire de l’entité libanaise, en libérant le Liban de ses ennemis intérieurs les plus dangereux et en imposant le respect de son statut au monde extérieur ». Négib Dahdah, Evolution historique du Liban, Ed. Oasis, Mexico, 1964, P.111 à 123, (338 pages).

[8] Fouad Awad, « La route qui même au pouvoir » (at-Tarique ila as-soulta) –Beyrouth, 1973, P.309 (311 pages).

[9] Ibid.

[10] Edward Hopkins, Military Intervention in Syria and Iraq, historical background, evaluation and some comparison –Thèse M.A. soutenue en janvier 1971 à l’Université Américaine de Beyrouth, P.14: « This school was a continuation of the ottoman later Faisali, military academy ». Hopkins a aussi soutenu que des écoles militaires appelées « Rachidiyat » furent créées un peu partout dans les provinces arabes de l’Empire ottoman : à Beyrouth, Damas et Bagdad en 1877, à Alep en 1883 et à Tripoli (Liban) en 1886.

[11] Mohammad Majzoub, L’indépendance libanaise dans l’ordre interne et international public –Aix-en-Provence, 1956, P.95 (233 pages).

[12] Rencontre du 18 février 1975.

[13] Ibid. « Un accord a été conclu entre Husni az-Zaïm et Riad el-Solh : le premier devait inciter Antoun Saadé à la rébellion, le second l’arrêter et l’exécuter ».

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