Fouad Boutros : Mémoires – éd. L’Orient-Le Jour – 2009

Bibliographie

-La rue bouillonnait, tous les jours davantage et chaque fois que la politique du président Camille Chamoun s’opposait à celle du président égyptien Jamal Abdel-Nasser qui, en quelques années, avait réussi à ranimer le rêve de l’unité chez les masses arabes. Cette crise s’était aggravée avec l’émergence du Pacte de Bagdad, combattu avec force par Nasser, jusqu’à la chute de Nouri Saïd, qui en marqua la fin. Et, comme si le désaccord sur la politique extérieure ne suffisait pas, les élections de 1957 et les abus qu’elles connurent jetèrent de l’huile sur le feu, surtout après les rumeurs disant que le président Chamoun cherchait à se faire réélire ; lui-même ne le nia pas ouvertement. Les événements de 1958 éclatèrent en avril dans le Chouf, à Tyr et à Zghorta, et se déplacèrent en mai à Tripoli, Masnaa et d’autres régions. Des combats opposèrent les factions libanaises loyales au président Camille Chamoun à des factions nationalistes arabes, partisanes du président Nasser. Sur les ordres du commandant en chef, le général Fouad Chéhab, l’armée se cantonna dans ses casernes et assura la sécurité dans le périmètre d’un certain nombre d’institutions publiques, notamment le palais présidentiel à Kantari. Il y eut les violences, les combats et les destructions que l’on sait, jusqu’au débarquement des Marines de la flotte américaine le 15 juillet 1958. Le calme revenu, l’on se mit en quête d’une solution politique à la crise. Le général Chéhab fut élu à la présidence de la République le 31 juillet.

Pendant que ces événements se déroulaient, il me semblait que la politique du président Chamoun, fondée sur l’appui du Pacte de Bagdad et tournée vers les Etats-Unis, contredisait notre rôle et dépassait nos capacités eu égard à notre situation géopolitique. D’un côté, notre pays est fondé sur le pluralisme confessionnel, et, de l’autre, étant situé entre la Syrie et Israël, en contact direct avec le conflit arabo-israélien, il ne pouvait rester neutre dans une affaire qui affectait profondément la conscience arabo-musulmane. Dès lors, je vis qu’il aurait été préférable à un pays comme le Liban d’avoir conscience du danger et de tenter d’éviter la tragédie qui finit par l’atteindre.

Les événements de 1958 avaient sérieusement ébranlé le Liban et mis son avenir et celui de son unité sur la sellette. La crise avait ranimé les peurs des chrétiens. On critiqua le général Chéhab pour n’avoir pas envoyé l’armée contre les révolutionnaires, afin de [P.55] préserver l’autorité de l’Etat, la sécurité et la stabilité. [P.56]

La question que je me suis posée pendant trois ans et dont la réponse me préoccupe depuis quarante-six ans est la suivante : pourquoi le général Chéhab n’avait-il pas envoyé l’armée en 1958 mettre un terme aux combats internes, confirmer l’autorité de l’Etat et asseoir la stabilité de la sécurité ? Je lui ai posé la question en 1960, lorsque ma relation avec lui s’était resserrée. Sa réponse, douloureuse, vint comme celle que donne celui qui confie à un ami qu’il souffre d’une maladie grave : « Si j’avais fait descendre l’armée à l’époque pour confronter le clivage confessionnel, j’aurais pu garantir son unité pendant 7 jours. Mais, le 8e jour…je ne sais pas ». [P.56]

-Le 4 mai 1960, le directeur général de la Sûreté Générale, le colonel Toufic Jalbout, puis le chef du Deuxième Bureau, le colonel Antoun Saad, me suggérant de me présenter aux élections parlementaires. [P.78]

-Le 8 novembre 1961, une délégation libanaise fut formée « dont je fis partie aux côtés du ministre Rafic Naja, du secrétaire général par [P.91] intérim du ministère des Affaires Etrangères et du commandant de la place de Beyrouth, le général Abdel Kader Chéhab. [P.92] se rendit à Damas pour féliciter le nouveau gouvernement suite au coup d’Etat contre la RAU.

-Le 30 décembre 1961, peu après minuit, un officier supérieur libanais m’appela au téléphone pour m’annoncer que les nationalistes syriens avaient lancé une tentative de coup d’Etat. Il me conseilla de quitter mon domicile et de passer ce qui restait de la nuit dans un endroit sûr en attendant le retour au calme. [P.95]

-1er janvier 1962 : le président Chéhab refusa de proclamer l’état d’urgence ou d’imposer la loi martiale, comme le font généralement les chefs d’Etat qui réussissent à déjouer des tentatives de renversement, dans le but de punir leurs opposants. [P.95]

-Le calme revint au bout de quelques heures. Les forces de sécurité se lancèrent à la poursuite des nationalistes syriens dans une opération qui dura 20 jours. Plus de 10000 personnes furent arrêtées, et comme les prisons ne suffisaient plus, plusieurs furent détenues dans les casernes de l’armée et des FSI. Pendant plus d’une semaine, les libanais vécurent dans un état d’ébahissement et d’inquiétude car le coup d’Etat avait atteint les abords du ministère de la Défense et le nombre des arrestations était très élevé. Il y eut quelques abus de la part de [P.95] l’armée et des FSI –ce qui est normal dans des circonstances pareilles. Il fut question de cas de torture et de mauvais traitements envers des détenus et c’était sans doute vrai dans une certaine mesure, mais il ne fait pas de doute que certains faits furent largement exagérés. [P.96]

-Je donnai instructions au juge Nabih Boustany –qui fut nommé par la suite procureur général militaire de la Cour de Cassation, après avoir occupé ces fonctions par intérim et prouvé sa compétence –de superviser directement l’enquête et de s’assurer qu’il n’y aurait pas d’abus de la part des organismes de sécurité militaire, ni d’interférence de la part des politiques [P.97]

-6 février 1962 : Conférence de presse de Fouad Boutros, ministre de la Justice, à propos du coup d’Etat du PPS : « J’informai l’opinion publique du plan des PPS, qui projetait d’enlever le président de la République et les officiers supérieurs de l’armée, et de s’emparer du ministère de la Défense et de services vitaux. [P.98]

-A la demande du président Chéhab, je me réunissais toutes les deux ou trois semaines, en sa présence, avec une délégation du commandement pour suivre l’évolution des procès en cours. L’armée était souvent représentée par le commandant en chef, le général Adel Chéhab, le chef d’état-major, Youssef Chmayet, et le chef du Deuxième Bureau, Antoun Saad, qui venaient se plaindre de la méthode de travail du président Aboukheir. [P.102]

-Le sentiment d’inquiétude dans lequel responsables et population vivaient devait s’accentuer avec la poursuite des perquisitions effectuées par le Deuxième Bureau, la découverte de caches d’armes et les révélations concernant les détails des plans préparés par le PPS. Il ne fait aucun doute que la tentative de coup d’Etat avait renforcé la position et le rôle du Deuxième Bureau au cœur même du régime libanais qui se sentait désormais menacé. La condamnation unanime du coup d’Etat par les libanais ménagea au Deuxième Bureau des conditions propices pour sa mainmise sur la situation libanaise au prétexte qu’il existait des failles que les ennemis du Liban pourraient exploiter. Certains officiers du Deuxième Bureau exagérèrent délibérément les dangers qui menaçaient le système et le régime, et tentèrent d’intervenir dans tous les détails de la vie politique libanaise ainsi que dans la presse, les associations et les partis. Conscient de cet état de choses, le président Chéhab tentait en permanence de faire la part des choses entre les exigences de la sécurité et celles de la vie politique démocratique au Liban. [P.102]

-Si l’on compare les actions du Deuxième Bureau du temps du président Chéhab avec celles des services de sécurité depuis le début des années 1970 et jusqu’au milieu de 2005, il en ressort que les agissements du Deuxième Bureau étaient des enfantillages. [P.107]

-Je reconnais que le Deuxième Bureau, sous le mandat Fouad Chéhab, a commis des abus dans ses rapports avec la population, surtout dans le cadre des poursuites engagées après la tentative de coup d’Etat. Mais il n’y a pas à comparer entre ces erreurs et le plan qui fut exécuté à partir de 1990 et qui a bien failli anéantir définitivement la pratique démocratique au Liban. Dans tous les cas, on ne peut incriminer tous les organismes de sécurité du régime Chéhab : la Sûreté Générale, dirigée par le colonel Toufic Jalbout, l’un des officiers de l’armée les plus distingués, resta à l’abri de toute critique. La Sûreté remplit son devoir sans léser les individus ou leur liberté au point qu’elle se heurta directement au Deuxième Bureau. [P.107]

-Le président-élu Charles Hélou revint d’Egypte le 12 septembre 1964, après avoir pris part au sommet de la Ligue arabe. Avec le soutien du président égyptien Jamal Abdel Nasser, il avait réussi à arracher une résolution interdisant à toute force militaire arabe d’entrer au Liban sans l’approbation du Parlement libanais, bien que les syriens et les irakiens aient tenté de contrer cette décision. [P.127]

-Le 9 avril 1967, je fus invité à faire partie du gouvernement et l’on me confia les portefeuilles de la Défense et de l’Education ainsi que la vice-présidence du Conseil des ministres. [P.130]

-Le 1er accrochage entre l’armée et des éléments armés palestiniens a eu lieu le 22 juin 1967 [P.131]

-L’accrochage entre l’armée et les palestiniens était le tout premier de cette nature. Il avait opposé une patrouille de l’armée à un groupe de palestiniens armés dans le Sud, près de la frontière avec Israël. Un palestinien fut tué et un autre blessé. Le 23 juin au matin, le Liban découvrit l’affaire avec stupéfaction. Je me rendis au ministère de la Défense et pris connaissance des rapports venus du Sud. Après une réunion avec mes collaborateurs, je supervisai la rédaction d’un communiqué officiel expliquant à l’opinion publique les détails de l’incident : « A 23h15, dans la nuit du 22 juin, une patrouille de l’armée a croisé des éléments armés près de la ligne d’armistice avec l’ennemi. Lorsque la patrouille a demandé aux éléments armés de se livrer, ceux-ci ont ouvert le feu contre elle, qui a répondu aux sources des tirs. Un élément armé a été tué et un autre blessé dont l’identité n’a pu être établie car ils ne portaient pas de papiers. L’armée a saisi une mitrailleuse, 4 grenades, des munitions et 5 Kg d’explosifs. [P.131]

-Au ministère de la Défense, mon rôle le plus marquant fut de participer aux séances du Conseil de Défense Arabe qui s’était réuni en Egypte sous ma présidence en tant que représentant du Liban fin 1966. Ce fut une session très houleuse au cours de laquelle des altercations violentes éclatèrent entre le chef de l’OLP, c’était alors Ahmed Choukeiry, et le représentant de la Jordanie. Je dus lever la séance à deux reprises pour mettre un terme à l’âpreté des échanges. Au cours des réunions, nous examinâmes le risque d’une guerre entre les arabes et Israël, et les rapports présentés par le Commandement conjoint arabe. Celui-ci était constitué du commandant des forces arabes unifiées, Ali Ali Amer, et du chef d’état-major Abdel-Moneim Riad. Sur la base de ces rapports, l’opinion générale décréta que la situation était bonne sur le plan militaire et qu’il n’y avait absolument pas lieu de s’inquiéter. Le représentant syrien, le ministre des Affaires Etrangères Ibrahim Makhos, accompagné du chef d’état-major Afif Bizri, déclara alors qu’en raison des risques de guerre et des dangers qui pèseraient sur la Syrie, celle-ci demandait l’autorisation de déployer un détachement militaire dans certains secteurs de la Békaa, au Liban, pour défendre son territoire en cas d’attaque israélienne.

Je ne m’étais pas du tout attendu à cette demande, formulée à la fin de la matinée. Je répondis à la délégation syrienne : « Je souhaiterais discuter cette requête personnellement, mais je ne puis le faire en tant que président de séance. Je propose donc de remettre le débat à la séance de l’après-midi dont je confierai la présidence à un autre membre de la délégation libanaise afin que je puisse m’exprimer ». La délégation libanaise était constituée d’Elias Sarkis, du chef d’état-major Youssef Chmayet et de l’ambassadeur du Liban au Caire. La séance levée, j’étais à peine descendu de la tribune que le représentant du président Nasser, Hassan Sabri Kholi, s’approcha de moi, suivi du ministre égyptien des Affaires Etrangères, Mahmoud Riad. Ils me proposèrent de déjeuner ensemble pour discuter de cette affaire.

Pendant le repas, je déclarai à Kholi et Rias que la demande syrienne était totalement inacceptable. Ils se retirèrent pour aller consulter le président Nasser et revinrent me dire : « Il n’est pas nécessaire que vous vous retiriez de la présidence de la séance cet après-midi. Le Commandement Militaire Unifié va demander la parole et expliquer à la délégation syrienne que l’entrée d’une force syrienne dans la région en question ne nous est d’aucune utilité militaire, mais pourrait, au contraire, nous être nuisible, et, de ce fait [P.135], on ne peut faire droit à une telle requête ». L’après-midi, je présidai la séance et donnai la parole à la délégation du Commandement Militaire Unifié dont le président, à l’aide d’une carte, expliqua à l’assistance que l’affaire n’était pas envisageable du point de vue strictement militaire. Le chef d’état-major syrien, le colonel Bizri, tenta de discuter, mais ses arguments ne convainquirent pas et l’on prit une résolution immédiate rejetant la demande syrienne. A mon retour à Beyrouth, j’informai les hauts responsables de ce qui s’était passé en Egypte ; ils furent aussi soulagés que moi d’avoir évité d’entrer en conflit direct avec la Syrie ou d’impliquer le Liban dans une confrontation inégale avec Israël [P.136]

-La guerre de juin 1967 avait éclaté de manière soudaine. Israël avait lancé des offensives éclair sur terre et dans les airs contre la Syrie, l’Egypte et la Cisjordanie à la fois. Le 5 juin, le gouvernement libanais déclara l’état d’urgence : on suspendit les vols à l’Aéroport de Beyrouth, on ordonna la fermeture des banques pendant 3 jours et des cafés et restaurants jusqu’à nouvel ordre. On interdit les rassemblements et les manifestations. Le lendemain, la censure militaire fut imposée sur la presse ; tous les journaux parurent avec des manchettes proclamant la victoire des armées arabes sur les forces [P.137] israéliennes. Mais les radios étrangères rapportaient le contraire. Ce que l’on avait initialement pris pour une victoire foudroyante s’avéra très rapidement être une défaite sanglante et cuisante.

Je ne m’étais pas attendu à cette défaite et j’en fus franchement surpris car je savais que le président Nasser préparait l’armée égyptienne en termes d’effectifs et d’équipements, et qu’il avait toujours évité la guerre en attendant que les forces arabes fussent capables d’affronter Israël. En outre, les milieux militaires des pays arabes –surtout ceux de la confrontation –affirmaient que les armées arabes avaient atteint un degré élevé de préparation et d’entraînement. J’étais persuadé que le président Nasser était capable d’éviter la guerre sans sacrifier sa dignité ou celle de l’Egypte et qu’il ne se serait pas lancé dans une guerre sans être sûr de la remporter ou d’égaliser avec Israël.

Quelques heures avant l’annonce de la défaite, le président Charles Hélou me convoqua en urgence au palais présidentiel. Je le trouvai très perturbé et l’interrogeai sur la situation, il me répondit que le président Jamal Abdel-Nasser venait de demander au Liban de déclarer la guerre à Israël et d’ouvrir un front pour atténuer la pression sur les forces égyptiennes qui se trouvaient alors dans une position très difficile. Le président Hélou me demanda ce qu’il convenait de faire car il était notoirement connu que les capacités de l’armée libanaise étaient à peu près négligeables et nul ne pouvait prédire l’ampleur des conséquences d’une telle démarche. J’écoutai attentivement le président dont la position était à l’évidence très délicate. D’un côté, il n’était pas facile de refuser l’appel de Nasser : il jouissait du soutien d’un grand nombre de musulmans libanais –et ceux-ci se trouvaient alors dans un état d’accablement et de colère –et il avait soutenu le régime libanais depuis 1958. Mais, de l’autre, il était absolument hors de question de déclarer la guerre contre Israël après la défaite en quelques heures des armées arabes préparées au combat et il n’y avait aucune utilité à le faire. En outre, l’Etat hébreu avait, le 7 juin, menacé le Liban de représailles après que des groupes palestiniens eurent tiré des roquettes à partir du territoire libanais. Je dis au président Hélou : « La décision de déclarer la guerre à Israël est une décision de taille, nul ne vous en voudra si vous prenez une demi-journée de réflexion et de consultations avec les forces politiques libanaises. Je pense qu’au bout de ce délai les combats seront terminés et il ne vous sera plus nécessaire de déclarer la guerre ». De fait, [P.138] quelques heures après cet entretien, les opérations de guerre prenaient fin entre les armées arabes et les forces israéliennes. [P.139]

-A partir du 1er février 1968, ce fut la création de l’Alliance Tripartite, ou Helf, qui était constitué des 3 leaders maronites, Camille Chamoun, Pierre Gemayel et Raymond Eddé. Ils décidèrent de mener les élections avec des listes unifiées dans la plupart des cazas du Mont-Liban avec, pour slogans, la lutte contre l’hégémonie des organismes de sécurité sur la vie politique au Liban, l’union nationale, la réforme politique et d’autres idées destinées à attirer les votes des électeurs libanais. C’est à cette époque que survint le conflit le plus aigu entre le président Charles Hélou et les chefs du Deuxième Bureau, point de départ d’une crise prolongée que je tentais de mon mieux d’atténuer, sans toujours y parvenir. [P.140]

Le président Charles Hélou m’appela un jour et me demanda de passer le voir. Il me dit alors : « J’ai l’impression que le différend s’accentue entre le Deuxième Bureau et moi. Je ne le souhaite pas. Je vais me réunir avec eux et tenter de parvenir à une entente. Je voudrais que vous soyez présent car cela pourrait aider à régler le problème ou, à tout le moins, vous seriez témoin de ces pourparlers ». La réunion se tint discrètement au palais présidentiel, en présence du chef du Deuxième Bureau, Gaby Lahoud, et de Sami Khatib, ainsi que du gouverneur de la Banque du Liban, Elias Sarkis. L’entretien porta sur les élections parlementaires à venir.

Le président Hélou ouvrit la séance, disant : « Il n’est pas admissible qu’une divergence de vues s’installe entre nous au sujet des élections. Il se peut qu’il y ait des candidats dont je suis convaincu et que je soutiendrai, et d’autres candidats dont vous êtes convaincus et que vous soutiendrez. Essayons de nous entendre sur des grandes lignes et des critères pour aborder les élections, et sur les noms de candidats adéquats ». Il mentionna certains candidats soutenus par le Deuxième Bureau dans les différentes régions et s’interrogea sur la raison pour laquelle on les avait choisis alors qu’ils manquaient de popularité et de compétence, et dit : « Expliquez-moi comment le fait que ceux-là n’entrent pas au Parlement serait une perte pour le chéhabisme ? Il est possible d’en choisir d’autres d’un certain niveau et qui seraient en même temps des partisans du Nahj. Prenons un exemple sur lequel nous sommes d’accord. Si vous me dites que vous voulez Fouad Boutros à Beyrouth, je vous dirai que je n’ai pas d’objection, parce que je sais que sa présence ne serait pas comme son absence. Mais il n’est pas admissible que nous soyons en conflit sur des personnes qui n’ont pas le niveau requis ».

Le président Hélou mentionna 2 ou 3 noms de personnes compétentes à son avis, mais les responsables du Deuxième Bureau exprimèrent des réserves en raison de l’attitude de ces personnes après la défaite de 1967. Au bout de 3h, il m’apparut que la réunion ne menait pas à l’entente souhaitée. Deux jours plus tard, je me rendis chez le président Chéhab et l’informai du climat de la réunion entre le président de la République et le Deuxième Bureau. Il me répondit :

-Je suis au courant.

-Il ne faudrait pas laisser la situation durer, Monsieur le Président, je souhaiterais qu’une entente soit possible. [P.141]

-Ils ont des renseignements qui les poussent à avoir cette attitude. Vous n’êtes pas au courant de tout et, pour ma part, je ne veux pas entrer dans les détails. [P.142]

-Une fois les élections parlementaires terminées, le problème du Sud se mit à peser de tout son poids sur la scène politique à Beyrouth. Les organisations palestiniennes lancèrent des opérations de guérilla qui déclenchèrent des menaces israéliennes de représailles. Le 12 mai 1968, Israël effectua des raids contre des villages frontaliers, notamment Houla, faisant une tuée et blessant plusieurs civils libanais. Les menaces israéliennes se précisèrent après que le président du Conseil Abdallah Yafi, le même jour, eut déclaré la levée des entraves à l’action des fedayin au Liban, appelant les jeunes libanais à rallier la Résistance palestinienne en vue de recouvrer la Palestine. Le 15 mai, à l’occasion du 20e anniversaire de la création de l’Etat d’Israël, Yafi déclara : « Le gouvernement fournira des armes à ceux qui veulent aller se battre pour libérer la Palestine ». Et, devant des milliers de manifestants rassemblés devant le Sérail, il ajouta : « Je suis le premier des fedayin ». Comme toutes les capitales arabes, Beyrouth bouillonnait de colère contre l’attitude des régimes arabes sur ce qui était, et est toujours, la cause cruciale, la cause palestinienne. Il devenait évident, pour moi comme pour d’autres observateurs, que le Liban s’acheminait vers l’étape qu’il avait longtemps tenté d’éviter : se retrouver plongé, directement et seul, dans le conflit du Moyen-Orient.

La stratégie libanaise était fondée sur le principe que le Liban était un pays de soutien et non un pays de confrontation. Ce principe était approuvé par les pays arabes, et notamment l’Egypte qui dirigeait à l’époque le camp arabe dans sa lutte contre Israël. Mais, à partir de 1968, le Liban devint le pays de la confrontation permanente alors que les autres pays arabes voisins d’Israël se dirigeaient progressivement vers une normalisation de leurs relations avec l’Etat hébreu, par des accords de désengagement ou des traités de paix, particulièrement après la guerre de 1973. [P.145]

-Rencontre entre Boutros et De Gaulle le 13 juin 1968 à Paris :

« Si Israël entreprend d’attaquer le Liban dans le but d’annexer du territoire libanais, que le Liban sache que la France exercera des pressions sur le Conseil de Sécurité dans le but de riposter, militairement s’il le faut. Si les Nations [P.162] Unies s’avèrent incapables d’assumer leurs responsabilités, la France enverra ses troupes spéciales défendre le Liban ». Puis, se calant dans son fauteuil, le président français plongea son regard dans le mien et poursuivit : « Mais si, par malheur, une crise devait éclater au Liban en raison d’un conflit entre Basta et Gemmayzé, ne la France ni personne ne pourrait rien pour vous ; il incombera au génie du peuple libanais de se sortir de cette impasse ». [P.163]

-Le 29 octobre 1968, une patrouille de l’armée libanaise au Liban-Sud eut un accrochage avec un groupe de palestiniens armés ; il y eut un tué parmi les palestiniens et des blessés des deux côtés. Le jour même, la police saisit 6 roquettes détenues par 4 palestiniens. Le 7 novembre, des accrochages eurent lieu entre des étudiants Kataëb et des étudiants de gauche, et, le 11, une manifestation de soutien aux fedayin se déroula, suivie de rumeurs selon lesquelles les manifestants avaient brûlé le drapeau libanais. Ces informations suscitèrent une vague de réprobation dans les milieux libanais, surtout chrétiens. Les écoles catholiques de Beyrouth et de Tripoli appelèrent à la grève le 14 novembre en signe d’expression de cette réprobation. [P.171].

-Alors que la polémique sur la liberté d’action des fedayin au Liban s’aggravait, les libanais furent surpris, le 28 décembre 1968 à 21h30, par un raid israélien à l’aéroport de Beyrouth. Quatre hélicoptères militaires s’étaient posés sur le tarmac et avaient débarqué des commandos qui entreprirent de faire sauter 13 appareils civils appartenant à la Middle East Airlines. Les agresseurs se retirèrent sans qu’un seul coup de feu fût tiré contre eux. Cet acte terroriste fut un choc pour les libanais, citoyens, politiques et militaires ; ils en restèrent abasourdis et mortifiés. Israël justifia con agression, disant qu’elle venait en représailles à une attaque sur un avion israélien à Athènes, la semaine précédente, par des fedayin qu’il prétendit être passés par Beyrouth. [P.172]

-A la suite d’un accrochage, le 16 avril 1969, entre l’armée libanaise et des fedayin dans la région de Kfarkila, les partis et les mouvements de gauche appelèrent à une grève et des manifestations le 23, accusant l’armée de chercher à liquider la cause palestinienne. Le jour de la grève, des heurts violents se produisirent entre les manifestants et les forces de l’ordre, à Saïda d’abord puis à Beyrouth-Ouest et à Bar Elias, dans la Békaa. Il y eut des morts et des blessés des deux côtés. Le lendemain, le président Rachid Karamé annonça sa démission au Parlement et déclara que les libanais, divisés sur la question des fedayin et de leur action, devaient s’entendre sur une position unifiée [P.180] « sans quoi le gouvernement ne sera pas à même d’affronter la crise ». Le pays sombra dans le vide constitutionnel. Pour comble, la Syrie encouragea la rue musulmane à s’opposer au pouvoir et se mit à faciliter le passage de groupes palestiniens et d’armes vers les zones frontalières du Liban-Sud. [P.181]

-De son côté, le commandant en chef de l’armée, le général Emile Boustany, prit contact avec le chef de l’OLP, Yasser Arafat, et, le 9 mai 1969, s’entendit avec lui sur un accord en 15 points. Mais le président Hélou rejeta catégoriquement ce document car, d’une part, il s’opposait au principe d’un accord écrit entre l’Etat libanais et des milices, et, d’autre part, il ne voulait pas conclure d’accord avec l’OLP sans consultations préalables avec les Etats arabes.

La crise s’aggrava, les accrochages entre l’armée et les organisations palestiniennes se multiplièrent. Les leaders musulmans, religieux et politiques, réunis à Dar el-Fatwa sous la présidence du mufti de la République Hassan Khaled, annoncèrent le 23 octobre 1969 qu’ils liaient leur participation au pouvoir à l’abrogation des mesures limitant la liberté d’action des fedayin. La crise était parvenue à son paroxysme. Le président Hélou ne put qu’accepter une nouvelle médiation du président Nasser. Ce dernier appela à une réunion au Caire entre le chef de l’OLP, Yasser Arafat, et de hauts responsables libanais. Seuls se rendirent au Caire le commandant en chef de l’armée Emile Boustany, le secrétaire général du ministère des Affaires Etrangères Nagib Sadaka et le capitaine Sami Khatib. [P.181]

Le général Boustany contactait tous les jours le président Hélou et l’informait du climat des réunions. Avant la signature de l’accord, le président me convoqua pour me demander mon avis. En me tendant la feuille de papier sur laquelle étaient inscrites les clauses du projet d’accord, le président me dit : « Cette affaire est un casse-tête. Voici le projet d’accord sur lequel on travaille. Je ne peux pas l’accepter ; qu’en dites-vous ? ». Je lus le document calmement puis dis : « En deux mots, soit vous le refusez et les hostilités commenceront dès à présent, soit vous l’acceptez maintenant et la guerre éclatera dans cinq ans. A vous de décider, je n’en dirai pas plus ».

Je ne pouvais en dire davantage car il était évident que la guerre était à nos portes. Eut-il été préférable qu’elle éclatât à ce moment ? Je ne puis le dire car je ne disposais pas alors de données suffisantes sur la situation militaire et n’occupais pas de fonctions officielles pour prendre une décision et assumer la responsabilité de ses conséquences sur le pays et sur le peuple. J’étais très pessimiste et me demandais comment les organisations palestiniennes s’étaient soudain trouvées si puissantes alors que, 3 ans plus tôt, lorsque j’étais ministre de la Défense, elles étaient sous la surveillance des forces armées régulières. Avant l’accord du Caire, je craignais un embrasement, mais, après, je m’avisai que l’explosion était inéluctable. [P.182]

-L’accord n’empêcha pas les frictions qui se transformèrent rapidement en affrontements sanglants [P.182] entre les palestiniens d’une part et les forces de l’ordre et les partis chrétiens, d’autre part. Les premiers mois de 1970 virent de nombreux accrochages à Bint Jbeil, Kahalé, Haret Hreik, Dékouané et d’autres lieux. En représailles aux actions des fedayin, Israël procéda à sa première incursion au Liban, le 12 mai 1970, provoquant le premier exode des habitants du Sud vers Beyrouth et sa banlieue. [P.183]

-En privé, Fouad Chéhab répétait : « Vous voulez sauver la situation ? Alors, donnez-moi des prérogatives et demandez-moi des comptes ». Il savait cependant que de nombreux obstacles se tenaient sur le chemin et il avait vu de quelle manière le président du Conseil avait refusé de faire intervenir l’armée et menaçait de démissionner chaque fois que le président Hélou tentait de contrôler l’état de la sécurité. [P.183]

-Les personnes capables sur lesquelles le président Chéhab aurait pu s’appuyer n’étaient pas nombreuses. C’est pourquoi il y eut des erreurs involontaires de la part des gens du Deuxième Bureau : ils ne s’étaient pas doutés qu’ils devaient adapter leur comportement à l’évolution des événements au Liban et dans la région, notamment après la guerre de 1967. Mais le président Chéhab continua de les défendre jusqu’au dernier jour de sa vie. Ce jour-là, je lui avais rendu visite quelques heures avant sa mort, le 25 avril 1973. Il m’avait dit : « Fouad, vous aviez raison, nous avons fait porter aux gens du Deuxième Bureau plus qu’ile ne le pouvaient. Nous avons sans doute eu tort ». Avant de prendre congé, alors que nous nous dirigions vers l’extérieur, je lui parlai de la dégradation de la situation et des affrontements avec les palestiniens, de l’imbrication de la question du Liban avec les crises régionales. Il me regarda en souriant et dit, dans ce qui semblait un testament : « Il faut redresser l’échelle et non la porter de travers pour passer la porte ». [P.187]

-Le climat qui prévalait au Liban dans les années précédant la guerre ne me portait pas à l’optimisme : les combattants palestiniens se mirent à affluer à travers la frontière syrienne après les événements de Septembre Noir en Jordanie ; les affrontements entre l’armée et la Résistance palestinienne se poursuivirent pour atteindre leur paroxysme en 1973. De violents combats éclatèrent alors au cours desquels l’armée tenta d’utiliser l’aviation pour rétablir l’ordre et le calme dans les camps, mais les pays arabes exercèrent des pressions sur le président Frangié pour l’obliger à interrompre l’opération. [P.188]

-Les événements se précipitèrent et ce fut la catastrophe. La capitale et de nombreuses régions du Liban devinrent des théâtres d’actions guerrières qui firent des milliers de victimes et d’effroyables dégâts. Beyrouth la rayonnante devint un amas de ruines. Les capitales de décision dans le monde se réveillèrent alors et intervinrent auprès des libanais pour parvenir à un cessez-le-feu, rétablir la sécurité et la stabilité, et se mettre ne quête d’une solution à la crise. Le gouverneur de la Banque Centrale, Elias Sarkis, fut élu à la présidence de la République lors d’élections dont la date avait été rapprochée. Avec lui, nous nous efforçâmes de reconstruire l’Etat et ses institutions, notamment l’armée, et de rétablir la confiance des libanais dans leur avenir et l’avenir de leur patrie.

Les complexités et les difficultés de la structure du Liban ne m’empêchèrent pas de me plonger dans le projet de salut national que le président disparu Elias Sarkis, mon ami, dirigea avec sincérité, foi, courage et sagesse. Je ne me faisais guère d’illusions, mais j’étais mu par l’espoir et la volonté de réussir à réaliser ce à quoi aspiraient les libanais en termes de paix pour leur pays. En compagnie de bien d’autres, je me suis attelé à la reconstruction et à la réunification de l’armée et à la réactivation du rôle du Liban dans les instances internationales. J’ai également pris part au projet de réconciliation nationale entre les combattants. Le projet faillit réussir, mais les circonstances furent plus fortes que nous et les tempêtes régionales eurent tôt fait de démâter la nef du salut, après que les différents protagonistes locaux eurent laissé passer la faible chance qui s’était présentée entre fin 1986 et début 1987. [P.190].

-J’avais tant de fois exprimé mes craintes au sujet de l’évolution de la situation que l’on me qualifiait de pessimiste. Dès le début des années 1970, je savais que le Liban était plus loin que jamais de la stabilité. Des forces palestiniennes s’entraînaient, s’organisaient et se taillaient dans le Sud un sanctuaire appelé Fatahland. Elles montaient des opérations contre Israël qui menaçait et bombardait tandis que les fronts arabes avec Israël restaient remarquablement calmes ; des forces libanaises de gauche, alliées aux palestiniens, s’agitaient à Beyrouth et dans les régions, appelant au renversement du régime ; des forces libanaises de droite s’entraînaient et s’opposaient au déferlement et aux agissements des palestiniens ; d’âpres controverses se déroulaient au sujet de l’arabité du Liban, ponctuées d’accusations mutuelles de trahison.

Le Liban n’avait nul besoin d’un prophète pour savoir qu’il s’acheminait vers une catastrophe ; elle survint le 13 avril 1975. Ce jour-là, je compris que l’échéance que les libanais n’avaient cessé de reporter était arrivée à terme. Depuis la signature de l’accord du Caire, je pressentais qu’une explosion était imminente. Mon inquiétude s’était accrue lorsque les syriens avaient strictement contrôlé les camps palestiniens situés sur leur territoire et encouragé les palestiniens à s’infiltrer au Liban pour y monter des opérations contre Israël. De son côté, l’Etat hébreu multipliait ses menaces et ses opérations militaires contre les camps palestiniens, les villes et les villages du Liban. Je ne m’attendais pas à ce qu’un incident déstabilise simplement le Liban ; c’était un sinistre qui s’annonçait à tout instant. [P.191]

-A mon sens, la guerre a été imposée au Front Libanais, j’en veux pour preuve les déclarations du secrétaire général de l’Organisation d’Action Communiste (OACL) Mohsen Ibrahim, le jour du 40e de l’ancien secrétaire général du Parti Communiste, Georges Haoui. [P.192]

-L’embrasement s’était accompagné de meurtres, d’expulsions et d’enlèvements. Une rancune historique, profondément enfouie, refaisait surface à la faveur du conflit sur les armes des palestiniens et sur l’identité du Liban. [P.192]

-Au début des événements, les libanais ne se rendaient pas compte qu’une longue guerre venait d’éclater dans leur pays. La plupart pensaient que l’affaire ne durerait pas plus de 2 ou 3 mois. Dans l’inconscient des libanais était enracinée la conviction que le monde courrait à leur rescousse et rétablirait l’ordre. [P.194]

-Les affrontements reprirent fin août 1975. Ils assumèrent une dimension tragique à partir du mois d’octobre. Je dus me résoudre à envoyer mon épouse et mon fils en France tandis que je restai quelque temps encore au Liban avec mes deux filles, Mara et Rima. Mais nous ne tardâmes pas à prendre le chemin de Paris où, pendant une semaine, je m’affairai à trouver les universités adéquates pour mes filles et un collège pour mon fils, avant de rentrer à Beyrouth. Mon épouse et nos enfants restèrent à Paris jusqu’à ma nomination au gouvernement, en décembre 1976. [P.194]

-Au début de 1976, alors que les violences se poursuivaient, le président Sleimane Frangié, les responsables syriens et le président du Conseil, Rachid Karamé, entamèrent 4 semaines de tractations. Ces pourparlers aboutirent à ce que l’on nomma le document [P.194] constitutionnel, premier document d’entente destiné à mettre un terme au conflit libanais. Si les leaders chrétiens et musulmans approuvèrent le document constitutionnel, il ne produisit pas la paix escomptée. [P.194]

-Le 14 février 1976, après la signature du document constitutionnel, les combats sur le terrain et les affrontements politiques reprirent de plus belle. Le 13 mars, 70 députés signèrent une pétition réclamant la démission du président Sleimane Frangié « pour préserver la légalité et l’efficacité des institutions constitutionnelles ». Kamal Joumblatt mit le président en garde contre toute velléité de rester au pouvoir, prédisant « une révolution générale ». [P.195]

-En avril 1976, la situation était dramatique. Les forces palestiniennes et progressistes exerçaient une forte pression sur les régions chrétiennes [P.196] à coups de tirs d’artillerie et de déclarations incendiaires, disant que « la route de la Palestine passe par Jounié » et que la guerre durerait jusqu’à la chute du régime libanais. Les régions encerclées vivaient dans la terreur alors que les moyens de résister s’amenuisaient. Pour le président Sleimane Frangié et les dirigeants du Front Libanais, l’avenir était sombre et seule l’entrée de troupes syriennes au Liban pouvait arrêter le déferlement palestino-progressiste. Les dirigeants du Front Libanais étaient conscients du rôle que la Syrie avait joué à travers l’organisation Saïka dans plus d’un lieu pour aider le Mouvement National, mais ils étaient à court de solutions après le refus de toute intervention militaire occidentale par les Etats-Unis. Il ne leur restait plus qu’à accepter l’aide de la Syrie qui se trouvait déjà sur le territoire libanais et accusait l’OLP et le Mouvement National de suivre une politique particulière qui ne tenait pas compte des intérêts de Damas. [P.198]

-Le 12 mai 1976, les forces palestino-progressistes ouvraient un nouveau front dans la région d’Ouyoun el-Simane et semblaient décidées à renverser le régime par la force. Le président Sarkis décida de rencontrer le leader druze Kamal Joumblatt pour tenter de le convaincre d’accepter le principe d’un cessez-le-feu et du dialogue afin d’éviter un affrontement armé entre les troupes syriennes –qui avaient commencé à pénétrer au Liban le 12 avril –et les forces palestino-progressistes. [P.201]

-Le 9 décembre 1976, le président Sarkis promulguait le décret de formation du 1er gouvernement de son mandat, dans lequel Fouad Boutros détiendra les portefeuilles des Affaires Etrangères et de la Défense. Ce gouvernement fut formé après la fin des opérations militaires syriennes contre les organisations du Mouvement National et les palestiniens. [P.219]

-Au cours du dernier trimestre de 1976, le pays vécut dans l’espoir de sortir du cauchemar de la guerre des Deux Ans, qui avait fait des dizaines de milliers de morts, détruit le pays et ébranlé les services et les institutions militaires et civiles de l’Etat. [P.222]

-Le Conseil des ministres se réunit officiellement pour la 1e fois le 16 décembre 1976 pour examiner l’ébauche de la déclaration ministérielle, préparée par le président Sélim Hoss. Lorsque nous arrivâmes à la clause dans laquelle le gouvernement s’engageait à abolir le confessionnalisme dans l’administration et dans l’armée, je vis qu’il était de mon devoir d’intervenir pour redresser la barre : « Mes amis, écoutez-moi, je suis le seul parmi vous à avoir une expérience de la politique. Je ne suis pas contre le principe de l’abolition du confessionnalisme dans la Fonction Publique, bien au contraire. Mais, si nous nous y engageons dans la déclaration [P.223] ministérielle, nous aurons pris un engagement que nous ne pourrons tenir dans ce climat où le confessionnalisme prévaut. Je souhaite que vous teniez compte de mon avis et que vous retiriez cette clause » [P.224]

-La FAD, au milieu du mois de décembre 1976, investit les bureaux du Mouharrer, du Beyrouth, du Destour, d’An-Nahar et de L’Orient-Le Jour. Elle expulsa les journalistes, dont certains furent malmenés, et occupa les imprimeries et les bureaux. [P.224]

-Le 22 décembre 1976, dans mes entretiens avec les responsables syriens, j’abordai la question du déploiement de la FAD dans le Chouf et le Sud. J’expliquai que cette force était uniquement présente sur la route Mdeirej –Beiteddine –Deir el-Kamar –Jisr el-Damour et totalement absente d’Iklim el-Kharroub et du Haut-Chouf, régions où se trouvaient des combattants socialistes et des factions palestiniennes, notamment celle de Aïn Jalout et d’autres. J’attirai leur attention sur la nécessité de régler le problème de la présence palestinienne à Damour en prévision du retour des habitants de cette ville à leurs foyers. Dans le Sud, la région située entre Zahrani et la frontière était dénuée de toute présence de la FAD, je proposai d’effectuer des contacts pour savoir si d’autres forces arabes pourraient s’y déployer. En conclusion, je dis : « Il nous faut un régiment dans le Sud et une brigade dans le Chouf ». Mais chaque fois que nous soulevions la question du déploiement dans le Chouf, le général Ahmad Hajj et moi, nous nous entendions répondre que cette région était calme et n’avait pas besoin de renforts ; on nous promettait d’intensifier les patrouilles dans les régions sans postes de la FAD en attendant d’y envoyer des militaires.

Puis Khaddam aborda avec moi la question du remplacement du commandant en chef de l’armée, sujet sur lequel j’avais commencé à réfléchir. Je souhaitais que nous nous concertions sur les noms des officiers afin de ne pas commettre d’erreur. Khaddam fit remarquer que le général Gaby Lahoud était compétent et intelligent, mais Naji Jamil intervint pour dire qu’ « il suscite des sensibilités ». Lors de mon entretien avec le président Hafez el-Assad, le soir même, je compris le fond de la position syrienne ; le général Lahoud n’était pas agréé. Assad me dit : « Lahoud déclenchera des réactions graves s’il est nommé, et des sensibilités chez tout le monde. J’ai entendu le Front Libanais et d’autres dire qu’ils n’approuvent pas sa nomination en tant que commandant en chef. Il faut aussi tenir compte du président Frangié et d’autres. Il serait utile de choisir pour commandant en chef un homme qui a vécu les événements du Liban sans avoir pris part [P.225] fortement aux combats ». [P.226]

-Le 23 décembre 1976, je rapportai au président Sarkis que j’avais dit aux dirigeants syriens que l’opinion publique chrétienne était préoccupée par 3 questions : le ramassage des armes lourdes, le déploiement dans le Chouf et, enfin, l’application de l’accord du Caire et la fin des abus palestiniens. [P.226]

-Début 1977, le président Elias Sarkis et le général Ahmad Hajj poursuivaient l’application de l’accord intervenu lors de la première [P.227] réunion du comité quadripartite arabe, convoquée par le président le 14 décembre 1976 sur la base des résolutions des sommets de Riyad et du Caire. Lors de cette réunion, les participants avaient abordé 4 questions : le ramassage des armes lourdes, le retrait de l’Armée de Libération de la Palestine (ALP) du Liban, la poursuite du déploiement de la FAD et les moyens de persuader l’OLP de s’engager à appliquer l’accord du Caire. Un accord fut alors conclu avec les représentants de l’Egypte, de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et du Koweït d’achever l’exécution du dernier point dans un délai de 90 jours. Les membres du comité, réunis à Baabda, établirent ensuite, le 23 décembre 1976, un document affirmant « la poursuite de l’exécution de l’étape relative au ramassage des armes lourdes et de leurs munitions, et des matériels blindés de toutes les parties qui ont pris part au conflit armé ainsi que du retrait des forces armées palestiniennes qui sont entrées au Liban après le début des événements ».

Le document en question confiait à la FAD la mission de superviser l’exécution de ces décisions qui s’appliquaient aux palestiniens et aux libanais « de tous partis, toutes organisations et toutes factions ». Il précisait également que le ramassage des armes lourdes et de leurs munitions, et des matériels blindés serait effectué par chaque groupe, lequel en présenterait l’inventaire au commandement de la FAD, indiquerait les lieux de stockage et en assurerait la garde interne. La FAD se chargerait de « la protection extérieure des lieux de stockage et s’assurerait que les armes demeureraient dans les entrepôts et qu’elles ne seraient ni redistribuées ni utilisées ». La décision du comité quadripartite arabe donnait « aux parties concernées » un délai n’excédant pas le mercredi 29 décembre 1976 inclus pour le ramassage des armes et un délai de 15 jours pour le retrait des forces palestiniennes qui étaient entrées au Liban après le début des événements.

L’ALP se retira du Liban le 3 janvier 1977, mais les forces libanaises et palestiniennes n’avaient pas été dessaisies de leurs armes. En fait, les apparences armées disparurent des rues, mais les armes avaient été cachées. Le comité quadripartite décida d’adresser à la FAD des ordres écrits la chargeant d’effectuer des perquisitions et des fouilles. Cette décision provoqua le mécontentement du chef de l’OLP, Yasser Arafat ; il intervint auprès de l’Egypte et de l’Arabie Saoudite pour empêcher les perquisitions et les convaincre de ne pas laisser la bride [P.228] sur le cou à la Syrie au Liban. De son côté, le Front Libanais fit pression sur le président Sarkis pour qu’il demande à la FAD d’entrer ramasser les armes des camps palestiniens. Quant à nous, notre préoccupation était d’accélérer l’application des résolutions des sommets de Riyad et du Caire, à commencer par l’accord du Caire et le contrôle des armes palestiniennes au Liban, avant que les vents régionaux qui nous étaient propices ne tournent. Mais, en l’absence de moyens, nous ne pouvions faire preuve que de réalisme et de sagesse.

Les réunions du comité quadripartite se poursuivaient à Baabda et à Beiteddine. Je constatai au fil des jours qu’elles seraient stériles ; ce n’était que palabres. [P.229]

-La FAD poursuivait son déploiement vers le Sud sans aller vers le Chouf. Une unité de l’armée syrienne ne comptant pas plus de 53 soldats entra, le 25 janvier 1977, dans la localité de Kfar-Tebnit, non loin de Nabatiyeh. J’appris par la suite que le commandant de la FAD, le général Ahmad Hajj, avait pris contact avec le commandant des troupes syriennes au Liban, Ali Aslan, et lui avait demandé d’envoyer un détachement sur l’axe Kfar-Tebnit –Marjeyoun pour assurer une voie de ravitaillement en hiver pour le cas où la route de Dahr el-Baïdar serait bloquée par les neiges. Dans son for intérieur, le général Ahmad Hajj cherchait à s’assurer, comme il me le raconta plus tard, de la véracité de certaines informations qui [P.229] circulaient dans la presse et dans les milieux politiques disant qu’il existait une ligne rouge que les syriens ne pouvaient franchir.

Ces renseignements se sont avérés exacts. Israël considéra en effet que la Syrie avait franchi la limite convenue avec les Etats-Unis lorsque ceux-ci avaient jugé que l’entrée de l’armée syrienne au Liban était l’option la moins onéreuse pour rétablir le calme. Tel-Aviv menaça de bombarder les forces syriennes déployées au Sud. Après cet avertissement, le chargé d’affaires américain Georges Lane avait demandé à me voir. Lors de notre entretien, il m’expliqua que ce déploiement pourrait conduire à des actes de guerre dont nul n’avait besoin. [P.230]

-Le 2 février 1977, la tension au Sud entre Israël et le Liban suite au déploiement de la FAD nécessita une visite du président Sarkis à Damas où je l’accompagnais avec le directeur général de la présidence de la République Carlos Khoury et le commandant de la FAD, le général Ahmad Hajj.

Pendant que les président libanais et syrien tenaient une longue réunion à huis clos, Khoury, Hajj et moi nous réunîmes pendant 4h avec le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam, le vice-ministre de la Défense le général Naji Jamil, le chef d’état-major Hikmat Chéhabi et le représentant de la Syrie au sein du comité quadripartite, le colonel Mohammad Kholi. Les deux entretiens avaient le même ordre du jour, mais la question du Liban-Sud et les menaces israéliennes prirent le pas sur tous les autres sujets. Nous décidâmes qu’il était nécessaire d’éviter les complications et les développements dont les résultats n’étaient pas garantis et de réfléchir à la possibilité d’envoyer plus tard l’armée libanaise dans les régions situées au Sud de la ligne de déploiement autorisée des forces syriennes. [P.230]

Alors qu’il recevait le président Sarkis, le président Assad avait répondu à une question concernant le Liban-Sud et les menaces israéliennes, disant : « Le président Sarkis est maître de la décision sur cette question ; c’est là une vérité que doit savoir quiconque ne le sait pas encore. Les forces syriennes au Liban sont sous les ordres du président Sarkis ; s’il leur demande de se diriger vers le Liban-Sud, [P.231] jusqu’au bout du Sud, elles s’y rendront ; s’il leur demande quoi que ce soit d’autre, elles obtempéreront ». [P.232]

-Naturellement, le président Sarkis décida de ne pas engager les troupes syriennes dans un affrontement avec Israël. Le 9 février 1977, il donnait ordre à ces troupes de se retirer à l’arrière de la ligne de Nabatiyeh. Les unités syriennes obéirent immédiatement à cet ordre du président libanais en tant que commandant suprême de la FAD. Il s’agit là sans doute de l’unique ordre du président libanais auquel les forces syriennes aient immédiatement obéi, sans hésiter. [P.232]

-La guerre des Deux Ans au Liban avait entraîné des problèmes inextricables, notamment dans l’armée libanaise. Elle était divisée, ses officiers et ses soldats dispersés ; certains avaient rallié les milices et d’autres avaient préféré rester chez eux. Une toute petite minorité continuait de se rendre à son lieu de travail ou au ministère de la Défense, mais elle ne pouvait assumer les missions colossales qui étaient nécessaires pour rétablir la sécurité dans le pays.

Dès le lendemain de la formation du gouvernement, je m’étais rendu au ministère de la Défense. Les officiers avaient défilé dans mon bureau pour me saluer et faire ma connaissance. Quelques jours plus tard, ayant constaté que je ne rencontrais jamais d’officiers musulmans, je convoquai le commandant en chef, le général Hanna Saïd, et lui en fis la remarque. Il me répondit qu’ils ne pouvaient pas accéder au ministère de la Défense à Yarzé. Je m’enquis de la raison, il répondit qu’il ne pouvait pas garantir leur sécurité. Je m’insurgeais : « C’est inadmissible, je ne suis pas le ministre de la Défense d’une armée chrétienne, mais de l’armée du Liban. Comment pouvez-vous, vous, le commandant en chef de l’armée, accepter de ne pouvoir assurer la sécurité des officiers musulmans afin qu’ils puissent venir à leur travail ? Ce prétexte ne me convainc pas et je ne puis l’accepter ».

Je réalisai tout de suite qu’il agissait pour satisfaire des suggestions qui ne cadraient pas avec mes convictions et me méfiai de lui, pensant qu’il devait s’accorder avec ceux qui prenaient prétexte d’une sécurité encore précaire pour consacrer la division de l’armée selon des lignes confessionnelles. Quelques jours plus tard, je remarquai que 3 ou 4 officiers musulmans s’étaient mis à venir à leur bureau au [P.235] ministère de la Défense, mais cela n’était pas suffisant à mon sens. Je compris qu’il me serait impossible de réussir dans ma mission dans ce climat, surtout après avoir constaté que le général Saïd s’était impliqué avec le Front Libanais par des prises de position qui ne s’accordaient pas avec la politique du gouvernement ni avec mes instructions en tant que ministre de la Défense.

Je m’ouvris au président de la République de l’idée d’un changement au niveau du commandement de l’armée. Le président Chamoun, ayant eu veut de mes intentions, entreprit une série de démarches au Liban et en Syrie pour s’assurer que le prochain commandant en chef serait quelqu’un qui ne l’inquiéterait pas, voire même un de ses partisans. Au début du mois de mars 1977, il m’envoya son fils Dany me dire qu’il espérait que nous ne choisirions pas un commandant qui représenterait un défi pour lui. Dany Chamoun écarta d’emblée Gaby Lahoud, Simon Saïd et Georges Ghorayeb.

Une réunion Sarkis-Chamoun-Boutros eut lieu le lendemain au palais de Baabda. Le président Chamoun fit l’éloge du commandant en chef de l’armée, soulignant les sacrifices qu’il avait consentis pour défendre la légalité pendant la guerre des Deux Ans, et exprima le souhait qu’il soit maintenu à son poste. Je répondis que ne saurais maintenir le commandant en chef dans ses fonctions en raison de profondes différences de vue entre lui et moi concernant le rôle de l’armée et la conception de l’Etat. Il revint à la charge, mettant en valeur sa force de caractère et son patriotisme ; je ne contestai pas mais demeurai sur ma position.

A la fin de la réunion, le président de la République –qui n’était guère intervenu dans la discussion entre le président Chamoun et moi –appuya mon point de vue. Alors que je le raccompagnai à la porte du palais, l’ancien président de la République se tourna vers moi, plongea son regard perçant dans le mien et dit : « Fouad, réfléchissez bien avant de démettre le commandant en chef, l’affaire n’est pas simple et pourrait avoir des répercussions ». Je lui répondis : « Je n’ai [P.236] pas l’habitude de craindre les répercussions lorsque je suis convaincu de la nécessité de prendre une décision dans l’intérêt de l’Etat ». Le président Chamoun tenta, avec son habileté bien connue, de me faire dire à qui je pensais pour la succession du général Hanna Saïd, je lui dis que je réfléchissais encore à la question.

Au cours de la même semaine, j’effectuai une visite à Damas dans le cadre de la concertation continue entre les autorités libanaises et syriennes, et me réunis avec le président Assad. Il avait appris, me dit-il, que je songeais à remplacer le commandant en chef car je ne m’entendais pas avec lui sur la méthode de travail. J’acquiesçai. Il me demanda alors qui serait son successeur. Je lui répondis que n’y avions pas encore pensé, le président de la République et moi. Il dit alors : « On m’a parlé d’un excellent officier dans l’armée libanaise, Antoine Lahad ». Je répondis : « Antoine Lahad est hors de question, il semble que les renseignements que vous avez reçus soient incomplets. Il se peut que l’homme ait de la valeur dans un certain cadre, mais il ne fera pas l’affaire comme commandant en chef dans les circonstances actuelles ». J’appris par la suite que le président Chamoun avait abordé avec le président syrien la question de la succession du commandant en chef.

Après avoir passé en revue les noms des officiers susceptibles de succéder au commandant en chef, le président Sarkis, le général Ahmad Hajj et moi, nous en sélectionnâmes trois : Habib Farès, Victor Khoury et Joseph Bitar. Nous décidâmes que la décision de changer le commandant en chef serait prise à la réunion du Conseil des ministres du 28 mars 1977. Le président Sarkis souhaitait nommer Gaby Lahoud, qui était rentré d’Espagne, considérant que cette nomination consacrerait le retour de l’esprit du chéhabisme dans l’Etat et ses services. En dépit de l’affection et de l’estime que je portais à Gaby Lahoud, dis-je au président, sa nomination à la tête de l’armée nous causerait de nombreux problèmes car il avait des ennemis, notamment les dirigeants du Front Libanais, qui étaient alors en bons termes avec la Syrie. De fait, le retour possible de Lahoud avait inquiété les dirigeants du Front Libanais ; ils avaient dû en parler au président Assad car celui-ci, lors d’une rencontre que j’eus avec lui durant cette période, me demanda si j’avais bien réfléchi à l’impact sur le Front Libanais de l’identité du titulaire éventuel.

Quelques jours avant le Conseil des ministre censé nommer un nouveau commandant en chef, je reçus une communication du [P.237] président Camille Chamoun à mon bureau au ministère de la Défense. Il me demanda calmement : « Avez-vous bien réfléchi à la question ? Etes-vous toujours du même avis ? » Je répondis par l’affirmative, il reprit alors : « Avez-vous examiné la question sous tous ses aspects ? » Je dis : « Je suis convaincu qu’il est de mon devoir de prendre cette décision ». La conversation s’arrêta là. Le président Chamoun ne cacha pas sa désapprobation, le 25 mars 1977, dans une déclaration, il affirma : « Ce n’est pas le moment de toucher au commandement militaire ». Deux jours plus tard, à la veille du Conseil des ministres, il déclara : « Il se peut que le Conseil des ministres procède à la nomination d’un commandant en chef. Je ne suis pas de cet avis, j’ai expliqué au président Sarkis les raisons évidentes de ma position ». Quant au chef des Kataëb, Pierre Gemayel, il déclara : « Le Front Libanais, par ses réserves envers certaines nominations proposées, souhaite servir la patrie et promouvoir le processus sécuritaire jusqu’à la paix finale ».

Il n’était nullement dans mon intention de sanctionner le général Saïd de quelque manière que ce fût. Je ne voulais pas non plus porter atteinte à sa dignité. C’est pourquoi je m’efforçai de lui trouver une sortie honorable. Je l’invitai à se réunir avec moi à mon domicile, le soir du samedi 26 mars 1977. Je lui dis que je ne pouvais pas collaborer avec lui, mais que je ne cherchais absolument pas à nuire à son honneur. Plutôt que de le révoquer, je proposai de le nommer ambassadeur hors cadre dans un pays d’Amérique latine. Il me dit qu’il ne pouvait accepter ma proposition. Il se mit à discuter, rappelant le rôle qu’il avait joué au cours des événements pour défendre la légalité, et considéra que l’éloigner équivalait à le punir pour avoir accompli son devoir envers le Liban. Le ton monta entre nous ; j’eus des mots durs. Le voyant très affecté, j’atténuai mes propos et lui suggérai de réfléchir avant de rejeter ma proposition. Il me répondit qu’il ne saurait l’accepter. Le dimanche matin, je contactai le président de la République et l’informai de la position du commandant en chef de l’armée. Nous décidâmes de trancher la question en Conseil des ministres, dans l’après-midi du 28 mars 1977.

A l’aube de cette journée, il était exactement 2h du matin, une bombe explosa au 7e étage, entre l’ascenseur et la porte d’entrée de mon domicile, alors que mon épouse et moi dormions au 6e. Jusqu’à cette date, ma résidence n’était pas gardée. Le souffle de l’explosion nous réveilla en sursaut. L’étage supérieur du duplex, où la charge avait été placée, était entièrement [P.238] détruit. L’étage inférieur avait subi des dégâts importants : portes arrachées, débris de verre partout, l’eau s’écoulant des tuyauteries, un trou au plafond à l’endroit où la charge avait été placée ; le spectacle était affligeant. Les forces de sécurité accoururent tandis que, l’une après l’autre, les personnalités politiques et non politiques défilaient. Le commandant en chef de la FAD, le compagnon de toujours, Ahmad Hajj, arriva sur les lieux pour superviser personnellement l’enquête.

Très tôt le matin, le président Elias Sarkis m’appela pour me congratuler d’avoir échappé à l’attentat, je lui annonçai que je me rendais immédiatement au palais présidentiel. J’étais sur le point de monter en voiture pour me rendre à Baabda lorsqu’un officier des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) m’apprit que des barrages de miliciens Kataëb dressés dans les rues menant à mon domicile pouvaient avoir pour objectif de m’empêcher d’arriver à Baabda où devait se tenir le Conseil des ministres. Cet officier proposa de m’accompagner à travers des ruelles où ne se trouvait aucun barrage. J’acceptai sa proposition et nous nous mîmes en route. J’arrivai au palais à 9h ; le président Sarkis m’accueillit, très préoccupé. Le colonel Ahmad Hajj arriva peu après et nous nous réunîmes pour examiner ce qu’il convenait de faire.

Le président de la République me demanda s’il fallait ajourner le Conseil des ministres en attendant que les choses se calment, je lui répondis : « Si nous ajournons la réunion, ils nous dénigreront et nous ne pourrons plus gouverner ». Nous décidâmes cependant d’avancer le Conseil des ministres de 4h pour le réunir à midi.

Peu avant la réunion du Conseil des ministres, je reçus une communication du chef du parti Kataëb, Pierre Gemayel, et une autre de son fils Béchir. Les deux hommes dénoncèrent l’attentat, mais je leur répondis sur un ton sec, qui reflétait mon mécontentement à l’égard de tous les dirigeants du Front Libanais que je considérais impliqués, d’une manière ou d’une autre, dans l’attentat : « Je préfère ne pas en parler ». Tous les deux me demandèrent qui serait le prochain commandant en chef, je répondis : « Je verrai et en parlerai avec le président Sarkis ». Chacun d’eux essaya d’avancer des noms sur lesquels je ne fis aucun commentaire, ni dans un sens ni dans l’autre, mais je compris de ces conversations que Habib Farès était absolument inacceptable. J’en conclus que la nomination de ce dernier pourrait provoquer un escalade grave et même une confrontation entre le Front et nous. [P.239]

Il m’apparut alors que le seul qui résoudrait le problème était Victor Khoury. Bien que Pierre Gemayel n’eût pas demandé sa nomination, il avait, au contraire, demandé un report de la décision à un autre jour pour permettre au Front Libanais de tenir une réunion préalable avec le président Elias Sarkis. Je refusai catégoriquement cette demande. Le chef des Kataëb m’accusa de chercher à semer la zizanie entre les dirigeants du Front, je lui répondis que je n’étais pas responsable de leur incapacité à s’entendre sur un nom. Ils n’étaient effectivement pas d’accord sur cette question, chacun d’entre eux cherchant à faire nommer à la tête de l’armée un loyaliste à son égard.

Après ces deux communications, je me réunis avec le président Sarkis et insistai pour que Victor Khoury soit nommé. Le président Sarkis s’étonna d’abord de mon insistance, mais il finit pas admettre que les données politiques exigeaient le choix que je proposais. Il approuva mon point de vue et le Conseil des ministres décida de nommer Victor Khoury commandant en chef de l’armée malgré l’opposition de certains ministres, tels Salah Salman et Amine Bizri, poussés par le président du Conseil, Sélim Hoss. Le Conseil des ministres dura 1h40. En ouverture, le président Sarkis dénonça l’explosion, disant qu’elle « visait, entre autres, à saboter le processus de paix dans le pays, mais qu’elle ne réussira pas à détourner les responsables de l’exécution de leurs devoirs dans ces circonstances délicates ». Le Conseil des ministres discuta un projet de décret-loi visant à modifier provisoirement les conditions de nomination du commandant en chef et du chef d’état-major, et de promouvoir ces derniers. Le décret-loi fut approuvé et entra immédiatement en vigueur de sorte que nous puissions nommer le colonel Victor Khoury à la tête de l’armée. La loi, en effet, restreignait le choix d’un commandant en chef aux officiers du rang de général. Après ce décret-loi, qui portait le numéro 25, le Conseil des ministres décida de décharger le général Hanna Saïd de ses fonctions à la tête de l’armée et de le placer à la disposition du ministre de la Défense, puis de nommer le colonel Victor Khoury commandant en chef.

Alors que je quittai le palais présidentiel, à 15h, rasséréné et apaisé par la décision du Conseil des ministres, les journalistes m’interpellèrent, me félicitant d’avoir réchappé à l’explosion. Ils tendirent leurs microphones pour que je commente l’attentat qui [P.241] m’avait visé et la décision du Conseil des ministres de révoquer le général Hanna Saïd.

-Le soir même de l’attentat, le général Hanna Saïd me contacta pour me féliciter. J’eus avec lui une conversation significative. Il dénonça l’attentat et se disculpa de toute responsabilité. Trois jours plus tard, alors que je recevais encore des visiteurs à l’archevêché, je reçus un appel téléphonique de cheikh Boutros el-Khoury avec qui j’eus la conversation suivante :

-Dieu soit loué pour votre salut, Monsieur le Ministre, j’aimerais vous rendre visite pour vous féliciter en personne d’avoir eu la vie sauve.

-Ma maison est détruite, comme vous le savez, et je reçois les visiteurs à l’archevêché.

-Hanna Saïd m’accompagnera.

-Je ne pense pas que ce soit opportun.

-Monsieur le Ministre, je vous conjure de le recevoir. Si je ne pensais pas que cette rencontre est utile, je ne vous le demanderais pas. Il est important que vous écoutiez ce qu’il a à dire.

-Très bien, je le recevrai au 6e étage de mon immeuble, dans la chambre à coucher ».

Cheikh Boutros el-Khoury se présenta avec le général Hanna Saïd le jour dit. A peine avions-nous pris place que le commandant en chef, démis de ses fonctions trois jours plus tôt, me dit :

-Monsieur le Ministre, je le jure sur mon honneur, je ne suis pas l’auteur de l’attentat.

-Vous dites que vous n’en êtes pas l’auteur, mais 3 millions de libanais ne vous croiront pas et vous accusent de cette explosion.

-Par Dieu Tout-Puissant, ne m’accusez pas ; je n’ai rien à voir avec cela.

-Pourquoi n’avez-vous pas accepté un poste d’ambassadeur hors cadre ? [P.243]

-Je ne pouvais pas.

-Pourquoi ?

-Ils ne m’ont pas laissé accepter.

-Qui sont-ils ?

-Les gens avec qui je traite, les gens du Front Libanais et leurs alliés. Je souhaitais accepter cette issue, mais ils ne m’ont pas laissé accepter. Je suis venu aujourd’hui vous dire que je ne le pouvais pas.

De nombreuses rumeurs avaient circulé sur les commanditaires de l’explosion. L’opinion publique pointa du doigt le PNL  sans que le président Chamoun bronchât. Quelque temps après l’attentat, Ahd Baroudi m’invita à déjeuner chez lui avec le président Chamoun et m’assura qu’il le faisait à la demande de ce dernier. J’acceptai l’invitation et, le jour dit, me rendis au domicile de Ahd Baroudi où s’agitaient les reporters de la presse écrite, parlée et télévisuelle. Nous prîmes place à table dans un silence glacial qui dura une bonne demi-heure jusqu’à ce que le président Chamoun s’enquît de l’état de la maison et de l’attentat. Je lui dis que son mutisme m’avait intrigué [P.244] d’autant qu’il était visé par les rumeurs. Il répondit, très calme : « J’ai entendu ces accusations, mais elles ne méritent pas qu’on y réponde ». Puis il se lança dans une diatribe, de disculpant et disculpant son parti de toute responsabilité dans cet acte odieux. Pour ma part, j’assurai que je n’accusais personne. La conversation se poursuivit, naturellement, au sujet de la situation. Moins d’une semaine plus tard, je recevais une invitation à déjeuner de la part du député Kazem el-Khalil en présence de diplomates et de politiciens en tête desquels figurait le président Chamoun. Cette fois-ci, la conversation démarra, sitôt installés, sur la situation et, notamment, l’accord du Caire. Je sentis alors que les choses commençaient à aller mieux entre nous.

Les jours passant, l’enquête menée par les services de sécurité révéla des rumeurs dont l’une accusait un officier de l’armée libanaise proche du président Chamoun. Je résolus cependant de clore l’affaire en raison des circonstances ; il me paraissait préférable d’éviter les problèmes et de tenter de sauver le pays de la situation dans laquelle il se débattait.

Je remerciai le Ciel de ce que ni les miens ni moi n’avions subi de mal et considérai cela suffisant pour oublier l’affaire d’autant que l’attentat ne m’avait pas fait renoncer à accomplir ma tâche. J’avais fait ce qui me semblait nécessaire pour réunifier l’armée afin qu’elle devînt un instrument du projet de l’Etat pour la paix. Des années plus tard, des renseignements précis m’apprirent qu’un groupe des Forces Libanaises était responsable de l’explosion.

Alors que le changement à la tête de l’armée était en cours, survint une catastrophe qui fut le premier coup porté au processus de paix dans lequel nous étions engagés. Le 16 mars 1977, le président du Parti Socialiste Progressiste (PSP), Kamal Joumblatt, était assassiné sur la route du village de Deir Dourit, dans le Chouf. Le président Sarkis m’avait appelé au téléphone pour me demander de le retrouver immédiatement. A mon arrivée au palais présidentiel, il m’apprit, bouleversé, que Kamal Joumblatt venait d’être assassiné.

Le gouvernement se réunit d’urgence en présence du commandant de la FAD, le colonel Ahmad Hajj. La consternation se lisait sur les visages des présidents Sarkis et Hoss et de tous les ministres. Le président ouvrit la séance par une forte condamnation du crime puis le ministre de l’Intérieur Salah Salman exposa les circonstances de [P.245] l’attentat et les renseignements dont il disposait, ainsi que les mesures prises pour identifier les assassins.

Le lendemain après-midi, après les funérailles de Kamal Joumblatt, des actes de violence et d’expulsion visèrent les chrétiens dans le Chouf ; ils se prolongèrent durant toute la nuit. Près de 150 personnes périrent dans ces massacres. Le matin du 18 mars, à mon arrivée au palais présidentiel, je trouvai l’esplanade envahie par des délégations de villages du Chouf. Nous nous réunîmes immédiatement, le président de la République, le président du Conseil et moi, dans un climat de grande inquiétude quant au sort du pays et de crainte que les tueries ne s’étendent. A l’issue de la réunion, il me fallait rassurer les habitants des villages du Chouf et du Metn, et, en même temps, apaiser les druzes survoltés par l’assassinat de leur leader. Je dis que le gouvernement « œuvre avec tous ses moyens pour contrôler la situation et identifier les assassins du député Kamal Joumblatt ». En réalité, nous ne disposions d’aucune force armée à déployer pour mettre un terme aux massacres ; nous ne pouvions que faire appel, une fois de plus, à la FAD pour rétablir le calme dans les régions du Chouf et de Aley. Après la réunion tripartite, le comité quadripartite arabe se réunit et décida de renforcer le déploiement de la FAD dans la montagne. Le colonel Ahmad Hajj se dépensa sans compter pour assurer ce déploiement dans un très court délai et il supervisa personnellement les opérations jusqu’au retour du calme. [P.246]

-Après la désignation du général Victor Khoury à la tête de l’armée, il devint urgent de choisir un nouveau chef des renseignements militaires pour pouvoir lancer l’opération de reconstruction de l’institution militaire. Je ne connaissais pas personnellement de nombreux officiers, mais je me souvins que, lors de mon premier exercice de ministre de la Défense, en 1966, j’avais fait la connaissance du lieutenant Johnny Abdo. Il était alors directeur du cabinet du commandant en chef, le général Emile Boustany. Ayant eu affaire à lui à quelques reprises, j’avais remarqué sa méthode de travail et sa perspicacité. Je proposai son nom au président Elias Sarkis qui, s’étant [P.246] renseigné à son propos auprès du colonel Gaby Lahoud et d’autres officiers, demanda au commandant en chef de le nommer chef des renseignements militaires.

La reconstruction de l’armée s’avérait difficile. Deux points de vue s’affrontaient : d’une part, l’entente nationale et la réconciliation entre les adversaires étaient le véritable préambule à sa réunification, et, d’autre part, tout projet politique pour le Liban nécessitait, afin d’être réalisable, une armée forte et soudée. Après mûre réflexion, je jugeai que nous ne pouvions pas laisser la question de l’armée en suspens dans l’attente d’un accord politique définitif ; cette attitude négative serait dangereuse à plus d’un titre, le moindre n’étant pas que nous risquions d’avoir besoin de l’armée à chaque tournant que le Liban pourrait prendre. Le gouvernement décida donc d’étudier la base nécessaire à la reconstruction d’une armée qui serait celle du Liban tout entier. Je savais que l’on ne passerait pas du jour au lendemain et comme par enchantement des petites armées dispersées à une armée unifiée. Nous ne pouvions ignorer la réalité de la scène libanaise, ni l’état psychologique général, il fallait procéder par étapes.

Moins d’une semaine après la désignation du nouveau commandant en chef de l’armée, la situation se dégrada dans le Sud dans ce qui nous parut être une affaire coordonnée entre les soldats libanais à Kleyaa, les habitants de certains villages voisins et les israéliens. Les soldats en question avaient occupé plusieurs positions à la frontière avec Israël, poussant la Saïka et l’armée syrienne à courir aider les fedayin dans cette région à reprendre les villages perdus. Ils menacèrent ensuite le groupe libanais ; il y eut des échauffourées entre les deux camps. Nous entreprîmes des contacts diplomatiques, notamment avec les Etats-Unis, puis je me rendis à Damas, le 13 avril 1977, pour des entretiens avec le président Hafez el-Assad, le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam, le ministre Moustapha Tlass et d’autres. Nous étions d’accord qu’il fallait mettre un terme à l’escalade dans le Sud, et, de fait, les hostilités prirent fin en quelques heures. [P.247]

Le dimanche 21 mars, le colonel Ahmad Hajj se présenta à mon domicile sans s’annoncer. Il me dit qu’il avait décidé de démissionner du commandement de la FAD et qu’il se rendait à Baabda pour en informer le président Sarkis. Il ajouta : « Je vous prie de prendre note de ma démission sur laquelle il est hors de question que je revienne ». Je l’interrogeai sur les raisons de sa démission, il répondit : « Je crains [P.247] que les circonstances ne s’aggravent et je ne puis supporter la manière actuelle de travailler. Je ne puis accepter d’être le commandant virtuel de la FAD qui ne prend ses ordres que de Damas. Je pense que rester à mon poste n’est pas utile pour le pays, c’est pourquoi je démissionne ». Le colonel Hajj était déterminé à démissionner, je le compris, comme je compris que ni sa nature, ni son caractère, ni ses principes ne lui permettaient de rester à son poste. Il jugeait inacceptables les agissements de la FAD : ses raids sur la presse libanaise, la manière dont elle avait traité l’attentat manqué contre Raymond Eddé, sa lenteur délibérée à se déployer dans le Chouf malgré les demandes libanaises répétées. A mon tour, je priai le président Sarkis de ne pas tenter de maintenir le colonel Hajj à son poste. Le président accepta sa démission et le nomma directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). Pour le remplacer au commandement de la FAD, le choix se porta sur le lieutenant-colonel Sami Khatib. C’était un chéhabiste intelligent qui avait travaillé avec succès au Deuxième Bureau. Il avait ses contacts dans le régime syrien du fait qu’il s’était réfugié en Syrie au début du mandat du président Sleimane Frangié. [P.248]

-Fin avril 1977, durant un passage en France, au sujet de la FAD, je dis qu’elle ne resterait indéfiniment car le Liban avait commencé à mettre sur pied ses forces propres, les FSI et l’armée, en vue de leur confier la responsabilité de la sécurité et de la stabilité. [P.249]

-A partir de la fin du mois de mai et du début du mois de juin 1977, il se confirma que les choses n’allaient pas bien et que le projet de paix au Liban était plus éloigné que jamais. Un conflit entre le président Sélim Hoss et moi, au sujet de la révocation des officiers qui étaient sortis de la légalité, en dépit de la cordialité et du respect que nous avions l’un pour l’autre.

Le 16 mai prenait fin le délai que nous avions fixé aux officiers qui s’étaient impliqués dans la guerre pour présenter leur démission volontaire en contrepartie de l’obtention de tous leurs droits financiers. Il était entendu qu’une fois le délai écoulé, nous révoquerions les officiers qui n’auraient pas démissionné. Il se trouva qu’aucun des officiers dont nous souhaitions nous défaire n’avait présenté sa démission, notamment ceux qui avaient servi de façade à l’Armée du Liban Arabe (ALA) aux côtés d’Ahmad Khatib et avaient monté des opérations contre l’armée libanaise, les centres officiels et la population.

Dès le début, j’avais compris qu’il me fallait prendre à ma seule charge l’affaire de l’armée, le président du Conseil étant contraint de démontrer à l’opinion publique qu’il représentait qu’il était le parfait défenseur de ses intérêts. Le président de la République ne pouvait assumer ce rôle puisqu’il devait se placer au-dessus des polarisations [P.250] confessionnelles. Quant au commandant en chef Victor Khoury, c’était un brave homme, mais il n’avait pas la fermeté nécessaire, ni une expérience politique suffisante, pour traiter le problème. Je devais régler la question moi-même. Si le président Sélim Hoss avait appartenu au club traditionnel des présidents du Conseil, il n’aurait pas été soumis au chantage continu et l’on aurait pu traiter avec lui différemment. En outre, les forces de facto, dans la région Ouest où il habitait, n’étaient guère plus souples que celles qui sévissaient chez moi, dans la région Est. J’appris par la suite qu’il avait reçu des menaces au point que, craignant pour sa sécurité et celle de sa famille, il avait préféré ménager ces factions jusqu’à un certain point.

Le différend avec le président Sélim Hoss commença sitôt écoulé le délai de la démission des officiers. Deux réunions de travail étaient prévues pour examiner la question entre le président Sarkis, le président Hoss et moi. La première, le samedi 28 mai 1977, devait être consacrée aux démissions des officiers, et la seconde, une semaine plus tard, le 4 juin, au cas des officiers qui étaient sortis de la légalité mais n’avaient pas présenté leur démission. Au cours de la première séance, je lus les noms des officiers démissionnaires et soulignai que les deux tiers étaient chrétiens. Je proposai d’accepter la démission du même nombre d’officiers chrétiens et musulmans, et cochai le nom des officiers dont nous souhaitions refuser la démission parce qu’ils étaient compétents et que nous aurions besoin de leur expérience pendant le processus de reconstruction de l’armée.

Le président Sélim Hoss s’insurgea avec force contre la proposition et soutint qu’il fallait accepter toutes les démissions, arguant qu’il y avait déjà, au sein de l’armée, un déséquilibre en faveur des officiers chrétiens et qu’il fallait donc renoncer à la règle de parité. Je tentai de lui expliquer que la question de la parité au sein de l’armée était une préoccupation depuis le mandat du président Fouad Chéhab qui, le premier, avait demandé l’application de la règle des 6, 6 bis dans la nomination des officiers ayant réussi au concours d’entrée à l’Ecole Militaire. Il persista à vouloir accepter la démission de tous les officiers sans rien prendre en considération. Ce fut l’altercation vive entre nous deux. Le président de la République ne dit mot durant toute la dispute. Il paraissait offusqué par la dureté des propos du chef du gouvernement, qu’il avait choisi pour sa modération. A la fin de la séance, il appuya l’idée d’accepter la démission de ceux qui voulaient quitter l’armée, afin de clore le débat. [P.251]

La séance consacrée à la révocation des officiers qui avaient pris part à la guerre contre la légalité fut tendue à l’extrême. Je pense qu’elle aura marqué la fin de l’état de grâce entre les présidents Sarkis et Hoss. J’avais ouvert la séance en proposant de congédier les 9 officiers qui avaient rallié l’Armée du Liban Arabe (ALA) quand, soudain, le président Sélim Hoss tira de sa poche une liste de 9 officiers chrétiens qui avaient combattu pour défendre la terre du Liban et ce qui restait de légalité, et qui avaient empêché l’invasion des régions chrétiennes. La discussion qui s’ensuivit fut dure par le contenu, mais calme en la forme ; j’avais décidé de garder mon sang-froid. Je dis au président du Conseil : « Je ne peux pas mettre sur un pied d’égalité celui qui a pris la défense de la légalité, de sa terre et de la terre de ses aïeux et celui qui a tenté, par les armes, d’aider les palestiniens et les progressistes à investir le Kesrouane, le Metn et Beyrouth en faisant route vers Jérusalem ». Je conclus en ces termes : « Certains méritent des félicitations et d’autres, la cour martiale ».

La discussion prit une tournure désagréable, l’on revint sur la guerre et ses causes. Le président Hoss dit : « Vous prenez la défense du groupe de Fouad Malek, qu’on appelle Armée du Liban, disant qu’il a combattu aux côtés du chef de la légalité, le président de la République. Je vous répondrai que le président du Conseil, qui était alors aussi ministre de la Défense, ne jouissait pas d’une légalité moindre que celle du président de la République ; les officiers que je défends étaient aux côtés du président du Conseil ». Exaspéré par la discussion et par l’intransigeance du président Hoss, le président de la République intervint et prit clairement position en faveur de mon avis. Il proposa de renvoyer 6 seulement des officiers de la liste que j’avais préparée et d’accepter la démission des 3 restants. Il ajouta que le commandement de l’armée pourrait user ultérieurement de ses prérogatives pour décider qui renvoyer et qui déférer devant les conseils de discipline. Le président Hoss déclara qu’il ne saurait supporter cela. Je lui dis alors : « Pourquoi ai-je pu supporter, moi, le renvoi du commandant en chef, qui m’a coûté cher, qui a failli me coûter la vie ? Je sais que vous vivez dans un milieu difficile, tout comme moi je vis dans un milieu difficile. Aucun de nous ne peut renier complètement son milieu, mais j’agis en toute liberté à 50% et vous, à 0% ». Il demanda : « Comment cela ? » Je lui dis : « Lorsque j’ai pris des décisions qui ne s’accordaient pas avec leurs intérêts, ils ont fait sauter ma maison ». [P.252]

La discussion s’envenima entre nous et ne menait nulle part. Je décidai d’y mettre un terme et dis : « L’affaire est extrêmement grave, Monsieur le Président du Conseil, car elle touche au cœur de l’entente et de la coexistence. Si deux personnes comme vous et moi ne peuvent s’entendre, comment voulez-vous que les gens du peuple s’entendent ? J’aimerais que vous réfléchissiez à cela ». Je priai le président de la République de lever la séance, il le fit non sans avoir d’abord déclaré sur un ton très calme, qui trahissait une profonde tristesse et une certaine déception : « Ce pays ne retrouvera ni sa vie ni son unité ». En quittant le palais présidentiel j’étais, contrairement à mon habitude, extrêmement calme, mais triste. Je pressentis ce jour-là que nous nous dirigions vers une crise très grave. En repensant à la dispute aiguë que j’avais eue avec le président du Conseil, je me souvins que j’avais éprouvé le même pressentiment trois semaines auparavant.  Mon intuition était exacte, hélas. Je consacrai la fin de la semaine à réfléchir aux mesures à prendre, à la manière dont le président Sarkis réussirait à sortir de l’impasse, à la manière dont le pays pourrait espérer un avenir meilleur et aux moyens de conserver une relation cordiale avec le président du Conseil. [P.254]

-Je consacrai le lundi 6 et le mardi 7 juin à l’examen de la loi sur la défense et aux questions de la démission et de la révocation des officiers. Il m’apparut que les officiers chrétiens et musulmans étaient en conflit sur pratiquement tous les points et avaient recommencé leurs menées. Le camp musulman ne cessait, au nom de l’équité, de réclamer davantage de droits et d’acquis au sein de l’institution militaire. Ce que je vis me déplut et me laissa penser que nous n’avions rien appris des événements sanglants que nous avions [P.254] connus. Je résolus de ne pas accepter l’idée, que je voyais se profiler à l’horizon, de rogner les ailes du commandant en chef de l’armée. [P.255]

-Le mercredi 8 juin 1977, j’accueillis Abdel-Halim Khaddam à la frontière, avec les honneurs prévus par le protocole. Je l’accompagnai ensuite jusqu’au palais de Baabda où la séance de travail se prolongea jusqu’à 17h30. Le président Hoss et moi y assistâmes en partie. Je tirai les conclusions suivantes des pourparlers avec le visiteur syrien :

1-Les syriens, s’ils se plaignent du Front Libanais, ne cherchent pas à l’aliéner car ils se défient du Mouvement National.

2-Ils tentent de faire sauter le Mouvement National de l’intérieur et le perçoivent comme un instrument de l’Irak.

3-Ils souhaitent ménager les sunnites jusqu’à un certain point eu égard à leur situation interne, à l’opinion publique syrienne et peut-être aussi à cause de l’Arabie Saoudite.

4-Ils veulent contrôler l’armée libanaise et prendre en charge son entraînement et son organisation.

5-Ils ne sont pas satisfaits du commandant en chef ni du chef des renseignements militaires ; sans doute parce qu’ils ne leur sont pas soumis.

6-Ils disent qu’ils sont satisfaits de la présence de Sarkis à la présidence de la République et de ma présence au gouvernement parce que nous disons ce que nous pensons et que nous ne nous livrons pas à de basses manœuvres.

7-Ils estiment que le président Hoss ne dispose pas de l’aptitude suffisante pour influer sur son environnement.

8-Ils veulent être informés du projet de règlement politique que nous préparons et jouer un rôle dans sa réalisation. Nous leur avons promis de les aviser sitôt que nous en aurons défini les grandes lignes. [P.255]

-Le 9 juin 1977, une séance de travail tripartite, entre les présidents Sarkis, Hoss et moi, se déroula au palais de Baabda. Nous tentâmes, tous les trois, de surmonter le conflit qui nous avait opposés 5 jours plus tôt à propos du renvoi des officiers, mais il pesa lourdement sur cette séance de travail. A l’évidence, nos relations seraient désormais défectueuses : d’un côté, le président Sarkis et moi, et, de l’autre, le président Sélim Hoss ; ce que je n’avais jamais souhaité. [P.255]

-Le 23 juin 1977, Fouad Boutros rencontre Khaddam à Damas. Au sujet de l’armée libanaise, ce dernier dit : « Nous ne pourrons tolérer ceux qui sont allés en Israël ou qui ont collaboré avec lui. Que pensez-vous de la proposition du président Camille Chamoun de renvoyer toute l’armée et de rappeler ensuite ceux qui vous semblent avoir les qualités nécessaires. Ensuite, vous pourrez envisager le service militaire et ouvrir grandes les portes de l’Ecole Militaire ». Lorsque je soulevai la question de l’officier Ahmad Khatib et des officiers qui l’avaient suivi, Khaddam approuva l’idée de les révoquer. Nous nous mîmes d’accords sur le principe d’envoyer une unité militaire libanaise dans les secteurs Sud où [P.259] la FAD ne pouvait aller et il dit : « Il incombe aux gens du Fateh de liquider les opposants là-bas ou du moins de vous aider à les contrôler ».

J’abordai avec le président Assad les mêmes sujets qu’avec Khaddam, mais il posa davantage de questions sur la situation de notre armée. Je fis ressortir que nous ne pouvions traiter sur le même pied Khatib et sa bande et le groupe qui avait combattu pour défendre la légalité et ajoutai : « Le président Sarkis ne peut admettre le principe d’un traitement similaire des deux groupes, il n’en est pas convaincu et rien ne le convaincra ». Le président syrien parut intrigué par mes propos. Finalement, nous décidâmes de reporter cette discussion à ma visite suivante à Damas, après ma tournée arabe. [P.261]

-J’eus deux entretiens avec mon homologue saoudien le prince Saoud el-Fayçal, dans la matinée puis dans l’après-midi du 5 juillet 1977. Au cours du premier, je mis l’accent sur l’importance que revêtait la reconstruction de l’armée libanaise, surtout par rapport au Sud, et soulignai le risque qu’il y aurait à lier le processus de l’entente nationale à l’application de l’accord du Caire, laquelle nécessitait une entente libano-palestinienne et une entente interarabe, au moins dans le cadre du comité quadripartite arabe. Lors de notre rencontre de l’après-midi, Fayçal me dit : « Votre lien avec la Syrie est naturel et votre relation, spéciale. La Syrie n’a pas intérêt à ce que les choses en restent où elles sont en ce moment, elle souffre de sa présence dans cotre pays. Je ne pense pas qu’elle soit un obstacle à l’édification des institutions militaires libanaises. Les syriens ne souhaitent pas qu’elles leur soient [P.264] assujetties, ce qui est normal, mais toute l’affaire repose sur la volonté libanaise ». [P.265]

-Le 15 juillet 1977, Boutros et Khaddam se rencontrent en Syrie. « Nous examinâmes les moyens de régler le problème du Sud où les frictions se poursuivaient entre les organisations palestiniennes et l’Armée du Liban Libre (ALL) sous les ordres du commandant Saad Haddad, pendant que les israéliens massaient des troupes à la frontière, signe annonciateur d’une nouvelle escalade. [P.267]

-Des réunions eurent lieu à Chtaura le 21 et le 25 juillet 1977 pour établir un calendrier pour l’application de l’accord du Caire. Le côté libanais était représenté par une délégation militaire dirigée par le commandant en chef. Un calendrier fut adopté pour l’application du Caire à partir du 30 juillet 1977 et sur une durée de 15 jours.

La première étape fut accomplie avec succès. On commença à parler de l’entrée d’une force militaire libanaise dans la zone frontalière à laquelle la FAD n’avait pas accès. Lorsque j’en parlai au commandant en chef Victor Khoury, il me répondit que la chose était réalisable pour peu qu’on lui donnât le temps nécessaire, un mois au moins, et qu’on obtînt l’accord de toutes les parties en présence pour le déploiement de l’armée dans cette région. [P.268]

-Le 4 août 1977, le secrétaire d’Etat américain Cyrus Vance arrivait au Liban pour sa 3e visite de l’année. Les pourparlers qui se déroulèrent avec les présidents Sarkis, Hoss et moi portèrent sur les efforts accomplis pour rétablir la sécurité au Liban et reconstruire ses institutions, et sur la situation dans le Sud. Vance souligna la nécessité de doter l’armée d’armes fonctionnelles afin qu’elle puisse accomplir les missions qui lui incombaient. [P.269]

-Pendant que nous travaillions sur l’application de l’accord du Caire, je rencontrai Abdel-Halim Khaddam le 24 août 1977. Le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Victor Khoury, le chef d’état-major syrien, le général Hikmat Chéhabi, le commandant de la FAD, le lieutenant-colonel Sami Khatib, et le mohafez de la Békaa, Henri Lahoud, assistèrent à une partie de l’entretien. Abdel-Halim Khaddam commença par se plaindre des dépenses astronomiques des forces syriennes au Liban, disant qu’elles s’élevaient à 80 millions de dollars par mois, alors que les pays arabes ne versaient, comme l’avait décidé la Ligue Arabe, que 7 millions de dollars. Il ajouta : « Si vous ne participez pas aux frais rapidement, il faudra faire venir d’autres forces arabes au Liban. » [P.269]

De mon côté, je soulevai la question de la sécurité dans le Chouf où de nouveaux massacres avaient eu lieu dans plus d’un secteur, ainsi que la question du retour des habitants de Damour à leurs foyers une fois le calme rétabli. Il me répondit qu’il ne savait pas pourquoi les palestiniens avaient changé d’avis et qu’il valait mieux traiter la question des déplacés du Liban dans son ensemble puisqu’il y avait eu exode de plus d’une région du pays. [P.270]

Le commandant en chef de l’armée, le général Victor Khoury, demanda : « Est-ce que les palestiniens vont rester dans le secteur de Rachaya ? » Le commandant de la FAD, le lieutenant-colonel Sami Khatib, lui répondit : « Ils tiennent à y rester ». Après une discussion sur les centres de la Résistance palestinienne après la 3e phase de l’application de l’accord du Caire, 3 postes restèrent en suspens : 2 postes de regroupement des fedayin dans le Arkoub et la base palestinienne de Rachaya. Le commandant de l’armée souleva ensuite la question de l’Armée du Liban Arabe (ALA), disant qu’il lancerait un appel invitant ces militaires à rallier les forces légales, congédierait certains soldats et en transférerait d’autres, une fois que les officiers auraient quitté l’ALA. Le lieutenant-colonel Sami Khatib précisa alors que le responsable palestinien Abou Jihad (Khalil el-Wazir) était en charge de l’ALA et que « 4 ou 5 officiers la supervisent, qui devront quitter leur poste, et ensuite, le général Khoury pourra envoyer des officiers, comme Amine Kassem et d’autres, dans les casernes qu’ils contrôlaient, pour y rétablir l’ordre ».

Au sujet des forces qui avaient rallié le Mouvement National, le commandant en chef dit : « Que les palestiniens les laissent et nous nous en chargerons. Je pense que si les palestiniens se retirent, ils ne se rebelleront pas, mais demanderont à trouver un accord avec nous ». Poursuivant, le commandant en chef dit que l’armée avait besoin d’équipements militaires pour pouvoir se déployer dans le Sud, précisant qu’il enverrait 3 escadrons, de 1000 soldats chacun, prendre en charge les 3 casernes de Tyr, Marjeyoun et Nabatiyeh, et se déployer dans leur périmètre. [P.272]

-Le 10 août 1977, un communiqué du commandement de la FAD annonçait l’exécution de la 2e phase du calendrier d’application de l’accord du Caire établi à Chtaura. Le communiqué précisait « le retrait des armes en surnombre » par rapport au maximum autorisé par l’accord du Caire de 1969 « et leur regroupement » au Club hippique de la Cité Sportive en prévision de leur transport vers les entrepôts prévus. Il précisait également la fermeture des bureaux et des dépôts non autorisés et « la suppression des apparences armées et des fortifications à l’intérieur comme à l’extérieur des camps ». L’attention locale, régionale et internationale commença à se porter sur la 3e phase d’application prévoyant le déploiement dans le Sud des forces régulières libanaises ; l’interdiction faite à la FAD de s’approcher de la frontière méridionale étant désormais avérée.

Le climat positif se maintint jusqu’au début de septembre 1977. Le 1er, le commandement de la FAD se réunit avec les représentants du commandement de l’armée libanaise et de l’OLP pour discuter des détails de l’entrée de l’armée dans la zone frontalière. Un communiqué de la FAD annonça la conclusion d’un accord définitif sur les modalités d’exécution de la 3e phase du plan d’application de l’accord du Caire. Le commandement de l’armée entama ses préparatifs loin des projecteurs, sitôt achevés les contacts avec les Etats-Unis visant à les convaincre d’exercer des pressions sur Israël afin qu’il n’entrave pas la mission des forces régulières libanaises. [P.273]

-La situation dans le Sud se détériora à partir de la seconde moitié de septembre. Le 17, les israéliens bombardèrent les régions et le périmètre de Khiam et de Nabatiyeh. La situation s’aggrava rapidement, poussant les habitants à quitter leurs villages pour des régions plus sûres. Les Etats-Unis exprimèrent leur inquiétude devant [P.273] l’escalade au Sud-Liban qui avait causé l’exode des populations vers Beyrouth et d’autres régions sûres. [P.274]

Pour parvenir à un cessez-le-feu, j’entrepris des contacts intenses et ardus avec l’ambassadeur américain Richard Parker pour qu’il intervienne auprès d’Israël et lui demande de cesser ses bombardements violents sur les villages du Sud. Parker avança d’abord des propositions que nous jugions inacceptables : Israël exigeait que le Liban proclame un cessez-le-feu de son côté en contrepartie de l’arrêt des agressions. Je refusai cette proposition au nom de l’Etat libanais, soulignant que le Liban était toujours attaché à la convention d’armistice conclue avec Israël en 1949 et qu’il n’avait pas ouvert le feu contre ce dernier. Après plusieurs réunions avec l’ambassadeur américain, nous réussîmes à le convaincre de retirer sa proposition et de la remplacer par un accord secret en 5 points, qui fut approuvé par Damas et Tel-Aviv :

1-Le cessez-le-feu entrera en vigueur le 16 septembre 1977 à 10h.

2-Le Liban fera paraître un communiqué déclarant que la situation est calme dans le Sud, sans aucune référence à un accord de cessez-le-feu.

3-L’armée israélienne se retirera des nouvelles positions qu’elle a occupées au Sud-Liban avant la date ci-dessus.

4-La commission d’Armistice libano-israélienne sera appelée à se réunir.

5-Les palestiniens se retireront à 10 Km de la frontière. Leurs armes lourdes seront transportées hors de la zone frontalière, à une distance de 45 Km, dans un délai n’excédant pas 15 jours. [P.274]

-A la fin du mois de septembre 1977, je me rendis à New York pour représenter le Liban à l’Assemblée Générale des Nations Unies. Le 30, je rencontrai le secrétaire général Kurt Waldheim en compagnie du chef de la délégation libanaise à l’ONU Ghassan Tuéni qui avait été désigné à ce poste par décret, 17 jours plus tôt. Au cours de cette entrevue, j’indiquai que l’armée libanaise avait subi un bouleversement important au cours des événements et, par conséquent, l’on ne pouvait s’attendre à ce qu’elle rétablisse l’ordre par la force. J’ajoutai : « Son rôle sera donc de maintenir la paix ». Je fis preuve d’un optimisme prudent, disant que nous nous demandions « si nous attendrons l’entente nationale avant de reconstruire l’armée ou bien si l’entente devra attendre la fin de la présence armée palestinienne, comme certains le demandent ». Je dis au secrétaire général que les libanais, conscients que l’avenir de la paix chez eux était lié à la question du Moyen-Orient, pourraient difficilement accepter cette dernière option, ajoutant : « Les convaincre de cela est impossible et douloureux, et pourrait, de surcroît, les conduire au désespoir, ce qui serait très grave et dangereux ».

De son côté, Waldheim parla longuement du lien objectif entre la cause libanaise et celle du Moyen-Orient, et mit l’accent sur la nécessité de hâter le déploiement de l’armée dans le Sud. Il se dit disposé « à aider en cela avec tout ce qui serait demandé ». [P.275]

-Deux jours avant de prononcer le discours du Liban devant l’instance internationale la plus prestigieuse, je me réunis, en compagnie de l’ambassadeur Ghassan Tuéni, avec le secrétaire d’Etat Cyrus Vance, en présence de son adjoint pour les questions du Moyen-Orient, Roy Atherton, de l’ambassadeur Philip Habib et de l’ambassadeur des Etats-Unis au Liban Richard Parker. Vance entra directement dans le vif du sujet, parlant de la position israélienne vis-à-vis du maintien de la présence des combattants palestiniens dans la zone frontalière, dans l’attente de l’application de l’accord de Chtaura qui prévoyait le déploiement de l’armée libanaise dans la zone et le retrait des fedayin. Habib et Atherton dirent : « Pour autant que nous le sachions et sur la base de notre accord avec Israël, ce dernier n’a pas l’intention d’intervenir tant que l’accord de Chtaura sera appliqué, et nous espérons que l’armée se déploiera à la première occasion ». Je leur répondis que l’application de l’accord de Chtaura dépendait de nous et que l’armée se déploierait sitôt prête. Je demandai aux [P.276] américains ce qu’ils savaient de la position d’Israël concernant les réunions de la commission d’Armistice. Philip Habib répondit : « Nous avons examiné cette question avec les israéliens, il nous est apparu qu’ils observeront le cessez-le-feu et l’application de l’accord de Chtaura, mais ils insistent pour qu’il y ait une protection pour les chrétiens de la région ». [P.277]

-A la fin d’octobre 1977, le Liban espéra que l’accord du Caire serait appliqué lorsque le président syrien Hafez el-Assad annonça, le 28, que la Résistance palestinienne se retirerait très bientôt du Sud et que l’armée libanaise la remplacerait en vertu des accords conclus avec les autorités libanaises. Il ajouta qu’il en avait eu la promesse ferme du chef de l’OLP, Yasser Arafat, lors d’un entretien qu’il s’était déroulé 3 jours plus tôt. Mais les palestiniens lancèrent des roquettes Katioucha sur la localité de Nahariyya, faisant des tués parmi les colons. Israël riposta par des raids aériens et un bombardement nourri les 8 et 9 novembre, faisant près de 100 morts et provoquant un exode massif de la région de Tyr. Je fis une déclaration dénonçant l’agression [P.282] israélienne contre des civils libanais innocents, leurs maisons et leurs biens, et demandai à la communauté internationale d’assumer ses responsabilités et de contenir Israël. [P.283]

-Le 12 novembre 1977, les actes de guerre reprirent dans le Sud et, le 13, Israël prit une résolution exprimant des menaces très claires en cas d’opérations des fedayin. En outre, le président de la République m’apprit, par téléphone, le matin [P.284] du 14, que la Résistance palestinienne –laquelle était censée donner une réponse claire à la suite des pressions exercées par le président syrien en personne –poursuivait ses atermoiements. A la lumière de toutes ces données, je considérai que ne pas soulever la question du Sud à la conférence serait une faiblesse. Je pris donc l’initiative de demander qu’elle figure à l’ordre du jour, mais en mettant en lumière l’affaire dans son ensemble. [P.285]

Au cours de cette séance, j’expliquai la situation dans le Sud, soulignant la nécessité de ne pas la traiter de manière superficielle et attirant l’attention sur le fait que la Résistance palestinienne se livrait à des actions sans aucune supervision et sans considération, ni pour le Liban ni pour la sécurité de son territoire et de ses habitants. Je mis en garde contre le maintien de la situation car « Israël nous [P.285] prépare, dans le Sud, un scénario infernal ». [P.286]

-A mon retour au Liban le 19 novembre 1977, une grève était déclarée englobant les régions à majorité musulmane de Beyrouth et de tous les mohafazats, en signe de protestation contre la visite du président égyptien Anouar el-Sadate à Jérusalem le jour même. La veille, des manifestations de protestation s’étaient déroulées dans les rues de Beyrouth, Tripoli et Saïda, tandis que l’ambassade d’Egypte au Liban était la cible de tirs de roquettes qui avaient tué l’un des gardes égyptiens. [P.291]

-Le 23 novembre 1977, durant une réunion avec Khaddam et des responsables palestiniens, je rappelai la nécessité d’appliquer l’accord de Chtaura auquel nous étions parvenus l’été précédent pour l’entrée d’unités de l’armée libanaise dans les régions du Sud-Liban en vue d’y rétablir l’ordre et la sécurité. [P.293]

-L’événement le plus alarmant, et que nous n’avions pas escompté, fut celui de Fayadiyé, le 7 février 1978. Il devait complètement bouleverser la situation et constituer un très grave tournant dans la crise libanaise. [P.299]

-Le 7 février 1978, à 10h20, le président Sarkis et moi venions de regagner son bureau, à l’issue de la cérémonie de remise des lettres de créance de l’ambassadeur du Venezuela, lorsque l’un de ses collaborateurs vint nous apprendre que des tirs avaient été échangés entre les forces de dissuasion arabes et des éléments de l’armée à la caserne de Fayadiyé. Je contactai le chef d’état-major et ordonnai qu’il soit mis fin immédiatement et catégoriquement à l’échange de tirs. Lorsque l’on m’apprit les pertes subies, je les trouvai lourdes et inquiétantes : 14 morts et 28 blessés parmi les syriens et un seul blessé libanais. Avec le président Sarkis et ses conseillers, je passai la nuit à étudier les moyens de ramener le calme et d’éviter une escalade. Dans la soirée, j’avais contacté mon homologue syrien de la Défense Moustapha Tlass tandis que le président Sarkis contactait le président Hafez el-Assad. La réponse de ce dernier avait été calme et même rassurante : « Ne vous inquiétez pas, ce sont là des incidents qui peuvent éclater entre deux armées, et, dans tous les cas, les soldats syriens sont vos fils autant que les soldats libanais. Faites comme vous le jugerez bon ».[1] Il nous sembla qu’il ne devait pas encore avoir été informé de l’ampleur des pertes dans les rangs de ses troupes.

Nous passâmes la nuit à réfléchir à une solution qui fût honorable pour les deux armées. La meilleure solution nous parut de constituer une commission militaire conjointe libano-syrienne pour mener l’enquête sur l’incident. Décision fut prise de tenir une réunion le [P.300] lendemain matin au palais présidentiel en présence du président de la République, du président du Conseil des ministres, du ministre de la Défense, du commandant en chef de l’armée, du chef d’état-major et du directeur des renseignements, afin de rédiger cette proposition sous forme d’un document de travail que nous pourrions soumettre aux syriens. [P.301]

Le 8 février, à 10h, je me trouvai encore à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères lorsque j’entendis des déflagrations, les obus pleuvaient sur la caserne de Fayadiyé et ses environs. Je contactai le président de la République qui m’apprit que les forces syriennes bombardaient les positions de l’armée et que la situation était hautement critique. Il avait pris contact avec le président syrien et celui-ci lui avait déclaré : « L’incident de la veille est extrêmement grave ; il ne s’agissait pas d’un accrochage mais d’un massacre, c’était bien un piège délibéré tendu à l’armée syrienne et non un incident isolé. Une affaire comme celle-ci suscite bien des interrogations et je ne ferai preuve d’aucune indulgence. Je ne pourrai pardonner à ceux qui ouvrent le feu sur mes troupes ; la dignité de l’armée syrienne est tout entière en jeu ». Le président Sarkis ayant suggéré la formation d’une commission d’enquête conjointe, le président syrien avait répondu : « Le commandant de l’armée libanaise connaît les responsables, mais il tente de s’esquiver ; il invente des feintes et des prétextes, et l’idée d’une commission conjointe est bien l’une de ces inventions. Le commandant de l’armée veut une solution à la libanaise qui blanchirait les coupables. Cela est inacceptable pour nous. Il doit être prêt à nous livrer les officiers libanais coupables et à passer par les armes quelques-uns d’entre eux ».

Je n’avais pas besoin de tous ces détails pour savoir que la situation était infiniment plus sérieuse qu’elle ne m’avait paru la veille. La voix serrée du président suffisait à démontrer que nous nous trouvions dans une impasse très embarrassante. Quelques heures plus tard, les bombardements syriens s’étaient étendus jusqu’au ministère de la Défense et à la route menant au palais présidentiel. Les accrochages avaient gagné en intensité entre les troupes syriennes, d’une part, et l’armée libanaise et les milices des Kataëb et du PNL, d’autre part. je pris à nouveau contact avec le ministre syrien de la Défense, [P.301] Moustapha Tlass, mais réalisai qu’il n’avait pas d’instructions précises. Je lui exposai la situation et lui demandai d’intervenir pour arrêter les bombardements. Il me répondit qu’il allait en discuter avec le président Assad. [P.302]

A midi, je gagnai mon domicile –proche des Affaires Etrangères –d’où je pouvais poursuivre des contacts téléphoniques et continuai de suivre le déroulement de la situation sur le terrain. Des accrochages avaient éclaté partout : à Sinn el-Fil, Aïn el-Remmaneh, Chiyah,…Il me fut impossible de gagner le palais présidentiel avant 17h. Je m’y rendis en compagnie de Me Karim Pakradouni, dans une petite voiture et sans escorte. Il nous fallut modifier notre itinéraire à 4 reprises en raison des bombardements et des tirs qui nous avaient pris pour cible plus d’une fois. Le Conseil des ministres se réunit à 18h. J’avançai plusieurs propositions, notamment celle d’envoyer un émissaire du président Sarkis en Syrie afin qu’il examinât avec le président syrien le moyen de mettre un terme à la dégradation de la situation. Le nom de Karim Pakradouni fut proposé. Jusqu’à 22h, je pris contact avec les responsables syriens Naji Jamil et Hikmat Chéhabi car le ministre Abdel-Halim Khaddam se trouvait encore dans le Golfe.

Les président libanais et syrien eurent une conversation de plus d’une heure, mais Sarkis ne put infléchir la position d’Assad qui continua d’exiger qu’on lui remît les officiers libanais et menaçait de s’emparer de la caserne de Fayadiyé si nous n’obtempérions pas. Khaddam, dès son retour à Damas, me contacta pour m’annoncer son intention de venir à Beyrouth le lendemain, afin que nous discutions des moyens de sortir de la crise. J’eus également un entretien téléphonique avec le président du PNL, Camille Chamoun, et avec le président du parti Kataëb, Pierre Gemayel ; ils refusèrent tous deux de se plier aux conditions syriennes. Ils exprimèrent leur soutien à l’armée libanaise et leur opposition à tout ce qui pouvait porter atteinte au moral des troupes.

Le 9 février au matin, le président m’appelait et m’apprenait que les syriens avaient renoncé à venir au Liban ; ils l’en avaient informé par téléphone, ajoutant qu’ils attendaient notre propre visite à Damas. Devant la difficulté de la situation et le durcissement syrien, le président suggéra que nous ayons recours au président Sleimane Frangié, qui était proche du président syrien, et que nous lui demandions de se rendre à Damas dans l’espoir qu’il pourrait calmer [P.302] les choses. L’ancien président de la République accepta sans hésiter la proposition et se rendit immédiatement au palais de Baabda. A 11h40, nous prenions, lui et moi, la route de Damas en compagnie du commandant de la Force de dissuasion, Sami Khatib. Nous nous étions assurés au préalable de la sécurité de la route. Dès notre arrivée à Damas, nous nous réunîmes avec Abdel-Halim Khaddam, Naji Jamil et Hikmat Chéhabi. Après le déjeuner pris en leur compagnie, nous nous mîmes en route, sans Chéhabi, pour rencontrer le président syrien. [P.303]

L’entretien avec le président syrien fut marqué par l’intransigeance catégorique de notre interlocuteur, mais se déroula dans un climat de courtoisie. En vérité, je fus frappé par l’audace du président Frangié dont je ne m’étais pas attendu à ce qu’il eût des positions aussi tranchées que celles dont il fit preuve. Par contre, je n’avais pas escompté que le président Assad se montrerait aussi intransigeant avec le président Frangié, mais, au contraire, qu’il ferait preuve de plus de conciliation et de complaisance, en apparence tt au moins. Je garde le souvenir de la vive surprise qui fut la mienne devant ces deux attitudes. Néanmoins, il m’apparut clairement que le président Frangié était très aimé à Damas. Je fis devant les responsables syriens le plaidoyer suivant : « Si, comme vous l’avancez, il existe un complot contre le Liban et la Syrie, il convient alors que nous ne tombions pas dans le piège. En cas de confrontation militaire, nous serions tous perdants car la légitimité libanaise s’en trouverait ébranlée et fragilisée, et le rôle syrien au Liban remis en question. Ce serait se lancer sans l’aventure. Il y a des limites à ne pas dépasser, sans quoi nous nous trouverions à découvert, le président Sarkis et nous ».

Les syriens répondirent qu’il leur était impossible de ne pas procéder à une démarche dissuasive, sans quoi « l’honneur de notre armée serait outragé et nous nous retrouverions tous à nu ». Ayant pris congé du président syrien, nous nous réunîmes avec Khaddam et je tentai d’ouvrir une brèche dans le mur de l’intransigeance syrienne. Je lui dis : « Eh bien, il nous faut donc trouver une solution médiane entre les positions libanaise et syrienne ». J’ajoutai que l’issue ne pourrait se faire au détriment de l’armée libanaise et que, s’il y avait un prix à payer, l’on pourrait s’orienter vers le Front Libanais. Cette dernière proposition, je le constatai, sembla plaire à mon homologue syrien. Il en parla au président Assad et obtint son accord. Nous convînmes que le président Frangié se chargerait de convaincre le [P.303] Front Libanais d’assumer la tâche de trancher le nœud gordien en faisant paraître un communiqué de soutien au rôle de la Syrie au Liban et demandant que les responsables soient jugés. Au moment où nous prenions congé, les journalistes se précipitèrent. Le président Frangié refusa de répondre aux questions, disant : « Interrogez le ministre Boutros ». Pour ma part, je me contentai de dire : « Nous avons rencontré le président Hafez el-Assad et avons examiné avec lui de nombreuses questions. Nous lui avons communiqué un message du président Elias Sarkis et il nous a chargés, en retour, de la réponse à ce message. La rencontre a été extrêmement utile ». [P.304]

Le Front Libanais publia le 10 février 1978 le communiqué attendu. Le Front y exprimait ses regrets pour les incidents « avec des forces amies, entrées au Liban avec l’approbation des autorités légales ». Le Front demanda la constitution d’une commission d’enquête qui « identifierait les responsables et prendrait les mesures nécessaires ». La diffusion du communiqué fut suivie de l’arrêt des combats. Les responsables du Front Libanais se réunirent avec le président de la République et demandèrent que l’action judiciaire se déroule au Liban et soit menée par les autorités judiciaires libanaises. Ils demandèrent également qu’aucun des militaires ne soit condamné à la peine capitale. Camille Chamoun et Pierre Gemayel suggérèrent au président Sarkis de demander à Washington d’exercer son [P.304] influence auprès de Damas. Mais le président leur lut un télégramme qu’il venait de recevoir du secrétaire d’Etat Cyrus Vance, lequel exprimait l’inquiétude de son pays devant la dégradation de l’état de la sécurité au Liban et sa conviction qu’une « collaboration étroite entre Sarkis et Assad était la clé de la fin de la crise actuelle ».

Dans l’après-midi du jour même, je contactai Abdel-Halim Khaddam pour l’informer du communiqué du Front Libanais et lui expliquer que la Syrie ne devait pas s’attendre à ce que les suspects lui fussent remis pour être jugés hors du Liban. Il me pria d’attendre le temps qu’il ait discuté de l’affaire avec le président Hafez el-Assad. Il me rappela quelques instants plus tard pour m’annoncer son arrivée à Beyrouth le lendemain pour un surcroît de concertations. Cette démarche me parut un indice favorable qui s’ajoutait à d’autres indices favorables, notamment le fait que le cessez-le-feu se maintenait, et, quelque peu rassuré, je décidai de passer la nuit à mon domicile. J’y étais à peine arrivé qu’on m’appelait du palais présidentiel pour m’apprendre que Khaddam avait contacté le président Sarkis et avait confirmé sa venue au Liban. [P.305]

-Au matin du samedi 11 février 1978, le commandant des Forces Arabes de Dissuasion, Sami Khatib, appela le palais présidentiel et nous apprit que les syriens ne viendraient au Liban qu’une fois que nous leur aurions fourni des garanties préalables. Je le priai de nous rejoindre afin que nous puissions en discuter. Je reçus alors un coup de fil d’Abdel-Halim Khaddam qui me dit :

-Frère Fouad, pouvez-vous me garantir que vous prendrez des mesures rapides et efficaces ?

-Expliquez-moi très précisément ce que vous entendez. Posez-moi des questions claires et précises afin que je vous réponde sans risque d’équivoque.

-Nous voulons une commission mixte qui entreprenne une enquête sérieuse et rapide, et qui aboutisse à des condamnations à mort rapides.

-Nous sommes déterminés à ce qu’une enquête sérieuse et efficace, sur la base des lois libanaises, soit menée par une commission mixte. Pour ce qui est des sanctions, je ne puis me substituer au tribunal et vous garantir quoi que ce soit, excepté une seule chose : l’enquête sera sérieuse. Par conséquent, aucun engagement de notre part concernant les sanctions ou les blâmes car cela relève de la justice. Il faut que ceci soit bien clair. [P.305] Je ne puis m’engager, pas plus que l’Etat libanais ou quiconque d’autre.

Khaddam demanda un délai, le temps de consulter le président Assad, et nous rappela une demi-heure plus tard, disant : « Nous arrivons chez vous ». [P.306]

-En attendant la délégation syrienne, je me réunis au palais de Baabda avec le commandant en chef de l’armée, Victor Khoury, le chef d’état-major, le général Mounir Torbey, et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo. Ils m’expliquèrent la situation de l’armée à Fayadiyé et à Yarzé. Les unités étaient encerclées, menacées, tendues. Je sentis que le commandant en chef de l’armée ne pouvait rien promettre et que ses troupes étaient au bord de la mutinerie contre lui et contre l’Etat s’il le fallait. Je me devais de calmer les choses et leur expliquai point par point que nous ne pourrions pas ne pas arriver à une commission judiciaire conjointe pour mener l’enquête et prononcer les sanctions. Je compris de mes trois interlocuteurs que l’armée pourrait accepter des sanctions contre le colonel Samir Achkar, mais en aucun cas sa condamnation à mort. J’approuvai cette position et me chargeai d’en convaincre le président Sarkis.

A 14h, la délégation syrienne constituée d’Abdel-Halim Khaddam, de Naji Jamil et de Mohammad Ghanem arrivait et fut reçue par le président Sarkis en notre présence, le président Hoss et moi-même. Nous fûmes bientôt rejoints par le commandant de la Force Arabe de Dissuasion, Sami Khatib. Les pourparlers avec les syriens furent ardus et tortueux ; ils soutenaient expressément qu’un complot avait été monté contre leurs troupes et qu’il ne s’agissait pas d’un différend personnel qui aurait mal tourné pour finir en massacre.

Le soir, le président Sarkis étant d’accord avec ses hôtes syriens pour inviter les responsables du Front Libanais à Baabda, les président Chamoun et Frangié et le chef du parti Kataëb Pierre Gemayel se joignirent à notre réunion. Avant leur arrivée, je m’étais retiré et avais encouragé le président Hoss à en faire autant, puis avais gagné ma chambre au palais présidentiel pour y prendre un peu de repos. 1h s’était à peine écoulée lorsque le président Sarkis m’appela pour me demander de les rejoindre. A mon entrée dans le bureau, je vis qu’ils en étaient encore aux préambules et n’avaient pas abordé le vif du sujet. La scène avait l’apparence d’un tribunal avec Abdel-Halim Khaddam dans le rôle de procureur et Pierre Gemayel [P.306] dans celui de la défense, tandis que Camille Chamoun gardait le silence la plupart du temps. Quant au président Frangié, il intervenait de temps à autre. Je gardai le silence jusqu’à ce qu’il me sembla que Pierre Gemayel avait des réticences sur la commission judiciaire conjointe dont Camille Chamoun venait de proposer la formation sur un signal du président Sarkis. Je dis à Gemayel :

-Pourquoi ne proposez-vous pas une autre issue donc, cheikh Pierre ?

-Il nous faut étudier la question.

-Nous sommes ici pour étudier la question, alors, allons-y !

Naturellement, personne ne proposa rien et on n’aborda aucune des questions essentielles liées à cette proposition. En définitive, tous donnèrent leur accord pour la formation de la commission judiciaire conjointe.

Je me souviens avoir posé à Khaddam la question suivante : « Comment la Syrie se serait-elle comportée du temps de l’union avec l’Egypte si les forces égyptiennes avaient tenté de s’immiscer directement dans ses affaires ? » Il m’avait répondu par un laïus fait de généralités et ne parut pas très convaincu par sa propre réponse. Nous avions alors échangé des regards entendus et je crois que nous nous sommes compris, de sorte qu’il me parut superflu de répondre à ses propos autrement que par un léger sourire. Les pourparlers se poursuivirent tard dans la soirée, après quoi nous passâmes tous la nuit au palais présidentiel, satisfaits du résultat auquel nous étions parvenus. [P.307]

Cependant, c’est sur une nouvelle très perturbante que la journée du dimanche 12 février débuta. Abdel-Halim Khaddam et Naji Jamil, le visage décomposé, nous apprirent que les cadavres de 60 ouvriers syriens avaient été découverts par leur commandement militaire dans les régions à majorité chrétiennes. Ils nous dirent que tout ce qui avait été approuvé la veille était nul et non avenu. Cette nouvelle affligeante nous ébranla tous et nous demandâmes à la direction des renseignements de nous transmettre tout ce qu’elle savait sur l’affaire. Il apparut rapidement que les tués étaient au nombre de 2 seulement. Nous nous réunîmes avec la délégation syrienne et, nous étant assurés que les renseignements initiaux avaient été largement exagérés, nous décidâmes de procéder selon les décisions qui avaient été prises la veille. Une commission d’enquête militaire constituée des officiers syriens Ali Aslan et Mohammed [P.307] Ghanem et d’officiers libanais prit la déposition du premier témoin, le colonel Antoine Barakat. La commission s’installa dans l’une des ailes du palais présidentiel. [P.308]

La délégation syrienne quitta le palais de Baabda à 13h et je ne tardai pas à retourner à mon domicile après avoir donné des instructions au directeur du cabinet présidentiel Carlos Khoury et aux juges Antoine Baroud et Camille Geagea afin de rédiger un projet de loi pour la formation d’une commission judiciaire conjointe. De même, je demandai au commissaire du gouvernement près le Tribunal Militaire, le juge Faouzi Dagher, de préparer un document dans ce sens. Nous savions dès le début que la constitution d’un tel tribunal allait susciter une polémique et des accusations d’atteinte à la souveraineté nationale. Mais, tout comme il était arrivé lorsque nous avions imposé la censure préalable sur la presse, il n’y avait pas d’autre issue devant l’insistance des syriens à constituer des cours martiales pour condamner à mort les officiers libanais impliqués dans les incidents de Fayadiyé. Notre espoir était de parvenir à résorber l’animosité des syriens sans porter atteinte aux principes de base de la République libanaise. [P.308]

Le lundi 13 février 1978, le Conseil des ministres réuni examina le projet de loi et approuva la formation d’un « tribunal spécial de sécurité » provisoire qui appliquerait les lois libanaises et dont les sentences seraient émises au nom du peuple libanais. Le projet de loi d’urgence fut transmis au Parlement. Abdel-Halim Khaddam m’avait contacté pour tenter d’introduire des modifications dans le projet, mais j’insistai pour que le procureur général fût libanais et la commission mixte. J’insistai aussi pour que les autorités libanaises pussent dissoudre le tribunal par décret à leur discrétion. Camille Chamoun et Pierre Gemayel m’avaient contacté pour connaître les articles du projet de loi, je leur en avais communiqué les grandes lignes, mais ils avaient exprimé des réserves en arguant de l’attitude de leurs bases. Je leur rappelai alors l’accord qu’ils avaient exprimé deux jours plus tôt lors de la réunion nocturne qui s’était tenue au palais présidentiel avec les responsables syriens. Dans la soirée, je contactai Abdel-Halim Khaddam et Naji Jamil et leur demandai de ne pas tenir compte des accrochages qui avaient eu lieu à Aïn el-Remmaneh après ceux de Fayadiyé et avant la rédaction du projet de loi sur la formation de la commission judiciaire conjointe, afin de calmer l’opinion publique chrétienne et ses leaderships. Ils firent preuve de la compréhension demandée. [P.308]

Je reçus plusieurs communications tôt dans la matinée du lendemain, le 14 février. On m’interrogeait sur certains aspects du projet de loi censé mettre un terme à la dégradation politique et sécuritaire qui avait bien failli balayer tout ce que nous avions réalisé au cours de la première année du mandat présidentiel. Nous nous rendîmes ensuite au Parlement pour une longue séance de débats âpres et fastidieux, particulièrement entre le député Mikhaël el-Daher et moi. A la fin de la séance, l’Assemblée adopta la loi à l’unanimité des présents, moins deux : Daher, qui continuait de s’y opposer, et le président de la Chambre, qui ne vota pas, invoquant « la neutralité de la présidence ». La loi sur le tribunal d’exception fut alors ratifiée après quelques modifications, dont les plus importantes étaient l’annulation de l’exécution immédiate des sentences et la reconnaissance du droit de grâce du président de la République en vertu de la Constitution. La séance prit fin sur une poignée de main entre Daher et moi.

Jusque-là, la situation politique et militaire était restée tendue surtout parce que des unités de l’armée syrienne continuaient d’encercler les casernes de l’armée à Fayadiyé et ailleurs, et parce que des éléments armés de la milice des Mourabitoun avaient refait leur apparition dans certaines rues de Beyrouth pour la première fois depuis l’entrée de l’armée syrienne dans la capitale. Dans l’après-midi du même jour, je reçus l’ambassadeur des Etats-Unis, Richard Parker, à mon domicile. Il me dit qu’il avait conseillé aux leaderships chrétiens la modération et la mesure. Au même moment, le président Camille Chamoun et cheikh Pierre Gemayel rencontraient le président Sarkis au palais présidentiel pour discuter des effets du tribunal d’exception. Il leur tint le même langage que l’ambassadeur des Etats-Unis.

Dans la matinée du 15 février, les choses semblèrent se calmer. Au palais Bustros, je reçus les ambassadeurs britannique, français, soviétique et saoudien qui tous appelèrent à la modération, disant que nul ne nous aiderait si nous ne nous aidions pas nous-mêmes. Cependant, un incident survint l’après-midi, qui faillit nous ramener au point de départ : deux soldats syriens avaient été tués à Furn el-Chebback. Cette nouvelle navrante fut rapidement suivie de l’ultimatum syrien : livrer le coupable dans un délai d’1h, sinon les bombardements reprendraient.

Nous étions de retour à la case départ. J’entrepris des contacts dans deux directions : d’une part, avec les syriens que je m’évertuai à [P.309] convaincre de ne pas mettre leur menace à exécution, dans une tentative de gagner du temps ; ce que j’obtins, et, d’autre part, en direction des dirigeants du Front Libanais pour les convaincre de remettre à la justice les éléments qui avaient abattu les soldats syriens. Je m’entretins deux fois avec Pierre Gemayel et une fois avec Camille Chamoun, leur expliquant la gravité de la situation et les risques d’une reprise des combats entre l’armée libanaise et les milices du Front Libanais, d’une part, et l’armée syrienne, d’autre part. Ils me parurent parfaitement conscients de la nature critique de la situation et des conséquences d’une reprise des hostilités. Ce soir-là, ayant passé en revue les événements des jours précédents et, notamment, le comportement des milices chrétiennes, je m’étais dit : « Le Liban est un pays bien malheureux ».

Le lendemain matin, alors que les contacts se poursuivaient avec le Front Libanais, je convoquai le commandant en chef de l’armée Victor Khoury et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo, le juge Faouzi Dagher en sa qualité de commissaire adjoint du gouvernement près le tribunal, pour étudier avec eux les premières mesures que devait prendre la commission d’enquête. Je rencontrai ensuite le commandant de la Force Arabe de Dissuasion Sami Khatib pour examiner les moyens de circonscrire l’incident de Furn el-Chebback et d’éviter le pire. Vers midi, j’eus une réunion avec le président Sarkis, le président Chamoun et cheikh Pierre au cours de laquelle on mit l’accent sur la nécessité de livrer les tireurs. Gemayel voulait clairement s’esquiver et Chamoun tentait indirectement de le faire. En fin de compte, nous les persuadâmes de retirer leurs éléments armés des rues et de soutenir les Forces de Sécurité Intérieure dans leur opération de rétablissement de l’ordre. Après leur départ, je restai avec le président Sarkis et l’invitai avec insistance à envisager un changement de gouvernement, disant : « La formation d’un gouvernement politique élargi est devenue indispensable ». Il me semblait que les circonstances étaient propices à ce changement, surtout si la venue d’un nouveau gouvernement coïncidait avec le lancement du dialogue national. Dans l’après-midi, nous poursuivîmes la discussion sur le changement ministériel et le dialogue national en présence du président du Conseil, Sélim Hoss.

Le jour même, le 16 février 1978, parut le décret 919 qui nommait le colonel Gergès Azzi président du tribunal d’exception et le juge [P.311] Torbey Rahmé membre du tribunal, le colonel Zein Makki, le colonel Boutros Younès et le lieutenant-colonel Adib Saad, membres de la commission d’enquête rattachée au tribunal spécial de sécurité. Le président Sarkis rendit aussi une décision nommant les officiers syriens de la commission d’enquête et du tribunal, il s’agissait du général Nassereddine Nasser (président de la commission d’enquête), du lieutenant-colonel Mohammed Ghanem, membre de la commission, des colonels Adnan Badre el-Hosn et Ezzat Zaghawit, et du lieutenant-colonel Dib Daher, membres du tribunal.

Le soir, le président Chamoun me contactai pour me dire son inquiétude en raison de mouvements anormaux des troupes syriennes dans plus d’un lieu. Je lui appris que les syriens menaçaient de bombarder Bickfaya et d’autres régions si leurs conditions n’étaient pas remplies. Le lendemain matin, je contactai l’ambassadeur américain Richard Parker pour lui dire : « Je vous demande de contacter Camille Chamoun et Pierre Gemayel et de leur dire que nous allons vers une dégradation certaine si l’on ne livre pas quelques-uns des tireurs, qu’ils livrent donc 2 des 5 suspects qui ont fait l’objet de mandats d’arrêt ». Je devais apprendre un moment plus tard que le PNL avait livré à la Force Arabe de Dissuasion 3 suspects impliqués dans l’attaque de Furn el-Chebback, à la suite de l’intervention de l’ambassadeur américain auprès de Dany Chamoun.

La commission d’enquête débuta officiellement sa mission le 17 février 1978 bien que les officiers syriens qui en faisaient partie eussent déjà mené quelques interrogatoires au palais de Baabda sitôt l’accord conclu entre les responsables libanais et syriens et les dirigeants du Front Libanais. Les choses se passèrent dans un premier temps comme je l’avais voulu : nous fîmes preuve de sérieux sans porter atteinte à la dignité et au moral de l’armée libanaise et sans faire d’arrestations arbitraires. L’armée libanaise avait admis l’idée du tribunal conjoint, mais il m’apparut qu’il n’y avait aucune coordination et aucune vision claire chez aucune des parties ; nul ne savait ce qu’il devait faire, ni qui devait donner les ordres d’arrêter qui et comment. Je fus assailli de communications et d’interrogations, de la part de l’armée, de la justice et de la Force Arabe de Dissuasion. Je tentai d’éviter d’entrer dans les détails, mais je pris rapidement conscience qu’il me serait impossible de ne pas prendre part en personne à l’opération car la situation était très délicate et chaque détail pouvait provoquer une crise, qu’il me faudrait alors assumer la responsabilité de résoudre. [P.312]

En vérité, le Liban ne manquait pas de facteurs explosifs. Ainsi, pendant que nous étions en pourparlers avec le PNL –les 16 et 17 février –pour la remise des éléments qui avaient ouvert le feu sur les syriens à Furn el-Chebback et pour faciliter la mission de la commission d’enquête conjointe, l’AFP et Reuters avaient, dans l’après-midi du 16 février, rapporté une déclaration de Camille Chamoun disant que les chrétiens faisaient l’objet d’une guerre d’extermination de la part des syriens. Cette déclaration eut l’effet d’un coup de tonnerre pour moi et tous ceux qui œuvraient à rétablir le calme. Un climat d’inquiétude régna sur le pays et j’entrepris, avec d’autres personnes, de vastes contacts afin de calmer les esprits. En fin de compte, le président Chamoun publia un communiqué le 19 février démentant formellement avoir accusé les syriens de chercher à exterminer les chrétiens.

La tempête s’étant quelque peu calmée, je gagnai mon domicile dans l’intention de déjeuner et de me remettre de la fatigue et du surmenage des jours suivants.

Pendant que l’enquête se poursuivait, le commandant de la FAD Sami Khatib demanda à me rencontrer le 23 février 1978. Je le reçus en présence du commandant en chef de l’armée Victor Khoury au palais de Baabda. Il me remit une liste portant les noms de 12 officiers et de 5 soldats, et demanda avec insistance qu’ils soient arrêtés dans les plus brefs délais. Je lui répondis que c’était impossible quand bien [P.313] mêmes ils seraient tous coupables. Après une âpre discussion, Khatib se contenta de demander l’arrestation de 2 officiers. A l’époque, mon sentiment était que Khatib avait été officieusement écarté du commandement de la FAD dont il n’était plus le chef que pour la forme. Le matin même, une séance houleuse s’était tenue qui avait regroupé les commissions des Affaires Etrangères, de la Défense, de l’Administration et de la Justice sous la présidence de Kamel el-Assaad. J’y représentai le gouvernement ; seul le ministre de l’Intérieur Salah Salman avait assisté à une partie de la séance. Nous fîmes l’objet des critiques les plus dures concernant notre manière de gérer les événements de Fayadiyé et le retard pris dans la réalisation de la loi sur la défense. [P.314]

Entre les 20 et 24 février 1978, les 2 officiers furent arrêtés, le lieutenant Farès Ziadé et le lieutenant Antoine Haddad, de même que le capitaine Samir Achkar et deux soldats. Les syriens ne cessaient de changer de position et tantôt menaçaient, tantôt approuvaient la procédure d’instruction. C’est dans ces circonstances que je rencontrai le colonel Zein Makki que préoccupaient des propos que lui avait tenus Sami Khatib selon lesquels si la situation devait se dégrader de nouveau, la commission judiciaire mixte en assumerait la responsabilité. J’eus l’impression que les syriens voulaient nous harceler dans le but d’obtenir, soit la condamnation à mort des officiers impliqués dans les incidents de Fayadiyé, soit des avantages politiques. Mon analyse me laissait penser qu’ils recherchaient un prix politique.

Le vendredi 24 février, les syriens levèrent le siège de la caserne de Fayadiyé et des positions de l’armée situées dans le même périmètre. Je reçus le président du tribunal Gergès Azzi à sa demande. Il me parut très au fait de la gravité des événements. Je lui donnai de manière indirecte quelques conseils afin qu’il pût accomplir sa mission selon ce que lui dictait sa conscience. A midi, je déjeunai à la table du président Chamoun. Nous étions seuls. Il me dit sa grande colère vis-à-vis des déclarations des Kataëb et ajouta qu’il n’était pas favorable à la formation d’un nouveau gouvernement car celui-ci pourrait inclure des personnes comme Assem Kanso et Pierre Gemayel. Il suggéra d’élargir l’équipe en place et se dit prêt à y accepter un portefeuille. Il revint ensuite à sa vieille rengaine : demander aux américains d’intervenir militairement au Liban. Je rejetai cette idée et lui fis part des données dont je disposais, qui [P.314] certifiaient que le Liban ne pouvait absolument pas présenter une telle demande car elle ne pouvait qu’entraîner des conséquences négatives. Sans compter que Washington n’était même pas disposé à examiner cette question. Je contactai immédiatement l’ambassadeur américain Richard Parker et lui fixai rendez-vous à 15h avec le président Chamoun afin qu’il lui ôtât définitivement de l’esprit l’idée d’une intervention militaire américaine au Liban.

Le lendemain, je reçus les procureurs généraux du tribunal d’exception pour examiner les progrès de l’instruction. Ils me rendirent compte de la longue séance de travail qu’ils avaient eue avec les membres de la commission d’enquête. Ils me dirent que les enquêteurs syriens avaient reçu l’ordre clair et précis de parvenir à des condamnations à mort et d’exécuter ces sentences, et qu’ils ne semblaient pas se soucier beaucoup des considérations juridiques. Le soir, je me réunis longuement avec le président de la République en prévision de ma visite à Damas le mardi 28 février 1978.

Ce jour-là, la réunion avec mon homologue syrien Abdel-Halim Khaddam débuta à 13h ; nous fûmes rapidement rejoints par le ministre adjoint de la Défense Naji Jamil. La première partie des entretiens, qui durèrent 1h30, porta sur deux questions essentielles : l’enquête sur les incidents de Fayadiyé et le renouvellement du mandat de la FAD au Liban. Je déjeunai à 14h30 avec le général Moustapha Tlass, Ali Douba, Mohammad Kholi et d’autres officiers supérieurs, dans une ambiance cordiale. Après le repas, nous tînmes une seconde séance qui se prolongea jusqu’à 21h et qui porta sur les deux questions précédemment abordées ainsi que sur la formation d’un nouveau gouvernement au Liban, l’entente nationale et la politique du président égyptien Anouar Sadate.

Abdel-Halim Khaddam était un homme d’une grande intransigeance et considérait qu’il « n’y aura pas d’Etat et il n’y aura pas d’armée au Liban, si l’Etat libanais ne frappe pas d’une main de fer et ne prononce pas la sentence capitale contre les officiers responsables des incidents de Fayadiyé. A quoi servirait un nouveau gouvernement, à quoi sert-il de discuter de l’entente nationale tant que l’autorité de l’Etat est perdue ? Tout au Liban est ébranlé et menace de s’écrouler ». Il lança des critiques dures dans toutes les directions : contre le président de la République, le président du Conseil, l’armée et son commandant, et les officiers qui faisaient [P.315] allégeance aux dirigeants du Front Libanais. Et, pour finir, il tira la conclusion suivante : « Il vous incombe de décider si vous voulez être ou ne pas être. Apparemment, le président Elias Sarkis ne souhaite guère bouger ». [P.316]

Il me sembla que les propos de Khaddam avaient l’allure du bombardement préparatoire à l’offensive que ne manquerait pas de lancer le président Hafez el-Assad lors de notre entretien à venir, le jour même. C’est pourquoi je me gardai de découvrir toutes mes cartes et me contentai de commenter quelques-unes des idées qu’avait exposées le ministre des Affaires Etrangères syrien ; je réservai ma verve à l’entretien avec le président Assad.

Le président Assad nous reçut à 21h15 et se montra comme à l’accoutumée courtois et affable, mais très intransigeant et opposé à tout compromis. Il débuta l’entretien en critiquant l’Etat et le président libanais : « Que veut Sarkis ? Si l’armée le suit, qu’il le démontre, et si ce n’est pas le cas, qu’il nous laisse agir. S’il n’a pas une vision d’avenir, toutes les palabres et toutes les mesures seront en vain ». Il adressa des critiques acerbes au chef des Kataëb Pierre Gemayel et à ses fils Amine et Béchir qu’il qualifia « d’agents d’Israël ». C’était la première fois qu’il tenait devant moi un langage aussi alarmant et j’en conclus que la situation était plus difficile que je ne l’avais pensé.

Cette escalade colossale ne m’empêcha pas de poursuivre la tactique commencée avec Khaddam. Je commençai par affirmer qu’il était hors de question de faire fusiller des officiers libanais, que la chose n’était pas négociable et qu’il fallait chercher ailleurs une issue à la crise dans laquelle nous nous débattions. « Il est deux choses que ni l’Etat libanais ni vous ne pouvez supporter : d’une part, ne rien faire, et, d’autre part, exécuter des condamnations à mort. Ces deux extrêmes sont éminemment dangereux car ils mèneront à un antagonisme qui pourrait durer des siècles entre le Liban et la Syrie, leurs peuples et leurs armées. Cela, nul ne le veut et c’est pourquoi nous devons trouver une solution médiane. Je n’essaie pas de jouer au plus fin ou de manœuvrer. Je ne suis ni le plus malin, ni le plus fort, ni le plus intelligent. La situation ne permet pas cela. Mes cartes sont étalées devant vous ; il n’y a pas lieu de jouer au plus fin ».

Ayant senti que le président syrien s’était raidi, je décidai de me lancer et de poursuivre ma tactique jusqu’au bout : « Le Liban ne peut admettre des condamnations à mort ; j’en veux pour preuve les condamnations à mort prononcées contre les responsables du coup d’Etat  [P.316] contre le président Fouad Chéhab à la fin de l’années 1961. A l’époque, d’aucuns étaient d’avis qu’il fallait condamner à mort les officiers qui avaient pris part à l’opération, mais, le dernier jour de son mandat, le président Chéhab avait commué la peine en réclusion à perpétuité. Plus tard, leur peine à nouveau réduite, les condamnés avaient bénéficié d’un décret de grâce présidentielle et étaient tous sortis de prison. Dans tous les cas, il est impossible de contraindre les juges libanais du tribunal d’exception que nous avons constitué à prononcer des condamnations à mort. Si les juges syriens insistent sur la peine capitale, il y aura une division avec des conséquences néfastes pour les deux pays ». [P.317]

Le président Assad me sembla avoir compris le danger auquel je faisais allusion, mais, avant de lui demander de renoncer à exiger la peine capitale, je jugeai qu’il fallait offrir aux syriens quelques garanties au moins. Je poursuivis donc : « Naturellement, cela signifie que nous devons prendre des mesures radicales afin d’empêcher une reprise des accrochages entre les armées libanaise et syrienne. Nous pourrions procéder à de vastes remaniements dans les rangs de l’armée et renforcer l’autorité du pouvoir sur son commandement général, œuvrer à l’entente nationale et renforcer l’action du gouvernement. Il me semble que tout ce qui serait requis, en retour, serait d’éviter la précipitation au niveau de la commission d’enquête mixte du tribunal d’exception ».

La réunion prit fin à minuit et demi. Je passai la nuit dans l’un des hôtels de Damas. J’appris par la suite que le président Hafez el-Assad et ses collaborateurs, notamment Abdel-Halim Khaddam, avaient tenu une réunion de plus d’une heure après mon départ pour examiner les idées que j’avais avancées. Le lendemain matin 1er mars, à 10h, avant mon retour à Beyrouth, je passai chez Khaddam et appris qu’à la suite de leurs conciliabules avec le président Assad, ils avaient décidé de ne pas demander la peine capitale. Il insista cependant pour que le gouvernement libanais n’annonce pas cette décision afin de ne pas nuire au moral de l’armée syrienne. Il ajouta : « Nous devons tirer profit de l’épée de Damoclès que constitue le tribunal d’exception et laisser croire qu’il y aura des condamnations à mort dans certains cas. Il incombe au président Sarkis d’intervenir sur les questions qui nécessitent de la fermeté ». Il reprit : « Le président vous fait savoir qu’il a grande confiance en vous. Agissez donc de manière à préserver la dignité et le moral de l’armée syrienne ». [P.317]

Je revins à Beyrouth à 13h, rasséréné par les résultats de ma visite dans la capitale syrienne : la commission d’enquête reprendrait ses travaux, mais ceux-ci seraient de pure forme. Cet après-midi-là, en Conseil des ministres, je fis un bref exposé de ma visite à Damas et de mes entretiens avec les responsables syriens, mais restai dans les généralités et évitai d’entrer dans les détails. En réunion à huis clos avec les présidents Sarkis et Hoss, à la suite du Conseil des ministres, je leur dévoilai la teneur de ces entretiens. C’est à 21h30 que je rentrai à mon domicile dans l’intention de prendre un peu de repos après les efforts épuisants des jours précédents. Mais je m’étais à peine retiré que le secrétaire Sami Moubarak arrivait peu après, porteur de rapports des ambassadeurs libanais à l’étranger et de divers documents administratifs.

Moubarak suggéra de renforcer la censure sur la presse. Son point de vue me convainquit, sans que je lui fisse part des détails des entretiens de Damas. J’appelai le colonel Jean Nassif à la Sûreté Générale et lui dis : « Au cours des 10 jours à venir, veillez à renforcer la censure sur la presse ». Le lendemain, 2 mars, à 17h30, je pus me réunir en privé avec le président de la République pour lui faire part des détails de mes entretiens en Syrie avec Assad et Khaddam et lui révéler la solution à laquelle nous étions parvenus.

Au matin du 3 mars 1978, je convoquai à mon bureau le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey et le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo pour les informer du résultat de mes entretiens à Damas sans toutefois leur révéler tout ce qui y avait été décidé. Je les pressai d’accélérer les mutations dans les rangs de l’armée. Ils demandèrent un délai de 48h. Puis je fis une déclaration à la presse dans laquelle je demandais à tous « d’aider le pouvoir à réaliser au plus vite l’entente nationale plutôt que de faire des surenchères de nationalisme à ses dépens ». Je reçus ensuite l’ambassadeur américain Richard Parker et, le soir, je résumai au commandant de la FAD Sami Khatib, la teneur de mes entretiens et de mon entente avec les responsables syriens. [P.318]

Au cours de la journée, j’avais rencontré le président Camille Chamoun, à sa demande, au palais présidentiel, en présence du président de la République. Le chef du PNL me fit part de son pessimisme devant la situation et dit qu’il se sentait menacé de liquidation physique et politique. Certains membres du Front Libanais vivaient dans l’illusion que les israéliens allaient venir à leur secours au cours de la quinzaine suivante, ignorant qu’en définitive la politique est l’art du possible, que le Liban ne pouvait pas se tourner vers Israël et qu’il n’avait aucun intérêt à le faire.

La rencontre avec le président Chamoun m’avait permis d’inférer qu’il existait des possibilités de démanteler le Front Libanais avec un peu d’habileté, à un moment où les syriens ne semblaient pas s’opposer à la formation d’un nouveau gouvernement si la chose nous paraissait utile. En outre, le président Sélim Hoss était prêt à former un gouvernement sans représentants du Mouvement National ; il paraissait à ce moment troublé et désemparé, et je le poussai, malgré tout, à prendre une initiative pour la formation d’un nouveau gouvernement ; nous abordâmes aussi la question de l’entente nationale car elle était l’issue de la crise que traversait le pays.

Pour ma part, les 6 et 7 mars 1978, je m’occupai des préparatifs des mutations des officiers de l’armée. Je préconisai surtout le transfert des officiers Antoine Barakat, Antoine Lahad, Ibrahim Tannous, Tarek Noujaim et Emile Kallas. Dans l’après-midi du 7 mars, je rendis visite à Kazem el-Khalil et Amine Gemayel ; ce dernier ne semblait pas au courant des mutations. A 21h, le président Camille Chamoun me contacta, très en colère, disant que les mutations étaient la consécration de la lâcheté et de la faiblesse. Je rejetai en bloc ses arguments. Cette conversation tendue me rappela l’épisode du remplacement, l’année précédente, dans des circonstances houleuses, du commandant en chef de l’armée Hanna Saïd. Je réussis à calmer Chamoun dont le ton s’adoucit et qui me souhaita une bonne nuit.

Le lendemain, une certaine agitation régna dans les casernes. Toute la journée, je me demandais sur quoi déboucherait la [P.319] déconvenue du Front Libanais et des officiers de l’armée qui partageaient ses vues. Je contactai le ministre Michel Doumit et m’excusai de ne pouvoir prendre part au déjeuner, prévu pour le 9 avril, auquel il m’avait convié plusieurs jours auparavant, parce que le président Chamoun y était également invité ; je ne souhaitais pas le croiser dans les circonstances conflictuelles des mutations de l’armée. [P.320]

Dans l’après-midi du 9 mars 1978, je reçus un appel téléphonique du député Kazem el-Khalil qui me dit : « Il ne faut pas que les choses se dégradent entre vous et le président Chamoun ». Je lui répondis que ce qui s’était passé entre nous n’était pas important, mais que je souhaitais calmer les choses. Khalil me dit alors qu’il avait rencontré la veille l’ambassadeur américain et que ce dernier nous conviait à déjeuner le lundi 20 mars. Au cours de la journée, j’avais reçu l’ambassadeur soviétique Alexandre Soldatov pour lui expliquer combien la présence armée palestinienne était un fardeau pour le Liban qui ne pouvait héberger ses organisations militaires et subir les conséquences de ses activités. Il m’écouta attentivement, mais il ne pouvait apporter de réponse à ce problème épineux.

Une fois accomplies les mutations qui devaient éloigner les officiers supérieurs inféodés aux dirigeants du Front Libanais des postes sensibles du commandement, les officiers syriens membres de la commission d’enquête revinrent à Beyrouth. Leur mission avait radicalement changé ; ils n’étaient plus chargés de rechercher les officiers libanais censés faire l’objet d’une condamnation à mort, mais de chercher simplement à connaître les circonstances des incidents de Fayadiyé. En l’espace de quelques semaines, leurs visites à Beyrouth s’espacèrent et l’instruction prit fin sans qu’aucune décision n’eût été prise pour y mettre un terme. Deux mois plus tard environ, les officiers arrêtés furent remis en liberté sur la base de l’accord auquel j’étais parvenu avec le commandement syrien.

Pourtant, tout dans le pays inspirait l’inquiétude et indiquait que le pire était à venir. Le climat n’était pas propice à la reprise du dialogue en vue de l’entente nationale que tous réclamaient sans qu’aucun ne fît le moindre effort sérieux ou sincère pour y parvenir. La moitié du pays attendait le salut d’Israël tandis que l’autre moitié était fortement alliée au front arabe du refus. Je vis alors que la situation au Liban était extrêmement dangereuse, que la guerre était possible à tout instant et que l’entente était impossible car le pays était [P.320] radicalement divisé. Au soir du 9 mars, je notai dans mon carnet personnel : « Je suis inquiet ».

a-Au Sud : l’implantation des palestiniens se déroule sous nos yeux.

b-La bataille est inéluctable entre l’armée syrienne et le Front Libanais.

c-La situation échappe complètement au président de la République qui ne dispose pas de moyens d’action. La situation est très difficile et l’oblige à traiter avec une modération accrue.

d-Il faut parvenir à l’entente nationale dans les plus brefs délais, mais Rachid Karamé ne se montre pas coopératif dans ce domaine.

e-Il faut former un nouveau gouvernement, diviser les dirigeants du Front Libanais afin d’intégrer quelques-uns et de les rapprocher du pouvoir.

Dans l’après-midi du 13 mars 1978, je me réunis avec le président Camille Chamoun et lui fis part de mon point de vue concernant les remaniements au sein de la hiérarchie militaire, qui avaient suscité son mécontentement. De toute évidence, et sans doute par pragmatisme, il avait transcendé cette question et me promit de soutenir l’effort en vue de l’entente nationale tout en s’attachant résolument aux prérogatives du président de la République quant au renvoi du gouvernement. Entre-temps, le président Sleimane Frangié [P.321] nous préparait une surprise de taille. Je savais qu’il avait été contrarié par le départ d’Antoine Barakat de son poste et la réticence de certains ministères et organismes publics à lui rendre les services qu’il demandait pour ses partisans. Le 14 mars 1978, je devais passer avec lui quelques minutes pour le mettre au courant du document de réformes et obtenir son approbation, mais, en fin de compte, l’entretien, à son domicile, dura plus de 2h30 après qu’il eut refusé avec force les propositions contenues dans le projet d’entente nationale. Il me dit : « Comment ferions-nous des concessions et délaisserions-nous ce que nous avons toujours refusé ? Durant mon mandat, j’avais refusé de faire des concessions qui auraient affaibli la présidence de la République, et, après maints efforts, nous étions parvenus au Document Constitutionnel de février 1976, à la suite de quoi il y eut 20000 tués et des pertes chiffrées en milliards, allons-nous aujourd’hui aller au-delà du Document Constitutionnel ? »

Et la surprise fut sa déclaration selon laquelle : « Le fédéralisme est la meilleure solution pour le Liban ». Elle me fit l’effet d’un coup de tonnerre car elle signifiait, en clair, l’échec de tous les efforts que nous avions entrepris.[P.322]

-Dans la nuit du 14 au 15 mars 1978, à 1h45, un coup de fil de l’ambassadeur américain Richard Parker m’apprenait qu’Israël avait commencé un quart d’heure plus tôt une vaste incursion au Liban-Sud et que le gouvernement israélien se préparait à annoncer officiellement un quart d’heure plus tard cette opération et ses objectifs. Je contactai immédiatement le président de la République et commentai avec lui cette nouvelle catastrophe qui s’abattait sur nous. Il me rappela ensuite à 3h du matin pour m’informer des développements sur le terrain. Nous réalisâmes alors que l’invasion se déroulait sur plus d’un front. Nous étions une fois de plus à un tournant dangereux dont nous ne pouvions encore mesurer les conséquences sur la crise libanaise.

La nouvelle ne m’avait pas considérablement surpris ; je m’attendais à des représailles israéliennes à une opération que les palestiniens avaient effectuée le 11 mars à l’intérieur du territoire israélien et qui avait fait de nombreux tués et blessés. Le Premier ministre israélien Menahem Begin et le ministre israélien de la Défense Ezer Weizman avaient affirmé que les palestiniens s’étaient infiltrés à partir du Liban et menacé de donner à l’opération une riposte douloureuse. Alors que le président du Conseil Sélim Hoss avait qualifié les accusations israéliennes de « pures allégations », j’avais fait une déclaration au quotidien an-Nahar, le lendemain de l’opération, disant que je prendrai contact avec les ambassadeurs des grandes puissances afin d’empêcher toute réaction israélienne contre le Liban car « il ne faut pas faire assumer au Liban la responsabilité de cet incident qui ne le concerne pas ». Le 13 mars, l’ambassadeur [P.323] Ghassan Tuéni m’apprit que le secrétaire d’Etat américain Philip Habib, qui avait démissionné deux jours plus tôt, était extrêmement pessimiste, son estimation personnelle étant que des représailles israéliennes à ce qui s’était passé à Tel-Aviv étaient « imminentes ». Le lendemain, dans un télégramme, Tuéni citait l’ambassadeur de la Ligue Arabe aux Nations Unies selon lequel « des représailles israéliennes sont inéluctables et viseront les palestiniens au Liban sur une très grande échelle. Ce pourrait être une opération militaire terrestre, aérienne et navale sans précédent ». Dans un télégramme ultérieur, le chef de notre délégation à New York disait que les responsables américains nous demandaient « de ne pas les embarrasser en les poussant à n’importe quel vote au Conseil de Sécurité, sauf si une situation exceptionnelle survenait, dépassant les agressions israéliennes habituelles ». [P.324]

J’avais immédiatement informé le président de la République de ces graves développements et convoqué, quelques heures avant l’incursion israélienne, l’ambassadeur des Etats-Unis afin de l’interroger sur la position de son pays dans le cas d’une action israélienne contre le Liban. Parker me dit qu’il ne disposait d’aucun renseignement sur cette question, mais il se montra inquiet des conséquences de l’opération palestinienne. Lorsque je lui avais demandé : « Que peuvent faire les Etats-Unis si Israël envahit le Liban-Sud ? » il avait répondu : « Mon pays serait très embarrassé car c’est un ami d’Israël, mais, en même temps, il s’est engagé à défendre la souveraineté libanaise et est très soucieux de faire avancer les pourparlers de paix avec Anouar Sadate ». Il avait ajouté que, selon lui, si Israël occupait une partie du Liban, il ne retirerait pas ses forces sans avoir obtenu des garanties. Alors que nous parlions, Samir Moubarak entra dans mon bureau portant une dépêche de l’AFP disant qu’Israël massait des troupes à la frontière avec le Liban et que des hélicoptères effectuaient des vols de reconnaissance au large, au niveau de Tyr, Saïda et jusqu’à Damour. La physionomie de l’ambassadeur américain sembla dire : vous le voyez bien, les israéliens ont commencé leur incursion.

Ayant appris le début de l’invasion israélienne, je ne pus me rendormir et passai le reste de la nuit à réfléchir à ce qu’il convenait de faire tout en me renseignant sur l’évolution des choses sur le [P.324] terrain. Au petit matin, je me rendis au Palais de Baabda et fis en sorte que le Conseil des ministres ordinaire fût remplacé par une séance extraordinaire entièrement consacrée à l’incursion israélienne. Le président du Conseil Sélim Hoss et le ministre Amine Bizri suggérèrent d’appeler à une réunion immédiate du Conseil de Sécurité des Nations Unies, je les convainquis qu’il fallait attendre d’avoir pris contact avec les ambassadeurs des membres permanents du Conseil afin de savoir quel était leur état d’esprit. A 11h, je me rendis à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères et convoquai les ambassadeurs des 5 pays leur demandant de s’informer auprès de leurs gouvernements respectifs de leur position vis-à-vis de l’invasion et de l’action à entreprendre pour obtenir le retrait des forces israéliennes. Je compris qu’ils n’étaient pas favorables à une demande libanaise de réunion immédiate du Conseil de Sécurité. L’ambassadeur de Grande-Bretagne Peter Wakefield me laissa entendre que l’opération israélienne durerait 4 ou 5 jours. [P.325]

Après ces consultations, je me contentai d’adresser au Conseil de Sécurité une note de protestation sans lui demander de se réunir immédiatement. Je mentionnai la présence palestinienne qui nous était imposée au Sud et demandai que l’on aidât le Liban à recouvrer sa souveraineté totale sur cette partie de son territoire. Je n’étais pas convaincu de l’utilité de demander une réunion urgente du Conseil de Sécurité car les arabes en profiteraient pour parler de la cause palestinienne et étaler leurs différends sans se soucier de mentionner le Liban, ses intérêts ou les aspirations de son peuple. Les heures passant, nous fûmes assaillis, le président de la République et moi, de demandes de convocation urgente du Conseil de Sécurité, venant des président Kamel el-Assaad, Sélim Hoss, Saëb Salam et des ambassadeurs arabes à New York. [P.325]

Le jeudi 16 mars 1978, je repris mes concertations avec l’ambassadeur des Etats-Unis Richard Parker et sentis que la position américaine avait évolué. Au début de l’opération israélienne, il avait évoqué la possibilité du recours au droit de veto en cas de résolution demandant le retrait immédiat de l’armée israélienne du Sud et ne prenant pas en compte la sécurité des frontières Nord d’Israël. Ce jour-là, les pressions considérables exercées sur Washington l’avaient poussé à plus de modération. De fait, les Etats-Unis sont plus compréhensifs vis-à-vis des demandes arabes lorsque la sécurité d’Israël n’est pas sérieusement menacée. L’après-midi du même jour, je me réunis avec l’ambassadeur britannique dont un collègue assumait alors la présidence du Conseil de Sécurité. Le diplomate britannique était un homme d’une grande intelligence, très expérimenté et actif. Il joua un rôle très utile durant cette période. Je rencontrai également au palais de Baabda le président Camille Chamoun qui ne savait à quoi donner la préférence, au déploiement de l’armée libanaise ou à celui des Casques Bleus au Liban-Sud. Je lui fis comprendre au cours de cet entretien qu’on ne pouvait continuer à reporter indéfiniment la réunion du Conseil de Sécurité.

Le matin du vendredi 17 mars, alors que le président Elias Sarkis se réunissait avec l’ambassadeur soviétique Alexander Soldatov en présence du chef du gouvernement, je m’entretenais avec l’ambassadeur britannique dans un autre bureau du palais présidentiel. Le diplomate exprima sa solidarité avec le Liban qui ployait sous de grandes pressions. Sur ces entrefaites, il s’avéra que les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité penchaient pour [P.329] l’adoption de deux résolutions simultanées, l’une portant sur le retrait israélien et l’autre sur le rétablissement de l’ordre dans la région frontalière par l’envoi d’une force internationale puis d’unités de l’armée libanaise, dans le but d’aider le Liban à rétablir son autorité effective. [P.330]

A 11h, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam arrivait en compagnie du ministre syrien de la Défense Naji Jamil. Je les reçus sur le perron du palais présidentiel et nous entrâmes ensembles dans le bureau du président de la République auprès de qui se tenait le président du Conseil. J’exposai aux syriens la situation dans le Sud du point de vue des libanais, mettant l’accent sur la nécessité de faire venir des forces internationales afin qu’Israël acceptât de se retirer, le calme étant assuré, et sur l’inutilité de demander une réunion urgente du Conseil de Sécurité sans être en même temps disposé à faire venir une force internationale. Malgré l’opposition constante des syriens à la présence de forces internationales au Liban, ils furent contraints d’approuver le déploiement de Casques Bleus dans le Sud. Cela surtout après que je leur eus dit que leur refus pourrait conduire à la partition du Liban. J’annonçai que le ministère des Affaires Etrangères était prêt à demander la réunion du Conseil de Sécurité car nous étions convaincus que les grandes puissances s’orientaient vers l’adoption d’une résolution favorable au Liban.[P.330]

Le samedi 18 mars 1978, nous avions reçu dans la journée des renseignements disant que les irakiens fournissaient des armes aux palestiniens dans le Sud. Je notai sur mon agenda, en français : « Chaque fois que nous avons rencontré un danger, cela a toujours été au nom de l’arabisme. Je ne renie pas mon appartenance arabe, mais je la vois sous un autre angle que celui des pays arabes qui nous entourent. Ceux-ci ne veulent qu’un petit pays faible et soumis, et utilisent le Liban pour leurs objectifs particuliers, se contentant de surenchérir à ses dépens pour la cause palestinienne ». En réalité, j’étais persuadé que les palestiniens, et d’autres parties arabes, ne verraient pas d’un bon œil la venue des Casques Bleus au Sud. Je devais louvoyer entre l’enclume du Mouvement National et de ses alliés palestiniens, opposés au déploiement des forces internationales au Sud, et le marteau du Front Libanais –qui demandait l’internationalisation de la question du Liban dans son ensemble, pas seulement le Sud, et le déploiement de forces internationales sur tout le territoire libanais. Inutile de le dire, les deux factions ne facilitaient ni ma tâche ni les efforts que je déployais auprès des instances internationales. [P.333]

Ce jour-là, je ressentis une immense exaspération, non seulement en raison de la situation critique et de notre position difficile, mais aussi à cause des fausses promesses contradictoires des libanais qui n’accordaient pas de poids aux constantes nationales et aux exigences de l’entente nationale sans lesquelles pourtant le Liban ne saurait se relever. J’étais presque certain ce jour-là que nous obtiendrions une résolution internationale, mais je n’excluais pas qu’elle connût le même sort que d’autres résolutions, prises et jamais appliquées, tant que les libanais demeureraient divisés, certains donnant même la priorité aux intérêts d’autres parties plutôt qu’à leur patrie. [P.333]

Les débats du Conseil de Sécurité prirent fin, le 19 mars 1978, par un vote sur le projet de résolution américain, lequel demandait le retrait immédiat des forces israéliennes du Liban et liait le retrait à l’envoi d’une force internationale dans le Sud. C’est ainsi que fut adoptée la résolution 425. A la même séance, le Conseil adopta la résolution 426 ; elle semblait une annexe de la résolution 425 et fixait le mandat de la force internationale à 6 mois renouvelables. [P.334]

Le 21 mars 1978, je reçus le général Enzio Silasvuo, coordinateur de l’ONUST, qui avait passé 6h au Liban où il avait rencontré le commandant en chef de l’armée, le général Victor Khoury, et les officiers supérieurs libanais. Il examina avec nous les préparatifs nécessaires pour assurer le déploiement de la force internationale dès l’arrivée des contingents. Elle devait être constituée de 4000 hommes équipés d’armes défensives légères. Dès le lendemain, les premiers Casques Bleus arrivaient au Liban : une centaine de soldats iraniens, commandés par un colonel irlandais, traversèrent la frontière venant d’Israël après une légère altercation avec les forces du commandant Saad Haddad qui exigeait que les forces internationales vinssent par l’aéroport de Beyrouth « s’il fallait absolument qu’elles viennent ».

Le 21 mars, le chef du gouvernement Sélim Hoss se rendit à Damas où il se réunit avec les hauts responsables syriens, notamment le président Hafez el-Assad. Les pourparlers portèrent sur les renseignements que nous avions reçus selon lesquels l’Irak et la Libye approvisionnaient en armes les combattants palestiniens au Liban-Sud et sur la possibilité d’étendre la zone de déploiement de la FAD jusqu’au Litani, afin qu’elle jouxtât la zone de déploiement de la force internationale, de sorte que l’ensemble du Liban-Sud se trouve dans la zone de sécurité. Le président Hoss revint le soir sans avoir pu convaincre les autorités syriennes de l’idée d’un déploiement jusqu’au Litani. Jusqu’alors, le chef du gouvernement n’avait pas réussi à établir une relation de confiance avec le régime syrien qui ne [P.334] s’était pas départi de sa réserve à son égard, bien qu’il professât des vues nationalistes arabes chaque fois qu’il visitait Damas, selon ce que me rapportaient les responsables syriens. [P.335]

Le matin du 22 mars, le Front Libanais fit paraître un communiqué demandant de porter la question de la présence palestinienne au Liban devant le Conseil de Sécurité, de déployer la force intérimaire internationale sur l’ensemble du territoire libanais et que le Conseil de Sécurité trouvât une solution à la question libanaise dans son ensemble. Au cours de la journée, le commandant en chef de l’armée me contacta et m’apprit que la situation était calme sur le terrain et qu’il se réunirait à midi avec les officiers supérieurs de la FINUL à Nakoura, en présence d’officiers israéliens. Devant les divergences entre le ministère de la Défense et celui de l’Intérieur quant à la manière de traiter le problème des réfugiés du Sud, qu’ils fussent libanais ou palestiniens, je demandai au commandant en chef de donner instructions à ses officiers d’encourager les réfugiés à retourner au Sud au plus tôt. Je donnai des instructions similaires au commandant de la FAD, Sami Khatib.

Dans l’après-midi, les président Sarkis, Chamoun et moi nous réunîmes en présence de Dany Chamoun et convînmes que ce qui avait été réalisé était le mieux que l’on pouvait espérer dans les circonstances présentes.

Le matin du 23 mars, [P.335] je passai en revue avec l’ambassadeur Parker la nationalité des contingents qui participeraient à la FINUL ; il demanda que l’on ne fît pas venir de troupes soviétiques, j’approuvai à la condition qu’on ne fît pas non plus venir de troupes américaines.[P.336]

Le lendemain, le commandant de la FAD me rendit visite à son retour de la capitale syrienne. Les syriens, me dit-il, voulaient des détails sur l’entrée de combattants et d’armes au Liban-Sud. Je lui en dis ce que je pouvais. Le même jour, la FAD diffusait un communiqué interdisant « l’entrée de tout élément militaire, qu’il s’agisse d’armes ou d’hommes, sur le territoire libanais ».

Le 25 mars, je reçus le général Enzio Silasvuo pour finaliser les préparatifs du déploiement des Casques Bleus au Liban-Sud et examiner la possibilité d’associer l’armée libanaise au maintien de la sécurité aux côtés des forces internationales. Je me rendis ensuite au palais présidentiel pour une réunion élargie avec le président de la République, le commandant en chef de l’armée, le chef d’état-major et le chef des renseignements militaires. Nous étions tous d’accord que l’armée devait soutenir la FINUL et se déployer au Liban-Sud le plus rapidement possible.

Le soir, Abdel-Halim Khaddam m’appela et, acquiesçant à mon souhait, dit que Damas soutiendrait la décision prise la veille par la FAD interdisant les mouvements d’armes et de combattants au Liban. Cependant, la position syrienne annoncée 2h plus tard –et qui fut perçue comme une surenchère sur la position koweïtienne –déclarait que les frontières syriennes étaient ouvertes pour assurer l’aide aux palestiniens et que Damas n’avait rien à voir avec le communiqué de la FAD placée sous les ordres du président de la République libanaise Elias Sarkis. Je dus, le lendemain, faire une déclaration pour concilier, autant que faire se pouvait, le communiqué de la FAD et la position syrienne.

Pendant ce temps, la question du commandant Saad Haddad était revenue sur le tapis dans les milieux politiques car il avait, le 27 mars 1978, annoncé la création de l’Armée du Liban-Sud (ALS) avec service militaire obligatoire ; une armée qu’il disait vouloir placer à la disposition des autorités libanaises sitôt leur autorité rétablie dans la zone frontalière. Le président du Conseil, avec l’encouragement de [P.336] l’OLP, tenait à prendre des mesures punitives contre Haddad. Il convoqua le commandant en chef de l’armée et lui demanda de trouver le moyen de le juger et de le punir rapidement. Je m’opposai à cette requête, en accord avec le président de la République, considérant que nous devrions traiter la question de tous les officiers qui étaient sortis de la légalité à la fois, et en temps opportun. Le Front Libanais se divisa sur la question ; l’ancien ministre Tony Frangié réclamait des sanctions contre le commandant Saad Haddad tandis que le président Camille Chamoun le défendait âprement, louant le rôle qu’il avait joué dans la confrontation contre les palestiniens et les milices alliées. [P.337]

Le déploiement des Casques Bleus au Sud ne se fit pas sans difficultés, l’OLP ayant fait l’impossible pour pousser le président Sélim Hoss et le ministre de l’Intérieur Salah Salman à entraver l’envoi des Forces de Sécurité Intérieure dans la zone de déploiement de la FINUL. Au Conseil des ministres réuni le 29 mars, ils tentèrent manifestement de temporiser et d’atermoyer lorsque l’on souleva la question du retour de l’Etat au Sud. J’intervins alors pour démontrer le danger que représentait toute tentative d’empêcher la légalité d’exercer ses devoirs envers la population car cela la pousserait à rallier Saad Haddad et d’autres forces du fait accompli pour assurer sa sécurité. J’eus des altercations quelque peu acerbes avec le président Hoss et le ministre Salman, et la tension monta au Conseil. En réalité, à cette époque, la position des leaderships sunnites en général était confisquée, soumise à l’accaparement et à la surenchère des dirigeants palestiniens. La position des leaderships chiites était généralement ésotérique en raison de la différence entre leurs propos privés et leurs déclarations publiques au sujet de la lutte armée palestinienne à partir du territoire libanais.

L’ambassadeur Ghassan Tuéni me câbla le 30 mars l’insistance du secrétaire général des Nations Unies sur « la nécessité d’assurer une présence libanais, même symbolique ». A titre d’exemple, Waldheim suggérait une présence policière locale dans la ville de Tyr, le retour progressif des FSI dans certaines régions, la présence de barrages libanais de sécurité auprès des forces internationales, notamment sur les ponts,… Au cours des jours suivants, les efforts se portèrent –au Liban, aux Nations Unies et dans les autres instances concernées par [P.337] la situation libanaise –à assurer le déploiement des forces internationales et de troupes régulières libanaises et le retrait d’Israël. J’adressai à Tuéni le 1er avril un télégramme dans ce sens :

« Il faut œuvrer à établir un calendrier pour le retrait israélien, cela aiderait à détendre l’atmosphère et faciliterait certaines questions. Quant à exercer des pressions sur Israël par le biais du comité issu de la communauté arabe, fort, bien, mais à condition que le Liban seul soit habilité à trancher, notamment pour ce qui est d’appeler le Conseil de Sécurité à se réunir, ou quant à toute autre mesure susceptible d’avoir des répercussions sur la scène libanaise. Nous comprenons de votre télégramme que le secrétaire général ne restreint pas le déploiement (des Casques Bleus) à la zone occupée par Israël. Nous devons nous attacher à cette perception, même si elle s’oppose à celle de certains pays arabes. Nous n’ignorons pas les contradictions qui pourraient survenir, c’’est pourquoi nous ne nous interdisons pas de procéder, en accord avec le secrétariat général des Nations Unies et le commandant local des forces internationales, de manière réaliste et avec pragmatisme. Mais on ne doit brader aucun des droits que nous reconnaissent les résolutions 425 et 426 et ne prendre aucune position qui pourrait être comprise comme un désistement de notre part.

L’accord dit de Chtaura n’a aucun effet obligatoire, c’est un simple calendrier pour le retrait des forces palestiniennes, notamment du Sud. Quant au fameux accord du Caire, si des considérations en rapport avec la politique intérieure nous obligent à patienter avant de prendre une position officielle et définitive le concernant, dans l’étape actuelle –, et à mon avis il faut le considérer comme nul et non avenu –, nous n’approuvons absolument pas de considérer cet accord comme faisant partie des données à prendre en compte par rapport au déploiement des forces internationales, à leurs positions et aux positions de l’armée libanaise, dans le Sud ».

Ayant envoyé ce télégramme à notre délégation aux Nations Unies, je demandai à l’ambassadeur américain Richard Parker d’œuvrer pour qu’Israël s’engageât à un calendrier de retrait et commençât à l’appliquer. Je tentai aussi de lever les obstacles à l’envoi des FSI dans la zone de déploiement de la FINUL, notamment le refus du président du Conseil et du ministre de l’Intérieur. Je rencontrai également, le 4 [P338] avril, le coordinateur des forces internationales au Moyen-Orient, le général Enzio Silasvuo, et ses collaborateurs. Nous parvînmes à un accord provisoire que je jugeai satisfaisant vu la nécessité de concilier les demandes de l’opinion mondiale et des pays participant à la FINUL, d’une part, et les circonstances dans le Sud et les conditions dans lesquelles l’armée libanaise travaillait, d’autre part. En effet, les lignes de communication de l’armée étaient pratiquement coupées du fait de la mainmise des forces palestiniennes sur la région située entre la zone de déploiement des Casques Bleus et la zone de déploiement de la FAD. Je dis aussi à Silasvuo que nous exhortions les Nations Unies à inciter Israël à se retirer. [P.339]

Les forces de sécurité libanaises commencèrent à se déployer le 5 avril 1978 ; des gendarmes prirent positon dans certains points sensibles du Sud, reprirent certains des postes de gendarmerie qu’ils avaient été contraints d’abandonner pendant les hostilités et établirent des barrages sur les routes principales. Entre-temps, le commandement de l’armée mettait sur pied un contingent de 300 soldats en vue de son déploiement dans le Sud, comme le prévoyait la résolution 425. Le soir du samedi 8 avril, je rencontrai le commandant en chef de l’armée et le chef du Deuxième Bureau pour discuter des moyens logistiques dont l’armée avait besoin pour remplir la mission qui lui était demandée. De même qu’il s’était opposé à l’envoi des FSI dans le Sud jusqu’à ce que la Syrie eût levé son refus à cet envoi, le président Hoss s’opposa aussi à l’envoi de l’armée libanaise dans la zone frontalière en raison des pressions qu’il subissait de la part de l’OLP et des dirigeants du Mouvement National qui accusaient l’armée de sectarisme et considéraient qu’elle ne représentait pas leurs aspirations nationalistes.

En préparant l’arrivée des contingents de la FINUL, il nous était apparu qu’il faudrait augmenter les effectifs de 4000 à 6000 soldats en raison de la configuration géographique malaisée du terrain. Contact fut pris avec un certain nombre de pays, comme la Pologne, le Mexique, le Roumanie et le Canada. Le 8 avril, je déjeunai avec l’ambassadeur soviétique Alexander Soldatov dont il me semblait qu’il doutait du sérieux de la résolution 425 à assurer le retrait israélien et le déploiement de l’autorité et de la souveraineté du Liban sur son territoire. Il me dit qu’il ne serait pas facile, à son avis, de rassembler les effectifs internationaux nécessaires et que, même si l’on parvenait à porter leur nombre à 6000, cela ne résoudrait pas le [P.339] problème. Il ajouta : « Le plus important est de trouver une solution au nœud du problème ». Je répondis à Soldatov : « Il est vrai que le Liban est un petit pays, mais sa destruction au profit de la cause palestinienne ne contribuera pas nécessairement à l’essor de la Palestine ». Ce jour-là, la position de l’ambassadeur soviétique m’avait alarmé car elle reflétait la volonté de l’OLP de faire échouer la mission des forces internationales, qu’Israël se retirât ou pas. [P.341]

Israël procéda à la première étape du retrait partiel le 11 avril 1978 en abandonnant certaines positions dans la région du Arkoub. Un 2e retrait partiel d’autres régions eut lieu dans un tollé de critiques internationales –en tête desquelles figuraient celles du secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim qui qualifia de lente l’opération de retrait et incita Israël à presser le pas. Avec le temps, on comprit que Tel-Aviv ne souhaitait pas évacuer de vastes zones du Sud sous le prétexte de protéger sa frontière Nord du danger des palestiniens, lesquels avaient poursuivi des opérations qui n’avaient d’autre sens que de justifier l’occupation israélienne de la terre du Liban-Sud.

Le 5 avril à midi, j’eus un long entretien et un déjeuner avec le président Camille Chamoun autour de questions essentielles se rapportant à l’avenir du pays et de son peuple. Nous parlâmes de l’OLP, du déploiement de l’armée libanaise au Sud, de la position géostratégique du Liban et, enfin, du projet fédéral dans lequel le président Chamoun et les dirigeants du Front Libanais voyaient la seule formule capable d’assurer la stabilité du Liban. Nous nous accordâmes sur certaines questions et différâmes sur d’autres, notamment le projet fédéral. Nous étions sûrs d’une chose : la situation intérieure était fragile et le calme précaire que nous connaissions était menacé à tout instant. Les jours suivants devaient nous donner raison avec l’embrasement de Chiyah –Aïn el-Remmaneh qui laissa 30 tués et 250 blessés, et fit voler en éclats le dernier espoir de pouvoir rétablir la paix à ce moment. [P.341]

-Le dimanche 9 avril 1978, deux incidents isolés, le premier place des Martyrs et le second dans le périmètre Chiyah –Aïn el-Remmaneh, donnèrent lieu, dès le lendemain, à des accrochages aux armes lourdes et à des tirs de francs-tireurs entre les Forces Libanaises et les milices palestiniennes. Je commençai à voir se dessiner un désaccord profond entre le Front Libanais et les syriens autour de la question de la présence armée palestinienne au Liban et considérai que l’on commençait à voir au Liban les répercussions de la visite de Sadate en Israël. Damas cherchait à se rapprocher de l’OLP en tant qu’allié stratégique opposé à la paix entre l’Egypte et Israël. Le Front Libanais, pour sa part, était très satisfait de cette paix et y attachait une grande importance dans la perspective qu’elle s’étendrait ensuite à tous les pays de la région, ce qui permettrait de parvenir à une solution définitive de la présence palestinienne dont la structure démographique et les activités non contrôlées avaient contribué à la déstabilisation du Liban.

Jusqu’au soir du lundi 10 avril, la FAD ne parut guère pressée de mettre fin aux combats entre Chiyah et Aïn el-Remmaneh, malgré les demandes répétées d’intervention que lui avait faites le chef de l’Etat. Lorsque le président Sarkis me demanda de contacter Damas et de m’enquérir des raisons de cette tergiversation, j’hésitai, et, après mûre réflexion, lui dis qu’il serait sans doute préférable d’attendre un peu. Bien m’en avait pris. 2h plus tard, en effet, le ministre syrien des Affaires Etrangères m’appelait pour m’apprendre que la Syrie avait ordonné à ses troupes d’intervenir et de prendre position dès le lendemain, en accord avec les parties au conflit, entre les deux fronts. [P.342]

Le 11 avril, alors que la FAD se déployait, 4 soldats tombaient sous es balles tirées de Aïn el-Remmaneh. Des combats violents éclatèrent alors entre les syriens et les organisations chrétiennes, qui se prolongèrent jusqu’au soir du 14 avril. Les syriens firent usage de l’artillerie lourde et de missiles, en plus des armes légères et moyennes. Ces développements me consternèrent. Il m’apparut que les milices du Front Libanais avaient perdu le sens de toute mesure surtout lorsqu’elles s’en prirent au président de la République et au chef du gouvernement, les rendant responsables de la dégradation et les accusant d’impuissance et d’inefficacité. En quelques heures, des dizaines de tués et des centaines de blessés étaient tombés, des maisons et des commerces étaient détruits ; le spectre de la mort et de la destruction planait, surtout sur la banlieue Sud de la capitale.

Comme d’habitude, il m’incomba de chercher une solution à la dégradation. Le mardi 11 avril dans la matinée, je gagnai le palais présidentiel pour un petit déjeuner à la table du président en présence du président Sleimane Frangié et de son fils, l’ancien ministre Tony Frangié. La route de Jisr el-Bacha était la plus sûre malgré les obus qui pleuvaient des deux côtés. A Baabda, une atmosphère pesante régnait en raison des fortes déflagrations qui nous forçaient parfois à interrompre la discussion sur les moyens de mettre un terme aux hostilités. Nous décidâmes, d’une part, que l’on devait tempérer les positions pour qu’un cessez-le-feu fût mis en place le plus rapidement [P.343] possible, et, d’autre part, que nous ne pouvions pas embarrasser la FAD –car l’objectif était de mettre un terme à l’effusion de sang. Le président Frangié promit d’intervenir auprès de ses collègues du Front Libanais pour les persuader de collaborer aux efforts visant à stopper l’escalade, bien qu’il fût beaucoup question alors, dans les milieux politiques du pays, d’un froid entre lui et le chef des Kataëb, Pierre Gemayel. [P.344]

Le mercredi, je contactai Abdel-Halim Khaddam et je m’entendis avec lui sur l’idée de constituer un comité de coordination avec des représentants de la FAD et des organisations militaires du Front Libanais en vue de préciser la date d’un cessez-le-feu. J’abordai aussi avec lui la possibilité de remplacer les unités syriennes déployées dans les zones de combat par d’autres unités non syriennes de la FAD. Il récusa l’idée de prime abord car cela, selon lui, affecterait le moral de l’armée syrienne.

Le même jour, le président de la République, suivant mon conseil, convoqua les dirigeants du Front Libanais : les présidents Chamoun et Frangié, le chef des Kataëb Pierre Gemayel et son fils Béchir se présentèrent. Le président m’envoya quérir, je quittai alors le Conseil des ministres et appris par la suite que mon départ avait profondément assombri le président du Conseil. Ayant rejoint la réunion de Baabda, je soulevai la question du comité de coordination entre la FAD et les organisations militaires du Front Libanais. L’idée fut bien accueillie et ne tarda pas à être mise à exécution lors d’une réunion tenue le jour même au siège de la FAD. Le cessez-le-feu fut annoncé mais ne dura pas, les francs-tireurs des milices du Front Libanais ne l’ayant pas observé, les combats reprirent. L’artillerie lourde syrienne recommença à pilonner les quartiers résidentiels. Le 14 avril, le président Camille Chamoun exigea que le [P.344] gouvernement libanais « dise franchement à l’opinion publique libanaise si c’était bien lui qui avait donné l’ordre de bombarder des quartiers résidentiels abritant 250000 libanais pendant 24h avec toutes sortes d’armes destructives ». Au bout de cette journée noire, nous réussîmes à convaincre les syriens de remplacer leurs unités déployées à Aïn el-Remmaneh par des troupes saoudiennes et soudanaises, après quoi le clame revint progressivement dans la banlieue Sud de Beyrouth. Je reçus un appel de Khaddam qui m’annonça que les syriens avaient publié un communiqué expliquant les circonstances des accrochages qui s’étaient déroulés les jours précédents entre Chiyah et Aïn el-Remmaneh, et exprima le souhait de nous voir publier à notre tour un communiqué disant que la FAD avait agi sur les ordres du président de la République. Je décidai de dire à Khaddam que j’examinerai la question avec les intéressés, tout en sachant pertinemment que nous n’accepterions pas de publier un tel communiqué.[P.345]

2h plus tard environ, je reçus le texte du communiqué syrien émis par « une source responsable à Damas ». Il rejetait la responsabilité des actes de la FAD sur le président Elias Sarkis car « le gouvernement syrien, ayant placé une partie de ses troupes sous les ordres du président libanais pour l’aider à rétablir la paix et la sécurité au Liban, assure qu’il n’est pas intervenu dans les actions de ces troupes ni dans l’exercice de leur mission car elles agissent sur les ordres des autorités légales et pour exécuter ses ordres ». A la lecture de ce document, il devint évident de faire paraître un communiqué libanais clarifiant ce qui s’était passé et identifiant les responsabilités. On me soumit un projet de communiqué dont j’atténuai la dureté afin de ne pas susciter de réactions chez les parties au conflit. Il fut publié le soir et disait en substance : « Ce qui s’est passé au cours des quelques derniers jours est navrant et douloureux. Il convient de rappeler qu’en attendant que l’Etat achève de réédifier ses capacités, particulièrement au plan de la sécurité, la FAD se charge de combler le vide sur ce plan et constitue dès lors une forme armée légale. Par conséquent, il était de notre devoir de faire appel à son intervention pour mettre un terme aux accrochages ».

Dans la nuit, le président Camille Chamoun m’appela dans un état de grande colère en raison des deux communiqués syrien et libanais, [P.345] considérant qu’ils procuraient une couverture aux agissements de l’armée syrienne contre les régions chrétiennes. Il réitéra ce qu’il avait annoncé plus tôt dans la journée, à savoir qu’il allait convoquer une conférence de presse pour donner sa version des événements. Après une longue discussion au téléphone, il m’apparut qu’il était en fait dépité que Pierre Gemayel ait été appelé à deux reprises dans la même semaine au palais présidentiel et qu’il ait tenu des propos modérés envers les syriens alors que lui-même les affrontait directement. Chamoun nous accusa de l’ignorer. Je lui promis de le contacter le lendemain, mais je n’en fis rien, pas plus qu’il ne tint la conférence de presse, se contentant de faire quelques déclarations critiquant le pouvoir et le gouvernement. [P.346]

le 17 avril, Chamoun exprima le souhait de me rencontrer à titre personnel, bien qu’il eût déclaré quelques jours plus tôt qu’il ne se réunirait avec aucun responsable. J’en déduisis qu’il souhaitait améliorer ses relations avec le président de la République et le gouvernement. Parker rencontra Chamoun et lui expliqua une fois de [P.346] plus que l’internationalisation de la crise libanais « n’était pas à l’ordre du jour de son gouvernement ni à présent ni à l’avenir. Le Conseil de Sécurité rencontre à présent des difficultés à rassembler les 4000 ou 6000 hommes qu’il s’était engagé à envoyer au Liban-Sud ».[P.347]

les pourparlers avec Waldheim portèrent sur l’envoi de l’armée et de la gendarmerie au Sud et sur l’assurance que les forces internationales ne seront pas une force de confrontation sauf en cas de légitime défense et au cas où elles rencontreraient des obstacles dans l’exécution de la mission pour laquelle le Conseil de Sécurité les avait mandatées. Waldheim aborda la question des communications militaires et politiques entre les libanais et les israéliens, et Silasvuo –qui l’accompagnait –dit qu’Israël réfléchissait à la nature des relations qui s’établiraient avec le Liban après le retrait et espérait transformer la notion de « bonne frontière » en frontières ouvertes. Nous répondîmes que cette question dépassait le cadre du Liban, mais que nous craignions qu’Israël ne la posât comme condition au retrait et insistâmes que le cadre approprié pour examiner les affaires communes était la commission d’Armistice. [P.347]

Le soir, je repris contact avec le président Chamoun et nous décidâmes de nous retrouver le lendemain à son bureau à Achrafieh.

Le 18 avril à 13h30, je fis une visite imprévue au palais de Baabda. Pendant que je m’y trouvais, des renseignements arrivèrent selon lesquels un plan d’une extrême gravité était ourdi par des parties déterminées à exploiter au maximum les incidents de Chiyah –Aïn el-Remmaneh. Dans l’après-midi, je m’assurai de ces renseignements auprès du Deuxième Bureau qui en confirma l’authenticité. Il apparut que l’on voulait créer un climat de tension, par des provocations, l’érection de barrages, le déploiement d’éléments armés et l’usage d’armes à feu. Nous apprîmes également que le mouvement Fateh allait ordonner à l’un des officiers de l’Armée du Liban Arabe (ALA) d’attaquer et d’occuper la caserne de Nabatiyeh. Le président Hoss contacta des responsables de l’OLP, qui lui dirent que la nouvelle était dénuée de vérité. Mais le lendemain soir, le 19 avril, la caserne de Nabatiyeh était occupée. Les dirigeants de l’OLP avaient, une fois de plus, leurré le président Hoss. [P.348]

-Le dimanche 23 avril 1978, le président de la République me convoqua le matin au palais de Baabda pour une réunion avec le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et le commandant de la FAD Sami Khatib.

Outre les avertissements me conseillant d’éviter les régions Ouest que je recevais, on fit courir le bruit que j’avais souffert d’un infarctus ou que j’avais été blessé dans un attentat et d’autres bruits tout aussi dénués de fondement. Je décidai de réduire mes déplacements pour un temps. [P.351]

Ce jour-là, la commission parlementaire représentant les diverses communautés religieuses et les partis [P.351] annonça qu’elle était parvenue à un accord concernant une série de principes. Elle énonça notamment la nécessité d’appliquer la résolution 425, la cessation des activités armées palestiniennes et non palestiniennes sur l’ensemble du territoire libanais, l’interdiction de toute présence armée autre que celle des autorités légales, l’application des lois et des conventions libanaises à tous les libanais et tous les résidents au Liban sans exception, la reconstruction de l’armée libanaise sur des bases nationales saines et l’application d’une politique de développement économique dans le cadre du système économique libéral. Quelques jours plus tard, le Parlement approuvait ce document à l’unanimité des 75 députés qui assistèrent à la séance. [P.352]

-Le soir du 23 avril 1978, les autorités syriennes convoquèrent le commandant de la FAD Sami Khatib à Damas et lui demandèrent de nous transmettre leur souhait de voir nommer au sein du gouvernement des personnages tels que Talal Meraabi, Kamal Chatila et Assem Kanso. [P.353]

-Le soir du 27 avril 1978, malgré les conseils de ne pas circuler dans la zone Ouest, je décidai de rendre visite au président Sélim Hoss à son domicile de Doha, et demandai au commandant de la FAD Sami Khatib de m’y accompagner. [P.353]

-Le 22 mai 1978, je me rendis à Damas pour y rencontrer mon homologue Abdel-Halim Khaddam puis le président syrien Hafez el-Assad. On souligna les exigences de la résolution 425 en relation avec le repli palestinien et le déploiement de l’armé libanaise, ainsi que la nécessité de mettre fin à l’Armée du Liban Arabe (ALA) qui contrôlait de facto et en association avec les groupes palestiniens la région située au Nord de la zone de déploiement des Casques Bleus. J’insistai qu’il ne saurait être question de discuter avec les palestiniens des relations libano-palestiniennes. [P.358]

Entre-temps, et à la demande du secrétaire général adjoint des Nations Unies Roberto Guyer, qui avait effectué une visite à Beyrouth pour discuter du déploiement de l’armée libanaise dans la zone d’action de la FINUL, des pourparlers avaient eu lieu avec les groupes palestiniens pour faciliter l’envoi de l’armée. Les palestiniens avaient fait preuve d’une modération mitigée. Ils se dirent prêts à mettre fin aux apparences armées, à interdire les abus et à faciliter la mission des Casques Bleus, mais, en même temps, ils réclamèrent un accord pour l’organisation des relations libano-palestiniennes, qui aurait pratiquement ranimé l’accord du Caire. [P.358]

-Les relations libano-palestiniennes étaient à l’ordre du jour du sommet libano-syrien qui se réunit à Lattaquié le 31 mai 1978. Le côté libanais était représenté par le président Sarkis, le président Hoss et moi, et le côté syrien par le président Assad, le président du Conseil Mohammad el-Halabi, le ministre des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam et de hauts fonctionnaires. A l’ordre du jour figuraient également l’envoi de l’armée libanaise au Sud, l’avenir et la méthode de travail de la FAD, le statut de la région située au Nord du Litani et l’avenir des relations avec le Front Libanais. Le président Assad parut favorable au déploiement de l’armée libanaise dans la zone d’action de la FINUL alors que le président Hoss ne paraissait guère enthousiaste. Le président syrien réclama à son homologue libanais le renvoi des officiers Saad Haddad et Sami Chidiac qui commandaient l’Armée du Liban Libre (ALL) et se vantaient de leur collaboration avec Israël. Et c’est avec un intérêt remarqué qu’il demanda des nouvelles du président Camille Chamoun.

Alors que nous nous trouvions à Lattaquié, le ministre de l’Intérieur Salah Salman à Beyrouth contacta le président de la République pour lui apprendre que des accrochages avaient éclaté à Chekka entre la milice des Marada et les Kataëb. Il y avait eu des blessés et des enlèvements. Salman suggéra de faire intervenir l’armée, ce qu’approuva le président Sarkis. L’armée prit position dans les régions de Chekka et du Kesrouane, et procéda à des patrouilles en vue de rétablir l’ordre. [P.359]

-Le matin du 5 juin 1978, je me réunis avec le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et le commandant de la FAD Sami Khatib, en présence d’autres officiers supérieurs, pour lancer l’opération de coopération entre l’armée libanaise et la FAD en vue de rétablir la souveraineté de l’Etat au Sud. Je demandai que l’on mît au point les plans nécessaires et que l’on étudiât les modalités d’application de cette mission. Je me réunis ensuite sur le même sujet avec le ministre de l’Intérieur Salah Salman et le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmad el-Hajj, afin de préciser les positions où seraient basées les unités de l’armée libanaise et des FSI. Salman essaya en vain de nous convaincre que la gendarmerie était incapable d’assumer un déploiement supplémentaire car elle manquait d’effectifs depuis le premier déploiement, quelques semaines plus tôt.

Une 3e réunion, au Sérail, fut consacrée à la coordination avec la force internationale. Au cours de la réunion, Silasvuo posa 3 questions : notre position vis-à-vis du commandant Saad Haddad ; combien de temps la bonne frontière se maintiendrait-elle ; et qui enverrait l’armée libanaise dans la zone frontalière. Nous répondîmes comme suit : le commandant Haddad recevra l’ordre de cantonner ses forces dans les casernes et de ne pas interférer avec la mission des Casques Bleus. La bonne frontière avait été le résultat des circonstances exceptionnelles que le Sud avait connues ; la question sera traitée une fois l’autorité des forces légales rétablie dans la région. L’armée [P.360] libanaise sera dépêchée au Liban-Sud sitôt que les circonstances le permettraient. [P.361]

Bien que l’OLP et les groupuscules alliés aient déclaré leur acceptation de l’envoi de l’armée au Sud, notre impression demeurait que l’OLP et, surtout, le Mouvement National, manœuvraient et tentaient de troubler le climat pour entraver ce déploiement. De son côté, le Front Libanais annonça, après une réunion tenue le 6 juin, qu’il n’accepterait pas un déploiement de l’armée dans la seule zone frontalière car il réclamait le déploiement de l’autorité étatique sur l’ensemble du territoire libanais. En réalité, la raison de cette opposition était la crainte qu’un déploiement de l’armée régulière ne provoquât un conflit avec l’Armée du Liban Libre (ALL) qui protégeait les villages chrétiens situés dans la zone frontalière. Israël non plus ne souhaitait pas voir l’armée libanaise prendre position dans cette zone.

Parallèlement aux préparatifs en vue du déploiement de l’armée libanaise dans le Sud, on vit une recrudescence très grave des accrochages sur les fronts intérieurs. Le 7 juin, des éléments armés appartenant aux Marada assassinaient un responsable Kataëb à Chekka, provoquant une escalade inquiétante entre les deux groupes. Je décidai qu’il valait mieux différer l’ordre de déployer l’armée dans le Sud malgré l’assurance que j’avais donnée le 9 juin au général Silasvuo concernant l’envoi imminent d’un groupe de près de mille soldats, suivi de celui de 1000 autres. Le 10 juin, le président Sarkis m’appela à mon bureau des Affaires Etrangères et s’enquit de la date de l’envoi des unités de l’armée. Je lui répondis : « Monsieur le président, je ne pense pas que nous pouvons nous passer de cette force à un moment où la situation périclite dans la région chrétienne ». Mois de 3 jours plus tard, Tony Frangié, son épouse et sa fille étaient massacrés à Ehden, ainsi qu’un grand nombre de zghortiotes. Je n’oublierai jamais le visage du président Sleimane Frangié lorsque je lui rendis visite, à la demande du président Sarkis, pour examiner les faits. Il m’avait dit alors : « Je ne pardonnerai jamais, ni au bureau politique ni au conseil militaire des Kataëb. Les Kataëb n’auront plus jamais droit de cité dans le Nord ».

A mesure que l’on s’approchait de l’heure H pour l’envoi de l’armée au Sud, le manque d’enthousiasme du président Hoss se faisait sentir, de même que l’opposition du Mouvement National qui prétendait que l’armée n’était pas représentative de tout le Liban. Hoss se mit à réclamer le jugement du commandant Haddad au lieu [P.361] de son intégration dans les unités régulières qui allaient se déployer dans le Sud en vue de faciliter la mission des Casques Bleus. Nous envisageâmes un moment d’éloigner le commandant Haddad en le nommant attaché militaire dans l’une de nos ambassades à l’étranger et en affectant un autre officier de rang élevé à sa place pour assumer le commandement de l’armée dans la zone frontalière. Haddad s’était dit « disposé à obéir aux ordres du commandement libanais en ce qui concerne le cantonnement de ses troupes dans les casernes et à ne pas mener d’opérations de sécurité en présence des forces internationales dans la région », selon le télégramme que j’avais adressé le 12 juin à l’ambassadeur Ghassan Tuéni. Je précisai en outre : « En ce qui concerne l’armée libanaise, le commandement procède aux préparatifs nécessaires et le gouvernement déploie de grands efforts, pour assurer son envoi rapide, dans les meilleures conditions possibles, compte tenu des considérations que vous connaissez ».

Pendant ce temps, le commandant de la FINUL, le général Emmanuel Erskine, faisait des déclarations qui semèrent la confusion dans les milieux politiques car il dit que le Sud avait été remis à l’Etat libanais représenté par le commandant Saad Haddad qui avait hissé le drapeau libanais à la place du drapeau israélien après le retrait d’Israël de certaines zones à la frontière. Très mécontent de ces déclarations, le président du Conseil pensa que j’approuvais ce scénario et que je jouais double jeu. Le soir du 13 juin, je câblai à l’ambassadeur Tuéni lui demandant de faire part au secrétariat général des Nations Unies de mon mécontentement, ajoutant qu’il était « impératif que le général Silasvuo vienne dans les plus brefs délais pour clarifier les choses et mettre fin à la confusion actuelle, d’autant que le général Erskine a fait des déclarations à la presse qui ne s’accordent nullement avec ce dont nous sommes convenus à Beyrouth, ni avec les instructions données. Le commandant en question n’est habilité à faire aucune demande, ni à prendre aucune initiative dans es relations avec la FINUL. Ces deux questions sortent du cadre des ordres clairs qu’il a reçus du commandement de l’armée ».

Le général Silasvuo ne tarda pas à venir au Liban où il se réunit avec le président de la République le 14 juin ; le président Hoss et moi [P.362] assistions à la réunion. Je dis à Silasvuo que la déclaration qu’avait faite son adjoint Erskine contredisait ce sur quoi nous nous étions entendus avec les Nations Unies et nuisait au gouvernement libanais. Le président Hoss se laissa finalement convaincre que la faute incombait à la Force internationale et non à l’Etat libanais, surtout après que le général Silasvuo eut fait une déclaration contraire à celle de son adjoint. Une fois que le coordinateur de l’ONUST se fut retiré, le chef du gouvernement tenta de tirer profit de la situation pour proposer de prendre des mesures drastiques à l’encontre des officiers Saad Haddad et Sami Chidiac, mais le président Sarkis lui opposa un refus catégorique, disant qu’il ne souhaitait pas « compliquer les choses plus qu’elles ne l’étaient dans l’étape actuelle. Cependant, une fois que l’armée se sera déployée au Sud, nous aviserons ». [P.363]

A la mi-juin 1978, l’armée se préparait à se rendre au Sud de manière à s’y trouver avant le 20 car la communauté internationale nous pressait d’accélérer ce déploiement et le président français Giscard d’Estaing avait indirectement menacé de « ne pas renouveler le mandat du contingent français au Liban-Sud si l’Etat libanais n’étendait pas son autorité sur la zone frontalière avant la fin du mois d’octobre », comme nous l’avions appris de notre ambassadeur à Paris Nagib Sadaka. Notre premier souci était d’assurer le déploiement sans la moindre anicroche d’autant que nous soupçonnions les officiers Saad Haddad et Sami Chidiac de ne pas tenir compte des ordres du commandement de l’armée libanaise. Nous souhaitions aussi assurer des routes logistiques sûres pour l’armée afin que ses unités ne se trouvent pas isolées et menacées d’encerclement. Le 20 juin passa sans que nous ayant pu envoyer l’armée au Sud, tandis que l’on enregistra des opérations d’infiltration palestiniennes vers la zone frontalière.

Le 21 juin, le chef du gouvernement Sélim Hoss distribua au Conseil des ministres un mémorandum qu’il avait rédigé avec d’autres ministres, intitulé « Mémorandum sur la sécurité, le Sud et la presse ». Lorsque je lus le 4e article de la 1e partie, qui recommandait « d’amender le fonctionnement du Deuxième Bureau », je m’indignai et dis : « Je proteste contre ce mémorandum et je n’accepte pas que l’on parle d’amender le fonctionnement du Deuxième Bureau car cela laisserait penser que son fonctionnement [P.363] n’est pas correct en ce moment. Ce mémorandum va filtrer à l’extérieur et ces accusations permettront aux malveillants de lancer une campagne incitatrice. Je ne peux pas continuer de travailler dans ce climat, et, s’il se maintient, je me désisterai de mes responsabilités ». [P.364]

Le chef du gouvernement me répondit avec la même irritation, disant : « Cela vous regarde, quant aux agissements du Deuxième Bureau, ils regorgent d’abus, et j’en ai la preuve ». Le président de la République intervint avec calme nous demandant de reprendre notre sang-froid pendant que le directeur général de la présidence, Carlos Khoury, ramassait les copies du mémorandum remises aux ministres qui paraissaient abasourdis de ce qu’ils venaient d’entendre. Cet incident devait marquer mes relations personnelles avec le président Hoss. Le lendemain, il s’excusa de ne pouvoir prendre part, le 24 juin, à une réunion de travail avec le président Sarkis et moi pour l’examen d’un projet de loi sur la défense.

La communauté internationale intensifia ses demandes de déploiement de l’armée au Sud après le 20 juin. Les Nations Unies, les Etats-Unis et la France nous pressèrent d’agir rapidement pendant que le ministre français des Affaires Etrangères Louis de Guiringaud réitérait l’avertissement de retirer les Casques Bleus français, si l’Etat libanais ne se pressait pas d’envoyer des troupes libanaises dans la zone frontalière évacuée par Israël. Entre-temps, je constatai la réticence du commandement de l’armée en général à accomplir cette mission en l’absence d’un accord politique et tant que les voies de ravitaillement de la troupe entre Beyrouth et le Sud n’étaient pas assurées. J’acquis la conviction qu’il serait impossible d’envoyer l’armée avant que les Casques Bleus n’aient établi leur contrôle sur l’ensemble de la zone frontalière, sans quoi elle se trouverait dans l’obligation de tirer dans toutes les directions, ce qui était impensable. Le commandant Haddad s’était certes retiré à l’intérieur des casernes, mais les milices alliées, comme les Gardiens du Cèdre et autres, contrôlaient encore le terrain et pourraient se heurter à l’armée sitôt arrivée sur place. J’adressai un câble à l’ambassadeur Ghassan Tuéni dans lequel je répondais à l’insistance des Nations Unies et expliquais la difficulté de notre situation : « Nous n’ignorons pas les considérations contenues dans votre câble, ni le sentiment qu’ont exprimé certains de vos interlocuteurs. Nous faisons de notre mieux pour résoudre les principales difficultés afin que l’armée soit à même [P.364] de pénétrer dans le Sud, mais, pour le moment, nous ne pouvons nous engager à un timing précis ». [P.365]

Le 28 juin 1978, le secrétaire général adjoint des Nations Unies, James Jonah, me rendait visite à mon bureau des Affaires Etrangères, porteur d’une carte indiquant les points de rassemblement des palestiniens infiltrés dans la zone d’action des Casques Bleus. Il me dit que, selon le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizman, les infiltrés seraient près de 400. Ces propos me firent craindre une dégradation de la situation et un retour à la case départ. Jonah m’apprit également que les forces internationales refusaient catégoriquement de se déployer dans des zones soumises au contrôle des milices chrétiennes. L’après-midi, nous apprenions que 30 chrétiens –pour la plupart des Kataëb ou des sympathisants de ce parti –avaient été massacrés dans des villages de la Békaa-Nord. Sitôt la nouvelle connue, les syriens furent pointés du doigt, on supposa qu’ils voulaient venger le président Sleimane Frangié de la tuerie d’Ehden. On craignit un embrasement entre les forces syriennes et les milices des Kataëb. [P.365]

-Le 1er juillet 1978, des combats violents éclatèrent dans la banlieue Sud de Beyrouth entre les milices chrétiennes et les forces syriennes, et ne tardèrent pas à englober tous les quartiers de Beyrouth-Est. Un déluge d’obus s’abattit sur les quartiers résidentiels, semant mort et destruction. La plupart des habitants d’Achrafieh passèrent la nuit dans les abris ; ma famille fut dispersée et notre appartement reçut plusieurs roquettes. Le soir du 2 juillet, le président Sarkis convoqua à une réunion urgente à laquelle prirent part le chef du gouvernement, le ministre de l’Intérieur, le commandant de la FAD. Puis, à la demande des présents, il fit quérir le chef du parti Kataëb, qui, d’emblée, se déclara prêt à accepter un cessez-le-feu puis contacta son fils Béchir et lui demanda de l’observer. Les combats se poursuivirent cependant et nous fûmes contraints tous de passer la nuit au palais présidentiel. [P.366]

Le lendemain matin, entrant dans le salon que le président Sarkis avait fait transformer en bureau, le sien étant exposé aux tirs, j’y trouvais tous les hôtes du palais. Je répétai au président ce dont nous avions maintes fois parlé : « Nous ne pouvons plus tenir davantage, il faut prendre une grande initiative qui placera toutes les parties devant leurs responsabilité ». Je lui avais auparavant dit, alors que nous nous trouvions seuls : « Que faire à présent ? Nous ne pouvons pas rester dans nos fonctions pendant que l’Etat s’affaisse et que l’autorité est devenue illusoire. La démission sera plus honorable si les combats de s’arrêtent pas ». J’avais une grande estime pour le président Sarkis et ses qualités, et ne voulais pas que l’histoire conservât de lui un souvenir déplaisant, ou qu’on le représentât [P.366] comme étant le parti pris dans le conflit en cours, d’autant que le président Camille Chamoun et ses alliés l’accusaient de couvrir la FAD dans son pilonnage des régions Est. 3 jours durant, le palais présidentiel fut la cible de bombardements provenant des positions du Front Libanais, qui firent des blessés parmi les membres de la garde républicaine. Notre situation n’était guère enviable : les chrétiens nous accusaient de couvrir la Syrie et nous bombardaient, tandis que les syriens ne répondaient pas à nos demandes de cessez-le-feu et déchaînaient leurs canons sur la région chrétienne. [P.367]

Le président de la République contacta son homologue syrien et demanda la cessation des hostilités. Cet entretien téléphonique avait une grande valeur symbolique. En effet, jusque-là, le président Sarkis s’était comporté comme s’il était le responsable effectif de la Force Arabe de Dissuasion, bien que ce ne fût guère vrai. Par cet appel à Damas, il proclamait que cette force, et notamment son contingent syrien, n’était pas sous ses ordres, comme l’avaient stipulé les résolutions du sommet de Riyad. De son côté, le Front Libanais adressa un appel aux grandes puissances les exhortant d’assumer leurs responsabilités face « à l’agression contre le Liban qui vise à anéantir sa société libre et menace de raviver la question des minorités en Orient, ce qui annihilerait tout effort de paix et de stabilité au Moyen-Orient ». Après cet appel, le président Chamoun déclara : « Le moment est venu de mettre un terme à la présence de la FAD au Liban ».

Le secrétaire général des Nations Unies, Kurt Waldheim, lança à son tour un appel au cessez-le-feu qui reçut le soutien des ministères des Affaires Etrangères américain et français, lesquels appelèrent également à un cessez-le-feu tandis que le gouvernement israélien exprimait sa « profonde inquiétude devant les attaques sur les chrétiens du Liban ». Des sources militaires israéliennes indiquèrent que « les pertes subies par les chrétiens du Liban inquiètent Israël car l’affaiblissement de la force militaire des chrétiens aura certainement des répercussions au Liban-Sud et sur les régions qu’ils contrôlent ». [P.367]

Les accords de cessez-le-feu tombèrent les uns après les autres. Les combats et le pilonnage syrien se poursuivirent sans relâche. Le président de la République me demanda de me rendre à Damas le 5 juillet et me recommanda d’être clair et d’appeler les choses par leur nom en faisant part aux syriens de nos griefs à leur égard.

Ma visite ne déboucha sur rien, les syriens opposèrent à ma fermeté une fermeté égale : « Qu’ils cessent de nous attaquer et nous cesseront de les bombarder ». Je retournai le soir au palais de Baabda porteur de la réponse négative des syriens et je remis sur le tapis la démission. Le président me répondit : « Je vais démissionner du moment que je ne puis rien faire ».

Le matin du 6 juillet, le président Sarkis convoqua les hauts responsables de l’Etat, dont le président Sélim Hoss. Je pris la parole et déclarai : « Le président ne peut plus se tenir en témoin impuissant d’événements qui vont de mal en pis. Il a beaucoup enduré et il n’est [P.368] pas dit qu’il doive endurer davantage. Par conséquent, il n’est d’autre issue que de prendre la décision radicale ». Le président Sarkis me donna raison, ajoutant que sa démission « doit nécessairement être précédée de la démission du gouvernement afin que nous puissions former un gouvernement de transition sous la présidence d’un maronite, selon l’usage établi par Béchara el-Khoury lors de sa démission en 1952 ». [P.369]

Le 6 juillet 1978, le survol par des appareils israéliens de la région des combats fit naître des craintes qu’on allait vers un tournant dramatique de la crise.[P.369]

La situation sécuritaire se calma, mais les tirs de francs-tireurs se poursuivirent et l’attention se reporta sur la démission du président de la République, qui avait surpris tout le monde, y compris [P.369] l’ambassadeur des Etats-Unis, qui se précipita au palais de Baabda sitôt la nouvelle connue, se réunit avec moi pendant 1h et m’interrogea sur les raisons de la démission et sur ce qu’il convenait de faire pour l’annuler. L’après-midi du même jour, le palais présidentiel vit un défilé de politiciens et de diplomates –à l’exception de l’ambassadeur soviétique –et un déluge de communications et de télégrammes, que je me chargeai de recevoir et auxquels je répondis. [P.371]

Ces communications et télégrammes reflétaient l’appréhension du vide et du désordre que la démission pourrait entraîner. Je me souviens avoir arraché des mains du président Sarkis la feuille de papier sur laquelle il avait rédigé sa démission, après que le président Kamel el-Assaad lui eut demandé de le convoquer et de l’informer par écrit de sa démission s’il insistait à démissionner. L’ambassadeur américain revint le soir, nous eûmes une réunion d’un quart d’heure. En fait, le diplomate s’était rendu 4 fois au palais présidentiel, durant la période où le président Sarkis tenait à démissionner. Je compris de Parker que les Etats-Unis avaient exercé des pressions dans deux directions : sur Israël, pour qu’il cesse de fournir de l’aide aux chrétiens, et sur la Syrie, pour qu’elle mette un terme à ses attaques et à ses bombardements sur les chrétiens. [P.371]

Lors d’une réunion le soir du 8 juillet 1978, nous décidâmes qu’avant de revenir sur la démission, des conditions préalables devaient être réunies :

-L’assurance de l’application des résolutions du sommet de Riyad.

-Le ramassage progressif des armes détenues par les libanais.

-La reconstruction de l’armée.

-En attendant son retrait définitif du Liban, la FAD doit être effectivement placée sous les ordres du président de la République.

-Le remplacement des unités syriennes de la FAD déployées dans les régions chrétiennes par des forces libanaises ou arabes, mais non syriennes.

-Le recouvrement par l’Etat de toutes les apparences du pouvoir contrôlées par le Front Libanais et d’autres forces de facto.

Il nous parut clairement, au président Sarkis et à moi, que la réalisation de ces conditions nécessiterait un massacre que le président de la République refusait catégoriquement. [P.372]

Le 11 juillet, le président Sarkis réunit ses proches conseiller, dont Semaan Doueihy, Ahmed Hajj, Johnny Abdo, Gaby Lahoud, Karim Pakradouni, Michel Murr et moi, et dévoila les raisons qui le poussaient à rester au pouvoir, notamment les assurances de soutien données par les Etats-Unis. Il ajouta que la menace de démissionner avait au moins conduit à l’arrêt des combats et énuméra les 4 tâches à accomplir dans les plus brefs délais : le retrait de l’armée syrienne d’Achrafiyeh, l’envoi de l’armée libanaise au Sud, la fermeture des radios d’émission privées et le renforcement de la censure sur la presse, et, enfin, la convocation d’un nouveau sommet arabe. Ce n’est cependant pas avant le 15 juillet que le président annoncera le retrait de sa démission dans un discours aux libanais. [P.374]

Je n’étais pas enthousiaste à l’idée d’un retour sur la démission avant qu’un minimum des conditions qui auraient permis au président de gouverner effectivement fût réuni ; les concessions faites par les différentes parties étaient insuffisantes et le déploiement des FSI dans certaines positions de Beyrouth-Est n’avait pas désamorcé le danger. [P.375]

-Les combats s’étaient à peine calmés au Liban que la communauté internationale recommença à réclamer l’envoi de l’armée dans le Sud. Le secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim dépêcha à Beyrouth un émissaire spécial, Harold Saunders, pour examiner cette question. Il se réunit avec moi le 20 juillet 1978 et me rapporta que les dirigeants syriens et l’OLP s’étaient engagés à faciliter le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud. Saunders ajouta : « Le secrétaire général souhaite préciser que si la force internationale doit poursuivre sa mission dans le Sud sans la présence et la coopération de l’armée libanaise, la situation de cette force deviendra très difficile ».

Nous rappelâmes à l’émissaire du secrétaire général que le mandat de la Force internationale prenait fin le 18 septembre et que les gouvernements des contingents engagés dans la FINUL étaient très intéressés par le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud. Il nous fit part du souhait de Waldheim de savoir si un plan avait été établi pour l’envoi de l’armée, la date approximative du déploiement et le nombre de soldats qui seraient envoyés au Sud. Je lui répondis qu’il nous serait possible, sous quelques jours, de lui fournir ces réponses. [P.376]

Le 21 juillet, James Leonard, délégué adjoint américain aux Nations Unies, me fit part d’une position semblable à celle de Saunders. J’’étais convaincu de la nécessité d’envoyer l’armée au Sud, mais je craignais qu’Israël n’approuvât pas ce déploiement pour des considérations liées à « la bonne frontière » entre son territoire et certains villages frontaliers libanais et aux milices chrétiennes dans la région. Je promis au diplomate de faire de mon mieux tout en l’assurant que les préparatifs allaient bon train pour l’envoi de la troupe dans le Sud avant la fin du mois de juillet. En effet, j’eus plusieurs réunions au ministère de la Défense avec le commandant en chef de l’armée Victor Khoury, le chef d’état-major Mounir Torbey, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo et d’autres officiers supérieurs. Lors de la dernière réunion, le 28 juillet, on m’apprit que la troupe censée se déployer dans le Sud était prête. J’informai les militaires que les puissances dont j’avais convoqué les ambassadeurs la veille appuyaient cette démarche qui visait à rétablir l’autorité de l’Etat sur le territoire libanais et à assurer la sécurité es populations.

Le 29 juillet, j’adressai un câble au chargé d’affaires à New York, Sélim Tadmori, disant que le gouvernement avait « pris la décision d’envoyer l’armée libanaise dans le Sud ; décision que le ministère des Affaires Etrangères a communiquée la veille et l’avant-veille aux ambassadeurs des 5 grandes puissances ainsi qu’au commandement de la force internationale avec qui les communications ont été assurées afin de garantir une coopération totale. La date du déploiement est proche. Elle est liée à certaines démarches qui sont en cours d’exécution. La réaction des ambassadeurs des puissances est encourageante, certains œuvrent à faciliter le déploiement et à éviter les problèmes et les accrochages. [P.377]

Le soir du 30 juillet, Israël nous adressa un message direct avec le lieutenant Adnane Homsi qui, à cette époque, se chargeait de faire parvenir tous les mois leur solde aux soldats affiliés à Saad Haddad dans la zone frontalière. Le commandant israélien du front Nord, le général Yanoush, lui avait demandé, en présence de Haddad et du lieutenant Zaatar, de transmettre tout ce qu’il allait lui dire « au gouvernement et à l’armée afin qu’ils sachent auprès de qui porter plainte ultérieurement », et il énonça les points suivants :

-Israël s’oppose définitivement à l’entrée de l’armée par l’axe Kfarchouba –Kawkaba.

-La seule route autorisée à l’heure actuelle est celle de Nabatiyeh –Kaakaiyé-el-Jisr ou alors la voie côtière.

-Les commandants Chidiac et Haddad sont les seuls autorisés dans la région.

-Si la troupe entrant par la route de Kfarmichki, dans la zone du commandant Haddad, décidait de poursuivre son chemin, la responsabilité en incomberait à elle et à son commandement.

-Le lieutenant Homsi doit quitter Marjeyoun avant 10h du matin le lundi 13 juillet 1978.

Nous n’avions pas encore reçu ces renseignements qu’un groupe de soldats appartenant au 1er Régiment d’Infanterie quittait, à 7h30, un camp de l’armée libanaise du Mont-Liban pour prendre la route du Sud. Dans la nuit, l’ambassadeur des Etats-Unis m’avait réveillé au téléphone pour m’apprendre qu’Israël avait changé d’avis concernant le déploiement de l’armée et me demander de reporter l’envoi à un autre moment. J’avais appelé le chef de l’Etat puis le chef du gouvernement à qui je rapportai la teneur du message de Parker. Nous convînmes qu’il n’était pas possible d’annuler l’ordre donné à l’armée. Je me rendis ensuite au palais présidentiel en compagnie du président du Conseil afin de suivre avec le président Sarkis la [P.378] progression de l’armée libanaise vers la zone frontalière. La troupe fit halte au barrage du contingent népalais après qu’un officier népalais eut informé le commandant de la troupe, le capitaine Adib Saad, que les forces de Saad Haddad avaient érigé un barrage sur la route d’Ibl Saqui –Khiam. Le capitaine Saad contacta le commandement qui lui ordonna de prendre position à Kawkaba qui fut soumis à des chutes d’obus blessant un soldat libanais. [P.379]

Pour sortir de l’impasse, je contactai immédiatement l’ambassadeur américain Richard Parker, les ambassadeurs des grandes puissances et des Nations Unies afin de lever les obstacles qui entravaient un déploiement qu’ils réclamaient. Je câblai à Sélim Tadmori le texte suivant afin que la communauté internationale fît pression sur Israël et que l’armée pût se déployer :

« Nous avons appris que l’officier israélien nommé Cale a demandé au commandement de la FINUL de ne pas coopérer en vue du déploiement de l’armée libanaise dans le Sud, et même d’empêcher ce déploiement pour des considérations sans importance et qui ne sauraient être adoptées par l’officier en charge. L’armée libanaise est à Kawkaba et vous savez les difficultés que nous avons surmontées pour assurer cet envoi conformément à la résolution 425, par souci des droits et des intérêts du Liban, en réponse à la grande insistance du secrétariat général des Nations Unies et pour faciliter la mission des forces internationales. A présent, tout repli, voire toute hésitation, aurait des répercussions extrêmement négatives qui ne manqueront pas d’affecter les Nations Unies autant que le Liban.

Nous vous demandons de communiquer immédiatement cela au secrétariat général et de lui demander que la force internationale, et particulièrement le contingent norvégien positionné dans la zone d’action actuelle de l’armée libanaise, lui apporte son aide et son soutien afin que l’armée puisse pénétrer dans le Sud, conformément au plan mis au point avec la force internationale, et d’effectuer tous les contacts diplomatiques nécessaires pour faciliter cette mission, sachant que, de notre côté, nous faisons tout notre possible dans ce sens ».

De fait, les milieux des Nations Unies se mirent sérieusement au travail. Le secrétaire général Kurt Waldheim se réunit deux fois avec le délégué israélien et lui demanda d’informer son gouvernement que la communauté internationale attachait une grande importance à sa coopération. Puis il appela le Premier ministre israélien Menahem [P.379] Begin à œuvrer afin de permettre à l’armée libanaise de se déployer dans le Sud. L’ambassadeur américain à Beyrouth Richard Parker contacta son administration, l’exhortant à exercer des pressions sur Israël. Je devais apprendre de lui –comme de l’ambassadeur Ghassan Tuéni qui avait rejoint son poste à New York le 2 août –qu’Israël avait fait montre de quelque modération sauf en relation avec l’affaire du commandant Saad Haddad dont il n’acceptait le remplacement par personne dans la zone frontalière. Leonard nous conseilla de ne pas nous attarder sur ce cas car « la sagesse recommande qu’il soit laissé dans l’ombre, loin de la lumière des projecteurs ». [P.380]

Nous nous trouvions alors devant une alternative : reculer ou frapper les milices chrétiennes au Sud avec toutes les conséquences que cela pourrait entraîner à Beyrouth. Nous avions émis une décision plaçant le commandant Saad Haddad à la disposition du commandant en chef de l’armée ; il ne trouva pas mieux que de s’opposer à la troupe envoyée au Sud. La situation dans la région Est n’était guère meilleure ; dès le 1er août, des rumeurs circulaient, annonçant une empoignade imminente entre les milices chrétiennes et les forces syriennes, tandis que les déclarations se suivaient, critiquant le président de la République d’une manière insultante et réclamant le retrait des forces syriennes. Nous apprîmes ensuite que de nouvelles cargaisons d’armes étaient parvenues aux Forces Libanaises et au PNL à travers des ports illégaux. Tous ces développements me laissèrent le sentiment que les chrétiens se suicidaient en suivant cette politique insensée.

Le 3 août, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam et le chef d’état-major Hikmat Chéhabi arrivaient au palais de Baabda. Le président de la République et moi eûmes une longue réunion avec eux. Il me sembla que les syriens n’avaient aucune vision d’une issue à la crise, mais désiraient mettre un terme à [P.380] l’escalade militaire qui avait repris quelques jours plus tôt entre leurs forces et les milices du Front Libanais. Cette détérioration menaçait de conduire à un embrasement généralisé, mais les syriens ne firent preuve d’aucune souplesse, ils tenaient surtout à préserver leurs intérêts et ceux de leur allié Sleimane Frangié. Par conséquent, ils n’admirent que l’idée d’un retrait mutuel avec les milices chrétiennes de certains points du front. Au sujet du Sud, le ministre syrien des Affaires Etrangères recommanda la fermeté et l’intransigeance, mais se garda de prendre tout engagement.

Le lendemain, les combats reprenaient de plus belle et se poursuivirent jusqu’au 8 août. Le matin du 7, je me réunis à Bickfaya avec le chef des Kataëb, Pierre Gemayel, et son fils Amine, et nous convînmes qu’il était nécessaire de mettre un terme à la dégradation. Il nous parut évident que Pierre Gemayel ne pouvait, ou ne voulait, se démarquer de Camille Chamoun même s’il y avait des différences dans leurs positions respectives sur la Syrie. Jusque-là, Pierre Gemayel et son fils Amine semblaient vouloir sauver les relations entre les chrétiens et les syriens. De leur côté, le président Camille Chamoun et le chef des Forces Libanaises, Béchir Gemayel, menaient des batailles verbales et militaires très dures contre les syriens. Une fois de plus, il me fallut passer la nuit au palais de Baabda, les combats ayant rendu les déplacements hasardeux.

Le 9 août, le président de la République reçut le député Amine Gemayel et Dany Chamoun. J’avais arrangé cette rencontre afin que nous puissions rétablir le calme dans le pays. La discussion porta, en premier lieu, sur les moyens d’arrêter les combats entre les syriens et les miliciens chrétiens, et le retrait d’Achrafieh, puis sur un accord politique portant sur les autres points litigieux comme l’arrestation de Kataëb dans le Nord, les relations avec la Syrie, les points de [P.381] déploiement de la FAD et, enfin, quel serait le mode de formation d’un nouveau gouvernement et quels ministres en feraient partie. [P.382]

Le même jour, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo se rendit à Damas pour discuter du déploiement de l’armée au Sud avec le chef d’état-major syrien Hikmat Chéhabi. Il revint de cette visite avec le sentiment que « la position syrienne est confuse, ils ne s’engagent à rien et ne veulent savoir qu’une seule chose, c’est que l’armée entre à Tebnine et autres localités ». [P.382]

Les américains, alors que pendant des mois, ils n’avaient eu de cesse de réclamer l’envoi de l’armée au Sud, parurent embarrassés après le blocage de Kawkaba. L’ambassadeur Richard Parker nous rapporta l’échec des tentatives de pressions que son pays avait exercées sur Israël pour l’entrée de l’armée dans la zone frontalière : l’Etat hébreu continuait de poser comme condition que Saad Haddad soit nommé commandant du secteur oriental du Sud. Expliquant au commandement de la FINUL les raisons de cette intransigeance, le chef d’état-major israélien avait dit : « Si nous laissons tomber Saad Haddad, plus personne, au Liban comme au Moyen-Orient, n’acceptera désormais d’être notre allié ». Le 10 août, je reçus l’ambassadeur américain qui n’avait rien de nouveau à m’apprendre. En sortant du ministère de la Défense, je déclarai que le tableau qu’il m’avait brossé manquait de réalisme. Le lendemain, il demanda à me voir, mais je tins à aller le voir discrètement à sa résidence afin de ne pas avoir deux rencontres officielles deux jours d’affilée avec lui. Au cours de cette 2e rencontre, il me fit part d’un câble qu’il avait reçu concernant une [P.382] rencontre entre l’attaché militaire américain en Israël et le chef d’état-major Rafael Eytan. Je devais le rencontrer une fois de plus, à sa demande, le 14 août, au palais présidentiel où il me remit un mémorandum en 8 points résumant les pourparlers que son collègue en Israël avait eus avec le ministre israélien de la Défense, Ezer Weizmann, et le chef d’état-major sur la situation au Liban :

1-Israël ne s’oppose pas en principe au déploiement de l’armée libanaise dans tout le Liban-Sud.

2-Le gouvernement israélien ne peut pas s’engager à obliger les milices chrétiennes à observer un cessez-le-feu. Il ne peut pas leur interdire de se défendre. Il peut, tout au plus, intervenir auprès d’elles pour qu’elles cessent de tirer sur le détachement libanais bloqué à Kawkaba.

3-L’état-major israélien ne conseille pas à l’armée libanaise de progresser vers l’enclave chrétienne. Les milices sont décidées à lui interdire toute activité et même le simple accès à l’enclave.

4-Dans le cas où le transport du contingent libanais aurait lieu par hélicoptères, les israéliens n’ouvriront pas le feu. Mais ils ne s’engagent pas à garantir que les troupes de Haddad s’en abstiendront.

5-Il ne suffit pas que Saad Haddad et ses officiers acceptent le déploiement de l’armée au Sud pour que l’opération se déroule sans accroc. En effet, ces officiers ne contrôlent pas entièrement la région ni tous les miliciens qui s’y trouvent.

6-L’état-major israélien attire l’attention sur le cas des villageois qui ont établi des relations avec Israël et coupé tous leurs liens avec les autorités libanaises. C’est à la collaboration avec Israël qu’ils doivent d’être encore en vie. Ils n’ont le choix qu’entre un combat pour la survie et le retrait en tant que réfugiés. Ces villageois, au nombre de 32000, passeront donc en Israël au moment même où l’armée libanaise pénétrera dans la région frontalière, de peur d’être arrêtés par les autorités libanaises.

7-L’armée libanaise se comporte de façon contradictoire : elle demande l’aide de l’armée israélienne pour faciliter le déploiement de ses unités au Sud, mais refuse, en même temps, que les deux chefs d’état-major se rencontrent.

8-Enfin, les responsables militaires israéliens rappellent aux Etats-Unis que leur pays a admis l’entrée de l’armée syrienne au Liban à la condition que les troupes de Damas ne franchissent pas la ligne rouge. Damas connaît avec précision son tracé et ne la franchira pas. [P.383]

Je lus attentivement le message américain et en conclus immédiatement qu’Israël s’opposait catégoriquement à l’entrée de l’armée au Liban-Sud. Je demandai à l’ambassadeur américain d’exercer des pressions pour arrêter le bombardement sur l’armée à Kawkaba. Il promit de faire de son mieux. Le président Elias Sarkis, choqué par la surprenante position américaine, déclara devant moi, Johnny Abdo et Karim Pakradouni son profond mécontentement, ajoutant : « Les américains nous ont mis dans l’impasse et nous ont abandonnés ». [P.384]

Israël fit preuve d’une flexibilité de pure forme le 16 août. Le général Erskine nous apprit que les israéliens avaient accepté l’entrée de l’armée équipée d’armes légères à Ghandouriyé et ses environs, mais nous décidâmes d’adresser au président du Conseil de Sécurité un mémorandum suggérant que l’armée reste à Kawkaba jusqu’à nouvel ordre. Par ailleurs, le président du Conseil Sélim Hoss revint de Damas porteur d’un conseil de ne pas modifier le chemin jusqu’au Sud, quand bien même il faudrait recourir à la force militaire. [P.384]

Le 21 août 1978 au matin, une réunion se tint au Sérail sur le projet de la nouvelle loi sur la défense au cours de laquelle j’eus une altercation avec certains membres de la sous-commission issue des commissions parlementaires conjointes, notamment le député Hassan Rifaï qui, ce jour-là, leva l’étendard de l’autre camp. A midi, je reçus à déjeuner chez moi l’ambassadeur britannique, Amine Gemayel et Dany Chamoun pour discuter de la situation en profondeur. Gemayel et [P.385] Chamoun exposèrent les vues du Front Libanais.

Le 24 août, je me rendis au Sérail pour une réunion avec la sous-commission parlementaire de la loi sur la défense. Nous approuvâmes la création et la composition du Conseil Supérieur de Défense, après que j’eus combattu pour que le commandant en chef de l’armée en fît partie à titre de conseiller. Il m’apparut que l’adoption de la loi sur la défense ne serait pas aisée en raison des divergences de vues concernant le Conseil Militaire et ses prérogatives, l’administration générale et les prérogatives du commandant en chef. Je fus très froissé ce jour-là par l’attitude du président du Conseil, qui se contenta d’écouter comme s’il n’était pas concerné par la défense de l’armée libanaise bien qu’elle fût soumise à des accusations dépassant les limites. [P.386]

Le lundi 28 août, je pris dès le matin la route pour Lattaquié laissant derrière moi une situation tendue, car les hostilités se poursuivaient à Beyrouth et dans les régions, semant la terreur et causant de lourdes pertes humaines et matérielles. Les responsables syriens suggérèrent un régime militaire pour rétablir l’ordre et préparer le retour à une vie politique normale. Je défendis longuement le régime démocratique du Liban, démontrant qu’un régime militaire était impossible car il ouvrirait la voie au danger d’une intervention israélienne. Je suggérai de parvenir à une solution politique. [P.387]

-Le lundi 28 août, pendant que je me trouvais à Lattaquié, de graves incidents éclatèrent aux Cèdres et à Aïn el-Remmaneh entre les force syriennes et les combattants du Front Libanais, mais je n’en sus rien avant mon retour. La situation se dégrada le lendemain avec l’enlèvement et l’assassinat par les syriens de 6 habitants de Bécharré. D’autres incidents éclatèrent dans plusieurs régions nous laissant penser que nous étions sur un volcan prêt à exploser à tout instant. [P.388]

-Le mercredi 30 août, le Conseil des ministres constitua une délégation dirigée par le président de la République dont je faisais partie avec d’autres ministres, pour assister au Vatican à l’intronisation du pape Jean-Paul Ier. La délégation devait partir le dimanche matin et rentrer le mardi. Je décidai de mettre à profit le voyage pour prolonger mon séjour jusqu’à jeudi et prendre un peu [P.388] de repos. Mais la gravité de la situation m’obligea à annuler mon voyage et à rester à Beyrouth. [P.389]

Pendant que je m’occupais, en tant que ministre de la Défense, de la situation politique et sécuritaire, il me fallait en même temps, en tant que ministre des Affaires Etrangères, préparer deux échéances compliquées. L’une était la prolongation du mandat de la FINUL au Liban-Sud, et l’autre, la prolongation du mandat de la FAD pendant qu’Israël continuait d’interdire le déploiement du détachement posté à Kawkaba et adressait au secrétaire général des Nations Unies Kurt Waldheim un mémorandum nous accusant de ne pas respecter la convention d’armistice de 1949. Commençant pas le plus aisé, je répondis au mémorandum israélien par une lettre à Waldheim, le 6 septembre, assurant l’attachement du Liban à la convention d’armistice et soulignant que la position israélienne empêchait la légalité libanaise d’exercer son rôle dans la zone frontalière par son blocage de l’entrée des forces régulières libanaises. [P.389]

L’émissaire spécial de Kurt Waldheim, Harold Saunders, m’apprit le 11 septembre 1978 que le secrétaire général a émis les directives suivantes :

1-L’armée israélienne ne peut imposer et les Nations Unies ne peuvent accepter des conditions relatives au déploiement et au mode d’action des forces de sécurité internationales qui jouissent de droits, à la lumière des résolutions du Conseil de Sécurité.

2-Les forces internationales ne peuvent conclure aucun accord susceptible de constituer une reconnaissance du statut de Haddad ou de Chidiac, sachant que l’Etat libanais, dans ses mémorandums au secrétariat général, laisse à la discrétion de la Force internationale l’adoption de mesures opérationnelles et objectives avec eux, à condition qu’elles ne mènent pas à leur reconnaissance.

3-La Force de sécurité internationale ne peut reconnaître l’autorité de l’armée israélienne à imposer des conditions de déploiement au Liban, ni à se comporter comme un médiateur ou un agent de Haddad ou de Chidiac ».

Le renouvellement du mandat de la FAD s’avéra plus difficile en raison des accrochages répétés entre les milices du Front Libanais et les forces syriennes dans les quartiers de Beyrouth-Est. Nous ne pouvions pas nous passer de la FAD car, d’une part, l’armée libanaise n’avait pas encore été reconstruite et ne pouvait assurer la sécurité, et, d’autre part, les forces chrétiennes, dans leur majorité, refusaient le maintien des forces syriennes dans leurs régions et demandaient qu’elles soient remplacées par des [P.390] unités de l’armée libanaise. Cette question fut débattue, dans l’après-midi du 5 septembre, avec les ministres Assaad Rizk, Michel Doumit et Farid Raphaël, à mon domicile. Il nous parut évident que personne, ni le président Sarkis ni aucun d’entre nous, ne pourrait admettre le renouvellement du mandat de la FAD en l’absence d’un nouveau plan de sécurité comportant un projet pour le retour des déplacés dans leurs foyers et leurs villages.

Le lendemain 12 sept, le président Sarkis approuva le projet d’un plan de sécurité pour le regroupement progressif des forces syriennes dans certains points stratégiques et leur remplacement par l’armée libanaise aux points de contrôle et dans les relations avec la population. L’armée assumerait ainsi le rôle des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) tandis que l’armée syrienne deviendrait une force d’intervention en cas de nécessité. En réalité, l’objectif du président Sarkis était de retirer les forces syriennes des régions chrétiennes en vue de désamorcer l’escalade, tout en sauvant la face à la FAD. Le président dépêcha Sami Khatib et Johnny Abdo en Syrie en vue de convaincre les dirigeants syriens du plan projeté. Leur démarche ne fut pas couronnée de succès. Nous décidâmes alors de demander au secrétariat général de la Ligue Arabe de ne pas inscrire le renouvellement du mandat de la FAD à l’ordre du jour de l’Assemblée générale prévue le 12 septembre 1978.

Vers le 10 septembre, les milieux politiques libanais furent secoués par la nouvelle de la disparition du président du Conseil Supérieur Chiite, l’Imam Moussa Sadr, lors d’une visite en Libye à la fin du mois d’août.

Le 24 septembre, la sous-commission parlementaire, issue des commissions de la Défense, de l’Administration et de la Justice, tint une réunion importante au Sérail sur le projet de loi sur la défense. Le député Mounir Abou-Fadel fit une proposition où il apparut que les attributions qu’il entendait donner au Conseil Militaire ne laisseraient guère de prérogatives au commandant en chef de l’armée. Je m’y opposai donc. Un débat houleux suivit dont le ton [P.391] monta après que je me fus retiré de la réunion. Comme à l’accoutumée, la position du chef du gouvernement me contraria car elle allait contre l’armée. Il me sembla que telle était l’orientation des syriens et que nous nous acheminions de ce fait vers une vaste crise. [P.392]

Le dimanche 17 septembre 1978, j’appris que le commandant de la FAD Sami Khatib avait informé le président Sarkis qu’un emploi du temps chargé « interdisait de recevoir le président Sarkis avant la fin du sommet du Front de la confrontation et du refus ».

Les deux jours suivants, les lundi et mardi 18 et 19 septembre, je reçus un déluge de communications au sujet du renouvellement du mandat de la FAD, dont bon nombre d’avertissements et de menaces soulignant la gravité de la question. Béchara Maroun me rendit visite sans préavis le mardi matin et attira mon attention sur le risque qu’il y aurait à ignorer le président Camille Chamoun car, tête de file de la campagne contre le renouvellement du mandat de la FAD, il entendait aller vers l’escalade. De fait, les ponts étaient rompus entre Chamoun et nous depuis la démission du président Sarkis, au début du mois de juillet, en raison de l’attitude très dure qu’il avait eue envers le chef de l’Etat. Je me rendis ensuite à Baabda pour discuter avec le président de la [P.392] question de la FAD. Nous décidâmes de procéder à 3 démarches : le président Sarkis convoquerait Pierre Gemayel pour un tour d’horizon, puis il évaluerait la situation avec Johnny Abdo avant de convoquer Dany Chamoun –qui lui avait déjà rendu visite la veille, mais avait fait ensuite une déclaration peu encourageante au sujet du renouvellement de la FAD, sans doute à l’instigation de son père, car il avait souvent répété qu’il serait impossible de ne pas procéder à un renouvellement. [P.393]

J’assistai à la réunion entre le président Sarkis et Pierre Gemayel. Ce dernier prit une attitude modérée qui reflétait sa compréhension des raisons qui motivaient la demande de renouvellement. Il s’agissait toutefois d’une déclaration faite entre 4 murs, qui ne correspondait ni à ce qu’il proclamait à l’extérieur ni à ce qu’écrivait le journal al-Amal, organe du parti Kataëb. Avec Johnny Abdo, nous nous penchâmes sur les répercussions que la demande de renouvellement pourrait avoir sur la sécurité des ministres chrétiens. Le chef du Deuxième Bureau suggéra d’héberger les ministres au palais de Baabda et d’envoyer leurs familles à l’étranger pour un certain temps ; mais cette proposition ne plut à personne. Quant à Dany Chamoun, il se montra très modéré, mais nous recommanda de ne pas continuer à ignorer son père. Lorsque je suggérai que le ministre Farid Raphaël rende visite à son père, Dany insista que je fasse cette visite moi-même. Il fut entendu que je me rendrai à Fakra le lendemain et déjeunerai à la table du chef du PNL. Dany ne tarda pas à m’appeler de la résidence de son père pour confirmer le rendez-vous ; il passa ensuite le combiné à Camille Chamoun qui me demanda s’il y avait des raisons justifiant la rupture entre lui et moi ; je lui répondis par la négative.

A Fakra, le 20 septembre 1978, Camille Chamoun m’expliqua son point de vue au sujet du renouvellement du mandat de la FAD, disant que les syriens ne feraient montre d’aucune souplesse et que nous nous faisions des illusions si nous pensions qu’ils étaient positifs. Il prévoyait une rupture entre nous et la Syrie, et demanda : « Que fera alors le président ? Rien, sans doute ; je ne le vois pas prendre une position négative vis-à-vis de la Syrie ». [P.394]

L’échec de l’envoi de l’armée au Sud aura été principalement un échec international en général, et américain en particulier. Les Etats-Unis, la grande puissance par excellence, s’étaient révélés incapables d’influer sur Israël dans un domaine qui était somme toute de [P.394] modeste importance. L’embarras américain fut la preuve que nous étions plus éloignés que jamais d’une solution globale à la crise libanaise et que notre condition déjà difficile ne ferait qu’empirer avec le démarrage des pourparlers de Camp David entre l’Egypte et Israël. [P.395]

-Le 19 septembre 1978, des grèves et des manifestations eurent lieu au Liban contre les accords de Camp David et en signe de protestation contre la disparition de l’Imam Sadr. [P.396]

Le 20 septembre, le lourd climat régional affecta le Liban-Sud où l’on enregistra des échanges de bombardements entre les combattants palestiniens à Nabatiyeh et les forces du commandant Saad Haddad à Marjeyoun. Israël intervint dans les bombardements et menaça d’envahir de nouveau le Sud libanais. [P.397]

Les accrochages ne tardèrent pas à s’étendre à Beyrouth-Est entre les milices du Front Libanais et les forces syriennes. La situation empira brutalement le 23 septembre lorsque des obus tombèrent dans le périmètre du palais de Baabda. Le lendemain, l’intensité des bombardements obligea l’ambassadeur soudanais à rester au ministère des Affaires Etrangères jusqu’à l’après-midi lorsque je pus assurer son retour sain et sauf à sa résidence. La violence des combats et des bombardements obligea la population de Beyrouth à passer de nombreuses nuits dans les abris. On déplora de nombreux tués et blessés. Les communications et télécommunications furent coupées, ainsi que l’eau, l’électricité et les voies de ravitaillement. Je restai prisonnier de l’abri jusqu’au 3 octobre lorsque le commandement de l’armée envoya des véhicules militaires (jeep) m’escorter jusqu’au palais présidentiel ; aucun véhicule civile ne pouvait circuler sur les routes défoncées par les obus et encombrées de débris.

Le 2 octobre 1978, le président de la République avait adressé au peuple libanais un message annonçant sa décision de mettre à exécution un plan de sécurité visant à séparer les antagonistes dans un délai de 10 jours et de former un nouveau gouvernement avec la participation des principales factions politiques. Il critiqua indirectement le bombardement syrien des quartiers résidentiels, disant : « J’ai acquis la conviction que ce genre de méthodes de répression dirigées contre des populations et des régions entières –quelles qu’en soient les motivations –ne constitue pas un remède efficace au niveau national, mais, au contraire, aggrave le mal ». [P.397]

Je m’étais attendu à ce que le message présidentiel indispose les syriens car ils n’approuvaient pas le plan de sécurité dont il annonçait l’application et qu’il avait réprouvé le bombardement des civils. Les syriens ne tardèrent pas à inclure le palais présidentiel dans leurs bombardements à coups d’obus de 130 mm, comme nous [P.397] l’apprirent les experts militaires. Mais je trouvais une satisfaction personnelle dans ce que le président avait pris en compte ma suggestion de ne pas accepter le renouvellement du mandat de la FAD sans l’adoption concomitante d’un plan de sécurité. C’était un point sur lequel nous nous étions opposés au cours des jours précédents, au point que je ne m’étais plus réuni avec le président et avait résolu de démissionner s’il entendait se plier aux pressions syriennes et accepter le renouvellement sans obtenir en contrepartie des concessions syriennes pour le Liban, ainsi que le lui conseillaient certains officiers de son entourage. Je me souviens d’une conversation téléphonique avec le ministre Farid Raphaël le 30 septembre 1978. Je l’avais contacté au palais présidentiel pour m’informer de la situation ; il m’avait donné les renseignements qu’il possédait. [P.399]

Je raccrochai tandis que les déflagrations des obus et les rafales de mitrailleuses lourdes se poursuivaient, mettant les nefs à rude épreuve. Les régions Est en général, et Achrafieh en particulier, étaient à feu et à sang. Nous étions dans une situation très peu enviable : « Les nôtres s’illusionnent et ne sont pas sages, tandis que ceux d’en face n’ont aucune pitié », avais-je noté une nuit de bombardements déments. [P.399]

Dans l’après-midi du mardi 3 octobre, le président français Valéry Giscard d’Estaing contacta le président Sarkis et lui exposa une proposition visant à assurer le redéploiement des forces syriennes et leur remplacement par des unités de l’armée libanaise et des Forces de Sécurité Intérieure (FSI). En contrepartie, le président libanais ferait pression sur les milices chrétiennes afin qu’elles cessent le feu. Le président Sarkis avait accepté cette proposition, posant comme condition qu’elle soit appliquée dans le cadre de l’exécution du plan de sécurité dont il avait parlé dans son message le jour précédent. [P.400]

Les jours passaient, pesants, tandis que Beyrouth continuait de brûler. Le soir du 4 octobre 1978, du ministère de la Défense, j’adressai un télex à notre ambassadeur à Paris Nagib Sadaka lui demandant ce qu’il était advenu de l’initiative française. [P.400]

Le 6 octobre, le président Sarkis demanda à rencontrer le président Assad le soir même « car chaque minute compte ». [P.401]

Nous fîmes préparer un avion et nous quittâmes en voiture le palais de Baabda en compagnie du ministre Farid Raphaël, du commandant en chef de l’armée et du commandant de la FAD. Tout le long de la route, de Baabda à Khaldé, nous fûmes soumis aux bombardements. A notre arrivée, le bombardement se concentra sur l’aéroport de Beyrouth, l’avion que nous devions prendre fut visé mais non touché. J’étais persuadé que le président Camille Chamoun avait ordonné le bombardement de l’aéroport afin de nous faire annuler notre voyage à Damas. Mais, de toute façon, notre sentiment était que le monde était contre nous.

Notre avion atterrit dans la capitale syrienne à 22h30. Un premier entretien sur les relations libano-syriennes eut lieu immédiatement avec le président Assad en présence de Abdel-Halim Khaddam et ne dura qu’une heure. Le président Sarkis commença par décrire les conditions effroyables dans lesquelles vivaient les libanais sous les bombardements. Après qu’il eut terminé, le président Assad se tourna vers moi et dit : « Frère Fouad, j’aimerais entendre votre point de vue ».

Je le regardai et plongeai mon regard dans le sien puis dis : « Monsieur le Président, souhaitez-vous entendre des paroles qui vous feront plaisir ou bien la vérité ? » Sans attendre sa réponse, j’ajoutai : « Naturellement, vous préférez la vérité ».

-Assurément, dit-il, non sans quelque étonnement dans la voix.

-Monsieur le Président, j’en étais sûr, nous sommes dans un moment de vérité. Je dois vous dire en toute franchise que si nous continuons dans cette voie, il se passera quelque chose de très regrettable et de très douloureux ; il ne sera plus possible de garder un Liban unifié. Veuillez ouvrir une carte devant vous et repérez les points de démarcation entre les communautés et les zones d’influence. Si la situation se maintient de la sorte, je ne vois pas comment les communautés pourront coexister. [P.401]

-Est-ce bien vous, frère Fouad, qui tenez ce langage ? m’interrompit-il.

-Oui, Monsieur le Président, rendez-vous compte que les choses en sont arrivées au point où je tiens ce langage. Aujourd’hui, je ne puis même pas descendre dans l’abri de mon immeuble à Beyrouth.

-Pourquoi ?

-Ceux qui s’y réfugient avec moi me regardent de travers parce que je traite avec la Syrie ; la Syrie qui les bombarde et qu’ils tiennent responsable de ce qui se passe ; les gens vous font assumer la responsabilité. [P.402]

Frappé par mes propos, le président syrien fit de son mieux pour n’en rien laisser paraître et, se tournant vers le président de la République, il dit : « C’est étrange. Levons la séance pour aujourd’hui, nous nous retrouverons demain ».

Le lendemain, nous reprîmes l’entretien. Le président syrien paraissait plus souple que la veille où il n’avait pas caché son mécontentement, sans se départir de son sang-froid. Un long entretien en tête à tête suivit entre les deux chefs d’Etat. Le résultat de ces entretiens fut l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 octobre 1978 et un accord pour le déploiement d’unités de l’armée libanaise à Hadeth et Hazmiyé, et la sécurisation de la route du palais présidentiel. Un autre accord fut conclu pour la tenue d’une réunion au niveau des ministres des Affaires Etrangères des pays participant à la FAD, le 15 octobre.

Le président Sarkis avait abordé avec son homologue syrien l’idée de demander à certains pays arabes d’envoyer des contingents participer à la FAD ; le président Assad ne s’y était pas opposé, mais les jours suivants devaient nous démontrer qu’aucun pays n’était disposé à le faire, pas même la Jordanie dont le roi nous avait pourtant promis d’envoyer un détachement, car la Syrie l’en avait dissuadé. Les gardes du corps du président de la République avaient trouvé des microphones dans l’écouteur du téléphone et dans les murs de l’aile dans laquelle il résidait à Damas. [P.402]

-Une conférence s’ouvrit à 18h, le 15 octobre 1978, au palais de Beiteddine, en présence des ministres des Affaires Etrangères d’Arabie Saoudite, Saoud el-Fayçal, du Koweït, Sabah el-Ahmed al-Sabah, de Syrie, Abdel-Halim Khaddam, du ministre d’Etat émirati pour les Affaires Etrangères, Rached el-Abdallah, et des ambassadeurs du Qatar, Ahmed ben Seif al-Thani, et du Soudan, Jalal el-Atabani. Le président du Conseil Sélim Hoss et moi entourions le président lors de la séance inaugurale au cours de laquelle il mit l’accent sur la nécessité de substituer aux forces syriennes d’autres troupes arabes dans certaines zones sensibles, sur certains ponts et dans certains points stratégiques comme la tour Rizk à Achrafieh, ainsi que sur la nécessité de déployer l’armée libanaise dans Aïn el-Remmaneh et ses environs. Le président du Conseil prit ensuite la parole et tenta d’expliquer la dégradation de la sécurité par une crise politique structurelle du système libanais qu’il appela à remédier avant toute tentative de rétablir l’ordre et la stabilité. [P.403]

Il y eut plus d’une altercation entre moi et certains participants. Même le représentant saoudien, Saoud el-Fayçal, fut au début en faveur de la position syrienne opposée au retrait des forces syriennes d’Achrafieh et à leur remplacement par des unités libanaises régulières. Il devait pas la suite parvenir à convaincre Khaddam de remplacer les forces syriennes par des troupes saoudiennes et soudanaises. Lorsque le ministre saoudien rapporta au président de la République ce à quoi avaient abouti ses entretiens avec le ministre syrien des Affaires Etrangères, le président émit le souhait de conférer avec les dirigeants du Front Libanais au sujet de la teneur de cet accord. Une rencontre fut arrangée entre ceux-ci, le président Sarkis et l’émir Saoud el-Fayçal au palais de Baabda. Le ministre saoudien devait ensuite se réunir avec les leaderships musulmans à son domicile à Beyrouth. A l’issue de ces deux rencontres, nous revînmes à Beiteddine le 17 octobre 1978 pour la séance de clôture. Nous nous mîmes d’accord sur un certain nombre de questions et préparâmes un communiqué conjoint, avant de déjeuner. Alors que nous nous trouvions à table, le ministre syrien des Affaires Etrangères me dit sur le ton de la plaisanterie : « Fouad, cette fois-ci, c’est à vous de plaquer un sourire sur votre visage lorsque vous lirez les résolutions. Laissez les gens lire sur vos traits le climat de la conférence ». [P.404]

Une fois le communiqué final émis, je tins une conférence de presse qui dérangea le président du Conseil libanais et le ministre Abdel-Halim Khaddam car « la déclaration parut très critique à l’égard de la valeur des résultats importants qui avaient été réalisés, au point de les annuler ». J’avais dit en substance : « Il convient de préciser un point important, c’est que ce que nous appelons résolutions ne sont en fait que des recommandations. La conférence des ministres des Affaires Etrangères des Etats participant ou contribuant à la FAD ne peut adopter, vis-à-vis de cette crise et de la cause libanaise, que des recommandations. Les résolutions –vous n’êtes pas sans le savoir – [P.404] nécessitent un pouvoir exécutif qui les rende aptes à être appliquées. Le pouvoir procédera très prochainement à l’examen de ces recommandations et décidera alors ce qu’il en conservera et de quelle manière il le fera ». [P.405]

De fait, le Conseil des ministres se réunit en session extraordinaire le 21 octobre pour examiner les résultats de la conférence et décida de les adopter, notamment ceux ayant trait aux arrangements sécuritaires stipulant le remplacement des forces syriennes par des forces soudanaises sur les ponts, des forces saoudiennes à la tour Rizk, et certains remaniements dans les zones de Furn el-Chebback et de Aïn el-Remmaneh destinés à donner un rôle à l’armée libanaise et aux FSI. Le Conseil des ministres prit note également du fait que le commandement de l’armée libanaise déférait les officiers Saad Haddad et Sami Chidiac devant le Tribunal Militaire. D’autres officiers qui avaient rallié l’Armée du Liban Arabe devaient être aussi déférés deux jours plus tard, y compris surtout Ahmad Khatib. [P.405]

Le 24 octobre, je me rendais à Paris où le commandant en chef de l’armée me retrouva ainsi que d’autres officiers supérieurs pour discuter de contrats en suspens avec les français. [P.405]

-Le matin du 2 novembre 1978, je passai par mon domicile venant du palais de Baabda afin de préparer mes bagages avant de retrouver le président Elias Sarkis à l’aéroport et prendre l’avion pour Bagdad. Je ne passai qu’une heure dans la maison puis remontai en voiture pour gagner l’aéroport. Notre convoi avait à peine parcouru une centaine de mètres, jusqu’au croisement de l’église Saint-Nicolas, lorsqu’il fut pris sous un feu nourri de balles et de roquettes d’une embuscade tendue par Béchir Gemayel. Ma voiture fut directement visée, je réchappai par miracle, mais 4 soldats appartenant à l’unité de combat du Deuxième Bureau, chargée de m’escorter, furent atteints, les autres capturés, y compris le lieutenant Kozhaya Chamoun, responsable de l’escorte. Tout s’était passé très vite, en quelques minutes. Je retournai en voiture à mon domicile qui fut rapidement encerclé par des miliciens armés des Forces Libanaises. Je contactai le ministère de la Défense et les informai de l’incident. Un détachement arriva rapidement sur les lieux et fit lever le siège de la maison. [P.406]

Je n’étais pas encore remis de ma colère que je recevais un coup de fil du président Camille Chamoun dénonçant l’incident, je lui répondis avec irritation, mais devais apprendre plus tard qu’il n’avait pas trempé dans l’affaire. Cheikh Pierre Gemayel me rendit visite à deux reprises pour apaiser mes craintes et m’expliquer que l’attaque ne me visait pas personnellement, mais l’officier Kozhaya Chamoun. Celui-ci avait participé la veille à une opération visant le capitaine Samir Achkar qui, s’étant mutiné contre le commandement de l’armée, s’était barricadé dans sa maison de Kornet-Chehwan avec un certain nombre d’officiers et de soldats. L’opération avait causé la mort d’Achkar dans des circonstances obscures, suscitant la colère de Béchir Gemayel, le commandant des Forces Libanaises, qui voulut, d’une part, se venger, et, d’autre part, effrayer le pouvoir, le gouvernement et l’armée. En fait, cet incident marqua le début d’une confrontation violente entre l’armée et les FL, qui laissa plusieurs [P.406] morts. On fit sauter le domicile du commandant en chef de l’armée et des accrochages éclatèrent dans plus d’un lieu. La veille de l’incident, un groupe de miliciens FL était venu devant mon domicile, avait attaqué et frappé les gardiens –qui n’étaient plus armés depuis le 4 octobre –, tiré en l’air sur l’immeuble et proféré des menaces. [P.407]

Je demandai au chef du parti Kataëb Pierre Gemayel la libération des militaires détenus par la milice dirigée par son fils, il me promit de s’en occuper immédiatement. Je croyais qu’ils avaient été libérés lorsque cheikh Pierre m’accompagna de mon domicile à la direction des FSI d’où je gagnai l’aéroport et y embarquai pour Bagdad avec le président Sarkis. Je devais apprendre plus tard que les militaires avaient été remis en liberté à l’exception du lieutenant Chamoun que l’on avait liquidé d’une manière horrible et dont le corps ne fut pas retrouvé.

De retour au Liban le 6 novembre 1978, j’avais retrouvé mon sang-froid et tentai de travailler à l’un de mes deux bureaux, aux Affaires Etrangères ou à la Défense, mais j’avais le sentiment que tout s’était écroulé autour de nous et qu’il ne restait rien sur quoi s’appuyer. Le gouvernement était dispersé, l’armée ébranlée tandis que le Front Libanais poursuivait sa confrontation politique et militaire avec nous. [P.407] J’envisageai sérieusement de démissionner et m’en ouvris au président de la République qui s’y opposa catégoriquement, assurant qu’il ne resterait pas une minute au pouvoir si je démissionnais. Je demandai alors, une fois de plus, d’être soulagé au moins du portefeuille de la Défense, disant : « Cela fait 4 mois que je vous le demande, nommez à ma place le commandant en chef Victor Khoury ». Il me donna son accord de principe, mais me demanda d’attendre un peu. [P.408]

La loi sur la défense était de nouveau sur le tapis, particulièrement les prérogatives du commandant en chef dont les musulmans réclamaient la réduction au profit du Conseil Militaire. Je partageais l’intransigeance du président de la République à refuser cette réduction de crainte que le conflit confessionnel et la répartition des fonctions entre les communautés n’atteignissent l’armée et ne réduisissent sa capacité à agir, à l’instar du gouvernement. Il nous était apparu également que, si nous faisions des concessions dans ce domaine sans avoir au préalable rétabli la stabilité, nous ouvririons la voie à une série interminable de concessions. En fait, de toutes parts l’on voulait réduire les prérogatives du commandant en chef de l’armée et lier le processus de l’entente nationale à l’adoption de la loi sur la défense. j’avais reçu la visite de l’ambassadeur américain John Gunther Dean qui m’avait franchement demandé de me montrer conciliant sur cette question, reflétant en cela, bien plus que son prédécesseur, la politique américaine d’alors envers le Liban ; une politique qui s’opposait au Front Libanais et « n’approuvait pas le maintien de la suprématie maronite sur le Liban ». [P.408]

Le chef des Forces Libanaises, Béchir Gemayel, partageait le souhait du président Chamoun de se rapprocher du pouvoir. J’en eus la preuve lors d’un déjeuner auquel me convia le directeur général de la Sûreté Générale, Farouk Abillama, en présence de Béchir Gemayel et de deux de ses proches, Joseph Abou-Khalil et Nagib Dahdah, le 22 novembre 1978. Pendant le repas, Béchir se montra tantôt critique, tantôt aimable, soulignant la nécessité d’une coopération entre le régime et les Forces Libanaises pour mettre un terme à l’animosité entre les deux camps et aux accrochages constants entre l’armée et les milices. Ma rencontre avec Béchir suscita la curiosité et l’inquiétude de son frère Amine que je reçus à déjeuner 3 jours plus tard. [P.409]

Entre le 27 novembre et le 1er décembre 1978, nous effectuâmes une visite officielle en France. La délégation, présidée par le chef de l’Etat, comprenait le président du Conseil, le directeur général de la présidence Carlos Khoury, le directeur général des FSI le général Ahmad el-Hajj ainsi que des hauts fonctionnaires et des officiers supérieurs.

Lors de mon entretien avec Louis de Guiringaud, auquel assista l’ambassadeur Nagib Sadaka, je brossai en quelques mots un tableau de la situation au Liban. Sur le plan de la sécurité, je lui dis que la tension avait baissé et que les saoudiens jouaient un rôle important du fait du déploiement de leurs forces, au sein de la FAD, à la place des forces syriennes.  [P.409]

A mon retour de France, je résolus de me défaire du portefeuille de la Défense et, le 14 décembre, rédigeai ma lettre de démission dans laquelle j’expliquai qu’en me déchargeant de ce ministère je serais plus à même de m’occuper de celui des Affaires Etrangères, qui nécessitait beaucoup d’attention à ce moment. Le lendemain, j’abordai la question avec les président Sarkis et Hoss, et finis par convaincre le président de la République qui promit de prendre une décision en Conseil des ministres le 20 décembre 1978. Ce jour-là, ma démission acceptée, on nomma à ma place le commandant en chef de l’armée, Victor Khoury. [P.413] Le président du Conseil fut très heureux de ma démission de la Défense, comme il le reconnut plus tard dans ses Mémoires : « Le président Sarkis m’avait plus d’une fois parlé de cette éventualité que j’accueillis avec satisfaction, après avoir compris du général Khoury –surtout après ma dernière rencontre avec lui à Doha –qu’il était disposé à soutenir ma position sur certains points essentiels du projet de loi sur la défense, alors que le ministre Boutros se cramponnait à des positions spécifiques concernant ce projet ». [P.414]

-Le samedi 13 janvier 1979, le président Hoss revint de Damas avec l’impression que les syriens liaient toute amélioration sécuritaire à l’adoption de la loi sur l’armée, à la prise de sanctions contre le commandant Saad Haddad et ses soldats, et à une action en vue de l’entente nationale ; mais seulement selon leur conception de l’entente. [P.417]

Pendant ce temps, le président de la Chambre Kamel el-Assaad se mit en mouvement pour une action au Sud où des accrochages avaient éclaté entre les palestiniens et les forces du commandant Saad Haddad. Il réunit à deux reprises les commissions parlementaires des Affaires Etrangères et de la Défense, et tenta à chaque fois d’embarrasser le pouvoir et le gouvernement. [P.418]

Durant cette période, le président Sarkis affrontait des pressions locales, arabes et internationales, surtout de la part des Etats-Unis, afin de lever ses réserves concernant le projet de loi sur la défense, qui visait à réduire les prérogatives du commandant en chef de l’armée. [P.419]

Une réunion de travail, le 27 janvier 1979 : concernant la loi sur la défense, il m’apparut que nous devions faire preuve de conciliation pour sortir de l’impasse et désamorcer les arguments de ceux qui prétendaient que l’armée ne pouvait assumer une mission de sécurité avant qu’elle ne soit équilibrée, et d’autres prétextes du même genre brandis par les dirigeants du Mouvement National et des Mourabitoun qui ne cherchaient qu’à empêcher l’armée d’étendre la souveraineté de l’Etat libanais. [P.420]

Entre fin janvier et début février 1979, les combats se poursuivant dans le Sud, je convoquai les ambassadeurs du Koweït, d’Arabie Saoudite et d’Irak, et leur déclarai : si la question du Sud fait partie de la cause palestinienne, elle est donc du ressort de tous les arabes. Par conséquent, soit tous les arabes veulent se battre dans le Sud par l’entremise de la Résistance palestinienne, et, dans ce cas, qu’ils mettent au point un plan de confrontation commun où chacun assumerait ses responsabilités, ou alors la Résistance agirait de son propre chef et de manière hasardeuse et s’exposerait, de même qu’elle nous expose et expose tous les arabes, au danger. Dans ce cas, nous vous demandons de nous aider à mettre un terme à ses opérations dans le Sud jusqu’à nouvel ordre. Je leur demandai de nous aider à sécuriser une route le long de la côte pour permettre à l’armée libanaise de gagner la zone de déploiement de la FINUL sans risque d’opposition ou d’obstacles de la part des organisations palestiniennes qui contrôlaient la plupart des routes menant au Sud.

J’étais conscient que ces efforts étaient stériles, mais il me fallait m’y livrer pour avoir la conscience tranquille vis-à-vis du Parlement et de l’opinion publique libanaise qu’animaient les mêmes souhaits et les mêmes interrogations que j’avais posées aux diplomates arabes. [P.421]

Le 4 février 1979, je reçus un rapport secret de l’ambassadeur du Liban à Paris Nagib Sadaka me rapportant les propos que Moshe Dayan avait tenus devant la diplomatie française : « Israël n’est absolument pas disposé à se défaire de Saad Haddad et de ses gens, ni à se taire en cas d’agression des fedayin contre lui, quels qu’en soient les résultats ; que cela soit clair ! ». Pour compliquer les choses, Saad Haddad menaça d’attaquer sans hésiter l’unité de l’armée libanaise basée à Kawkaba et la force internationale déployée dans la zone frontalière, si le commandement de l’armée devait suspendre le [P.421] paiement de la solde des troupes sous ses ordres. Dans le même temps, un câble de l’ambassadeur Ghassan Tuéni accentua le malaise en m’apprenant que les Nations Unies étaient mécontentes de notre attitude vis-à-vis des soldats de Saad Haddad. [P.422]

Je renouvelai la demande que j’avais faite concernant la sécurisation de la voie de ravitaillement de l’armée. Le président du Conseil examina cette question avec la Résistance palestinienne et le Mouvement National dont la réponse, comme d’habitude, fut un mélange d’atermoiements, de dérobades et de fausses promesses, à l’instar de Saad Haddad. Aussi bien les uns que les autres voulaient que l’armée serve leurs intérêts : le Mouvement National voulait l’armée dans le Sud pour enfoncer les enclaves chrétiennes et chiites, et combattre Israël. Saad Haddad et les autres organisations voulaient que l’armée combatte les organisations palestiniennes. [P.422]

Le 13 février 1979, un entretien avec le secrétaire général adjoint des Nations Unies Brian Urquhart, m’apprit que les Nations Unies et l’armée libanaise s’étaient entendues sur un programme en 4 étapes jusqu’à mi-avril 1979 pour que la FINUL renforce son contrôle sur le périmètre de Nakoura et certains points de passage, et que l’armée libanaise complète son déploiement dans la région. [P.422]

Selon Urquhart, Israël ne s’opposait pas à l’entrée de l’armée libanaise au Sud, à condition qu’elle restât dans la zone de déploiement de la force internationale et qu’elle empruntât la route de Marjeyoun. [P.423]

-Ni mes entretiens avec les saoudiens ni les médiations américaines et irakiennes ne purent convaincre les saoudiens de maintenir au Liban leur contingent de la FAD. Il fut décidé que son retrait s’effectuerait les 24 et 25 mars 1979 selon un programme précis, visant à éviter le vide sécuritaire. Nous avions contacté les syriens pour les informer que des unités de l’armée libanaise prendraient la place des saoudiens, lorsque subitement le commandant du contingent saoudien informa le commandant de la FAD Sami Khatib, dans la nuit du 17 mars, que ses troupes allaient se retirer au cours des 48h suivantes, c’est-à-dire avant même que l’armée et les FSI aient pu prendre les mesures nécessaires pour éviter le vide sécuritaire. Lorsque l’on m’apprit la décision saoudienne, je contactai immédiatement l’ambassadeur américain John Gunther Dean lui demandant d’agir rapidement pour convaincre les saoudiens de respecter la date initialement prévue pour le retrait de leur contingent.

L’expiration du mandat de la FAD approchant, je désignai l’ambassadeur Hussein el-Abdallah à la tête de la délégation libanaise à la session ordinaire de la Ligue arabe à Mogadiscio, les 24 et 25 mars 1979, et le chargeai de demander un renouvellement de 6 mois. [P.425]

-D’aucuns tentèrent de me convaincre de reprendre le portefeuille de la Défense, le commandant en chef de l’armée Victor Khoury ayant été contraint de démissionner en raison d’un article de la nouvelle loi sur la défense interdisant de cumuler les fonctions de commandant avec toute charge politique. Pour de nombreuses considérations, je refusai catégoriquement cette proposition. [P.428]

Dans ce climat d’immobilisme interne, nous travaillâmes assidûment à assurer l’entrée de l’armée au Sud dans le cadre d’un plan exhaustif fixant toutes les étapes à accomplir en vue de l’application des résolutions 425 et 426. Je convoquai les ambassadeurs des pays participant à la FINUL, ainsi que l’ambassadeur américain et les pressai d’exercer des pressions sur Israël afin qu’il ne s’oppose pas au déplacement de la troupe vers le Sud. On décida cette fois que l’armée emprunterait la route côtière pour gagner la zone de la FINUL. Le président du Conseil Sélim Hoss contacta la Résistance palestinienne et le Mouvement National pour assurer qu’ils n’entraveraient pas le déploiement de l’armée dans la zone frontalière. Ils donnèrent leur accord, mais, en réalité, nul ne souhaitait voir l’armée dans le Sud.

Ayant fait le nécessaire pour assurer l’envoi de l’armée dans la zone d’action des Casques Bleus et obtenu des Etats-Unis et des pays membres de la FINUL l’assurance qu’Israël avait renoncé à son intransigeance et se montrait disposé à faciliter le déploiement de l’armée, nous décidâmes que le détachement libanais s’ébranlerait le 17 avril 1979. Cependant, le 16 avril, l’ambassadeur américain John Gunther Dean demanda à voir d’urgence le président de la République en ma présence et nous annonça qu’Israël n’approuvait pas le déploiement de la troupe à sa frontière et que le détachement libanais s’exposerait à des bombardements. Il nous demanda de retarder l’envoi de 24h, mais ne s’engagea à rien. Les renseignements qui nous parvenaient de New York allaient dans le même sens. Nous décidâmes de rester fermes et dîmes à l’ambassadeur américain que nous ne retarderions pas le mouvement de la troupe à moins que les Nations Unies ne nous le demandent. Les Nations Unies, elles, ne souhaitaient pas s’impliquer et se contentèrent de nous apprendre qu’elles avaient reçu une demande de ne pas envoyer immédiatement la troupe dans le Sud.

Le 17 avril 1979 à 16h, le détachement de l’armée libanaise s’ébranla du ministère de la Défense et arriva à Saïda à 18h. Le [P.428] lendemain, il gagnait les environs d’Arzoun à l’intérieur de la zone d’action des Casques Bleus sous un feu nourri provenant de l’artillerie des forces du commandant Saad Haddad. Celui-ci, après le pilonnage, donna une conférence de presse pour annoncer la création de « l’Etat du Liban Libre ». La confusion régna entre Beyrouth, New York et Washington ; l’embarras de la capitale américaine était d’autant plus sensible qu’elle nous avait fait savoir par deux fois son appui à l’envoi de l’armée au Sud et s’était ensuite rétractée de manière très décevante. Au Conseil des ministres du 19 avril, il nous fallut dénoncer Saad Haddad et le licencier. [P.429]

-Le 2 mai 1979, le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam arrivait au palais de Baabda où le président de la République le reçut. Nous n’avions pas abordé dans le détail la question de la FAD et l’avenir de son rôle et de sa présence au Liban, mais le président Sarkis avait tout de même souligné la nécessité de recourir de plus en plus souvent à l’armée libanaise. Il précisa très poliment que l’Etat libanais voyait dans la FAD une force de renfort, c’est pourquoi il convenait qu’elle fût massée dans des secteurs précis. Il ajouta qu’on ne saurait continuer à douter de l’armée après l’adoption de la loi sur la défense. [P.435]

-Le 10 mai, le commandant de la FAD Sami Khatib nous invita, le lieutenant-colonel Mohammad Ghanem et moi-même, à un dîner chez lui. Nous passâmes en revue les thèmes qui pourraient être abordés lors du sommet projeté entre Assad et Sarkis. Les points qui préoccupaient la Syrie furent énumérés comme suit par l’officier des renseignements syrien :

1-La sécurité de la Syrie et le risque que le Liban ne serve de base à des agressions contre elle.

2-La profondeur défensive militaire du Liban par rapport à la Syrie et le droit de son armée à prendre des positions au Liban pour défendre le territoire syrien.

3-Les relations économiques et la coordination dans les grandes lignes des politiques libanaises générales.

J’en fus abasourdi ; c’était la première fois qu’un responsable syrien tenait ce langage. Si je laissais la porte ouverte à la négociation pour les 1er et 3e points, je refusai catégoriquement de négocier le 2e, me contentant de dire : « Il s’agit d’une question importante et extrêmement sensible, il n’est pas facile d’en débattre alors que l’armée syrienne se trouve au Liban, d’autant que l’armée libanaise, une fois reconstruite, sera à même d’assumer pleinement [P.435] son rôle. Il faut encore que les militaires libanais donnent leur avis concernant leur coopération à l’avenir. Ces questions, comme leur discussion, sont remises à une date ultérieure ! ». [P.437]

Le 14 mai 1979, la délégation présidentielle se mit en route pour Damas. Elle comprenait, outre le président Sarkis, le président Hoss et moi, le ministre de la Défense Victor Khoury, le commandant en chef par intérim de l’armée Mounir Torbey, le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmed Hajj, le directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama, le directeur général de la présidence de la République Carlos Khoury, le commandant de la FAD Sami Khatib et d’autres. Je me réunis avec Khaddam pour un entretien qui ne fut pas serein d’autant que, comme nous venions de l’apprendre, la situation venait de s’embraser dans le Kesrouane, à Aïn el-Remmaneh et à Furn el-Chebback entre les Kataëb et le PNL, [P.437] faisant des dizaines de morts et de blessés. Le soir, je notai ce qui suit :

-Le regroupement de la FAD et l’élargissement des prérogatives de l’armée seront facilités par l’entente. Dans tous les cas, il serait bon que ces questions soient examinées par les experts en attendant qu’un gouvernement politique puisse arranger les choses. [P.438]

-Le 20 juin 1979, rentrant de voyage, je me réunis avec le président de la République qui m’apprit ce qui s’était passé pendant mon absence concernant la crise ministérielle, l’entrée de l’armée à Aïn el-Remmaneh, la dégradation des relations avec Kamel el-Assaad et certains membres du Rassemblement Indépendant. Nous examinâmes également l’accrochage qui avait opposé à Akoura des unités syriennes de la FAD à des unités de l’armée libanaise et des milices chrétiennes. Cet incident me préoccupa beaucoup ; comment la légalité pouvait-elle se combattre elle-même ? Comment le président Sarkis pouvait-il ne pas soutenir l’armée qui avait refusé le percement de la route d’Afqa, mais que l’on avait percée malgré son opposition ? Les syriens de leur côté avaient outrepassé le plan de sécurité et étaient entrés dans une région où ils n’avaient que faire selon nos accords et sans demander l’autorisation de personne.

Le même jour, au palais présidentiel, j’assistai à une réunion présidée par le chef de l’Etat en présence du directeur général des FSI Ahmad Hajj, du chef des renseignements Johnny Abdo et du [P.445] commandant de la FAD Sami Khatib pour discuter de l’affaire de Akoura. Sami Khatib fut dépêché à Damas pour rencontrer Abdel-Halim Khaddam et l’informer que le président Sarkis ne pouvait tolérer que l’armée fût humiliée ni qu’on lui imposât des modifications du plan de sécurité après lui avoir imposé le percement de la route d’Afqa. L’armée entrerait dans la Békaa dont les syriens se retireraient, sinon le président agirait selon ce que lui dicterait sa conscience. Nous étions convenus avec Khatib que s’il remarquait que les responsables syriens faisaient la sourde oreille, il devrait demander à Abdel-Halim Khaddam de me retrouver le lendemain à Chtaura pour étudier le problème en profondeur. J’appris le soir que la mission du commandant de la FAD avait réussi, le ministre syrien des Affaires Etrangères ayant en effet réalisé l’importance et la portée de la crise, et entrepris de la régler de manière satisfaisante. [P.446]

-Dans l’attente de la formation du 2e gouvernement du régime du président Sarkis, la situation au Liban et dans le Sud était restée globalement calme, à l’exception de quelques accrochages légers sur la ligne de démarcation à Beyrouth et sur le front séparant l’Armée du Liban-Sud (ALS) et les organisations palestiniennes dans le Sud. [P.449]

-Le 27 juin 1979 vit un accrochage direct entre la Syrie et Israël au Liban, le premier depuis le 29 mars 1974, lors de la guerre d’usure. Une confrontation avait opposé les aviations syrienne et israélienne au-dessus du territoire libanais, lorsque les chasseurs syriens avaient tenté de s’opposer à des avions israéliens qui bombardaient des positions palestiniennes au Liban. 4 appareils syriens furent abattus et un 5e, touché, réussit à se poser sur la base de Rayak.

Cette bataille avait secoué les libanais et soulevé bien des commentaires. Je commentai cette bataille aérienne, disant qu’elle ne serait pas unique mais suivie d’autres agressions. [P.452]

-Le soir du 11 juillet 1979, nous apprîmes que le dirigeant libyen, qui se trouvait à Damas, comptait venir au Liban le lendemain pour une rencontre à Chtaura avec son homologue libanais. Suivant mon conseil, le président Sarkis insista pour que la rencontre eût lieu à Baabda. La valse-hésitation se poursuivit jusqu’à minuit, lorsque le commandant de la FAD m’informa que les arrangements suivants avaient été pris : Kadhafi quitterait Damas à 10h et serait accueilli à la frontière par le chef du gouvernement et le ministre des Affaires Etrangères libanais. Le président de la République l’accueillerait à Chtaura pour quelques moments de repos puis ils gagneraient ensemble le palais de Baabda où l’entretien officiel se déroulerait. Khatib m’assura que des mesures draconiennes avaient [P.452] été prises pour assurer la sécurité de la visite et des déplacements des hauts responsables libanais. Nous nous retirâmes alors pour la nuit sans nous douter de l’impact que la disparition de l’Imam Sadr avait eu sur les chiites, ni qu’ils pouvaient s’opposer à la visite du leader libyen, responsable à leurs yeux de cette disparition. [P.453]

Le 12 juillet, aux premières heures du matin, des manifestations de protestation commencèrent au Sud de Beyrouth, dans la Békaa et à Ouzaï, on bloqua des routes, brûla des pneus et déchargea des armes à feu. Une roquette tirée sur l’ambassade de Libye occasionna des dégâts matériels légers. [P.453]

-Le nouveau gouvernement s’était fixé 2 objectifs majeurs : réaliser des progrès sur le plan de la sécurité au Liban-Sud pour éviter [P.453] un retrait des troupes internationales et persuader la FAD de transférer progressivement ses responsabilités à l’armée libanaise. [P.455]

Le président du Conseil entreprit des pourparlers avec la Résistance palestinienne, mais le Sud persistait dans sa crise prolongée. Les hommes de la résistance ne tenaient compte de personne et, en face, les Kataëb et les Forces Libanaises ne tenaient pas compte de l’armée avec laquelle ils étaient en conflit permanent. Chaque fois que l’armée arrêtait quelques-uns de leurs hommes, les milices chrétiennes enlevaient des officiers et des soldats qui habitaient dans les régions sous leur contrôle.

L’importance que nous attachions à l’élargissement des responsabilités de l’armée en lieu et place de la FAD était d’autant plus vive que cette question pouvait, dans une certaine mesure, mettre à l’épreuve les intentions syriennes au Liban.

Je notai dans mon journal :

« Les deux affaires, à savoir la formation d’un gouvernement représentatif et la reconstruction de l’armée, dépendent de la bonne volonté syrienne. Je crains que le plan syrien ne soit d’obstruer l’entente et la formation d’un gouvernement d’union nationale, et d’entraver la reconstruction de l’armée car ils bénéficieront de données qui justifieront leur maintien. Le plus regrettable dans cette affaire est que les Kataëb, et plus particulièrement Béchir Gemayel, se comportent de manière à donner aux syriens des prétextes pour réaliser leurs desseins. Sans compter que Sleimane Frangié, à mon avis, empêche l’entente nationale par son attitude vis-à-vis du Front Libanais. Agit-il ainsi mû par la haine et la rancune ou bien est-il encouragé par les syriens ? Je n’ai pas de réponse à cette question pour l’instant ». [P.455]

-Le dimanche 22 juillet 1979, l’aviation israélienne bombarda Damour et certaines positions palestiniennes au Sud. [P.455] Notre position était solide à ce moment car l’agression israélienne n’avait eu ni prétexte ni justification, Tel-Aviv l’ayant présentée comme une attaque préventive, au point que les Etats-Unis durent la dénoncer franchement. L’embarras américain était particulièrement sensible car les appareils de l’Etat hébreu étaient munis d’équipements fournis par les Etats-Unis pour servir à des fins autres que celles auxquelles ils avaient été employés. [P.456]

-Dans l’après-midi du 31 août 1979, les services de renseignements me firent parvenir une nouvelle extrêmement préoccupante : le président Sélim Hoss était l’otage de la gauche et du Mouvement National, et ne pouvait même pas discuter d’un sujet dont il savait à l’avance que la Syrie le rejetterait. Nous étions alors en train de discuter de nombreux problèmes épineux, comme les mécanismes d’application de la loi sur la défense et la question du remplacement de la FAD par l’armée libanaise. [P.457]

-A l’aube du 4 août 1979, les israéliens effectuèrent une opération de commandos contre des positions de la résistance et de la gauche dans le Arkoub, occasionnant de lourdes pertes. [P.457]

-Israël renouvela ses agressions les 3 et 4 août 1979, les échanges d’artillerie s’intensifièrent. Lorsque les bombardements atteignirent la localité de Aïn Delb et le périmètre des villes de Saïda et de Tyr, je dus demander une réunion du Conseil de Sécurité, la dénonciation d’Israël assortie de sanctions et l’arrêt des agressions. [P.458]

-Je notais avec intérêt que, pour la première fois, les deux ministres maronites, Youssef Gebrane et Boutros Harb, avaient pris une position ferme à l’encontre des exactions syriennes et du renouvellement du mandat de la FAD lors du Conseil des ministres du 12 janvier 1980. Ce jour-là, je gardai le silence jusqu’au moment où le président Hoss déclara que le recours à l’armée libanaise était lié à deux conditions : la mise en place des mécanismes d’application de la nouvelle loi sur la défense et des remaniements dans les rangs de l’armée. j’objectai, disant : « Je suis d’accord sur la nécessité de mettre en place les mécanismes d’application, mais je ne peux faire de cette question, pas plus que des remaniements dans l’armée, une condition au recours à la troupe ». Le président Hoss corrigea alors sa position et dit qu’il ne posait pas de conditions, mais insistait pour l’application de la loi sur la défense. [P.479]

Dans l’après-midi du même jour, j’eus une rencontre discrète avec le président Camille Chamoun, au domicile de Nabil Noujaim. Le président Chamoun demanda si le renouvellement du mandat de la FAD pourrait rapporter quelques gains au Liban. Je lui dis mon inquiétude sur ce plan en raison de l’horizon bouché de l’Etat libanais. Le renouvellement du mandat de la FAD fut aussi l’objet d’une réunion, le lendemain, avec Johnny Abdo, Farouk Abillama, Amine Gemayel et Jean Obeid. Nous mîmes au point une vision proposée par le directeur général de la Sûreté Générale, mais je leur dis que je doutais « que le président l’accepte car il pourrait la considérer comme une aventure dans ces circonstances et sans soutien international. Si l’on insiste et qu’il suive la voie que nous lui proposons, il pourra, si les syriens ne répondent pas favorablement, décider de démissionner ».

De fait, lorsque nous rencontrâmes le président de la République le 18 janvier 1980 et que Farouk Abillama lui présenta ce plan, il sortit de ses gonds et le taxa d’irréaliste puis nous demanda : « Avez-vous perdu tout espoir dans un autre plan et cherchez-vous à diviser le pays ? » Jean Obeid tenta de calmer les choses, suivi en cela par [P.479] Johnny Abdo, mais le président Sarkis maintint son refus. Je le connaissais depuis assez longtemps pour savoir que le meilleur moyen de parvenir à un accord avec lui était de commencer par lui poser quelques questions :

-Pensez-vous que les syriens pourraient desserrer l’étau si nous ne revendiquions rien ?

-Pouvons-nous accepter que les renouvellements se suivent sans que nous exprimions nos demandes et notre point de vue ?

-Excluez-vous la possibilité que les ministres chrétiens subissent des pressions et quelle serait à ce moment l’attitude du président Hoss ?

-Ne pouvons-nous donner quelque chose au président Hoss afin de le convaincre de nous soutenir ? [P.480]

Mes question détendirent l’atmosphère. Nous convînmes qu’il était nécessaire de tenter de parvenir à une entente avec le président Hoss au cours d’une réunion entre le président Sarkis, le président Hoss et moi. Nous décidâmes aussi de reporter la discussion sur le renouvellement du mandat de la FAD le temps d’être fixés sur l’orientation du président du Conseil.

Comme si les complexités de la situation libanaise n’étaient pas suffisantes, nous apprîmes que la révolution iranienne avait décidé d’envoyer au Liban 1000 volontaires iraniens. Nous prîmes contact avec le commandement syrien et le pressâmes de ne pas permettre à ces volontaires de traverser le territoire syrien jusqu’au Liban, ni de permettre aux avions les transportant d’atterrir en Syrie. Mais la Syrie, qui avait promis de collaborer avec nous, mit ses propres avions à contribution pour transporter les iraniens jusqu’aux camps d’entraînement du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLF) où on leur remit des cartes palestiniennes et d’où ils pénétrèrent au Liban par le chemin qu’empruntait la Résistance palestinienne sans que quiconque ne l’arrêtât. [P.480]

-Le 12 janvier 1980, nous dépêchâmes Johnny Abdo à Damas où il se réunit longuement avec le général Mohammad Kholi pour examiner les relations entre les deux pays sur la base des retraits partiels de la FAD que nous avions demandés. Le chef du Deuxième Bureau revint avec un sentiment positif et la promesse d’une réponse sous deux jours. Le commandant de la FAD Sami Khatib nous rapporta que les autorités syriennes entendaient discuter l’affaire sur la base d’un vaste plan politico-militaire. Il me semblait difficile à l’époque d’accepter un renouvellement du mandat de la FAD sans obtenir en même temps un retrait partiel sur la base d’un plan et d’un calendrier. Je jugeai qu’il fallait établir ce plan avant l’échéance du renouvellement que j’avais chargé notre ambassadeur auprès de la Ligue arabe de demander. Je contactai les ambassadeurs des pays arabes qui finançaient la FAD ; ils donnèrent leur accord, à contrecœur, souhaitant que ce renouvellement fût le dernier. [P.485]

-Dans la nuit du 22 janvier 1980, les forces syriennes se retirèrent sans crier gare de la ville de Saïda et de ses environs, ainsi que de certains secteurs du Haut-Metn et du Nord. Des éléments palestiniens prirent leur place ; il y eut des accrochages avec l’armée libanaise à la caserne de Saïda lorsque les éléments de la Résistance palestinienne tentèrent de l’investir. Je considérai que la Syrie voulait, par ce retrait soudain, [P.485] donner une leçon aux libanais et aux responsables arabes pressés de la voir évacuer le Liban, et les avertir de ce que le Liban risquerait si les troupes syriennes se retiraient. Le lendemain, la Ligue arabe renouvelait le mandat de la FAD pour 6 mois jusqu’au 27 juillet 1980. [P.486]

Les palestiniens déclarèrent que la Résistance n’accepterait pas plus de 120 soldats libanais dans la zone de Tyr et ne tolérerait aucune présence militaire libanaise le long de la route côtière de Beyrouth à Tyr. [P.486]

-De nouveaux combats éclatèrent entre les milices des Kataëb et du PNL, et atteignirent leur paroxysme dans la région de Jbeil, plus précisément sur les hauteurs de Annaya, faisant un grand nombre de tués et de blessés. Très inquiet, le président Chamoun me réveilla à l’aube du 31 janvier 1980 pour me conjurer : « Essayez de faire quelque chose ». Il m’envoya à deux reprises Nabil Noujaim puis son fils Dany, une fois ce dernier revenu de voyage. Lorsque l’armée avait tenté de s’interposer, les miliciens Kataëb l’en avaient empêchée, blessant 3 soldats. Le président Chamoun me dit qu’il songeait à dissoudre les milices chrétiennes et à remettre leurs armes à l’armée, et ajouta que les Kataëb n’y étaient pas disposés. [P.487]

Les accrochages entre Kataëb et PNL accrurent la confusion dans laquelle nous nous trouvions du fait des manigances syriennes dont nous ignorions l’objectif. Le dimanche 3 février, le chef du Deuxième Bureau Johnny Abdo m’appela et me demanda de lui parler sur le brouilleur téléphonique. Au bout du fil je trouvai Sami Khatib. Il me dit avoir appris, par une communication téléphonique avec ses supérieurs, que les forces syriennes allaient se retirer de Beyrouth et de sa banlieue « pour des considérations militaires et parce qu’elles ne voulaient pas continuer à jouer le rôle du gendarme », selon ses dires. [P.487]

Je me rendis immédiatement au palais présidentiel où je me réunis avec le président de la République en présence du commandant en chef de l’armée, le chef des renseignements militaires et du commandant de la FAD, bientôt rejoints par le président du Conseil. Nous ne pûmes nous accorder sur les raisons de la décision syrienne, mais nous étions enclins à penser que les syriens voulaient nous donner une leçon et nous mettre dans l’embarras parce que nous prenions des décisions sans les consulter, comme sur l’Afghanistan, et parce que nous leur demandions un retrait partiel « sans prendre la défense de leur armée qui se trouvait montrée du doigt par la plupart des libanais ». La première réaction du président Hoss fut de demander au président Sarkis de contacter le président Assad pour le prier de surseoir à la décision de retrait. Ce n’était naturellement pas chose facile pour le président qui avait déjà dépêché des émissaires à Damas pour demander des retraits partiels, notamment du périmètre de la ligne de démarcation et de la banlieue de Beyrouth. Le président posa comme condition de cet appel téléphonique mon acceptation de me rendre à Damas de sa part. je me récusai pour de nombreuses raisons, la plus importante étant que j’étais conscient du fait que la [P.487] Syrie nous considérait sans bienveillance et souhaitait nous gêner et nous embarrasser. [P.488]

Après discussion, l’on décida que le commandant de la FAD Sami Khatib se rendrait le jour même à Damas pour y rencontrer le commandement militaire syrien et que le président du Conseil s’’y rendrait le lendemain pour féliciter le président du Conseil syrien Abdel-Raouf el-Kasm. Il mettrait à profit ce déplacement pour rencontrer le président Assad et discuter du timing de la décision de retrait et de la nécessité d’une coordination préalable avec les autorités libanaises pour éviter un vide sécuritaire ou l’occupation par les diverses milices des positions stratégiques tenues par les syriens depuis 1976. Au cours de cette réunion, le président du Conseil avait semblé très inquiet des conséquences de la décision syrienne ; nous étions moins ébranlés que lui, mais nous n’ignorions pas les répercussions d’un retrait syrien non programmé et non coordonné avec les forces de sécurité libanaises.

Je passai la journée du 4 février 1980 au palais de Baabda. Le président de la République reçut le président de la Chambre Kamel el-Assaad en ma présence. Nous partagions la conviction qu’il fallait charger l’armée de maintenir la sécurité dans toutes les régions évacuées par les troupes syriennes et demandâmes au commandement de l’armée d’établir les plans et de prendre les mesures nécessaires. [P.488]

Sami Khatib rentra bredouille de Damas. Il avait rencontré un Hikmat Chéhabi intransigeant, incapable de voir les choses autrement que sous un seul angle et qui avait proféré des menaces voilées. Il avait ainsi affirmé que l’armée libanaise n’était pas acceptée sur le plan national et serait incapable d’assumer la mission que l’on attendait d’elle une fois les troupes syriennes retirées. Chéhabi accusa en outre les services de sécurité libanais de ne pas agir contre ceux qui conspiraient contre la Syrie et vilipenda ce qu’il appela la réticence du pouvoir libanais à réaliser l’entente parmi les libanais. [P.489]

Le président Hoss avait confié au directeur général des Forces de Sécurité Intérieure Ahmed Hajj que les syriens étaient particulièrement réprobateurs, et même vindicatifs, à mon égard, ajoutant qu’il ne serait pas avisé que j’entreprenne des négociations avec eux sur n’importe quel sujet. La visite du président Hoss à Damas avait coïncidé avec celle d’une délégation de la Résistance palestinienne et du Mouvement National, laquelle revint de Damas avec l’ordre d’escalader la campagne  contre nous, de menacer l’armée et d’empêcher son déploiement à la place des troupes de la FAD si celles-ci se retiraient. Ces organisations prétendirent combler le vide à l’aide de leurs milices privées. [P.489]

-Je ne me doutais pas un instant que l’action en vue de l’entente nationale, exigée par la Syrie pour accepter notre décision de déployer l’armée à la place des forces syriennes qu’elle avait promis de retirer, mènerait à bien plus qu’une accalmie et la mise en sourdine des menaces des alliés syriens au Liban –particulièrement le Mouvement National –de s’en prendre à l’armée en cas de retrait syrien. [P.494]

-Le ras-le-bol des chiites en raison des abus palestiniens dans le Sud et des opérations contre Israël dont les chiites seuls subissaient les représailles. La dernière manifestation de leur mécontentement avait été le soutien actif de groupes armés chiites aux soldats libanais de la caserne Henri Chéhab à Bir-Hassan lors d’une attaque menée contre elle par les unités palestiniennes au début de février 1980. [P.494]

-Le 3 mars 1980, je fus reçus par Abdel-Halim Khaddam et les hauts responsables syriens à l’aéroport. Nous abordâmes ensuite l’ordre du jour de 4 points : le dialogue en cours en vue de l’entente et les principes de base qu’il avait définis ; le retrait de la FAD et son remplacement ; le Sud et ses problèmes ; et, enfin, la question de l’armée. Au sujet du vide sécuritaire dans Beyrouth-Ouest, je fus étonné d’entendre Khaddam me dire qu’il nous faudrait nous entendre avec les factions présentes sur le terrain. Je lui répondis : « Ces factions obéissent à vos instructions. Vos propos semblent refléter une volonté d’embrasement ; ce qui est insensé ». [P.496]

Avec le président Assad, lorsque j’évoquai la question du vide sécuritaire qui pourrait survenir en cas de retrait de la FAD, si l’armée se trouvait dans l’incapacité de la remplacer, et ma crainte d’une dégradation sur le terrain, le président Assad me dit avec une infinie froideur : « Frère Fouad, croyez-vous que je souhaite un embrasement au Liban ? ». Je lui répondis par la négative et soulignai la nécessité d’une coordination entre les deux armées pour éviter le pire. J’ajoutai que le commandant en chef de l’armée était disposé à visiter Damas et à se réunir avec son homologue afin de mettre au point les mesures nécessaires. Pour mieux l’inciter à accepter cette coordination, j’ajoutai que la réunion entre les deux commandants en chef pourrait porter sur l’entraînement, la formation, les renseignements, l’esprit militaire et l’orientation. Le président Assad donna son accord pour la visite du général Victor Khoury à Damas dans les plus brefs délais et demanda à Khaddam de lui prendre date avec Hikmat Chéhabi. Il [P.497] précisa : « Le soldat libanais doit sentir que le soldat syrien est son frère et qu’ils sont ensemble dans la même tranchée ». [P.498]

Au sujet du Sud, les responsables syriens soulignèrent la nécessité du maintien de la force internationale et les risques qu’impliquerait son retrait. Ils approuvèrent le principe d’efforts de notre part en vue de progrès dans l’application de la résolution 425, y compris l’extension de l’autorité de l’Etat dans le Sud par le biais de l’armée. Ils exprimèrent leur conviction qu’un progrès sur le plan de l’entente interne pouvait créer un climat propice au dialogue avec la Résistance palestinienne afin de permettre à l’armée d’avancer vers le Sud. A ce sujet, ils manifestèrent de l’exaspération vis-à-vis des positions « improvisées » du président de la Chambre Kamel el-Assaad. [P.498]

-Nous attendions la visite du commandant en chef de l’armée à Damas le dimanche 9 février 1980 et spéculions sur ses résultats lorsque, le [P.498] matin du 7 février, les troupes syriennes se retirèrent sans tambour ni trompette –et sans coordination préalable avec qui que ce fût –de Sinn el-Fil, de Jisr el-Bacha, de Hazmiyé et du secteur de la Galerie Semaan. Par chance, l’armée était prête à ce retrait. Elle occupa les positions évacuées par les syriens avant que les milices locales ne les investissent. Le retrait syrien fut bien accueilli dans le pays, bien que le regroupement des troupes syriennes dans la Békaa ait eu pour objectif de prévenir les conséquences des combats féroces qui se déroulaient alors entre l’armée syrienne et les Frères Musulmans à Hama et ses environs, et dans d’autres régions syriennes. J’étais persuadé à l’époque que le président Hafez el-Assad réussirait à mater la révolte contre son pouvoir. [P.499]

-Le 11 mars 1980, j’invitai Abou Ammar à faire preuve de franchise et à cesser de multiplier des promesses qu’il n’avait pas l’intention de tenir, ou de faire des procès d’intention en disant que l’armée était contre les palestiniens. Je l’assurai que l’entrée de l’armée dans les régions Ouest après le retrait des syriens ne visait pas à nuire à la résistance ou à la frapper et soutins que le Liban ne songeait même pas à rallier Camp David. Je sortis de cette réunion somme toute cordiale avec des impressions positives. [P.500]

-Dans l’après-midi du 22 mars 1980, le président Camille Chamoun rendit au président de la République sa première visite depuis 2 ans, durant lesquels il n’avait pas épargné au président Sarkis ses critiques cinglantes. Il avait réchappé 10 jours plus tôt à un attentat et paraissait préoccupé et inquiet pour sa sécurité personnelle, ce qui [P.500] n’était pas dans ses habitudes. [P.501]

-Le 20 avril 1980, au Conseil des ministres réuni autour du président de la République, certains ministres critiquèrent le président du Conseil pour avoir soulevé la question de la confiance, à quelques jours de la réunion du Parlement, sans consulter personne et pour son insistance à réduire les prérogatives de la direction des [P.502] renseignements de l’armée libanaise. Le ton monta, j’intervins fermement, pour la 1e fois depuis la formation du 2e gouvernement, et, tout en reconnaissant la bonne foi du président Hoss, lui reprochai de ne pas nous avoir consultés au sujet de la confiance et d’avoir évoqué le différend autour de l’organisation de l’armée. Je m’interrogeai sur les raisons qui l’avaient poussé à lier toute l’action du gouvernement à la question du décret sur l’armée et lui dis : « Si vous pouvez garantir que le palestinien va se discipliner et se retirer des lieux où il n’a pas le droit de se trouver et que toutes les factions de la zone Ouest accepteront de céder la sécurité à l’armé  sitôt le décret paru selon vos vœux, c’est-à-dire en restreignant la direction des renseignements, eh bien, j’accepterai cette restriction en échange de garanties tangibles ». Le président Hoss parut troublé et dit qu’il n’était pas habilité à donner de telles garanties. Je lui répondis : « Dans ce cas, nous rejetons le chantage et nous n’y soumettrons en aucun cas ». [P.503]

-En mai 1980, l’attitude des palestiniens m’intrigua. Ils ne s’exprimaient plus dans les médias, mais s’activaient sur le terrain et en politique. J’en déduisis qu’ils cherchaient à gouverner le Liban et à y instaurer un Etat en attendant de pouvoir en faire de même éventuellement en Palestine. Pour parvenir à leurs fins, ils avaient recours aux méthodes suivantes :

-L’occupation de positions armées dans les régions du Liban et le recours à tous les moyens pour réprimer toute entreprise politique ou militaire contraire à leurs intérêts.

-La manipulation du Mouvement National qui n’était plus qu’une marionnette entre leurs mains ; ils le plaçaient en première ligne dans la lutte pour nous empêcher de recourir à l’armée à Beyrouth et dans le Sud. En effet, ils avaient pour objectif fixe d’empêcher la renaissance de l’armée au Liban, sachant qu’une fois réalisée, sa première mission serait de s’opposer à eux.

-Leur entente avec la Syrie ; une entente malaisée, ponctuée de différends et de périodes de froid, car la Syrie souhaitait contrôler la Résistance palestinienne au Liban. Mais les deux parties s’accordaient sur quelques dénominateurs communs, notamment que l’Etat libanais demeure faible et fragmenté afin de pouvoir l’assujettir et réaliser leurs desseins sur son territoire. [P.504]

-Le matin du 7 juin 1980, je me rendis au palais présidentiel pour me réunir comme d’habitude avec les président Sarkis et Hoss avant le Conseil des ministres. J’interrogeai le président du Conseil sur les raisons de son insistance à démissionner. Je compris de ses réponses qu’il ne voulait pas être le dindon de la farce ou la cible d’attaques sans fin. Le président de la République pensait que l’inquiétude du président Hoss pour sa sécurité et surtout pour celle de sa fille était le véritable motif de sa démission ; c’est pourquoi il ne chercha pas à le dissuader. Je reprochai vivement au président du Conseil de s’être réuni la veille avec le chef de l’OLP Yasser Arafat, deux jours après des attaques menées par des palestiniens et l’Armée du Liban Arabe contre la caserne de l’armée à Saïda. [P.506]

-Le 8 juillet 1980, on m’apprit qu’un véritable massacre s’était déroulé à Safra lorsque des miliciens Kataëb avaient attaqué des postes du PNL. On parlait de pertes humaines de l’ordre de 200 à 500. Très affecté par cette nouvelle, je songeai un moment à écourter a visite à Vienne et rentrer au Liban, mais je me ressaisis en apprenant que les événements s’étaient déroulés le jour précédent et qu’une accalmie était en vue après que l’armée eut évacué Dany Chamoun de Fakra à Yarzé à bord d’un hélicoptère et que le président Chamoun eut décidé de remettre les postes et les armes du PNL aux Kataëb. [P.511]

-Je repris le chemin de Chtaura le 21 août 1980 où je rencontrai le ministre syrien des Affaires Etrangères dans une nouvelle tentative de lever les obstacles. Je dis à Khaddam : « C’est pourquoi, non seulement il nous faut prendre en considération certaines règles dans le choix des ministres, mais il faut doter ce gouvernement des moyens nécessaires, sur le plan de la sécurité notamment, pour parvenir à un accord définitif sur le décret de réorganisation de l’armée et procéder à [P.516] son déploiement sur la base d’un calendrier ». [P.517]

-Le soir du 4 septembre 1980, le président Sarkis, Ahmad Hajj, Johnny Abdo, Sami Khatib et moi nous réunîmes au palais présidentiel pour examiner les données que Khatib avait rapportées de Damas. Il s’agissait d’une ébauche limitée et modeste d’un plan de sécurité qui serait appliqué au cours des trois premiers mois du nouveau gouvernement et prévoyait le déploiement de l’armée libanaise dans le centre-ville et ses environs, sur les lignes de démarcation, la route de l’aéroport via Kfarchima, et la route du Port. [P.517]

-Les choses s’aggravèrent en novembre 1980, à la suite des incidents de Aïn el-Remmaneh qui constituèrent le point de départ de l’opposition et de la formation d’un front contre les Kataëb et le président de la République. Un accrochage armé opposa le parti Kataëb et les hommes d’Elias Hanache –ce qui restait de la milice des Noumours du PNL. La milice des Kataëb s’était déchaînée contre ce groupe sans que l’armée, déployée à Aïn el-Remmaneh, ne bronchât en dépit de la violence des combats et des appels répétés du président Camille Chamoun. Il me sembla à l’époque que le commandement de l’armée et la direction des renseignements avaient délibérément laissé le champ libre aux [P.523] éléments Kataëb pour procéder à cette liquidation. Selon le journaliste Nicolas Nassid, l’armée n’était pas intervenue parce qu’un appel téléphonique avait suggéré qu’il existait une relation entre Hanache et les organisations palestiniennes. Le commandant en chef Victor Khoury aurait contacté Béchir Gemayel pour lui annoncer « qu’il avait carte blanche pour éliminer les poches des gens de Hanache à Aïn el-Remmaneh ». Ce renseignement parut d’autant plus crédible que l’artillerie des organisations palestiniennes avait soutenu Hanache pendant les combats et que ce dernier et Dany Chamoun s’étaient réfugiés à Beyrouth-Ouest après la bataille. [P.524]

L’attitude de l’armée pendant l’opération militaire des Kataëb, après la manière dont le gouvernement avait été formé, mit la patience des syriens et du Mouvement National à bout. Ils y virent une collusion entre le pouvoir et les Kataëb pour imposer un fait accompli politique, à travers le gouvernement Wazzan, et un autre, militaire, par la mainmise des milices Kataëb sur l’ensemble de la région Est. Le président Wazzan demanda des sanctions contre les officiers qui n’avaient pas fait leur devoir et la remise à l’armée des positions que les milices Kataëb avaient prises à Hanache. Le lendemain, à Aïn el-Remmaneh, les Kataëb s’accrochèrent avec l’armée, contraignant celle-ci à battre en retraite de l’intérieur du secteur jusqu’aux lignes de démarcation. La situation politique se dégrada et les tensions s’accentuèrent ; le spectre de la guerre revenait. [P.524]

Il ne fait aucun doute que Johnny Abdo ne s’attendait pas à l’issue de l’opération de Aïn el-Remmaneh. Interrogé par le président Sarkis –qui me rapporta cette conversation plus tard –sur le fait que l’armée ne soit pas intervenue, Abdo avait répondu que les gens oublieraient l’affaire en deux jours. Mais la suite devait prouver le contraire. Dans l’après-midi du dimanche 22 novembre 1980, je pris part à une réunion avec le président Sarkis en présence de Johnny Abdo et de Béchir Gemayel. Le président Sarkis tint des propos sages et pertinents bien qu’il n’usât pas du ton décisif qui est nécessaire chez [P.524] nous en Orient. De son côté, Béchir tenta de nous convaincre que les incidents de Aïn el-Remmaneh n’étaient pas prémédités et qu’il y avait été entraîné. Il ajouta que ni le commandement ni la composition de l’armée ne lui convenaient car les éléments musulmans y étaient plus nombreux et répondaient à une orientation particulière, contrairement aux éléments chrétiens. Il reconnut avoir commis quelques erreurs, dit qu’il doutait de tout le monde et ferait le nécessaire. Il ajouta qu’il avait besoin de la légalité, mais ne voulait pas s’y substituer. Il espérait qu’elle comprendrait sa situation et admettrait certaines de ses vues. Il ajouta que l’échéance présidentielle de 1982 se rapprochait et « qu’il ne convient pas que les choses se fassent en fonction de la formule actuelle, mais d’une formule modifiée ». Il exprima son attachement à l’unité du Liban, sa renonciation à réclamer une patrie chrétienne et son acceptation de la présence temporaire des palestiniens, mais dans le cadre d’une nouvelle formule. [P.525]

A la demande du président Chafic Wazzan, qui était soumis à toutes sortes de pressions, le Conseil de Défense se réunit le 3 novembre. Nous nous étions au préalable réunis lui et moi avec le président Sarkis et il nous avait révélé qu’on le pressait de prendre des mesures disciplinaires et de déployer l’armée à Aïn el-Remmaneh. Pendant la réunion du Conseil de Défense, le commandant en chef Victor Khoury paraissait troublé : le Mouvement National voulait sa tête parce qu’il le jugeait plus « chrétien » que nécessaire et les Forces Libanaises parce qu’il ne l’était pas assez. Je tentai, par des questions cohérentes, de lui faciliter une issue, mais en vain. Après ces délibérations, on convint de ne pas prendre de résolution dans une tentative de gagner du temps et d’éviter l’impasse. Le président Sarkis agissait à l’époque avec beaucoup de lenteur ; il me paraissait avoir beaucoup changé et je me demandais si la cause en était le dégoût ou seulement des raisons de santé. [P.525]

-En novembre 1980, j’eus une rencontre avec Camille Chamoun qui me fit part des grandes difficultés qu’il rencontrait du fait des agissements du Conseil Militaire Kataëb et de Béchir Gemayel. Il se faisait violence pour rester en relation avec eux. Il réprouvait l’idée des combats et de l’embrasement, et insista plusieurs fois sur la nécessité d’équiper l’armée, laquelle, à son sens, avait « commis une erreur fatale à Aïn el-Remmaneh ». [P.526]

-Le 14 novembre 1980, nous nous réunîmes discrètement, Béchir Gemayel, Sélim Jahel, Joseph Abou-Khalil, Johnny Abdo, le président Sarkis et moi. [P.526] Béchir voyait que la coopération entre la légalité et les FL était possible par l’une des deux voies suivantes :

-La première voie aurait une base politique et un contenu militaire. La légalité annoncerait des positions en vertu lesquelles la présence palestinienne au Liban serait la source de tous les maux et de tous les différends entre les libanais.

-La seconde voie aurait une base militaire et un contenu politique en ce sens que les FL entreprendraient des actions militaires que la légalité couvrirait.

Je lui demandai quels étaient les véritables objectifs de ce projet. Il me répondit qu’il fallait contrôler la présence palestinienne et réduire son rôle militaire et son influence sur les musulmans afin de pouvoir dialoguer avec ces derniers au sujet de la nouvelle formule. Il y eut un débat intense sur ces questions, sur la sagesse et la témérité du projet et la distance qui les sépare. Béchir dit :

-Prenez un peut de notre folie et nous prendrons un peu de votre sagesse.

-Il y a une grande différence entre vous et le chef de l’Etat à qui il est interdit de prendre des risques sur le sort du pays et des gens, ripostai-je.

-La stagnation est pire que l’aventure car elle mène inéluctablement au marasme et à la mort, dit Béchir avec assurance.

-Il est vrai que la stagnation est nuisible, mais un minimum de garanties de succès est nécessaire, sans quoi c’est commettre un suicide, le nôtre et celui du pays. Se lancer dans n’importe quel projet comportant autant de risques sans au moins 50% de chances de succès est impossible ; ce serait une aventure.

Mes derniers propos l’avaient impressionné, il répondit par des généralités laissant entendre que si nous n’options pas pour l’une des deux voies qu’il avait évoquées, il ne lui resterait plus qu’à combattre toutes les forces en présence sur le terrain, y compris celles de la légalité. [P.528]

-En vue de régler la crise gouvernementale, j’eus plusieurs réunions avec le président de la République en présence de Johnny Abdo. Nous examinâmes l’affaire de Aïn el-Remmaneh et les mesures à prendre pour calmer la vague de réprobation qui s’était élevée dans les régions Est et Ouest. Je remarquai que le chef des renseignements militaires cherchait constamment à éviter d’imposer des sanctions aux officiers supérieurs de l’armée, ce qui renforça mes soupçons qu’il avait trempé dans l’affaire de Aïn el-Remmaneh. Le journaliste Hikmat Abouzeid finit par s’entendre avec le président Sarkis que le ministre de la Défense Joseph Skaff prendrait une série de sanctions à l’encontre du commandant en chef, du chef d’état-major et de son adjoint, du directeur des opérations et du commandant du secteur. Nous étions convenus que le président Wazzan se contenterait d’annoncer que les autorités compétentes avaient pris des mesures disciplinaires à l’encontre de certains cadres du commandement militaire, mais il nous révéla franchement avoir divulgué les détails au Mouvement National et aux partis de la zone Ouest ; les journaux parurent le lendemain détaillant par le menu ces informations. [P.529]

Ce qui me dérangea le plus dans l’attitude du président Wazzan à l’époque, c’est-à-dire quelques jours après la formation du gouvernement, fut de découvrir à quel point il était influencé par le Mouvement National. Cela me fit craindre un retour aux altercations verbales que nous avions avec le président Hoss au cours des quatre premières années du mandat du président Sarkis. [P.529]

-Une nouvelle dégradation commença le 19 décembre 1980 avec le bombardement violent de la ville de Zahlé par l’artillerie syrienne. Les ministres, les députés et les chefs spirituels de la région s’efforcèrent de rétablir le calme. Le bombardement provoqua un tollé contre la Syrie dans la presse locale et internationale. Les Forces Libanaises se rendirent auprès des ambassadeurs des Etats-Unis et de France, et à la nonciature apostolique. La France intervint auprès de la Syrie puis publia un communiqué réprouvant l’attaque contre Zahlé. Les Etats-Unis en firent de même quoique sur un ton plus nuancé. Des réunions eurent lieu à Chtaura entre les chefs politiques et spirituels de la ville et la FAD. La crise s’aggrava lorsque les bombardements et les combats se déplacèrent à Beyrouth pour englober le centre-ville, le périmètre de Sodeco et d’autres quartiers. [P.535]

Le Conseil des ministres tint le 24 décembre 1980 sa première réunion après le vote de confiance ; elle fut consacrée aux événements de Zahlé. Le ministre Elias Hraoui, qui, très courageusement, avait choisi de se rendre dans sa ville et d’y demeurer pendant les événements, nous brossa un tableau objectif de la situation. Prirent la parole ensuite les ministres Nazih Bizri, Marwan Hamadé et Khaled Joumblatt qui défendirent les agissements des troupes syriennes. Le Conseil des ministres faillit se diviser alors, les ministres Skaff, [P.535] Aboukhater et Jahel ayant pris le parti du ministre Hraoui. Le président du Conseil Chafic Wazzan intervint pour tenter de rétablir le calme. Si ses paroles étaient apaisantes, il commit l’erreur de comparer le bombardement de Zahlé au bombardement syrien contre Israël après que l’artillerie israélienne eut pris pour cible des soldats syriens. [P.536]

Je sortis ce jour-là du Conseil des ministres avec l’impression que tout événement de l’ampleur des combats de Zahlé risquait de diviser dangereusement les libanais et le gouvernement. Je fus frappé de la manière dont le président du Conseil, sous les pressions de Mohammad Ghanem et de ses hommes, se trouvait contraint de louer publiquement la « sagesse » dont la FAD avait fait preuve dans le périmètre de la capitale de la Békaa. [P.536]

Les combats reprirent le lendemain tandis que les tentatives d’apaisement se succédaient en vain. Les bombardements se calmèrent ensuite quelque peu à Zahlé, mais se poursuivirent à Beyrouth. [P.536]

Le matin du 27 décembre 1980, resté seul avec le président, je donnai libre cours à ma colère contre les agressions militaires syriennes sur les quartiers résidentiels de Beyrouth et lui demandai de donner officiellement l’ordre d’arrêter [P.536] les bombardements, laissant à l’opinion publique de juger son attitude. Je laissai entendre que je pourrais démissionner et déclarer publiquement mon opinion. Le président apaisa ma colère et convoqua sur-le-champ le commandant de la FAD Sami Khatib. Il me demanda de répéter devant lui mes propos puis chargea l’officier de se rendre à Damas pour y rencontrer Hikmat Chéhabi et lui demander d’arrêter immédiatement les bombardements. [P.537]

-Je pris l’avion pour Damas le lundi 2 février 1981 et tins une réunion de travail avec mon homologue Abdel-Halim Khaddam puis une autre, dans la nuit, avec le président Hafez el-Assad. Malgré les impressions positives du président Sarkis que les circonstances étaient propices à une entente, je dus affronter une position syrienne extrêmement courtoise en la forme, mais néanmoins extrêmement négative sur le fond. Les syriens, en effet, ne manifestèrent aucune volonté de faciliter l’entente entre les factions libanaises ou sur le déploiement de l’armée. [P.545]

-Au cours de la 2e semaine de février 1981, on m’accusa d’avoir eu l’audace d’évoquer, dans mes entretiens à Damas, un plan pour le déploiement de l’armée dans les régions Ouest ainsi qu’un accord entre le Front Libanais et la Syrie, comme si le fait de discuter avec la Syrie de mesures militaires susceptibles de faciliter l’entente ou de prévenir un embrasement était un péché mortel. Le président Wazzan, sous la pression de la rue musulmane et du Mouvement National, et des chuchotements du Rassemblement Islamique qu’il présidait, fut contraint de déclarer qu’il n’était pas question d’un plan de sécurité et que personne n’avait été chargé d’en discuter avec les autorités syriennes. Il avait ajouté qu’on ne pouvait recourir à l’armée avant sa réorganisation. [P.547]

-Le 25 février, j’insistai qu’il fallait réduire la dégradation sécuritaire. Nous convoquâmes Sami Khatib et le chargeâmes d’informer les syriens que nous ne pourrions pas supporter qu’Achrafieh demeure sous les coups de l’Armée de Libération de la Palestine (ALP) pour quelque raison que ce fût. [P.548]

-Le 26 février 1981, je rencontrai le ministre syrien des Affaires Etrangères Abdel-Halim Khaddam à Chtaura. Il se mit à expliquer le point de vue des dirigeants du Mouvement National qui n’approuvaient aucune des mesures de sécurité dont se chargeait l’armée libanaise et que nous avions discutées lors de ma visite à Damas. Ils avaient été voir le président du Conseil Chafic Wazzan et l’avaient entraîné à promettre qu’il n’approuverait pas que l’armée se charge d’aucune mission supplémentaire. Il ajouta que Walid Joumblatt était mécontent des récentes promotions au sein de l’armée, d’où ses objections à tout ce qui la concernait. [P.550]

Au sujet des mesures de sécurité, mon homologue dit que les syriens se sentaient embarrassés et perplexes car, s’ils répondaient favorablement à nos demandes, le Mouvement National se considérerait perdant, ce qu’ils ne sauraient admettre. On parla ensuite de la situation sur le terrain ; je soulignai qu’il était inacceptable qu’Achrafieh soit bombardée par l’ALP pour quelque motif que ce soit et insistai que cette faction palestinienne soit éloignée de la capitale. Je lui rappelai ce que le président syrien Hafez el-Assad avait répondu à Yasser Arafat lorsque ce dernier, en 1976, avait proposé que l’OLP fasse partie de la FAD : « Ce n’est pas le moment de plaisanter ». Khaddam prétendit n’en rien savoir, mais promit de traiter cette affaire avec les militaires. [P.552]

-Dans l’après-midi du 10 mars 1981, la délégation libanaise gagna la capitale syrienne par la route. Dirigée par le président Sarkis, elle [P.552] réunissait le président Wazzan, le directeur général de la présidence Carlos Khoury, le directeur général des Forces de Sécurité Intérieure (FSI) Ahmad Hajj, le commandant de la FAD Sami Khatib et le directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama. La situation sur le terrain était précaire et particulièrement dans le périmètre de Sodeco. [P.553]

Le président Sarkis avait fait part aux syriens pour la première fois de certaines questions auxquelles il réfléchissait et des préoccupations des libanais. Nous passâmes en revue toutes les questions : l’entente nationale, les divergences, Israël, les arabes, la sécurité, l’armée et son déploiement, et le fait que l’Armée de Libération de la Palestine ne pouvait se trouver dans certains secteurs –notamment le centre commercial de Beyrouth. [P.553]

Lorsque le président Sarkis me demanda de parler à mon tour, je soulignai les points suivants :

1-La Syrie est entrée au Liban pour contrôler la Résistance palestinienne sur le plan de la sécurité, mais sa mission n’a pas tardé à changer. Elle s’est mise à exercer une tutelle politique sur la résistance de peur que cette dernière ne se laisse entraîner à des solutions qui ne conviennent pas à la Syrie et ses amis.

2-Il n’est pas demandé à la Syrie d’appliquer l’accord du Caire, mais, d’autre part, il faut mettre des limites à la résistance, au moins progressivement.

3-Le Front Libanais se sent lésé parce qu’il n’a ni représentation ni participation dans la décision politique et laisse donc cours à sa frustration à travers des actions militaires. Quant au Mouvement National, il se sent également lésé, quoique dans une moindre mesure, puisqu’il intervient dans la décision politique par le biais de ses alliés, la résistance et la Syrie.

4-Trois ou quatre des 14 principes de l’entente nationale méritent d’être concrétisés, quant aux principes restants, ce ne sont guère que des déclarations d’intention. Il convient, à mon avis, de trouver le moyen de les concrétiser. J’ai longuement réfléchi à la question et je n’ai trouvé d’autre moyen que la participation des antagonistes à un gouvernement formé sur la base d’un minimum d’entente.

5-L’ALP est une armée ennemie pour Achrafieh et les chrétiens, vu ses agissements.

6-La crise du Moyen-Orient est de toute évidence une partie du conflit entre les deux superpuissances. Le Liban, à travers la crise, est lié à ce conflit. La région tout entière est sur un volcan et nul ne sait ce que réserve l’avenir.

7-Il convient d’agir de manière à suggérer que les résolutions du sommet islamique de Taëf sont applicables. [P.554]

8-Dissocier la question libanaise de la crise du Moyen-Orient ne signifie pas jeter les palestiniens à la mer, mais créer une entente entre les libanais, dirigeants et peuple, en vue d’affronter d’une même manière le problème que posent leur présence et leurs activités, dans l’espoir de réaliser quelque progrès.

9-La véritable entente doit intervenir entre la Syrie et le Front Libanais. Si vous voulez ménager le Mouvement National et lui donner un rôle spécial, c’est votre affaire, mais cela restera de pure forme tant que son lien est, en définitive, avec la Résistance. La véritable équation au Liban est entre le Front Libanais, d’une part, et la résistance et le Mouvement National, d’autre part. ce que la résistance a pris et continue de prendre est au détriment du Front Libanais et non au crédit du Mouvement National. [P.555]

Le commandement syrien, pour sa part, promit d’exercer des pressions sur la résistance afin de faciliter l’entrée de l’armée dans le Sud et laissa au président Sarkis le soin de le mettre en relation avec le parti Kataëb et la décision de remplacer l’ALP par des unités de l’armée syrienne s’il jugeait la chose utile. En fin de compte, l’on convint que les 3 thèmes qui méritaient l’attention étaient : l’entente nationale, la sécurité et le Sud-Liban. [P.555]

Deux jours après notre retour de Damas, le président Sarkis reçut le chef du parti Kataëb Pierre Gemayel qui n’objecta pas à ouvrir une voie de communication entre son parti et les syriens, bien que ces derniers n’eussent pas remis en liberté 9 personnes détenues en relation avec l’attaque d’Ehden par la milice Kataëb trois ans plus tôt. Elles restaient en détention à la demande du président Sleimane [P.555] Frangié et, comme me l’avait confié Abdel-Halim Khaddam, sans l’affaire d’Ehden, l’entente nationale se serait concrétisée en une quinzaine de jours tout au plus. Le soir du dimanche 15 mars 1981, le dîner avait été précédé d’un entretien entre le président Sarkis et Béchir Gemayel, au cours duquel, comme je l’appris par la suite, le commandant des Forces Libanaises avait promis que son organisation militaire ne provoquerait pas l’armée syrienne au cas où celle-ci se substituerait à l’ALP sur les lignes de front du centre-ville. [P.556]

-A partir de la seconde moitié de mars 1981, des combats violents éclatent sur les lignes de démarcation à Sodeco et dans le centre-ville. Le 31 mars, Zahlé connaît un nouvel embrasement après une accalmie de près de 3 mois. Des accrochages opposent les Forces Libanaises aux forces syriennes. Le 1er avril, la situation se dégrade dangereusement, et le 2, l’escalade atteint son paroxysme lorsque la ville de Zahlé et les quartiers résidentiels de Beyrouth-Est sont la cible de tirs nourris d’artillerie de gros calibre. Ce matin-là, je me trouvais comme à l’accoutumée à mon bureau au ministère des Affaires Etrangères et fus contraint de me réfugier, avec les fonctionnaires du ministère, au rez-de-chaussée d’un immeuble voisin, pendant 3h. L’après-midi, en compagnie des ministres chrétiens, je me rendis au Conseil Militaire des Forces Libanaises à la Quarantaine pour une réunion avec les dirigeants du Front Libanais. Au cours de la journée, le président Elias Sarkis avait ordonné de cesser le feu sur les villes et les zones résidentielles, mais cet ordre resta sans effet car on nous demanda, en contrepartie, de dénoncer des agressions contre la légalité et ses forces –par lesquelles on entendait évidemment la FAD –, ce que nous ne pouvions admettre. [P.557]

Dans la nuit, je me rendis avec quelques ministres au palais présidentiel où nous demandâmes une réunion urgente du Conseil des ministres. Le président Sarkis nous répondit qu’il l’avait [P.557] convoqué pour le lendemain matin. Je passai la nuit à Baabda, comme toutes les fois où les bombardements et les combats rendaient les déplacements difficiles. Dans la soirée du 4 avril 1981, tous les fronts s’embrasèrent, des combats violents opposèrent l’armée libanaise à l’ALP et aux forces syriennes dans le secteur du port et à Hadeth. Les blindés syriens tentèrent d’investir la caserne Traboulsi, sur la ligne de démarcation, ils furent repoussés par l’armée qui avait déjà libéré la caserne des unités de l’ALP, faisant 11 tués syriens. Une nouvelle réunion, plus restreinte, au Conseil Militaire, permit de parvenir à un accord de cessez-le-feu qui ne dura toutefois pas, les combats se poursuivirent. Le 5 avril, le président Sarkis donna un nouvel ordre de cessez-le-feu à deux armées censées se trouver sous les ordres de la légalité. [P.558]

Le 6 avril 1981, le président Sarkis contacta le président Assad qui acquiesça à sa demande de dépêcher Khaddam au Liban. La conversation entre les deux présidents fut un échange de reproches au sujet des accrochages entre les deux armées. Le président syrien accusa l’armée libanaise d’avoir lancé une offensive flagrante contre l’armée syrienne. Le président Sarkis affirma le contraire sur la foi de communications syriennes interceptées par l’armée libanaise et donnant des ordres précis pour procéder à un embrasement généralisé et déclarer un cessez-le-feu selon un timing précis. Je m’entendis avec le président de la République de garder en tête la possibilité de saisir le Conseil de Sécurité si l’on ne parvenait pas à un accord avec les syriens. Ce soir-là, alors que je dînais avec mon épouse Tania à la table du président, en compagnie de Farid Raphaël, René et Nayla Mouawad, Johnny abdo et Samir Moubarak, le président lut 4 messages syriens interceptés par le service des écoutes de l’armée libanaise. Elias Hraoui arriva sur ces entrefaites, très en colère, disant : « Béchir Gemayel ne veut rien entendre, et de personne ! Il a décidé de lancer toutes ses forces dans la bataille ! ». [P.558]

-Le ministre syrien des Affaires Etrangères arriva le 7 avril à Baabda où je le rencontrai aux côtés du président de la République et du président du Conseil, en présence des ministres de Zahlé. Il m’apparut que bien qu’il fût confiant dans la capacité des forces syriennes de trancher l’affaire militairement, il ne souhaitait pas [P.558] poursuivre l’escalade, mais recherchait un cessez-le-feu en raison des très fortes pressions internationales exercées sur la Syrie. Le président Sarkis informa Khaddam de la demande libanaise d’un cessez-le-feu immédiat en application de l’ordre qu’il avait donné en tant que commandant suprême de la FAD, du retrait de l’ALP de la ligne de démarcation à Beyrouth et de l’envoi de l’armée à Zahlé. Khaddam, pour sa part, attribua les événements de Zahlé à un complot ourdi par Israël avec l’aide de Washington et la complicité de Béchir Gemayel. Il ajouta que la Syrie considérait la Békaa comme sa zone de sécurité et Zahlé comme une épine dans son flanc. Elle réclamait le retrait des milices de la ville. [P.559]

Nous finîmes par nous entendre sur un accord de cessez-le-feu englobant les hauteurs surplombant Zahlé, mais le commandement militaire syrien fit savoir que cet accord ne concernait ni ces hauteurs ni la route Karak –Zahlé. [P.559]

Les combats sanglants et le siège de Zahlé se poursuivant, la diplomatie occidentale entra en jeu. Je me réunissais presque quotidiennement avec l’ambassadeur américain John Gunther Dean au palais présidentiel où je résidais durant toute la crise. Je compris du diplomate américain que les israéliens avaient tenté d’obtenir le feu vert du secrétaire d’Etat Alexander Haig –en visite en Israël à ce moment –pour intervenir au Liban aux côtés des Forces Libanaises. [P.559]

-En avril 1981, l’état de la sécurité, les combats à Zahlé et sur les lignes de démarcation à Beyrouth ne nous laissèrent d’autre choix que de prendre contact de nouveau avec les syriens. Le président libanais contacta son homologue syrien qui dépêcha Khaddam le 13 avril, jour où la ville de Zahlé et les autres fronts furent très sévèrement bombardés. [P.562]

A son arrivée, le ministre syrien déclara que la question de Zahlé était close sur le plan militaire. Nous savions que les Forces Libanaises à l’intérieur de Zahlé se trouvaient dans un état pitoyable en raison des lourdes pertes humaines sur la route de montagne menant à la ville assiégée de toutes parts. La discussion commença par un échange d’accusations : lui, contre l’armée et les Forces Libanaises, et nous, contre l’ALP, le Mouvement National et, jusqu’à un certain point, la FAD. Après cela, nous étudiâmes les bases sur lesquelles nous pourrions nous appuyer pour sortir de la crise par le dialogue entre les syriens et les forces qu’ils combattaient. Nos entretiens avec Khaddam ne produisirent qu’un accord sur quelques mesures concernant Zahlé, qui ne tardèrent pas à s’évaporer, comme d’habitude. [P.563]

Le lendemain, je reçus sous les obus, au palais de Baabda, l’ambassadeur de Suède à l’ONU, venu en visite. Le 16 avril, nous reçûmes la visite du ministre néerlandais des Affaires Etrangères Chris Van der Klaauw, alors président du Conseil de l’Europe. Je me rendis à l’aéroport malgré l’état de la sécurité pour l’accueillir et l’accompagner à Baabda où nous eûmes une excellente réunion de travail qui dura 3h. [P.563]

L’étau se resserrant sur Zahlé que l’artillerie syrienne continuait de bombarder avec un acharnement inouï, nous dépêchâmes Sami Khatib à Damas porteur d’un message extrêmement simple : « Si les choses restent ainsi, elles mèneront nécessairement à la liquidation de la faction chrétienne. Même si les syriens n’en sont pas conscients, il suffit que la partie chrétienne soit convaincue –par peur ou pour toute autre raison –qu’elle risque la liquidation pour que les événements évoluent de manière dramatique et mènent à la liquidation ou ce qui y ressemble ». Khaddam prit connaissance du message et dit à Khatib qu’il l’informerait par téléphone le lendemain de la date de son arrivée à Beyrouth. Le lendemain, il contacta effectivement Khatib et demanda un délai supplémentaire de 24h parce que, avait-il dit, Hani Salam l’avait contacté de la part d’un proche de Béchir Gemayel, le père Boulos Naaman, en vue [P.563] d’une visite que ce dernier effectuerait à Damas. J’appris plus tard que le père Naaman avait affirmé, lors de cet entretien, que le désespoir pourrait pousser les chrétiens au suicide collectif si l’étau continuait de se resserrer. Khaddam, pour sa part, mit l’accent sur la nécessité de mettre un terme à la collaboration entre les Forces Libanaises et Israël.

-A l’aube du 25 avril 1981, les syriens lancèrent une offensive sur le Sannine et les crêtes surplombant Baskinta, prenant d’assaut et occupant une position stratégique dite « la Chambre des Français ». Les Forces Libanaises, extrêmement perturbées, et l’opinion publique chrétienne effrayée virent dans cette offensive le début de l’anéantissement de la zone chrétienne. Devant cette situation inquiétante, j’hésitai à me rendre à Damas le lendemain et demandai à Johnny Abdo de contacter Béchir Gemayel pour que je puisse le rencontrer avant cette visite. Le chef des Forces Libanaises vint le jour même me retrouver chez moi. Très troublé, Béchir me dit que la bataille approchait de la fin en raison du mouvement de tenailles syrien. Il me poussa à me rendre à Damas sans hésiter et me demanda de ne pas perdre de temps à discuter de questions militaires ou sécuritaires, mais de me concentrer sur l’aspect politique et sur les fondements du problème afin de voir si une solution définitive était possible. Je vis chez Béchir ce jour-là un curieux mélange de durcissement et de crainte ; je compris que l’affaire le dépassait et qu’il était très indécis. [P.564]

Le 26 avril, je pris le chemin de Damas. Les syriens, qui étaient près de conclure la bataille à leur avantage, semblaient  très désireux de trouver une issue politique aux combats. Leur image en avait incontestablement souffert sur le plan international et les Etats-Unis semblaient enclins à aider le Liban et à interdire d’asséner un coup décisif aux chrétiens. Les syriens se mirent à craindre que Washington ne laisse faire les israéliens, si ces derniers décidaient de frapper les troupes syriennes [P.564] au Liban. Les arabes, de leur côté, ne soutenaient pas la Syrie profondément d’autant que ses relations s’étaient dégradées avec la Résistance palestinienne, très influente au niveau des factions du Mouvement National. [P.565]

…Quant aux opérations militaires dans le périmètre de la « Chambre des Français », les syriens m’assurèrent qu’elles seraient limitées ; elles avaient été décidées d’avance pour contrôler la route menant à Zahlé. Ils insistèrent qu’il n’y aurait pas de suites et qu’ils n’envisageaient absolument pas de s’en prendre au Metn et au Kesrouane. Pendant ma visite à Damas, une bataille aérienne se déroula entre eux et les israéliens causant la perte de deux appareils syriens.

Le lendemain, les syriens envoyaient le chef des renseignements militaires Mohammad Ghanem auprès du président Rachid Karamé et le chef des renseignements aériens Mohammad Kholi auprès du président Sleimane Frangié. Ils convoquèrent le Mouvement National à Damas le jour même. Il fut également entendu que Kholi rencontrerait de nuit et secrètement Béchir Gemayel au palais présidentiel. Au matin du 28 avril, on nous apprit que la rencontre entre Gemayel et Kholi avait été utile et positive. A midi, Abdel-Halim Khaddam arrivait au palais présidentiel. Nous eûmes une première réunion avec lui avant de prendre le déjeuner en compagnie du président Assaad. Ce jour-là, les israéliens abattirent deux hélicoptères syriens dans la Békaa et déclarèrent qu’ils ne laisseraient pas la Syrie annihiler les chrétiens du Liban et que les syriens avaient dépassé les bornes et considérablement modifié l’équation existante. [P.565]

Mohammad Kholi revint le 30 avril et se réunit secrètement avec Béchir Gemayel. Le plus étonnant fut qu’à la suite de sa rencontre avec Kholi, Béchir et le président Camille Chamoun se rendirent en Israël où ils se réunirent avec le Premier ministre Menahem Begin, le ministre Itzhak Shamir et le chef d’état-major Rafael Eytan. J’appris que Begin les avait interrogés sur les pourparlers avec Khaddam et leur avait fait comprendre que deux choses comptaient pour Israël : les missiles SAM-6 que les troupes syriennes avaient introduits au Liban le 29 avril et leur occupation des crêtes libanaises. C’est ainsi que la crise de Zahlé, qui était limitée dans l’espace et dans le temps, se transforma en crise des missiles SAM menaçant la paix mondiale en raison des alliances entre les protagonistes et les deux superpuissances. [P.566]

-Le ministre syrien des Affaires Etrangères revint le 4 mai 1981, accompagné du chef des renseignements aériens Mohammad Kholi qui se réunit de nuit et en secret pour la 3e fois avec Béchir Gemayel. [P.567]

-Le 7 mai 1981, après le départ de Philip Habib, nous nous mîmes à l’œuvre, le président Sarkis et moi, sur un document de travail reflétant nos convictions. Une fois un premier brouillon rédigé, nous nous réunîmes avec le président du Conseil. Le président Wazzan s’arrêta aux points concernant l’armée libanaise et demanda qu’on les biffât afin d’éviter d’entrer en conflit avec les syriens. Je m’opposai à cette demande, disant que si nous devions, avant de prendre tout décision, obtenir au préalable l’assentiment syrien, nous nous mettrions automatiquement à la merci des diktats de la Syrie. [P.568]

-Philip Habib revint le 14 mai 1981. Washington n’était nullement disposé à exercer sur Begin les pressions nécessaires en vue d’une solution à la crise, et nous vivions dans la crainte d’un embrasement généralisé, alimentée par de très nombreuses rumeurs. Nous réussîmes, dans nos pourparlers avec l’émissaire américain, à faire reporter de 40 jours le départ définitif de John Gunther Dean du Liban. Nous étions convaincus qu’il fallait éviter de nous retrouver sans ambassadeur américain au Liban dans des circonstances qui s’aggravaient de jour en jour, notamment après que la DCA syrienne eut abattu deux appareils de reconnaissance israéliens. Philip Habib me dit qu’il avait conseillé à Béchir Gemayel de ne pas s’enliser davantage militairement et que son conseil semblait avoir été entendu. [P.569]

Les pressions sur la Syrie se poursuivant, l’Algérie, soutenue par l’OLP et la Syrie, demanda une réunion urgente du Conseil de la Ligue Arabe qui se tint le 22 mai 1981 à Tunis. Avant mon départ pour Tunis, je demandai à Sami Khatib de se rendre à Damas pour informer Abdel-Halim Khaddam que je ne pourrais pas ne pas soulever la question du Liban devant le Conseil de la Ligue en raison de la gravité de la situation et bien que l’ordre du jour de la réunion ne la mentionnât pas de manière directe. L’argument étant que les missiles qui étaient à l’origine des menaces israéliennes et de la crise se trouvaient sur le territoire libanais et, par conséquent, le Liban aussi était visé par ces menaces. [P.569]

-Le 7 juillet 1981 à 7h, je quittai Beiteddine et gagnai Chtaura pour y accueillir mes homologues saoudien, koweïtien et syrien avec lesquels je revins à Beiteddine. Le président Sarkis souleva toutes les questions, mais la discussion s’anima surtout lorsqu’il fut question du maintien ou du retrait progressif de la FAD ainsi que de son panachage d’unités non syriennes si elle restait au Liban et lorsqu’il fut question des relations de certains libanais avec Israël, des bombardements aveugles et autres sujets de discorde avec la Syrie. [P.572]

La réunion de Beiteddine avait enraciné ma conviction que la Syrie ne voulait pas retirer ses troupes du Liban. Elle invoquait tantôt le danger israélien la menaçant, tantôt l’incapacité de l’armée libanaise à assumer des missions de sécurité. Le Mouvement National continuait de dénigrer l’armée libanaise de manière à soutenir la position syrienne. Le président Wazzan, jusque-là, et malgré ses positions courageuses, continuait de ménager le Mouvement National dans ses attaques contre l’armée. [P.574]

-Le 24 juin 1981, nous tînmes deux réunions de travail, l’une le matin et l’autre l’après-midi. Les deux séances furent particulièrement houleuses, notamment entre Khaddam et moi, autour de la plupart des sujets à l’étude, mais nous aboutîmes à un accord sur deux points essentiels : un calendrier pour la reconstruction de l’armée libanaise et l’acceptation par la Syrie du panachage de la FAD par des unités arabes. La Syrie accepta aussi l’élaboration d’un calendrier pour le redéploiement de la FAD au Liban.

De retour à Beyrouth, je participai aux contacts et aux concertations visant à apaiser la situation dans la Békaa et à faire lever le siège de Zahlé. Nos efforts, combinés aux démarches arabes et internationales, contribuèrent à mettre un terme à la tragédie de Zahlé. Les syriens acceptèrent le déploiement de 350 éléments des FSI et le retrait des combattants des Forces Libanaises, à bord de cars et munis de leurs seules armes légères, le 30 juin 1981, près de 3 mois après le début des combats et du siège. L’acuité de la crise des missiles baissa après que toutes les parties intéressées eurent fait preuve d’un minimum de retenue. [P.576]

-Le 4 juillet 1981 à 17h, nous avions encore l’espoir que Johnny Abdo réussirait à convaincre Béchir Gemayel de dénoncer la collaboration avec Israël ; mission à laquelle le chef des renseignements s’était attelé depuis mon retour d’Arabie Saoudite. Il avait tenu plusieurs réunions dans ce but avec le chef des Forces Libanaises. [P.577]

La première séance de travail débuta à 20h. Abdel-Halim Khaddam lut la clause relative à l’armée libanaise et à ses responsabilités sécuritaires ainsi qu’au calendrier pour le retrait de la FAD de Beyrouth et de sa banlieue avant le 1er août 1982. Il se tourna ensuite vers le président Sarkis et lui dit : « Monsieur le Président, j’aurais préféré que vous rédigiez ce passage avec le président du Conseil plutôt qu’avec notre frère Fouad ». J’intervins alors et dis à Khaddam : « Le président du Conseil a pris une part essentielle à sa rédaction ». Khaddam se tourna vers le président Wazzan et lui demanda : « Avez-vous pris part à l’élaboration de ce document ? » Le chef du gouvernement lui répondit par l’affirmative. Toute l’assistance put constater alors le profond mécontentement de Khaddam.

Le lendemain matin, Johnny Abdo m’apprit que Béchir Gemayel avait refusé de faire paraître un communiqué dénonçant la collaboration avec Israël parce qu’il ne voulait pas le faire sous la pression syrienne. Il préférait « vendre » cette concession à l’Arabie Saoudite plutôt qu’à la Syrie et obtenir, en contrepartie, des garanties [P.577] spécifiques. [P.579]

-Béchir Gemayel rendit visite au président de la République le 6 juillet 1981 et lui remit le document demandé sans en annoncer la teneur, lui laissant le choix de l’utiliser en temps opportun afin de faire progresser les travaux du Comité Arabe de Suivi et de ne pas paraître comme un obstacle à la solution. [P.579]

-Le 4 septembre 1981, Louis Delamare fut assassiné à Beyrouth. Il aimait le Liban et avait constamment œuvré pour la solution de sa crise ; peut-être était-ce là le principal motif de son assassinat. [P.580]

-Le 1er octobre 1981, à la reprise de mes activités, mon premier constat fut que les syriens en voulaient toujours au président Chafic Wazzan pour son appui répété aux orientations du pouvoir et particulièrement sa demande –contenue dans le document de travail libanais –de retrait de la FAD de Beyrouth et de sa banlieue avant l’échéance de l’élection présidentielle. [P.581]

L’opposition de la Syrie au recours à l’armée libanaise et les répercussions de la crise des missiles nous avaient convaincus, autant que le Comité Arabe de Suivi, qu’une discussion en profondeur de l’affaire libanaise serait impossible. Le comité tint sa 5e réunion au palais de Baabda le 8 novembre 1981 ; ce fut une mascarade. Les syriens refusèrent le recours à l’armée libanaise pour rétablir la sécurité et ne firent aucun commentaire lorsque le président de la République lut un rapport sur les quantités d’armes que la résistance et le Mouvement National avaient reçues au cours des deux mois précédents. En fin de compte, le comité décida d’étudier un projet pour l’application d’une résolution sur la création d’une force de surveillance des côtes et des ports du Liban, la mise à disposition du président du Conseil d’une force de sécurité chargée de maintenir l’ordre du côté Est de la ligne de démarcation, entre Sodeco et le Port, et l’ouverture de tous les points de passage entre les deux secteurs de la capitale, sans oublier la nécessité du respect du cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire. [P.581]

-A partir de la mi-janvier 1982, la rumeur publique et les renseignements qui nous parvenaient annonçaient une vaste opération militaire israélienne qui viserait le Liban, et peut-être la Syrie, pour éradiquer la Résistance palestinienne. [P.594]

L’ambassadeur Dillon, qui devait rencontrer Béchir Gemayel dans la nuit du 30 janvier, me promit de le mettre en garde contre toute participation à une opération israélienne et l’inciter à soutenir le pouvoir libanais dans toutes ses demandes et ses activités. [P.594]

Les milieux du Front Libanais parlaient d’une guerre syro-israélienne qui briserait l’échine du régime syrien et de son armée. [P.594]

-Le 7 février 1982, je dînai à Paris chez l’ambassadeur Boutros Dib en compagnie de Pierre Marion, le chef des renseignements français, qui était un proche de François Mitterrand. Il m’affirma que les israéliens allaient lancer une vaste opération militaire qui atteindrait Damour afin d’anéantir la Résistance palestinienne. A son sens, cette opération pourrait ouvrir la [P.596] voie à un règlement de la crise libanaise d’autant que les Etats-Unis se disaient incapables de trouver une solution. Marion dit que la France pouvait agir en coordination avec le gouvernement libanais et l’administration américaine, et contacter Israël en vue d’élaborer une vision des solutions requises. Curieusement, il me demanda plus d’une fois si j’étais sûr que Johnny Abdo était un homme de confiance. Je l’assurai qu’il pouvait compter sur lui sans l’ombre d’un doute. En fait, je souhaitais renforcer les relations entre Abdo et Marion ; leur coopération me paraissait utile au vu des liens forts entre Marion et le président français. [P.597]

-En février 1982, au Liban, la rumeur d’une attaque israélienne allait s’amplifiant surtout après que des journaux américains, comme Times et Newsweek, eurent rapporté une rencontre secrète en pleine mer entre le chef des Forces Libanaise Béchir Gemayel et le ministre israélien de la Défense Ariel Sharon, à bord d’un bâtiment israélien. [P.597]

-Le 27 février 1982, Philip Habib me rendit visite au ministère des Affaires Etrangères, accompagné de Morris Draper, de Robert Dillon et d’un fonctionnaire de l’ambassade des Etats-Unis. [P.597] L’entretien porta sur la menace d’une attaque israélienne, le plan du prince Fahd, le désengagement partiel de l’Arabie Saoudite du Liban, la situation en Syrie, notamment à Hama, et la prochaine élection présidentielle. [P.599]

Habib ne put se prononcer catégoriquement sur la possibilité d’écarter le danger d’une invasion israélienne, surtout si la Résistance palestinienne en fournissait le prétexte à Israël. Préoccupé par l’échéance présidentielle, il souhaitait que le Front Libanais évitât de s’engager dans une aventure militaire, si Israël entreprenait une action au Nord de sa frontière. De mon côté, je lui posai plusieurs questions qui reflétaient ma grande inquiétude : « Pouvez-vous supporter une attaque israélienne ? Ne pensez-vous pas qu’une telle attaque affectera négativement vos relations avec certains pays arabes que vous considérez amis ? Si certains chrétiens s’impliquent dans cette attaque, pourrez-vous intervenir auprès de certains pays arabes pour atténuer leur réaction ? L’objectif d’Israël serait-il de soulager le Liban et de faciliter la solution de son problème ou de régler son propre problème, aux dépens du Liban au besoin ? »

Les réponses évasives de Philip Habib n’étaient pas faites pour rassurer les libanais alors que circulaient des scénarios de guerre israélienne dont personne ne pouvait prédire l’ampleur et les objectifs. [P.599]

-L’ambassadeur américain Robert Dillon, venu me voir le 18 mars 1982, m’apprit que l’on avait éventé un complot pour l’assassiner à Hazmieh et que l’enquête se poursuivait en coordination avec le chef des renseignements Johnny Abdo. [P.600]

-Le 3 avril 1982, un diplomate israélien fut assassiné à Paris. Le ministre israélien des Affaires Etrangères ayant déclaré que l’ordre de le tuer était venu du « centre du terrorisme au Liban », l’inquiétude grandit d’une opération militaire israélienne contre la Résistance palestinienne au Liban. Le 6 avril, j’adressai un câble à notre ambassadeur à Washington Khalil Itani lui demandant de « prendre contact immédiatement avec le département d’Etat et d’assurer l’administration américaine qu’Israël ne disposait d’aucun indice pour lancer une telle accusation, que l’enquête n’avait démontré aucun lien direct ou indirect entre l’OLP et cet assassinat, et que nous ne comprenions absolument pas la logique qui veut que tout incident impliquant un israélien, où que ce soit, constitue une violation de l’accord de cessez-le-feu au Liban ». Je lui demandai en outre d’inciter les américains à exercer les pressions nécessaires sur Israël pour éviter des représailles qui « porteraient atteinte au Liban et à sa souveraineté ». Je réitérai ces mêmes points devant l’ambassadeur Robert Dillon venu me voir. [P.601]

Les présidents Sarkis et Wazzan, et moi nous mîmes en campagne pour faire face à la menace grandissante d’Israël, d’autant qu’il avait renforcé ses positions à la frontière, accordant crédit aux rumeurs concernant l’imminence d’une attaque. Nous voulions assurer une couverture arabe et internationale au Liban afin qu’Israël ne se lance pas dans une action unilatérale. [P.602]

-Je rencontrai Abdel-Halim Khaddam le 14 avril 1982 à Chtaura. Nous abordâmes toutes les questions avec calme : le danger israélien et comment y faire face ; la nécessité d’agir sur la situation au Liban. Nous étions d’accord qu’une attaque israélienne pouvait intervenir à [P.602] n’importe quel moment, mais que ni Washington ni Moscou ne l’approuvaient, de crainte qu’elle n’ait des retombées sur le Moyen-Orient. Khaddam dit : « Si l’attaque intervient, nous nous battrons et nous étendrons la guerre de sorte à forcer l’Union Soviétique à intervenir ». Lorsque je lui dis que d’aucuns évoquaient la possibilité que le commandant en chef de l’armée Victor Khoury procède à un coup d’Etat en faveur de Béchir Gemayel, il blêmit et ne trouva pas ses mots. [P.603]

Il m’apparut que les nouveaux développements à notre frontière Sud avaient rendu nos frères syriens plus souples. J’eus deux rencontres avec le président Sarkis en présence de Johnny Abdo pour examiner la demande syrienne. Nous décidâmes de reprendre la discussion une fois que le chef des renseignements en aurait parlé avec le commandant des Forces Libanaises. J’avais le sentiment que si les syriens craignaient une attaque israélienne de grande envergure, ils appréhendaient surtout que les Forces Libanaises et les Kataëb ne se joignent à la bataille aux côtés des troupes israéliennes. [P.603]

-Le 21 avril 1982, alors que le Conseil des ministres était réuni, l’aviation israélienne effectua un raid sur le secteur de Damour –[P.603] Naamé –Mazboud –Khaldé. J’avais espéré à l’époque que le raid israélien était la forme qu’avaient prise les représailles israéliennes car il avait visé des positions militaires de la résistance et de ses alliés, sans mouvements sur le terrain. Nous espérions que l’invasion que nous craignions n’aurait pas lieu. [P.604]

-C’est à cette époque que la crise s’aggrava entre les français et les syriens au Liban après que l’on eut raconté que des équipes françaises de presse se trouvaient à Beyrouth pour réaliser, sur l’assassinat de l’ambassadeur Louis Delamare, un documentaire qui incriminait directement la Syrie. Le 22 avril 1982, la FAD tenta d’éloigner les éléments des FSI qui gardaient la Résidence des Pins. Je contactai le commandant de la FAD Sami Khatib et lui demandai de prendre contact avec Mohammad Ghanem et de lui dire ceci : « Si la FAD persiste à vouloir éloigner les FSI de leurs positions, je demanderai à l’ambassadeur de France de quitter le Liban immédiatement et de révéler à l’aéroport les raisons de son départ ». La FAD renonça alors à son plan d’éloigner les FSI du périmètre de la résidence de l’ambassadeur de France à Beyrouth. [P.604]

La situation politique et l’état de la sécurité se dégradèrent à nouveau début mai 1982. L’aviation israélienne effectua un raid le 9 sur Dalhamiyé, Mazboud et leurs environs. Je fus très surpris de la réaction palestinienne ; la résistance bombarda la Galilée, sans viser de zones habitées. Sur le coup, Israël massa des troupes à la frontière avec le Liban. Les bruits de bottes s’amplifièrent. Devant ce péril, tous les moyens furent mis en œuvre pour convaincre les Etats-Unis de contenir Israël. [P.605]

-Au matin du 24 mai 1982, une voiture piégée explosa au moment où elle pénétrait dans le jardin de l’ambassade de France, faisant 9 tués et un grand nombre de blessés. Cette tragédie secoua tout le pays et les regards se portèrent vers la Syrie d’autant qu’aucune organisation terroriste n’avait revendiqué l’attentat. Le 26 mai 1982, l’ambassade de France nous informa qu’une personnalité de haut niveau arriverait au Liban le soir même pour prendre part aux prières pour les tués et lire un communiqué officiel du gouvernement français. Puis [P.605] l’ambassadeur Paul-Marc Henry se rendit auprès du président de la République et l’informa que la personnalité en question n’était autre que le Premier ministre Pierre Mauroy. A l’arrivée de ce dernier, je me réunis avec lui pendant une vingtaine de minutes et lui dis en toute franchise :

-Comment voulez-vous que le Liban vive et se stabilise alors qu’il y a sur son territoire des centaines de milliers de réfugiés ? Vous voulez donc que nous nous rapprochions de l’Unions Soviétique via la Syrie ? Si la situation actuelle perdure, elle ne pourra que conduire à cela.

-Non, nous ne voulons pas cela pour le Liban, mais il faudrait que les américains bougent. Insistez auprès d’eux, coincez-les.

-Nous le faisons, mais il faut que vous agissiez dans le même sens et que vous coordonniez avec les Etats-Unis et d’autres afin de sortir la crise libanaise de l’impasse.

Le Premier ministre français était un homme intelligent et très au fait de la situation au Liban. Il n’accusa pas directement la Syrie de l’attentat, mais fit une allusion qui pouvait passer pour une accusation, contrairement à l’ambassadeur Paul-Marc Henry qui, 5 jours plus tard, nous assura que la France disposait de preuves selon lesquelles un officier syrien avait supervisé la préparation de l’explosif trouvé à la porte de l’Agence France-Presse. Il avait ajouté qu’ils s’attendaient à d’autres attentats contre les intérêts français. [P.606]

-Le 4 juin 1982, l’ambassadeur d’Israël à Londres, Shlomo Argov, fut la cible d’un attentat manqué. Avant que l’identité des assaillants fût connue, Israël avait riposté par des raids aériens violents contre les positions de la résistance et de ses alliés. Je donnai instruction à l’ambassadeur Ghassan Tuéni de saisir le Conseil de Sécurité d’une plainte urgente, tout en nous réservant le droit de lui demander de se réunir si la situation continuait de se dégrader. [P.607]

Le 5 juin, j’adressai un câble à l’ambassadeur Tuéni l’informant que les raids de la veille étaient au nombre de 9 et que les opérations militaires se poursuivaient encore le lendemain, ajoutant : « A la lumière de ce qui précède, notamment le fait qu’agressions et bombardements continuent, nous estimons nécessaire que le Conseil de Sécurité se réunisse pour examiner la situation et en débattre ». Je fis ensuite une déclaration comportant la phrase suivante : « Le Liban n’est pas la Palestine ». Après que la télévision libanaise eut diffusé cette déclaration à 18h, le chef des renseignements syriens Mohammad Ghanem contacta la télévision pour demander qu’on coupât cette phrase. J’appris également que Ghanem avait contacté le président Chafic Wazzan lui demandant d’intervenir auprès de moi afin que ce genre de déclaration critique à l’égard des pays arabes ne se répète pas. Le président du Conseil lui avait répondu qu’il ne pouvait aborder avec moi ce genre de sujet, et les choses en restèrent là.

Au cours de cette même journée, des rapports de presse américains rapportèrent qu’on discutait à Washington d’un nouveau plan de Philip Habib visant à mettre un terme aux hostilités, éloigner les palestiniens à 40 Km de la frontière méridionale du Liban et obtenir un retrait progressif des syriens. Ces nouvelles me perturbèrent car elles intervenaient alors qu’Israël affûtait ses armes, effectuait des raids destructeurs et ne cessait de masser des troupes à sa frontière avec le Liban. Ce jour-là, en quittant mon bureau, le secrétaire Samir Moubarak me dit : « Nous sommes le 5 juin aujourd’hui, espérons qu’Israël ne va pas répéter au Liban ce qu’il avait fait le même jour il y a 15 ans ». [P.607]

-Le monde entier attendait la nouvelle de l’invasion israélienne du Liban. On ne se demanda pas jusqu’où ces troupes arriveraient, ni quels étaient les objectifs pour lesquels elles avaient traversé la frontière, jusqu’au moment où elles franchirent le fleuve Qasmié. C’est alors que je me lançai dans une bataille diplomatique ouverte avec Israël qui jouissait du soutien flagrant des Etats-Unis. [P.608]

L’Etat hébreu ne se plia pas à la résolution 508 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 juin 1982, qui engageait « toutes les parties au conflit à cesser immédiatement et simultanément toute activité militaire au Liban et de part et d’autre de la frontière libano-israélienne, et au plus tard le dimanche 6 juin 1982 à 6h, heure locale ». Israël poursuivit son avance militaire sur le terrain et son offensive diplomatique à New York où son ambassadeur, dans un long communiqué par lequel il tenta de retarder ou de faire échouer le vote, appela « à faire assumer au Liban la responsabilité des actions palestiniennes parce que le Liban n’a pas interdit celles qui étaient dirigées contre Israël, a perdu toute souveraineté et se trouve incapable de prendre une décision intérieure ou extérieure. C’est pourquoi il ne peut bénéficier des droits des lois internationales parce qu’il n’en assume pas les obligations ». Le Conseil de Sécurité adopta la résolution 509 le 6 juin 1982 et demanda à Israël de retirer ses troupes « immédiatement et inconditionnellement jusqu’aux frontières internationalement reconnues du Liban ». [P.608]

-Le 7 juin 1982, avant la réunion du Conseil des ministres, je me réunis avec les présidents Sarkis et Wazzan dans le bureau du président de la République. Je tenais à placer le chef du gouvernement devant ses responsabilités et lui dis : « Il est temps, Monsieur le Président du Conseil, que les sunnites du Liban prennent une position historique : soit l’armée pénètre maintenant dans la zone Ouest, soit les forces de Béchir Gemayel y pénétreront pour combler le vide qui s’y révélera rapidement ». Le président Wazzan convoqua les ministres sunnites à une réunion dans une autre salle tandis que le président de la République me reprochait la manière dont je m’y étais pris avec le président du Conseil.

Pendant que nous nous efforcions de parvenir à un cessez-le-feu, je m’activais sur le front diplomatique pour préparer la période qui suivrait l’arrêt des hostilités israéliennes. Je m’attendais à ce qu’Israël pose comme condition à son retrait le non retour des organisations palestiniennes dans le Sud. Il me sembla que le moment était propice pour que les Etats qui s’étaient toujours opposés à transformer la FINUL en force de dissuasion et à élargir sa zone d’action changent d’avis. [P.609]

-Je discutai des options qui s’offraient à nous avec le secrétaire général des Affaires Etrangères Kesrouane Labaki et lui dis, le 8 juin 1982 : [P.609] « Il n’est pas question de signer avec Israël le traité de paix dont on parle ces jours-ci. Les choix sont soit d’élargir la zone d’action de la FINUL au Liban-Sud, soit de faire venir des unités européennes, ou encore de déployer l’armée libanaise dans le secteur situé entre la frontière de Saïda ». [P.611]

Nous poursuivîmes nos efforts auprès du Conseil de Sécurité pour parvenir à une résolution ferme sur le cessez-le-feu et le retrait israélien. [P.611]

-Le 9 juin 1982, à 1h du matin, l’ambassadeur américain Robert Dillon m’apprenait au téléphone que le président Ronald Reagan avait contacté personnellement le Premier ministre israélien Menahem Begin pour lui demander d’observer un cessez-le-feu à 6h précises à l’heure internationale, soit à 8h du matin à l’heure de Beyrouth. Dillon me demanda de contacter le président Wazzan afin qu’il informe l’OLP de cette décision.

Quelques heures plus tard, avant la réunion tripartite précédant le Conseil des ministres au palais présidentiel, je dis au diplomate [P.611] américain que la situation était devenue intenable pour les libanais qui ne pourraient endurer davantage d’actes de guerre et de bombardements pendant plus d’un ou de deux jours. Je lui demandai de presser son gouvernement d’œuvrer en vue du cessez-le-feu qui ne se maintint pas longtemps, de permettre à 5 appareils de la MEA de décoller de l’aéroport de Beyrouth, d’empêcher Israël d’investir la capitale et de demander aux israéliens de ménager Walis Joumblatt qui se trouvait à Moukhtara. [P.612]

J’eus une longue réunion avec le président Sarkis sur la possibilité de réunir d’urgence un sommet arabe. Je lui dis : « Si ce sommet se réunit, il faut que le Liban y formule 4 demandes : un cessez-le-feu ; le retrait d’Israël ; l’arrêt de toutes les opérations militaires sur l’ensemble du territoire libanais ; le déploiement de l’armée libanaise dans tous les secteurs dont les israéliens se retireront. Si, pour une raison ou pour une autre, l’armée ne peut se déployer, il faudra songer à faire venir une force multinationale à laquelle pourront se joindre des unités arabes ». Le président Sarkis donna son approbation de principe. Lorsque le président du Conseil arriva, je répétai ce que j’avais exposé au président de la République. Comme il approuvait les deux premiers points et rejetait les deux derniers, je lui dis : « Monsieur le Président du Conseil, nous n’avons alors que ce choix : l’occupation israélienne ou la force multinationale, car, si les libanais ne font pas confiance à leur armée, comment les israéliens pourront-ils lui faire confiance ? ».

Le président Saëb Salam arriva sur ces entrefaites. Je lui demandai immédiatement s’il était logique de recourir à l’armée libanaise dans notre situation, il répondit par l’affirmative. Je regardai alors le président Wazzan sans dire mot. Lui non plus ne dit mot. [P.612]

-Le 11 juin 1982, alors que les troupes israéliennes étaient parvenues aux abords de la capitale, nous eûmes la surprise d’apprendre qu’un [P.613] cessez-le-feu avait été décidé. L’ambassadeur américain porta cet accord au palais présidentiel où le président Sarkis l’approuva. Lorsque ce dernier me rapporta, en présence de Johnny Abdo, la conversation qui s’était déroulée avec le diplomate américain, je lui fis remarquer que le Liban, malgré l’agression d’Israël, n’était pas stricto sensu en guerre avec ce pays pour approuver un accord de cessez-le-feu et qu’il devait s’attacher à l’accord d’Armistice conclu en 1949 et en demander l’application. Le soir, je convoquai l’ambassadeur américain et lui dis : « Le Liban est attaché à l’accord d’armistice et à l’évacuation des troupes israéliennes de son territoire. Il n’a pas à accepter ou refuser un cessez-le-feu bien qu’il accueille avec satisfaction l’arrêt des combats entre les adversaires ». [P.614]

-J’avais eu avec le président Wazzan, toujours sur la réserve, plusieurs discussions dont la plus sévère était une altercation intervenue le 13 juin 1982. Ce jour-là, je lui avais dit : « Je ne peux plus admettre que le Liban soit mené par les palestiniens et les syriens. Ne voyez-vous pas que le pays brûle ? » Il m’avait répondu : « Donnez-nous un peu plus de temps ». Il n’est jusqu’au président Saëb Salam qui m’avait dit ce jour-là : « N’exigez pas de nous en ce moment que nous demandions aux syriens de se retirer ». [P.615]

Ce même jour, nous avions une préoccupation plus urgente, l’entrée des forces israéliennes au palais présidentiel. Je me trouvais alors dans le bureau du président en même temps que d’autres hauts responsables et des membres de l’équipe présidentielle. Nous suivions minute après minute la progression des unités israéliennes vers Baabda. Je contactai l’ambassadeur Robert Dillon à ce sujet, il m’assura que les israéliens ne pénétreraient pas au palais et me promit de faire le nécessaire pour obtenir leur retrait de son périmètre le plus rapidement possible. Ses propos ne me rassurèrent guère car Israël ne se pliait pas toujours aux promesses des Etats-Unis. Alors que nous étions au summum de l’inquiétude, le procureur général du Mont-Liban, le juge Maurice Khawam, appela le président Sarkis et lui apprit que le ministre israélien de la Défense Ariel Sharon venait de faire son entrée au sérail de Baabda et lui avait fait savoir, par l’intermédiaire d’un officier des FSI, qu’il voulait le rencontrer. Le magistrat ajouta qu’il avait refusé de rencontrer Sharon. Cette communication n’était pas pour nous rassurer d’autant que les troupes israéliennes n’étaient plus qu’à [P.615] quelques mètres du palais présidentiel, malgré les assurances répétées des Etats-Unis. [P.616]

Avec l’entrée des troupes israéliennes à Baabda, la capitale se trouva assiégée d’office et l’invasion israélienne prit une dimension sans précédent. C’était la première fois que l’armée israélienne encerclait une capitale arabe et posait comme condition à la levée du siège une condition drastique : le retrait de tous les combattants palestiniens et syriens de la ville. C’est dans ce climat extrêmement tendu et grave que l’émissaire américain Philip Habib arriva au Liban dans l’après-midi du 14 juin, par la route, venant de Damas, en compagnie de son assistant Morris Draper. [P.616]

-A midi et quart, le 15 juin 1982, sur la terrasse de mon domicile, je reçus l’envoyé américain Philip Habib accompagné de Morris Draper et de l’ambassadeur Robert Dillon, en présence de mon secrétaire Samir Moubarak. Je ne perçus pas chez Habib un engagement clair que les forces israéliennes s’arrêteraient à un point précis, ni que son pays recherchait sérieusement un cessez-le-feu et l’application des résolutions du Conseil de Sécurité. [P.617] La rencontre prit fin de manière soudaine lorsqu’un message urgent de Washington apprit à Philip Habib que les israéliens avaient décidé de franchir la ligne de la route de Damas et que les combats avaient repris. L’émissaire américain, furieux, insulta les israéliens qu’il traita d’imbéciles et, alors qu’il prenait congé, se tourna vers moi et dit : « Le plus important à présent est d’éviter une guerre syro-israélienne ». [P.618]

Le jour même, nous dépêchâmes le commandant de la FAD Sami Khatib à Damas porteur d’un message informant les dirigeants syriens que les autorités libanaises pourraient leur demander, dans les jours à venir, de rassembler leurs forces dans Beyrouth et sa banlieue en prévision de leur retrait. Khatib revint de Damas avec l’impression que la proposition libanaise avait inquiété le leadership syrien. Le mécontentement de Damas se concrétisa quelques jours plus tard sur le terrain à travers les positions et les actions de ses alliés au Liban, notamment Walid Joumblatt, qui ne tarda pas à se retirer du Front du Salut National, bientôt suivi par le chef du mouvement Amal, Nabih Berri. Pour compliquer les choses, le président Wazzan s’attachait jusqu’alors au renouvellement du mandat de la FINUL, qui venait à expiration fin juillet 1982, au lieu de soutenir notre demande de retrait de l’armée syrienne du Liban. [P.618]

-Le Front du Salut National au grand complet se réunit le 20 juin 1982 au palais de Baabda sous la présidence du président Sarkis et en présence [P.619] de l’émissaire Philip Habib. [P.620]

Prenant la parole, Walid Joumblatt refusa de discuter du retrait de l’armée syrienne avant celui des troupes israéliennes du Liban. Il s’ensuivit une altercation entre lui et Béchir Gemayel, d’abord en termes durs, mais voilés, avant que le ton ne monte. J’intervins pour tenter de ramener le calme et les convaincre de s’entendre et de dialoguer. La position de Nabih Berri me surprit car il soutenait constamment les idées que j’avançais. L’émissaire Philip Habib participa au débat en posant des questions précises concernant l’avenir de l’OLP au Liban et la nécessité qu’elle se soumette inconditionnellement à l’autorité de l’Etat libanais et renonce à son caractère et à ses actions militaires. Il demanda quelle était la vision du gouvernement sur ce plan. La position du président Wazzan était proche de celle de Joumblatt, ce qui me poussa à lui dire, après la réunion : « Vous avez opté pour la umma plutôt que pour le Liban ». [P.620]

-Fin juin 1982, l’étau israélien se resserrait sur Beyrouth-Ouest alimentant les craintes libanaises, arabes et internationales qu’Israël ne soumette la ville à un bombardement intense afin de forcer l’OLP à en sortir. Les concertations de l’ambassadeur Philip Habib avec le gouvernement libanais et avec l’OLP –par l’entremise du président Wazzan –aboutirent à un plan élargi en 3 points : un cessez-le-feu ; un retrait israélien de 5 Km pour permettre à la force multinationale ou à des unités de l’armée libanaise de se déployer de façon à constituer un cordon de sécurité ; terminer les pourparlers avec l’OLP et la convaincre de se retirer de Beyrouth au plus tôt. Philip Habib paraissait confiant que les choses se régleraient en l’espace de quelques jours bien que nous n’ayons encore rien entrepris pour faire venir une force multinationale. Je lui dis alors que je ne partageai pas son optimisme en raison de ma longue expérience des questions relatives aux palestiniens. [P.622]

-Les palestiniens n’étaient absolument pas disposés à se retirer de Beyrouth-Ouest. Philip Habib jugea que le jour de l’évacuation des civils américains, le 24 juin 1982, serait « le jour d’une avancée soudaine vers la solution ». Il pensait que cette évacuation « accroîtrait l’affolement de l’OLP ». [P.623]

Philip Habib se trompait dans ses calculs : ni les palestiniens ne voulaient quitter Beyrouth ni les israéliens n’entendaient reculer à 5 Km des lignes de front pour permettre le déploiement d’une force multinationale. Devant l’intensification de la pression israélienne, les palestiniens finirent par réviser leurs calculs et envisagèrent un retrait de Beyrouth en contrepartie d’un gain politique très important pour eux : la reconnaissance de l’OLP par les Etats-Unis, chose qui relevait alors de l’utopie. [P.623]

-J’adressai le 24 juin 1982 à l’ambassadeur Ghassan Tuéni un câble expliquant que « les développements sur le terrain ne portent pas à l’optimisme. Hier, le cessez-le-feu a été violé en permanence ». [P.623]

Le soir du même jour, le président François Mitterrand appela à des négociations entre les parties aux combats sur le territoire libanais et annonça un projet de plan français qui serait présenté la nuit même au Conseil de Sécurité. Le plan appelait à un cessez-le-feu et au retrait de l’armée israélienne à une certaine distance pour permettre le déploiement de l’armée et l’envoi d’observateurs internationaux pour superviser le cessez-le-feu. L’attitude du président français me [P.624] mécontenta, d’autant qu’il ne s’était pas concerté avec le gouvernement libanais. Je considérai que, par son initiative, il cherchait à sauver l’OLP et à redorer l’image de la France dans le monde arabe, sans se donner la peine de prendre en considération les intérêts du Liban. [P.625]

-Le samedi 26 juin 1982, je me rendis au palais présidentiel où je me réunis avec le président Elias Sarkis et l’ambassadeur Habib. Celui-ci nous posa ce jour-là des questions précises concernant les nouveaux développements et la méthode à suivre pour parvenir au retrait des combattants palestiniens de Beyrouth. J’informai l’émissaire américain du refus de la France d’introduire dans son projet de résolutions les modifications que j’avais suggérées, particulièrement celle concernant le désarmement des organisations palestiniennes. [P.628] L’émissaire américain parut satisfait de l’échec de la démarche française, laquelle, en fait, était en contradiction avec la sienne qui visait à mettre fin à la présence armée palestinienne sur le territoire libanais. [P.629]

Pendant la réunion avec Habib, le directeur général des FSI, le général Ahmad Hajj, dépêché par le président de la République, s’était rendu auprès du président Chafic Wazzan pour lui soumettre le document de travail libanais à la conférence des ministres arabes des Affaires Etrangères à Tunis. Le général Hajj revint avec l’approbation totale du président Wazzan qui n’avait introduit dans le texte que deux modifications linguistiques qui n’en affectaient pas le sens.

En fin de semaine, je reçus de nombreuses communication anonymes m’accusant de trahison et me menaçant de mort en raison de mes positions sur le désarmement des palestiniens et le retrait de toutes les forces étrangères du Liban ! [P.629]

-Au matin du 28 juin 1982, je me réunis au palais de Baabda avec les président Sarkis et Wazzan, et l’ambassadeur Philip Habib. Le président Wazzan avait apporté une proposition qui demandait, en contrepartie d’un retrait de tous les combattants palestiniens, de sauver la face à l’OLP en autorisant le maintien d’une présence militaire palestinienne symbolique sous contrôle de l’armée libanaise dans un lien isolé du Liban, loin des regards. Le président Wazzan dit que cette condition palestinienne d’une présence militaire symbolique « est le point essentiel de la position de l’OLP, laquelle, sans cela, serait impuissante à régler des centaines de détails ». Les propos du président du Conseil et du diplomate américain me firent comprendre qu’il existait « des indices positifs même pour ce qui est d’introduire des modifications quant aux positions des belligérants sur les lieux de combat ». [P.629]

Ayant pris connaissance de la proposition de l’OLP, Philip Habib demanda un peu de temps pour en référer au département d’Etat et nous promit une réponse le lendemain. Lorsque nous le rencontrâmes à nouveau le soir du 29 juin, il nous annonça que son pays refusait le maintien d’une force palestinienne symbolique et insistait sur le désarmement total des palestiniens et le retrait de tous leurs combattants. Une nouvelle impasse se profilait. L’optimisme de Philip Habib s’estompa une fois de plus. [P.630]

-Le 30 juin 1982, l’émissaire américain m’apprit qu’Israël s’opposait catégoriquement au maintien de combattants palestiniens au Liban et que le secrétaire d’Etat américain démissionnaire Alexander Haig, qui continuait d’expédier les affaires courantes, insistait pour donner satisfaction à Israël. Au cours de cette réunion, Habib reconnut que j’avais eu raison de lui dire, quelques temps auparavant, que le retrait des combattants palestiniens de Beyrouth ne serait pas chose facile. Je me souviens que cette réunion fut très franche et positive.

Le soir, le ministre Aboukhater, qui dirigeait la délégation libanaise au Conseil de la Ligue arabe à Taëf, m’apprit par câble que les représentants arabes proposaient que le Liban accepte l’idée de garder 500 combattants palestiniens. [P.631]

-Le 1er juillet 1982, je dis à l’ambassadeur Paul-Marc Henry : « Suivant quelle logique suggérez-vous que les israéliens se retirent sur une distance de 5 Km en contrepartie du retour des combattants [P.631] palestiniens à leurs camps ? Comment pensez-vous que Béchir Gemayel pourrait accueillir cette proposition ? Et, au fait, pourquoi avez-vous refusé nos modifications ? Les Etats-Unis les ont qualifiées de faibles alors que vous les avez jugées intransigeantes. Cette initiative que vous avez entreprise sans consulter qui que ce soit ne pouvait qu’échouer et se heurter au veto américain ». Lorsque je lui lus les modifications que nous avions proposé d’introduire à l’initiative de son pays, l’ambassadeur Henry me dit qu’il n’avait pas été informé que nous les avions proposées. [P.632]

-Le 3 juillet, je reçus l’émissaire du président français, Francis Gutmann. [P.632] Je lui appris que l’OLP avait informé la veille le président du Conseil de positions de principe qui pourraient avoir un impact sur la suite des événements. [P.633]

-La situation sécuritaire et politique ne cessa de se dégrader à Beyrouth après que les troupes israéliennes eurent, le 4 juillet 1982, resserré leur étau sur Beyrouth-Ouest, interdisant son alimentation en eau et l’entrée des camions chargés de denrées alimentaires. Le président Wazzan me contacta et me dit qu’il ne lui était plus possible de se rendre au palais présidentiel, les israéliens s’étant emparés du point du passage du secteur de la Galerie Semaan qu’il avait l’habitude d’emprunter. Il ajouta qu’il ne pouvait supporter l’humiliation de demander le passage à un barrage israélien. Le président du Conseil subissait à cette époque d’innombrables pressions psychologiques et politiques du fait du blocus israélien de Beyrouth-Ouest et de son approbation du document demandant la fin de la présence armée palestinienne que nous avions présenté à la Ligue Arabe. Je contactai immédiatement l’ambassadeur Habib et lui demandai d’intervenir le plus rapidement possible auprès d’Israël afin de lever le blocus alimentaire de Beyrouth-Ouest, de permettre la reprise du pompage de l’eau et d’assurer l’électricité. [P.633]

-Le 5 juillet 1982, après avoir rempli quelques tâches de routine au ministère des Affaires Etrangères, je me rendis au palais de Baabda. Vers midi, 3 obus de mortier de calibre 120 mm s’abattirent sur [P.633] l’esplanade du palais, non loin de ma voiture. Mon chauffeur, qui se trouvait à l’intérieur du véhicule, fut atteint de blessures sans gravité, mais qui nécessitèrent son transport à l’hôpital. Je tins une réunion avec le président de la République en présence du directeur général des FSI le général Ahmad Hajj, de l’ambassadeur Henri Abou-Fadel, chef du service du chiffre au ministère des Affaires Etrangères, et du secrétaire Samir Moubarak. [P.634]

Lorsque le chef des renseignements Johnny Abdo se joignit à l’entretien, nous évoquâmes le refus du président Wazzan de quitter son domicile depuis plusieurs jours en raison du blocus israélien. Le président de la République appela alors le président du Conseil et lui dit : « Le fait de ne pas exercer ses responsabilités aura des conséquences négatives, et ce sont la légalité et la population qui en feront les frais ». Le président Wazzan lui promit de coopérer. En quittant le palais présidentiel, je fis une déclaration demandant la levée du blocus sur Beyrouth et critiquai le peu de sérieux de la dernière conférence des ministres arabes des Affaires Etrangères à Taëf. J’assurai que le document de travail libanais relatif au désarmement des palestiniens et qui avait été présenté au secrétariat général de la Ligue Arabe avait obtenu l’aval de tous les responsables libanais. [P.634]

Walid Joumblatt répondit le lendemain à ma déclaration comme il avait l’habitude de le faire. Il m’accusa de chercher à faire détruire Beyrouth et de refuser l’internationalisation de la crise libanaise, ajoutant qu’il s’opposait catégoriquement au désarmement des palestiniens. [P.634]

-Début juillet 1982, la discussion sur le pays qui accueillerait les combattants palestiniens et ceux qui participeraient à la force multinationale entra dans les détails. Le 8 juillet, j’interrogeai le président du Conseil sur le sort des combattants palestiniens disséminés dans la Békaa et le Nord, il me répondit qu’il examinerait cette question ultérieurement. Philip Habib, de son côté, m’apprit que l’on discutait du timing de l’arrivée de la force multinationale sur le territoire libanais : les palestiniens réclamaient qu’elle arrive avant leur retrait pour assurer leurs arrières, tandis que les américains préféraient attendre le retrait des palestiniens pour éviter que ces derniers n’utilisent le déploiement de la force multinationale entre eux et les israéliens pour retarder leur propre départ et pour que la force en question ne soit pas prise entre deux feux. Afin d’aider au déblocage de la situation, nous nous efforçâmes de négocier un compromis acceptable aux termes duquel les deux opérations se dérouleraient quasi simultanément, le déploiement international débutant lorsque l’évacuation serait parvenue à mi-chemin.

Pendant ce temps, dans ses attaques répétées, Joumblatt en vint à nous accuser de haute trahison, le président Sarkis et moi, et à réclamer des sanctions contre nous. Le chef du PSP était alors le défenseur le plus éloquent du maintien de la présence armée palestinienne au Liban, même aux dépens de la souveraineté nationale et de l’autorité de l’Etat ; sans doute parce qu’il en avait le plus profité. [P.635]

-Le 9 juillet 1982, à 10h, le président de la République m’appela à mon bureau du palais Bustros et me demanda de le retrouver immédiatement au palais présidentiel où le président du Conseil Chafic [P.635] Wazzan devait arriver d’une minute à l’autre. [P.636]

Le président Wazzan noud fit part ce jour-là de positions encourageantes et positives de la part des responsables de l’OLP, notamment Yasser Arafat. Les palestiniens se montrèrent souples au sujet de leur retrait total de Beyrouth, mais refusèrent de se rendre en Irak. [P.636]

-A partir de la mi-juillet 1982, nous commençâmes à percevoir l’engagement sérieux du président Chafic Wazzan à œuvrer en vue de clore la question des combattants palestiniens à Beyrouth en dépit de [P.636] leurs atermoiements, du fait que l’on n’eût pas encore une idée précise de leur retrait définitif et qu’un doute inquiétant persistait quant aux chances de succès des efforts de l’émissaire Philip Habib. Devant le soutien considérable de l’opinion publique musulmane et du Mouvement National pour l’OLP, le président Chafic Wazzan, soutenu par le président Saëb Salam, se distingua par des positions audacieuses en faveur de la souveraineté et de l’indépendance du Liban et la défense de l’autorité de l’Etat. [P.637]

-Le 27 juillet 1982, à la veille de mon départ pour l’Arabie Saoudite où je devais participer aux travaux du comité des Six, je reçus la visite du directeur général de la Sûreté Générale Farouk Abillama venu m’informer que ses services avaient eu vent d’un complot palestinien pour m’assassiner à Chypre –d’où je devais prendre l’avion pour Djedda. Il promit de faire le nécessaire avec les services chypriotes pour assurer ma sécurité et celle de la délégation qui m’accompagnait et qui était constituée des ambassadeurs Joseph Aboukhater et Abdel-Rahman Labban, du chef des renseignements Johnny Abdo et du secrétaire Samir Moubarak, en plus des ambassadeurs Zafer el-Hassan, Hussein Abdallah et Adel Ismaïl qui nous retrouveraient à Djedda. [P.639]

-Le 28 juillet 1982 au matin, nous quittâmes la base navale de l’armée libanaise à Kaslik à bord d’un hélicoptère militaire qui nous transporta à Larnaca d’où nous embarquâmes à bord de l’appareil privé du ministre saoudien des Affaires Etrangères Saoud el-Fayçal, lequel nous attendait à l’arrivée à l’aéroport de Djedda. A notre arrivée à l’hôtel Hyatt-Regency j’eus un entretien avec mon homologue syrien Abdel-Halim Khaddam. Il s’opposait à l’accession [P.639] à la présidence de Béchir Gemayel ou de Camille Chamoun ; sa préférence allait à René Mouawad ou Jean Obeid. Khaddam me dit aussi que son pays n’était nullement disposé à accueillir les palestiniens, ce refus me parut principalement motivé par la crainte des syriens pour leur régime. Mais j’en arrivai à me demander si les syriens s’inquiéteraient vraiment si Israël annihilait l’OLP à Beyrouth. [P.640]

-Le 29 juillet 1982, l’après-midi, alors que nous étions réunis, je reçus une dépêche du ministère à Beyrouth résumant la teneur de l’entretien qui s’était tenu le matin même entre les présidents Elias Sarkis et Chafic Wazzan, et l’émissaire Philip Habib. Ce dernier leur avait dit qu’il doutait beaucoup de parvenir à un cessez-le-feu. Cette nouvelle m’inquiéta, et pourtant je la classai au titre de la guerre psychologique. Lors d’une séance plénière,  les participants tentèrent d’entrer dans le détail des négociations en cours pour le retrait des palestiniens de Beyrouth, ce à quoi je m’opposai catégoriquement, tout comme je refusai l’idée d’un retrait par étapes. Après un long débat, nous parvînmes à un accord en 6 points dont le plus important était le 2e. Il traitait du retrait des combattants palestiniens de Beyrouth une fois que des arrangements auraient été mis au point entre eux et le gouvernement libanais pour assurer la sécurité des [P.642] partants et celle des civils qui resteraient dans les camps. Nous repartîmes de Djedda le 30 juillet à 9h30 comme nous y étions arrivés, via Larnaca, et arrivâmes à Kaslik à 13h. [P.643]

-Au début du mois d’août 1982, l’espoir grandit de voie les combattants palestiniens se retirer. L’OLP avait annoncé, le 30 juillet, qu’elle était disposée à se retirer et à accepter des compromis sur certaines de ses revendications antérieures : retrait des troupes israéliennes à une certaine distance, exécution du retrait en 15 jours plutôt que 3 mois et la simultanéité entre leur retrait et le déploiement de la force multinationale –et non que cette force se déploie avant le retrait. Nos efforts se concentrèrent alors sur la destination des combattants palestiniens et sur les touches finales du plan pour la venue de troupes multinationales en vue d’assurer la sécurité des combattants qui se retireraient et des civils palestiniens qui resteraient au Liban. Philip Habib m’apprit que les efforts s’étaient concentrés pour convaincre la Tunisie d’accueillir les combattants palestiniens car elle était à 2000 Km de la zone des combats. [P.643]

Pendant ce temps, des combats d’une grande violence se déroulaient entre les forces israéliennes d’une part et les organisations palestiniennes et le Mouvement National d’autre part. je passai la nuit du 4 août au rez-de-chaussée de l’immeuble de mon domicile et repris les contacts avec Philip Habib pour que l’administration américaine intervienne auprès d’Israël afin de mettre un terme au bombardement de Beyrouth et d’alléger le blocus pour permettre le ravitaillement de la capitale. [P.644]

-Le 7 août 1982, le président Chafic Wazzan me dit qu’il s’était entendu avec l’ambassadeur français Paul-Marc Henry pour que les troupes françaises arrivent au Liban le jour même où débuterait l’évacuation des palestiniens. Le dimanche soir, notre optimisme concernant cette opération fut quelque peu ébranlé après une déclaration du ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, disant qu’il n’y avait aucun accord sur le plan Habib, mais l’émissaire américain revint et nous assura que tout était réglé.

Les obstacles s’aplanissaient les uns après les autres, le dernier étant le refus de l’OLP de fournir la liste des noms des combattants qui se retiraient et le refus du commandement syrien de retirer les unités postées à Beyrouth-Ouest. J’adressai aux ambassadeurs américain, français, britannique et italien accrédités à Beyrouth une lettre officielle invitant leur gouvernement à participer à la force [P.644] multinationale selon un calendrier précis et stipulant en détail le rôle de cette force : « Assurer la sécurité physique des combattants palestiniens qui se retireront et celle des civils palestiniens qui demeureront dans les camps, et aider les forces armées libanaises à recouvrer la souveraineté du Liban et déployer l’autorité de l’Etat sur le territoire libanais ». L’invitation précisait : « Si l’opération d’évacuation ne devait pas se réaliser de manière complète dans le délai précisé par le calendrier ci-joint, et pour quelque raison que ce soit, la mission des troupes internationales prendrait fin automatiquement et immédiatement ». Je signai cette lettre le 16 août 1982.

-Le 21 août 1982, commença l’évacuation des combattants palestiniens, clôturant une période de 15 années au cours de laquelle les libanais avaient vécu des jours très difficiles. Cette évacuation, qui paraissait comme un rêve inouï, mit dans l’allégresse une grande partie des libanais. [P.645]

-Le chef des renseignements militaires Johnny Abdo se chargea de la coordination entre le président de la République et Béchir Gemayel. J’avais constaté, notamment au cours des quelques mois précédents, qu’il se rendait au palais présidentiel presque quotidiennement après le départ des fonctionnaires et se réunissait avec le président pendant des heures. Il me semble que Johnny Abdo a joué un rôle prépondérant pour convaincre le président de la République de la nécessité d’adopter la candidature de Béchir Gemayel et d’aider ce dernier à accéder à la première magistrature de l’Etat. [P.646]

-Dans la soirée du 2 juillet 1982, j’eus une longue réunion avec le président de la République sur la question des élections et les choix qui s’offraient à nous. [P.646]

Un président modéré assurant la mesure entre les différentes composantes du Liban ne pouvait plus gouverner le pays et le sauver de la crise ; son rôle se bornait à gérer la crise pour tenter d’éviter de sombrer dans l’inconnu, l’effondrement total et l’émiettement. L’acceptation par le président Sarkis de l’arrivée de Béchir Gemayel à la présidence était une reconnaissance indirecte qu’un président modéré ne serait pas en mesure de réussir à sauver le pays dans ces circonstances et ne ferait plus l’affaire, surtout après l’invasion israélienne qui a propulsé le Liban dans le tunnel de l’inconnu. [P.647]

L’incursion israélienne qui était parvenue aux abords de la capitale a sans doute contribué à convaincre le président de la République de la nécessité d’aider à faire élire Béchir Gemayel. Il ne concevait pas qu’un président modéré, un président arbitre, pût pousser l’armée israélienne à se retirer du Liban d’autant que nous ne pouvions accepter l’idée d’une guerre d’usure qui finirait par anéantir la capitale et le Liban. Il était possible à un président fort, tel Béchir Gemayel, de rétablir l’ordre et la sécurité qui priveraient Israël du prétexte d’envahir le Liban pour assurer la sécurité à sa frontière Nord, mais le président Sarkis s’attendait naturellement à ce que Béchir Gemayel signe un accord de paix avec Israël. [P.648]

-Le 21 août 1982, des renseignements dont je ne pus m’assurer le bien-fondé m’apprirent que Béchir Gemayel avait encore besoin de la présence de 2 députés pour assurer le quorum et qu’il était en voie de préparer un plan alternatif au cas où il ne serait pas assuré : un coup d’Etat et la prise du pouvoir. Ces nouvelles ajoutèrent à notre inquiétude d’autant qu’elles signifiaient le début de l’opération de l’émiettement du Liban, car les leaderships musulmans refuseraient de reconnaître Béchir Gemayel et établiraient leur propre pouvoir dans les zones non soumises à l’autorité du commandant des Forces Libanaises. [P.652]

-Le 23 août 1982, vers midi,  je gagnai le palais présidentiel –situé à 1 Km de l’Académie Militaire de Fayadiyé où se déroulait l’élection. Je trouvais le président de la République très calme. Nous prîmes place devant la télévision pour suivre l’élection de son successeur. Le quorum fut assuré avec exactement 62 députés et le scrutin débuta. Béchir Gemayel fut élu au 2e tour. Le président Sarkis parut alors soulagé. Après l’annonce des résultats, je décidai de me retirer et de regagner mon domicile avant la visite protocolaire que le président élu devait effectuer et dont je me doutai qu’elle serait accompagnée de manifestations de liesse dont je n’étais pas porté par tempérament à apprécier le spectacle. [P.653]

Les jours suivants, nous suivîmes le départ des combattants palestiniens et le retrait des troupes syriennes de Beyrouth. [P.654]

-Début septembre 1982, Beyrouth étant libérée des combattants palestiniens et des forces syriennes, la force multinationale décida, sa mission étant accomplie avec succès, de se retirer de la capitale bien que, selon l’accord que nous avions conclu et le calendrier établi, elle ne dût se retirer du Liban qu’entre le 21 et le 26 septembre. Je tentai avec le président Sarkis de convaincre les américains de retarder le départ de la force multinationale jusqu’à la date convenue, mais sans succès. [P.654]

-Dans l’après-midi du 14 septembre 1982, nous entendîmes la déflagration qui emporta le jeune président élu. Je me trouvais à ce moment avec le président Sarkis au palais présidentiel où, quelques instants plus tard, on vint nous dire que l’attentat visait le président élu, mais qu’on ne savait rien d’autre. La nouvelle affligeante nous consterna ; nous eûmes le sentiment de plonger dans un tunnel obscur et attendîmes sur des charbons ardents. Les nouvelles contradictoires se succédèrent jusqu’à ce que l’avocat Karim Pakradouni appela à 21h30 et parla à Johnny Abdo, devant le président et moi. Karim Pakradouni rapporte cet épisode dans ces termes, dans son ouvrage La Paix Manquée : « Le monstrueux « il est mort » ne parvient pas à franchir mes lèvres. « As-tu vu le corps ? » me dit seulement le colonel Johnny Abdo. « Oui ». Près de lui, j’entends le président insister : « Demande-lui s’il l’a bien vu ». « Oui, je l’ai vu. Il est à l’Hôtel-Dieu de France. Il n’y a plus de président élu de la République ». Puis, au terme d’un silence qui me paraît long, les sanglots d’un chef d’Etat. Je raccroche ».

Profondément ému par la douleur du président Sarkis, je réalisai alors l’affection qu’il portait à Béchir Gemayel qui l’avait combattu avec force et lui avait fait tant de tort dans les premières années du régime. Je tentai de mon mieux de le réconforter et d’apaiser sa tristesse tout en sachant que rien n’y ferait. Je quittai le palais présidentiel très tard cette nuit-là et gagnai mon lit en pensant à cette catastrophe nouvelle qui venait de s’abattre sur le pays. [P.660]

La tristesse et la colère enveloppèrent quelque peu ragaillardies par l’attentat, après que les premières eurent été dans l’allégresse et les secondes presque endeuillées. [P.661]

Ce matin-là, alors que le pays était sous le choc de l’assassinat du président Béchir Gemayel, les israéliens investirent Beyrouth-Ouest sous prétexte d’empêcher des actes de représailles confessionnels, violant les termes du plan de Philip Habib, qui avait abouti à l’évacuation des combattants palestiniens de la capitale. [P.661]

-Dans la matinée du 17 septembre 1982, au moment où le député Albert Moukheiber franchissait le seuil de mon bureau, je reçus un appel téléphonique de cheikh Mohammad Mehdi Chamseddine, président du Conseil Supérieur Chiite, qui me demanda de déployer l’armée libanaise dans Beyrouth-Ouest, investie depuis 2 jours par les troupes israéliennes. Je lui répondis : « Excellence, vous êtes en retard une fois de plus. Cela fait des années que nous vous supplions d’accepter le déploiement de l’armée dans les régions Ouest et vous vous y êtes constamment opposés. Je verrai ce que nous pouvons faire ». [P.663]

-A partir du 18 septembre 1982, on découvrit une tragédie effroyable. Des bandes armées israéliennes et libanaises de l’Armée du Liban-Sud et des Forces Libanaises avaient, au cours des deux jours précédents, investi les camps palestiniens de Sabra et Chatila, et procédé au massacre de civils palestiniens. Le Liban et le monde en furent profondément secoués. Le Conseil de Sécurité se réunit à nouveau le 19 septembre et adopta la résolution 521 qui condamna le massacre, réaffirma ses résolutions précédentes demandant que soient respectés les droits des populations civiles, autorisa le secrétaire général à augmenter le nombre d’observateurs à Beyrouth et ses alentours, et lui demanda d’engager des consultations avec le gouvernement libanais sur les mesures à prendre pour assurer l’entière sécurité des civils, y compris le déploiement de forces des Nations Unies. Le 20 septembre, le Conseil des ministres approuva l’appel à une force [P.664] multinationale. Je convoquai les ambassadeurs des Etats-Unis, de France et d’Italie, et leur demandai officiellement d’envoyer de nouveau des unités de leurs armées au Liban pour aider l’armée libanaise à rétablir la souveraineté de l’Etat et à assurer la stabilité et la sécurité de tous les civils. [P.665]

-Au Liban, je fus frappé de constater que l’OLP et ses alliés musulmans libanais minimisaient la responsabilité des Kataëb et des Forces Libanaises dans les massacres de Sabra et Chatila. Cela eut un effet positif sur l’élection d’Amine Gemayel, le 21 septembre, qui bénéficia d’une quasi-unanimité libanaise, syrienne, israélienne et même palestinienne. J’assistai ensuite le 23 septembre à la prestation de serment à l’Académie Militaire à Fayadiyé. L’allocution du président Amine Gemayel mit l’accent sur la dimension arabe du Liban. [P.665]

-Le soir du 2 octobre 1982, j’invitai le président Elias Sarkis à dîner à mon domicile en compagnie d’amis proches, dont Johnny Abdo à qui je fis part d’un avertissement reçu deux jours plus tôt d’un ancien député sunnite de Beyrouth. Il m’avait dit que des cellules palestiniennes restées à Beyrouth planifiaient de m’assassiner en raison du rôle que j’avais joué dans l’évacuation des palestiniens de la capitale libanaise. Il me promit de suivre attentivement cette affaire. [P.666]

-Je me souviens d’une conversation avec le président Amine Gemayel, au lendemain de l’attentat qui coûta la vie des Marines en octobre 1983, sur les répercussions que cet attentat pourrait avoir sur la politique américaine au Liban. Je dis :

-Je suis enclin à penser qu’ils vont se retirer.

-Vous dites cela parce que vous n’aimez pas les américains, mais le président Ronald Reagan m’a dit qu’ils continueraient de soutenir le Liban et qu’ils n’avaient pas de marche arrière dans leur véhicule. Ils ne reculeront pas.

-Je traite de politique avec ma raison et non avec mon cœur. Si la relation avec les américains était d’ordre culturel, j’en serais proche car ma culture est occidentale, mais dans le mesure où elle est politique, je fonctionne avec ma raison et non avec mes sentiments, après m’être informé d’une multitude de sujets. Je crois que les américains ne sont pas disposés à renforcer leur présence au Liban ; vous le verrez bien. [P.674]

Le retrait des américains et des autres troupes multinationales a coïncidé avec l’effondrement du pouvoir central à la suite de la guerre [P.674] de la Montagne, en septembre 1983, et de l’intifada du 6 février 1984 après lesquelles l’autorité de l’Etat ne s’exerça plus que sur le palais présidentiel et quelques secteurs de la zone Est. Le pays sombra alors dans le chaos et le désarroi, et ni les conférences de Genève et de Lausanne ni la formation d’un gouvernement d’union nationale sous la présidence de Rachid Karamé n’y purent rien. [P.675]

-Il convient de souligner que, en 1985, durant tout le temps que se déroulaient les préparatifs en vue de la signature de l’accord tripartite, les régions Est de la capitale étaient soumises à un bombardement syrien intense, dont le but était sans doute d’accroître les craintes des chrétiens afin qu’ils ne s’opposent pas à l’accord. [P.676]

-Le 15 janvier 1986, Elie Hobeika fut renversé. Je dus intervenir auprès de Pakradouni, qui jouait un rôle prépondérant auprès de Samir Geagea, afin d’éviter que certains membres des Kataëb et des Forces Libanaises proches de Hobeika ne fissent l’objet de représailles. Deux jours après la fin des combats, l’avocat Emile Rahmé ayant demandé à me rencontrer de la part de Geagea, je lui fixai rendez-vous. Je ne connaissais pas Samir Geagea, mais j’avais entendu parler de lui. Lorsqu’il vint me voir, Rahmé me dit que Geagea connaissait bien mes positions et les appréciait beaucoup, notamment au sujet de l’accord tripartite. Il ajouta que je pouvais lui demander ce que je voulais. Je le remerciai et le priai de transmettre mes salutations au nouveau commandant des Forces Libanaises. [P.679]

-Il n’y eut pas d’élection présidentielle en 1988. Les forces de facto dans la région Est avaient empêché la séance électorale de se tenir par crainte qu’on élût le président Sleimane Frangié avec lequel elles étaient en profond désaccord. En outre, le commandant en chef [P.679] de l’armée Michel Aoun et le commandant des Forces Libanaises Samir Geagea avaient rejeté l’accord américano-syrien sur l’élection du député Mikhaël Daher. A l’époque, j’avais critiqué la manière dont cet accord avait été présenté car elle portait atteinte à la liberté des députés et des forces politiques libanaises, et suffisait ainsi à pousser les factions de la région Est à le rejeter. Ma position n’était pas le fait d’une opposition personnelle à Mikhaël Daher. [P.680]

Le président Gemayel nomma le commandant en chef de l’armée chef du gouvernement de transition un quart d’heure avant l’expiration de son mandat. Cette nomination me surprit car je savais que les deux hommes n’étaient pas dans les meilleurs termes. Le général Michel Aoun m’avait rendu visite à deux reprises auparavant : la 1e fois vers le milieu des années 1980 et la 2e avant la fin du mandat de Gemayel. Les deux fois, nous avions parlé de la situation et j’avais compris qu’il ne s’entendait pas avec le président de la République. Mes rencontres avec Amine Gemayel m’avaient laissé la même impression ; il n’était pas satisfait du comportement du commandant en chef.

Ma relation avec le général Michel Aoun en tant que chef du gouvernement de transition fut normale, semblable à celle que j’avais eue avec de nombreux détenteurs du pouvoir, lesquels avaient souhaité me consulter de temps à autre. Aoun me demandait de lui rendre visite chaque fois qu’il voulait prendre mon avis sur des questions régionales et internationales. Un jour, après que le comité tripartite constitué de l’Arabie Saoudite, de l’Algérie et du Maroc lui eut demandé, en septembre 1989, de mettre fin aux combats, il avait envoyé un officier à Fakra –où la violence des bombardements sur Achrafiyeh nous avait contraints à nous réfugier, mon épouse et moi –m’annoncer que le général souhaitait me voir. Je répondis à son invitation et me rendis au palais présidentiel où je me réunis avec lui au sous-sol, qu’il avait fortifié. Je me souvins alors des jours difficiles que j’y avais passés en compagnie de mon ami, le président Elias Sarkis. Le général Aoun me dit ce jour-là qu’il n’était pas disposé à se plier à un cessez-le-feu ni à accepter les 7 principes proposés par le comité tripartite comme base des pourparlers qui devaient se dérouler plus tard à Taëf, en Arabie Saoudite. Il considérait qu’il n’était pas tenu de faire marche arrière d’autant que la population était avec lui et pourrait interpréter tout recul de sa part comme un abandon. Je lui demandai : « Pouvez-vous tenir seul longtemps face aux syriens ? Est-[P.680] ce qu’un pays vous soutient ? » Il me répondit : « Non », puis ajouta : « Pensez-vous que je suis obligé d’accepter les demandes du comité tripartite arabe ? » Je lui dis : « Prenez votre temps. Assurez le contact avec les pays en qui vous avez confiance et, ensuite, prenez votre décision finale. Mais, surtout, sortez de cette affaire d’une manière habile et n’oubliez pas que la population, si elle est défaite militairement, ne restera pas longtemps à vos côtés, et vous n’y pourrez rien ». [P.681]

Il me sembla que mes arguments avaient convaincu le général Aoun surtout lorsqu’il me dit qu’il souhaitait consulter certaines parties. Je lui dis alors calmement : « Consultez qui vous voulez, mais ne perdez pas trop de temps afin qu’ils ne s’imaginent pas que vous cherchez à les tromper et à gagner du temps ». Plus tard, je devais apprendre par certains amis que Michel Aoun, après notre rencontre, avait contacté les français et les irakiens, et, voyant que ceux-ci ne pouvaient rien lui promettre, il se montra disposé à traiter avec le comité arabe. Il accepta ensuite que les députés qui résidaient dans la région Est se rendissent en Arabie Saoudite pour rechercher une solution à la crise libanaise.

A mon avis, le général Aoun avait exagéré le soutien de la population à ses propositions, de même qu’il s’était obstiné à penser que ce que réclamait le Liban était un dû que la communauté internationale devait s’évertuer à lui assurer par n’importe quel moyen. Il avait une confiance totale en lui-même et en sa capacité à faire de ses désirs une réalité inévitable. Cette impression se confirma le jour où il me dit qu’il songeait à provoquer un changement dans l’attitude de l’opinion publique américaine de sorte qu’elle exerce des pressions sur son administration et la contraigne à changer radicalement de politique vis-à-vis du Liban et à forcer la Syrie à s’en retirer.

A la même période, le député René Mouawad fut élu président de la République et était assassiné 18 jours plus tard, le jour de la fête de l’Indépendance, en 1989. Deux jours avant son assassinat, je lui avais rendu visite à sa demande et il m’avait retenu à dîner. Le principal problème était de savoir comment faire sortir le général Aoun du palais de Baabda ; rien ne pouvait être envisagé autrement, mais le président Mouawad [P.681] refusait catégoriquement de recourir à la force contre Aoun. Je compris aussi que le président de la République cherchait à aplanir de nombreux obstacles et à trouver des dénominateurs communs entre les uns et les autres. Il voulait nommer un gouvernement équilibré, selon sa conscience, et, en même temps, ne pas se heurter aux syriens. [P.682]

-A l’automne 1998, le commandant en chef de l’armée, le général Emile Lahoud, fut élu président de la République. Il était le fils du général Jamil Lahoud, ancien député et ministre. [P.687]


[1] Karim Pakradouni, La Paix manqué, P.147

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Une réflexion sur “Fouad Boutros : Mémoires – éd. L’Orient-Le Jour – 2009

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