Livre blanc du conflit Armée – Forces Libanaises (1990)

Bibliographie

Ce texte entre dans le cadre plus large de la publication du Livre Blanc, regroupant les témoignages de la population lors de la guerre civile libanaise en 1990. Chaque jour, le MPLBelgique.org publiera un chapitre du Livre Blanc. Vous pouvez suivre l’intégralité de ce document sur cette page:
1990 – Devoir de mémoire: La population libanaise témoigne

– Parce que les politiques ont voulu effacer de notre mémoire, à travers une loi d’amnistie, toutes les exactions qu’ils ont commises durant la guerre civile,
– Parce que les médias n’assurent pas leur rôle de conscientisation de la population,

Le Livre Blanc reste encore aujourd’hui une référence pour rappeler à la population, de tous ages, les malheurs que peuvent engendrer tout conflit opposant un Libanais à son propre frère libanais. En attendant que l’état assure un jour pleinement ce rôle de mémoire au niveau de ses institutions, nous vous publions en plusieurs parties le Livre Blanc, rédigé à la fin de la guerre civile par de jeunes étudiants français, extérieurs au conflit, venus au Liban dans le seul but de comprendre. Pour cela, ils partent à la rencontre de la population, victime du conflit opposant la milice des Forces Libanaises à l’Armée Libanaise en 1990.

Introduction

Le rapport de l’Union des Jeunes Européens a été réalisé par des observateurs neutres dans le conflit du Liban. Tous ceux qui y ont travaillé sont français. Leur démarche a été dictée par la recherche de la vérité et fondée sur la stricte observation des faits. A ce titre, il faut préciser clairement que l’Union des Jeunes Européens n’est pas engagée dans un camp ou dans l’autre, qu’elle n’a pas à l’être et qu’elle n’entend pas se prononcer sur le conflit politique.

Il reste que les faits retranscrits dans ce document mettent en évidence la responsabilité de l’une des parties au conflit : « Les Forces Libanaises ».
Nous tenons à ajouter que nos investigations ont été menées dans les deux camps en n’avertissant les intéressés que les derniers jours afin d’éviter tout essai de manipulation de part ou d’autre.

Il nous était difficile de croire que les violences ne pouvaient être attribuées qu’à un seul camp. Aussi avons-nous multiplié les recherches du côté de l’Armée Libanaise. Celle-ci ne sort pas tout à fait vierge de nos investigations (arrestations arbitraires, traitement des prisonniers) mais son attitude est sans rapport avec celle des Forces Libanaises responsables, au dire des témoins de tous bords, du pire. La Milice n’a pas hésité à priver la population du strict nécessaire, à la prendre en otage, à pratiquer la politique de la terre brûlée, sans compter les exactions d’éléments incontrôlés : vol, viol, meurtre…

Ce document fourmille d’exemples vérifiés sur le terrain.

L’Union des Jeunes Européens, qui défend la liberté et les Droits de l’Homme partout dans le monde, a réalisé ce travail pour établir la vérité dans le conflit actuel en espérant que les pressions de l’opinion publique internationale permettront d’améliorer la situation de la population civile libanaise; les violations des droits de l’homme étant plus aisées à l’abri de toute publicité.

Par ailleurs, l’Union des Jeunes Européens croit que ce document peut favoriser une certaine prise de conscience au sein des « Forces Libanaises ».

Se taire serait donc criminel.

Préface – Par François Léotard

Ce qu’il y a de plus affreux dans l’horreur, c’est l’habitude de l’horreur. Ne nous le cachons pas, si le drame libanais a souvent suscité la compassion, il a aussi entraîné l’indifférence, l’incompréhension, voire l’exaspération.

C’est le premier mérite de l’Union des Jeunes Européens, de n’avoir pas voulu céder à l’indifférence. Voir pour faire savoir, telle a été leur règle. Le second mérite, et non le moindre, est d’avoir su préserver « les idées simples » qui, comme chacun sait, doivent présider à la découverte de cet « Orient compliqué ».

Leur rapport est accablant. S’il en était besoin, il justifierait nos choix, notre soutien à la volonté populaire de souveraineté du Liban, incarnée par le Général Aoun.

Parce qu’un pacte huit fois centenaire lie la France au Liban, nous sommes quelques-uns à avoir voulu prendre l’opinion publique à témoin, comme l’on prend un interlocuteur par le revers, pour qu’il ne s’échappe pas. Et ce combat, pour reprendre une formule fameuse, c’est « le bon combat ». J’en suis plus que jamais convaincu, au moment même où une opinion résignée ne distingue plus du Liban que des combats fratricides.

Il faut marteler cette vérité première : le Liban est un pays occupé. Il l’est par des avancées étrangères et les accords de Taëf ne font qu’entériner cette occupation. Tout le reste en découle. Les compromissions des uns, les amitiés trahies des autres, le désespoir de la plupart. Mais parce qu’il est notre remords, le Liban est aussi notre espoir. Plus qu’en tout lieu au monde, ici s’incarne le précepte « espérer contre toute espérance ».

J’écrivais, il y a peu, à propos du Liban, « Qu’as-tu fait de ton frère ? ». Je le redis. Car si le Liban libre disparaissait, il faudrait se demander ce que nous avons fait de nous-mêmes.

François LEOTARD
Président du Parti Républicain

Avant-Propos par Patrick Karam

Toute guerre est atroce, surtout quand ce sont des frères qui s’affrontent. Lorsque les combats se déroulent entre voisins d’un immeuble à l’autre, d’une rue à l’autre, la lutte n’en devient que plus féroce. Mais selon les témoignages, celle-ci dépasse en horreur, tout ce que les malheureux libanais ont connu et vécu en 15 ans de guerre. L’odieux est le quotidien. Nous avons enquêté partout, vérifié toutes les rumeurs, tous les bruits qui courent, les vrais, les faux, recueilli les témoignages de la population, de médecins, interrogé les organismes caritatifs et les institutions religieuses. Nous n’avons négligé aucune piste, en essayant de travailler dans la plus grande discrétion pour ne pas nuire aux uns et aux autres, surtout pour ne pas mettre leur vie en danger. Partout la même impression, surprenante quand on débarque de Paris avec les idées récoltées ça et là dans les médias.

Du côté de l’armée régulière du Général Aoun, les gens se sentent plus libres, plus en sécurité, il y a une véritable symbiose entre elle et la population. Les commerçants viennent nous raconter comment les soldats ont protégé des pillards leurs boutiques éventrées, comment leurs filles peuvent circuler la nuit seules et sans crainte.
Dans les régions contrôlées par les Forces Libanaises, la milice de Samir Geagea, l’ambiance change, l’atmosphère est tendue, les gens ont peur. C’est visible. On se croirait dans la zone occupée par les Syriens. Quelques jeunes miliciens s’interrogent: « On sait qu’ils ont peur de nous, mais on ne comprend pas pourquoi ». Oui pourquoi ? Pourquoi ont-ils peur ? Hommes et femmes, riches et pauvres, jeunes et vieux nous l’avouent simplement : ils ont peur. Tous pris dans le même piège, à la merci du moindre milicien. Et lorsqu’ils parlent, c’est dans le secret de leur appartement. A voix basse car mêmes les murs ont des oreilles. On se méfie de tout et de tous. On chuchote. On a peur. Pour soi ou pour ses proches. Peur de la vengeance des Forces Libanaises si elles savaient qu’on a parlé.

Les ordres religieux, les organismes humanitaires ne veulent pas être nommés : « Ce n’est pas de la lâcheté. Nous n’avons pas peur pour nos vies, mais pour la suite de notre mission ». Tel ecclésiastique qui est responsable d’une école nous supplie : « Surtout ne me citez pas, je n’ai pas peur de mourir, mais c’est toute notre institution qui sera attaquée, c’est notre œuvre qui sera compromise ». Les Forces Libanaises n’ont pas pardonné aux Jésuites un article paru dans la Croix signé du père Dalmais, Recteur d’un collège catholique à Beyrouth, critiquant les miliciens. Les prêtres, les moines, les religieuses ouvrent leur coeur, mais nous demandent le même secret que pour la confession. Peu osent dire tout haut ce que tous ou presque pensent tout bas. Le Vatican est alerté, nous affirment-ils.

Des rapports, des films, des photos sur les pratiques des miliciens ont été adressés au Pape. De nombreux prêtres sont à Rome pour rendre compte et soulager leur conscience devant le silence qui leur est imposé.

Dilemme des O.N.G. (Organisation Non Gouvernementale) : faut-il témoigner et risquer de ne plus pouvoir travailler. Ils ont choisi pour l’instant de se taire, officiellement du moins, car dans le privé les langues se délient. A ma question : « Avez-vous peur de la vérité ? », un responsable des Forces Libanaises me déclare : « Non, mais ça peut être très gênant pour nous ». GENANT !… Alors que l’on parle de VIES, alors que l’on tue ceux que l’on était censé défendre, alors que la souffrance et le deuil atteignent des proportions insensées par leur faute. Gênant ! « Même les Palestiniens n’avaient pas fait ça » nous répète-t-on partout et c’est tout dire… Les milices qui se battent depuis 15 ans pour la défense de la chrétienté se sentent frustrées de ce qu’elles considèrent comme un lâchage de la population, et veulent la punir dans une dérisoire tentative pour s’imposer comme le Sauveur. Pendant tout ce temps, ils n’ont pu, ils n’ont su gagner le respect, même si parfois comme sous Bachir Gémayel, ils étaient en état de grâce. Ressentis comme un mal nécessaire, les voilà brusquement devenus des parias. La peur refoulée, parfois la haine s’extériorisait. Un homme attirait tous les regards, soulevait le peuple qui se reconnaissait en lui: Aoun.

Qu’avait-il de plus qu’eux ? Tout ce qu’il disait : « Libération Totale, Unité Nationale », c’était leurs revendications. Et pourtant les gens se détournaient d’eux. Aoun est devenu populaire en Février 1989 en mettant les Forces Libanaises au pas. Et maintenant, même dans les parties qu’elles contrôlent, le Kesrouan, Jbeil et Achrafieh, une impressionnante majorité ne jure en privé que par le Général. Le Secrétaire d’Etat Français aux Droits de l’Homme, Bernard Kouchner, le reconnaît qui, à France-Info, le dimanche 11 Février 1990, après avoir laissé entendre que les Miliciens seraient à l’origine d’excès contre la population civile, et que l’Armée était « plus disciplinée que l’on croit », déclare : « J’ai le sentiment, honnêtement, que les chrétiens, ceux que j’ai rencontrés, d’une certaine manière, soutiennent le Général Aoun ».

Alors, on veut bien croire que ces exactions soient le fait d’une poignée d’individus plus que d’une volonté collective comme le laissent entendre, pour justifier, les responsables des Forces Libanaises; mais leur ampleur et leur barbarie, ainsi que certaines méthodes empruntées aux Palestiniens laissent comme un goût amer dans la bouche. Le père Naoum Atallah, Directeur pour la Province d’Orient des Filles de la Charité, dénonce courageusement : « On a réussi à infiltrer parmi les Chrétiens, surtout parmi les Forces Libanaises, des éléments perturbateurs et criminels, sans parler des Syriens, qui ont réussi non seulement à diviser les Chrétiens, mais surtout à entacher leur bonne renommée en commettant en leur nom des actes barbares jamais vus au Liban : tuer des innocents, des prisonniers, voler, violer, casser, attaquer et détruire les lieux de culte, les écoles et autres institutions chrétiennes ». Depuis 1986, les efforts de la Milice pour encadrer les hommes et réduire les éléments incontrôlés, notamment avec la création d’une école d’officiers semblent n’avoir servi à rien. Pendant les premières semaines de la bataille, les loups étaient lâchés. Aujourd’hui, les pauvres Libanais subissent doublement le conflit, ceux qui s’étaient pendant tant d’années imposés comme leurs protecteurs se retournent contre eux.

L’ennemi n’est plus dehors comme pendant la guerre contre les Syriens mais là, chez eux, dans les maisons, les hôpitaux, les écoles, les églises : ils sont devenus des otages.

Patrick KARAM
Président
de l’Union des Jeunes Européens

Chapitre 1 : Privations et vexations

Tout conflit engendre des privations : les gens sont terrés chez eux et manquent de tout. Les derniers événements dans la Région Libre n’y ont pas échappé. Combien sont-ils, à avoir passé 22 jours dans des escaliers avec pour seuls vivres un peu de pain sec et du fromage ? Combien sont restés sans eau, sans électricité, sans gaz, sans essence ou sans nourriture, faisant du pain sur un feu de bois chez eux, s’éclairant aux bougies, recueillant l’eau de pluie et la faisant bouillir pour qu’elle soit potable, protégés du froid par un dérisoire nylon remplaçant les vitres brisées. Et l’angoisse ! Les membres d’une même famille ne pouvaient plus se joindre par téléphone, et toutes les routes étaient bloquées.

Mais lorsque ces privations semblent volontaires et s’accompagnent de vexations, on se pose des questions.

Aussi les Libanais s’interrogent-ils : pourquoi dès les premiers jours du conflit, la centrale de Zouk contrôlée par les Forces Libanaises s’est-elle arrêtée de fonctionner, privant d’électricité Jounieh et ses alentours, le Kesrouan, le Metn, et Beyrouth?
Cette centrale qui n’avait été touchée par aucun obus avait des réserves de fuel en quantité suffisante. Les miliciens se seraient même servis d’une partie des réserves (8 millions de litres selon un ancien journaliste de la L.B.C., télévision des Forces Libanaises) pour les générateurs de leurs casernes. En quoi le fait de priver la population d’électricité sert-il des objectifs militaires ? Si l’on conçoit à la rigueur que les lignes téléphoniques entre les régions aient été coupées (pour ne pas faciliter la tâche aux espions), on ne comprend pas les raisons du sectionnement des câbles électriques. De surcroît, partout des témoins oculaires nous ont assurés que des miliciens détruisaient volontairement les générateurs. D’ailleurs vers le 20 mars la centrale a recommencé à produire de l’électricité lorsque les Forces Libanaises ont changé de tactique à l’égard de la population.

Les témoignages sont concordants. Il s’agit semble-t-il de rendre le Général Aoun impopulaire en le tenant pour responsable de la pénurie. « Si vous n’avez pas d’eau, allez voir votre Général ». « Si vous voulez du pain, montez donc à Baabda ». Combien de fois les mères qui allaient aux provisions ont-elles entendu cette phrase de la bouche des miliciens qui se servaient devant elles sans se gêner. La population était bien punie d’avoir préféré le Général Aoun à Samir Geagea.

L’eau

L’eau manquait car la centrale de Zouk n’alimentait plus en électricité la station d’eau de Dbayeh – reprise par l’Armée aux Forces Libanaises – station de purification et de pompage qui dessert le Metn Nord, une partie du Metn Sud, et toute la côte, de Jounieh à Beyrouth. Selon des sources proches de l’Armée, les miliciens en quittant Dbayeh auraient volontairement détruit les machines. Le visionnage des films et les réparations actuelles ne nous permettent pas de déterminer si les destructions étaient dues aux combats ou si elles étaient intentionnelles. Mais nous sommes certains que les miliciens ont utilisé cette pénurie d’eau, de pain, de produits de première nécessité pour brimer la population, les témoignages abondent dans ce sens. Les miliciens s’installaient auprès des points d’eau – par exemple les hôpitaux – et décidaient de façon arbitraire de permettre à tel ou tel de remplir son bidon. « Toi tu es monté à Baabda, tu n’as qu’à aller demander de l’eau à ton Général », était leur seule explication pour priver d’eau toute une famille.

Quelques exemples :

Quand les Forces Libanaises contrôlaient encore Ain-el-Remaneh, Joseph est allé rapporter de l’eau, à pied, dans un hôpital éloigné de quelques kilomètres de son appartement. A son retour juste au bas de son immeuble, un milicien le dépossède de ces bidons qu’il avait eu tant de mal à porter jusque là.
A Gemmayzé (quartier d’Achrafieh) tout le monde allait prendre de l’eau à l’hôpital Haddad mais le jour où un milicien originaire de Bcharré (la région de Samir Geagea) a été tué au combat, les Forces Libanaises, en guise de représailles, ont empêché les habitants de se servir en eau pendant 24 h.

Toujours à Achrafieh, en plein quartier tenu par les Forces Libanaises, l’eau manquait cruellement. Un klaxon retentit sur l’air de reconnaissance des partisans du Général Aoun.  Étonnés, les gens sont descendus pour voir. En réalité, il s’agissait de miliciens qui faisaient couler sur la chaussée l’eau d’un camion-citerne en disant « Si vous voulez de l’eau, vous n’avez qu’à monter chez le Général ».

Le pain

Dès les premiers combats, les boulangeries ont été placées sous la surveillance de miliciens armés. Les familles de ceux-ci étaient prioritaires, les autres devaient attendre des heures au risque de ne pas être servis. Comme pour l’eau le message est clair : « C’est parce que vous soutenez Aoun que vous manquez de tout, si vous étiez avec nous, vous auriez à manger ».
Les quelques exemples que nous avons choisis se sont répétés des milliers de fois partout où se trouvaient les Forces Libanaises.

Ainsi à Jounieh, une école devait nourrir 142 enfants de 5 à 12 ans bloqués sur place car leurs parents n’avaient pas encore pu venir les chercher. Un responsable de l’école qui devait se rendre à la boulangerie se heurta au refus d’un milicien : « Vos élèves sont allés à Baadba, que Aoun ou Dieu vous donne du pain ».

A Dbayé, une dame d’un âge respectable raconte : « Il fallait faire la queue sous les bombes pour se procurer du pain. Les miliciens en uniforme passaient devant tout le monde, et finalement ils ne nous laissaient rien. Ils nous ont dit d’aller chercher notre pain à Baabda. Nous avons dû dormir sans manger. Le lendemain, on a vu dans la rue des morceaux de pain remplis de merde. Ils s’en étaient servis pour s’essuyer alors qu’on mourrait de faim ».

A Ain-el-Remaneh, un boulanger témoigne : « Les premiers jours les miliciens payaient le pain, mais après ils l’ont réquisitionné. Et le jour où l’Armée les a chassés de leur position, ils ont tout saccagé en partant: farine, levure et four».

A Achrafieh, dans le quartier de Gemmayzé, une jeune fille de 25 ans raconte : « On a vécu une semaine sans pain et le 5 février, un camion des Forces Libanaises rempli de pain a fait le tour des rues en klaxonnant. On leur a demandé du pain et ils nous ont répondu que ce n’était pas pour nous mais pour les familles des miliciens et que nous n’avions qu’à monter voir le Général si on en voulait ».

Cette même jeune fille nous affirme que sa grand-mère qui suppliait un milicien pour avoir un peu de pain a été jetée par terre : « Tu n’as qu’à aller voir Aoun », fut la réponse.

Les enfants ne sont pas épargnés :
A Achrafieh, du côté de Sioufi, une queue s’allonge devant une boulangerie. Un milicien s’approche d’un enfant qui attend son tour et prend un ton mielleux :
– Dans quelle école es-tu ?
L’enfant répond.
– Alors, poursuit le milicien en souriant, tu es monté à Baabda voir le Général ?
– Oui, répond l’enfant tout content.
Le milicien le prend par le bras et l’oblige à quitter la queue :
– Alors va chez ton Général chercher du pain.

Les miliciens ne respectent même pas les cheveux blancs :
A Amchit, vers le 15 février, une vieille femme cherche du pain et en voit tout un stock dans un camion des F.L. Alors qu’elle se sert, un milicien s’approche d’elle :
– Ce n’est pas pour toi, la rabroue-t-il sèchement.
– J’ai des enfants à nourrir, réplique la vieille femme, ça ne va pas vous manquer. Vous avez assez de pain comme ça.
Le milicien la laisse partir et quand elle a le dos tourné, il tire sur elle et l’atteint à la main.

Innombrables sont les récits dénotant la vénalité de certains miliciens.

Ainsi à Achrafieh :
Les premières semaines, les miliciens utilisaient des voitures confisquées aux pompiers pour transporter de l’eau puisée gratuitement dans les citernes et la vendre aux gens. Dès lors, que pouvaient faire les pompiers en cas d’incendie si fréquents pendant les combats ?

Devant le supermarché, « le Charcutier », deux voitures vendent des caisses d’eau (12 bouteilles d’un litre et demi pour un prix variant entre 3500 L.L. et 4500 L.L. alors que le prix normal est de 1800 L.L.). Un milicien oblige l’une des voitures à partir et en échange l’autre vendeur le gratifie de 500 L.L. par caisse vendue.
Au même endroit, un marchand ambulant vend son Labné (boite de 1/ 2 Kg.) à 750 L.L. (prix normal 215 L.L.) et donne 250 L.L. au milicien à côté de lui.

Les Beyrouthins s’approvisionnent en légumes, eau, et pain à l’Ouest de la ville, dans le secteur musulman et lorsqu’ils reviennent, les miliciens les obligent pour leur permettre de rentrer chez eux à payer une taxe de « péage ».

Distinguons les exemples aussi nombreux soient-ils qui attestent de la vénalité et de la brutalité de certains, de la méthode utilisée par les miliciens pour faire passer leur message : « Les nôtres ne manquent de rien, mais puisque vous êtes pour le Général, allez lui demander à manger et à boire ».
En clair : reniez Aoun car ce qui vous arrive est de sa faute, et rejoignez-nous, tout ira bien pour vous.

De tels agissements ne peuvent être le fait d’initiatives individuelles et relèvent assurément d’une décision des hauts responsables des Forces Libanaises, à preuve, le caractère systématique, et généralisé à tout le territoire contrôlé, du procédé. Mais leur calcul a échoué. Leur impopularité a grandi, ce qui les a obligés à revoir leur méthode. Et du jour au lendemain, ce comportement a disparu. L’offensive de charme à l’égard de la population a commencé à la mi-mars. Trop tard semble-t-il. Ceux qui ont manqué de pain et d’eau par leur faute ne l’oublieront pas de sitôt.

Dans les régions contrôlées par l’Armée, les témoignages des riverains quant aux pénuries de pain et d’eau, s’accordent à reconnaître les secours fournis par les soldats à la population civile.
Ceci s’explique par le prestige de l’Armée Libanaise qui, à l’encontre des Armées de certains pays, est populaire parmi les masses. Elle n’irait donc pas ternir son image dans l’esprit des citoyens par d’inutiles brimades.

Chapitre 2 : La Drogue

Le Liban est le pays des rumeurs. L’une d’elle concerne la drogue : on conditionnerait les miliciens en les droguant ce qui expliquerait leur comportement bestial pendant les combats. En revanche aucune rumeur de ce genre ne court sur l’Armée. Nous avons cherché à démêler le vrai du faux. Mais des conclusions définitives sont très difficiles à tirer puisque nous n’avons aucun chiffre. Après réflexion, nous avons décidé de publier ce que nous savons en restant très prudents sur certaines hypothèses.

Mais avant d’aborder la question de la consommation de drogue, nous avons voulu en savoir un peu plus sur sa production.

La plantation

Selon un rapport du Père Benoît Succar (grand spécialiste du problème de la drogue au Liban et responsable du Centre de Prévention de la Drogue), les 42.000 hectares plantés en haschich, en marijuana et en opium produisent 890 tonnes de haschich et 684 Kg. d’héroïne.

En 1988, 7 à 8% des plantations était situé dans la région contrôlée par les Forces Libanaises : Jbeil, Kesrouan, Beyrouth, Metn. A cette même date, les Forces Libanaises ont lancé une campagne contre la drogue, détruit les plants et arrêté les commerçants. L’Agence Américaine de lutte contre la Drogue (D.E.A.) les en avait d’ailleurs félicitées. Mais comment croire que dans une région aussi contrôlée et quadrillée, les Forces Libanaises n’aient appris qu’en 1988 l’existence de ces plants ? Et pourquoi dans ce cas n’avoir pas agi plus tôt ? Où se situent les complicités, si, comme l’affirme le Père Benoît Succar (et on veut bien le croire) il y a à la tête des Forces Libanaises une ferme volonté de lutter contre ce fléau. Nous avons des éléments de réponse mais pas de preuve.

La consommation des miliciens

Il est difficile de se faire une idée sur l’ampleur exacte de ce phénomène au sein des Forces Libanaises. Le Père Benoît Succar nous a affirmé que les hauts responsables des Forces Libanaises lui ont donné carte blanche pour lutter contre la drogue dans les casernes. Ce même Père explique qu’une partie des consommateurs de drogue douce passent un jour à la drogue dure. Compte tenu du pouvoir de destruction de ces drogues dures, leur usage est suicidaire pour les combattants. Il n’en reste pas moins que selon tous les témoignages, les cas de drogue se sont multipliés pendant ces derniers événements, surtout chez les miliciens qui devenaient incontrôlables.

Témoignages de médecins

Les médecins de divers hôpitaux, tant dans les régions contrôlées par l’Armée que dans celles qui sont contrôlées par les Forces Libanaises, nous ont confirmé.
–    qu’ils trouvaient fréquemment une poudre dans la poche des miliciens blessés, (héroïne ou cocaïne sans qu’ils puissent nous le préciser) ;
–    que bon nombre de blessés étaient drogués et qu’ils n’avaient donc pas pu être anesthésiés. Ils faisaient des crises violentes.
La proportion des drogués varie d’une région à l’autre. Les pourcentages les plus élevés sont parmi les blessés d’Ain-el-Remaneh.

Par exemple, les deux tiers des blessés des Forces Libanaises qui ont été traités à l’hôpital militaire central étaient drogués, piqués au bras ou sous la langue pour augmenter l’intensité des effets de la drogue. D’autres hôpitaux dont le sérieux est connu nous l’ont confirmé.

Certains miliciens se sont retrouvés en état de manque après quelques jours.

La Drogue au Liban

Par le professeur Antoine Boustany
Médecin-Psychiatre à l’Hôtel-Dieu de Beyrouth
(Extrait de la conférence du professeur Boustany à l’Assemblée Nationale à Paris, en mai 1990)

…Une guerre qui inaugure sa seizième année de surcroît innommable et inqualifiable, ne pouvait, comme on peut le supposer, échapper à cet état de choses, ou, à la limite, à cette coutume. Et parmi les multiples traumatismes psychiques qu’elle a engendrés au sein de la population libanaise la toxicomanie est l’un des plus importants en nombre de sujets atteints, et des plus graves en évolution.

Jusqu’à l’avènement de la guerre en 1975, le Liban était l’un des rares pays au monde, sinon l’unique exemple ans l’histoire, producteur de drogues et non consommateur. Des estimations du milieu médico-social du début des années 70, s’accordaient autour d’une proportion de 0,5 pour mille environ, dont une bonne partie d’étrangers travaillant dans le milieu artistique nocturne si florissant à l’époque. Quelques mois après le début des hostilités, la drogue fit son apparition dans les rangs des miliciens de tous bords, propagée semble-t-il, par d’anciens repris de justice, caïds et trafiquants qui trouvaient dans les combats un défoulement à leur agressivité, et parmi les jeunes miliciens un champ propice au prolésytisme et à leur commerce. Le haschisch, seule production locale à l’époque et donc à portée de main, était la drogue la plus largement utilisée, suivie par les psychotoniques et les amphétamines avec toutefois des réacerbations importantes et significatives au plus fort des combats, puis par l’héroïne. La cocaïne, en raison de son prix élevé, était réservée aux plus nantis financièrement et hiérarchiquement.

Avec la chronicisation de l’état de guerre, l’effritement de la loi groupe au profit de la loi de l’individu, la transgression de l’interdit puis sa tolérance, il s’est produit une banalisation de la drogue qui a contribué à son extension et à l’aggravation du phénomène par l’escalade qui a conduit à une facilitation de l’usage de l’héroïne et à une augmentation patente et notoire des héroïnomanes.

Dans ce cadre de la loi, un fait particulièrement intéressant est à relever. Dans le Service de Consultation de psychiatrie à l’Hôpital militaire central de Beyrouth où nous exerçons, et où sont orientés de la plupart des régions du pays les militaires présentant des troubles psychiques, nous n’avons décelé les cinq dernières années qu’un nombre quasi insignifiant de soldats toxicomanes nécessitait une prise en charge hospitalière : six addictions à l’héroïne, deux au soségon, trois aux barbituriques et cinq à l’alcool. La discipline assez rigoureuse qui n’a jamais fait défaut au sein de la troupe régulière, et les efforts de prévention et de sensibilisation entrepris par les responsables, ainsi que l’épuration systématique des agents contaminants, expliqueraient en grande partie cette imperméabilité à la drogue.

Témoignage de la Population

Les exemples abondent, nous en relevons deux : Pendant la bataille d’Adma, l’immeuble de Gabriel a été occupé par les francs-tireurs des Forces Libanaises : « Ils se roulaient par terre, sans raison, nous confie-t-il, ils étaient devenus complètement hystériques et tiraient n’importe où ».
Pendant la bataille d’Ain-el-Remaneh, près de la boulangerie d’Obeid, des miliciens ont défoncé les portes du domicile d’une femme de soixante-dix ans, pour s’installer aux fenêtres et tirer sur l’Armée; ils se sont drogués devant elle par injection.

Témoignages de religieux

Nous publions les extraits d’une lettre adressée à un très haut responsable du Vatican par une instance ecclésiastique qui n’a pas voulu être citée. Nombreux sont les religieux qui apportent des témoignages comparables.

« J’ai pu me dégager de la banlieue de Beyrouth, pour visiter plusieurs places et locaux dans la région de Kesrouan, actuellement contrôlée par les seules Forces Libanaises. J’ai constaté, à travers un dialogue loyal avec des personnalités laïques, des prêtres, des religieuses et des infirmières que l’usage de la drogue est généralisé et même imposé, par des piqûres à tous les combattants des Forces Libanaises… ».

« Une infirmière, qui protestait de l’influence abusive de la drogue, en voyant arriver sur le front de Ouyoun el Siman (Kesrouan), avec les munitions d’armes, une énorme quantité de stupéfiants et de stocks de whisky et autres produits alcooliques, a obtenu cette réponse froide de la part du principal chef milicien : « Sans la drogue, les miliciens s’abstiennent de combattre ».

« A Zouk-Mikaël, des témoins oculaires m’ont rapporté qu’avant chaque « séance » destructrice en bombardements canonniers de gros calibres, les jeunes manipulateurs qui étaient d’ordinaire cannes et compréhensifs, se transformaient vite sous l’effet de la drogue en « bêtes féroces », criant et vociférant; et puis ils se déchaînaient, complètement furieux et sans contrôle sur leurs canons, en ne retrouvant le calme qu’à la suite de quelques milliers d’obus, lancés sans interruption durant trois ou quatre heures. A la fin de chaque séance destructrice, ces mêmes jeunes, reprenant haleine, ne se parlaient plus, en se regardant ahuris, comme s’ils ignoraient ce qu’ils venaient d’accomplir. Les canons sont placés parmi les habitations el les domiciles. Les voisins vous rapportent les mêmes phénomènes de la part des drogués. Toutefois, les habitants qui ont eu des vitres cassées et des portes démantelées, à cause des détonations des départs des canons, ont la certitude que l’Armée régulière ne ripostera pas et évitera d’attaquer les milieux habités pour ne pas aggraver la situation des civils ».

« Telle autre jeune fille d’une paroisse près de Nahr Ibrahim a raconté devant la communauté religieuse que ses quatre frères et d’autres jeunes gens avaient quitté le village pour ne pas être poursuivis par les miliciens à la recherche de jeunes qu’ils obligeraient à porter les armes. Les miliciens, après avoir été drogués, font irruption vers minuit, dans les maisons, affolant les habitants et volant des objets précieux, sans aucun égard ou respect, surtout vis-à-vis des femmes et des jeunes filles. Cette jeune fille a porté plainte, avec ses soeurs, auprès du chef milicien de cet endroit où des canons à gros calibre ont été installés : le lendemain de la même irruption, vers midi, les mêmes miliciens, avec une infinie politesse, sont venus s’excuser et demander pardon avec des termes qui ont étonné. Mais la nuit suivante, la même séance affolante s’est répétée avec les mêmes miliciens, cette fois sous l’effet de la drogue.
« On est aussi écoeuré que surpris en écoutant de tels faits « abusifs », qui confirment la perte d’équilibre chez les miliciens ».

« Près de Jounieh, avant la bataille d’Adma, un milicien drogué ayant subi un inhumain lavage de cerveau, ne pouvait plus supporter de rencontrer son propre frère, militaire de l’armée officielle à l’intérieur du même foyer sous le regard de leur père. Ce pauvre père a essayé de faire raisonner son fils milicien ; mais ce dernier a eu la vive réaction d’attaquer son frère par une balle au front. C’est lui-même qui a transporté son frère à l’hôpital voisin et, constatant que son frère était déjà mort, il s’est donné la mort ».
Sans commentaire.

Les militaires de l’armée du Général Aoun

Nous avons cherché à savoir si le problème de la drogue se posait dans les mêmes proportions pour les militaires de l’armée régulière.
Notre enquête sur le terrain n’ayant rien donné, nous avons interrogé un certain nombre de médecins dont un proche des F.L. à l’hôpital Notre Dame de Jounieh. Ils n’avaient rien remarqué de pareil chez les blessés de l’Armée. Pour le colonel Paul Farès qui collabore avec les Forces Libanaises le problème de la drogue ne se pose pas ou peu dans les casernes de l’Armée.
De hauts responsables des F.L., notamment en charge de l’information et de la communication, à qui la question était posée n’en savaient rien.
Il faut donc croire que les militaires qui ont combattu sous l’emprise de la drogue sont, s’ils existent, une petite minorité.

Chapitre 3 : Utilisation de la Terreur

Comment justifier l’injustifiable ? La guerre n’explique pas tout. On ne peut s’abriter derrière des prétextes militaires pour terroriser sa propre population. Au programme des régions contrôlées par les Forces Libanaises, vol, viol, violence, meurtre; se doublant d’arrestations arbitraires.

Sur le point des arrestations arbitraires, l’Armée n’est pas non plus exempte de reproches. Mais on ne peut comparer les attitudes des deux camps, en raison du facteur de popularité dont bénéficie l’Armée lequel lui impose une certaine discipline dans son comportement général. Vols, viols, violences, meurtres sont quasiment inconnus dans les secteurs tenus par l’Armée.

Les témoignages des riverains s’accordent à reconnaître le comportement correct des soldats.

La férocité des Forces Libanaises découle du comportement de la grande proportion de Bécharriotes (de Bécharré, village de Samir Geagea) dans les rangs de la Milice. En effet, les Forces Libanaises ont vu un grand nombre de leurs partisans Beyrouthins les quitter. Et pour grossir leurs rangs, il a fallu faire appel aux membres inscrits dans les villages de la montagne. C’est surtout dans le Nord, Bécharré et ses alentours que Samir Geagea a pu obtenir le plus grand nombre de recrues.

Les Bécharriotes célèbres pour leur force musculaire et leurs méthodes frustes sont arrivés dans la ville avec toute leur « bonne volonté » pour mater la « rébellion ». Car dans leur mental, ce serait le Général Aoun et l’Armée qui se rebelleraient contre la « légitimité représentée par le Docteur (Al Hakim) – comprenez le Dr Samir Geagea ».
«Ces hommes, nous dit un médecin, sont totalement étrangers à la zone des combats : ils n’ont là ni parents, ni amis, ni relation et n’ont donc aucun scrupule à bombarder les bâtiments civils, à procéder aux destructions massives et à se battre à l’arme blanche s’il le faut ». Pour leur permettre de s’orienter, des indications sur les routes à utiliser ont été peintes sur des murs à Adma, des civils ont été interrogés sur le chemin pour gagner le Q.G. des Forces Libanaises à la  Quarantaine.

Par ailleurs, des habitants d’Ain-el-Remaneh ont assuré avoir reconnu des étrangers parmi les combattants F.L., Egyptiens ou Syriens. Un médecin d’un hôpital d’Achrafieh nous l’a confirmé. Les Egyptiens étaient des ouvriers du bâtiment au Liban. Quant aux Syriens, ils sont chrétiens et vivent au Liban depuis plus de 15 ans sans avoir la nationalité Libanaise. Ils sont entrés dans la milice pour en quelque sorte acheter une honorabilité et commettent souvent des excès de zèle.

Vols et vandalismes

On pourrait se poser la question de savoir s’il existe une lutte des classes au Liban tant est grande la hargne des miliciens à détruire et à piller comme s’ils en voulaient à l’Etat et à tous ceux qui ont des biens.

Pourquoi détruire des voitures sans raison comme à Kaslik par exemple où au début du mois de février des miliciens se sont mis à tirer dans les rues provoquant une panique générale et faisant exploser deux voitures alors qu’il n’y avait pas l’ombre d’un soldat de l’Armée.

Le phénomène a pris une telle envergure depuis le 31 janvier que le patriarche a été obligé de déplorer officiellement l’existence de vols dans le Kesrouan (sous contrôle de la milice). Mais, Sa Béatitude aurait pu en dire autant pour les autres régions que tiennent les F.L. Malgré le danger que représentent les bombardements, les civils n’osent pas quitter leur maison ou leur appartement de peur qu’ils ne soient cambriolés ou saccagés. Combien de personnes à Achrafieh ne nous ont-elles pas affirmé qu’elles seraient parties de l’« autre côté » – entendez du côté de l’Armée – si elles n’avaient craint de tout perdre. D’ailleurs dans ce secteur les miliciens ne se cachent plus, ils procèdent au pillage en plein jour et en uniforme comme s’ils n’avaient plus rien à craindre. Ainsi dans le quartier de Nasra les 22 et 23 mars c’est par camions entiers que les miliciens déménageaient les appartements inhabités. A Adma, les maisons ont été vidées et incendiées pendant les combats contre l’Armée alors que les habitants étaient terrés dans les abris.

Les magasins et les maisons de Dbayé ont été pillés à l’époque où les Forces Libanaises contrôlaient la région au début du mois de février avant l’entrée de l’Armée. Exemple: un grand magasin: l’A.B.C., le magasin de la famille Mrad (montres, bijouteries, stylos,…).

A Kaslik, des magasins ont été pillés de nuit après la fin des combats. Exemple, la bijouterie Gemayel…

A Fum-el-Cheback, tous les magasins de la rue centrale ont été pillés.

Freddy, la trentaine, ancien des F.L., a vu son logement à Ajaltoun dévasté et toute sa collection d’oeuvres d’arts emportée par les miliciens. En repartant, ils ont mitraillé les deux voitures neuves qu’il voulait revendre.
Les appartements qui se trouvaient près de sa boutique, en pleine zone de combats, ont été pillés puis incendiés.

A Jdeideh-el-Metn, rue Joseph Abilama, Tony nous reçoit dans son appartement dévasté. Il est écœuré, il a tout perdu. Il nous raconte son malheur les larmes aux yeux. «Le 1er février, les miliciens sont entrés dans l’immeuble. On les a suppliés de ne pas tirer parce qu’il y avait des femmes et des enfants mais ils ne nous ont pas écoutés, ils sont montés sur les toits et on a entendu le bruit des Kalachnikov, l’Armée a répliqué et nous sommes descendus dans les abris. Un voisin est venu me dire que mon appartement brûlait. Je suis monté, et quand j’ai ouvert la porte, j’ai vu le feu ; j’ai voulu entrer pour l’éteindre, un milicien m’a arrêté et m’a obligé à redescendre. Le lendemain, je suis remonté chez moi. Mon appartement avait brûlé et mon coffre qui était caché sur une étagère était par terre ouvert. Ils avaient tout pris, les 9.000 dollars et nos bijoux de famille».
Tony nous montre les éclats d’une grenade et ajoute « les miliciens ont jeté cette grenade pour mettre le feu et cacher leur vol ».

Sur la route qui mène au Christ-Roi en venant de Jounieh, les F.L. ont occupé le Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Orient Chrétien, l’ont ensuite quitté en prenant dossiers, microfiches, etc. et ce, trois semaines après le début des combats. Les institutions n’ont pas été épargnées : les Forces Libanaises sont accusées du vol de 75 millions de L.L. à la Banque Centrale de Jounieh en mars – des sources qui demandent l’anonymat nous précisent qu’il s’agirait du colonel Paul Farès qui collabore avec les Forces Libanaises – et de 350 millions de L.L. au Ministère des Finances à Furn-el-Cheback. Au même endroit, les Forces Libanaises ont détruit le Ministère des Télécommunications en sciant les câbles de la centrale pour rendre les communications impossibles. Toutes les archives du Ministère des Affaires Etrangères auraient été volées et la résidence centrale des Forces de Sécurité Intérieure – i.e. la gendarmerie – pillée. Ces faits figurent dans la lettre adressée au Pape par une instance religieuse.

Intimidations et violences

Les populations civiles sont systématiquement victimes des méthodes de terreur utilisées par la milice, soit en réaction à l’impopularité dont elles sont l’objet, soit comme moyen de gouvernement pour tenter de se protéger. « Qu’importe qu’ils m’aiment, pourvu qu’ils me craignent ».

L’intimidation passe par les procédés les plus grossiers.

Tout signe ou toute manifestation de soutien au Général Aoun est sévèrement réprimée. Les gens peuvent être battus pour un mot de trop. Cette politique d’intimidation avait commencé bien avant les combats.

Depuis la fin décembre 1989 déjà à Ajaltoun des miliciens qui avaient acquis la certitude qu’un commerçant de l’endroit entretenait des sympathies Pour Michel Aoun, l’attendirent le soir à la fermeture du magasin et le frappèrent sauvagement. Le commerçant qui fut hospitalisé plusieurs jours n’osa pas porter plainte auprès du supérieur de ces miliciens, car ceux-ci auraient pu revenir se venger. Lorsque les combats commencèrent entre l’Armée et les F.L., son commerce fut pillé puis quelques jours plus tard les miliciens le firent sauter à la dynamite. Un char passa sur sa voiture. Les miliciens firent une descente chez lui, le commerçant parvint à se cacher, se laissa pousser la barbe et finalement passa dans le secteur contrôlé par l’Armée.

Même dans le secret de leur appartement, les gens n’osent pas écouter Radio Liban, la radio proche du Général Aoun. Ils n’osent même plus avoir un drapeau Libanais chez eux, celui-ci étant identifié au camp du Général.

A Maameltein, les miliciens ont pillé les maisons de ceux qui avaient un autocollant représentant le drapeau Libanais sur leur voiture.

A Achrafieh du côté de Sioufi, dans la première quinzaine de mars, un milicien s’approche d’un enfant, joue un peu avec lui et lui demande :
– Ton papa a-t-il une voiture ?
L’enfant répond par l’affirmative et la lui montre.
– C’est dans cette voiture que vous êtes allés à Baabda pour voir le Général ?
L’enfant répond une fois de plus par l’affirmative. Durant la nuit un bâton de dynamite fera sauter la voiture.

Cela peut aller jusqu’au meurtre. Fadi Chihan, un jeune de vingt ans, dont la voiture portait un autocollant représentant le
Général Aoun, a été abattu d’une balle dans la tête par des miliciens à Haret-Sakhr. Aucun des témoins de la scène n’a osé lui porter secours et ce n’est qu’une demi heure après qu’un homme est allé ramasser son corps.
Les familles des personnes assassinées ne les déclarent pas et demandent au médecin légiste de faire un certificat sans mentionner la cause du décès par peur des représailles, nous certifie un autre prêtre.

Au chapitre des violences, signalons le cas de ces Srilankais, Thaïlandais, ou autres Indiens qui sont employés à des tâches militaires contre leur volonté. Ils travaillent la journée – dans des chantiers, ou comme balayeurs – et la nuit, les miliciens viennent les chercher du ghetto où ils sont entassés pour les conduire de force, les yeux bandés vers une caserne ou un point de fortification dans la montagne pour creuser des tranchées, ranger les sacs de sable, transporter les obus ou nettoyer les canons. Ils sont menacés et battus s’ils tentent de refuser. Ils travaillent non seulement gratuitement pendant des heures prises sur leur sommeil, mais ils sont de surcroît maltraités par les miliciens.

Ces cas ne sont pas uniques, comme en témoigne cette religieuse qui ne mâche pas ses mots : « Les Forces Libanaises font travailler les pauvres gens qui sont là et surtout les jeunes, qui restent pour transporter leurs munitions et les forcent à les aider dans leur sale besogne qui est de tuer le plus de gens possible ».

Les cas de viols, notamment dans la région des combats à Ainel-Remaneh, sont attestés par de multiples sources, bien que les témoignages directs, – et cela est compréhensible – manquent.
Ainsi nous rapporte un religieux, à Ain-el-Remaneh, début février, un père de famille lui a raconté en pleurant: « J’avais trois jeunes filles et ma femme chez moi. Les miliciens sont entrés une nuit. J’ai maintenant 4 femmes à la maison ». Elles avaient été violées.

Nombreuses sont les femmes qui ont quitté les secteurs tenus par les Forces Libanaises de peur d’être violées. Quand cela arrive, la famille garde un silence honteux de crainte que les voisins ne découvrent leur malheur. Dans ce pays de l’Orient, personne ne parle du viol. Une religieuse qui avait des informations nous a dit : « Est-ce bien nécessaire d’en Parler ? D’ailleurs plusieurs Libanaises qui devaient témoigner devant nous se sont finalement désistées. Par contre, des étrangères qui travaillent dans les régions des F.L. comme femmes de ménage – et non pas dans des maisons closes comme beaucoup, qui sont contraintes de le faire – et qui vivent dans de véritables ghettos, ont osé, elles, nous le dire. Des Indiennes, des Skrilankaises, des Thailandaises se sont plaintes de recevoir la visite de miliciens pendant la nuit : « Ils nous obligent à faire l’amour avec eux, après avoir emmené nos maris dans leur caserne » nous ont-elles affirmé.

Les arrestations arbitraires

Les arrestations arbitraires ne sont pas le fait des seules Forces Libanaises; l’Armée aussi utilise cette méthode. A une moins grande échelle néanmoins – cela se comprend ne serait-ce que parce que les partisans de Samir Geagea sont beaucoup moins nombreux – et généralement sans utiliser la torture à l’encontre des détenus. Elle se contente de les arrêter et de les enfermer.
L’optique aussi est différente : pour les Forces Libanaises il s’agit non seulement d’empêcher qu’une résistance s’organise mais de surcroît de casser cet élan qui porte le peuple vers le Général Aoun; en d’autres termes leur aigreur, leur frustration, leur sentiment d’avoir été non pas mal compris mais dénigrés les poussent à se venger et à punir ceux qu’ils jugent comme ingrats. L’Armée a d’autres mobiles : « Nous avons peur des espions et des saboteurs, ceux-là peuvent très bien n’avoir jamais porté l’uniforme des F.L. » se défend-elle ; mais ses méthodes en la matière n’ont rien à envier à celles des F.L. descentes chez le suspect, arrestations sur les barrages, dénonciations.

Il suffit qu’il y ait des présomptions, des rumeurs, le moindre doute sur une personne pour que celle-ci se voie inquiétée, voire arrêtée.
Dès le début de la guerre, les Forces Libanaises sont allées questionner ceux qui avaient combattu dans leurs rangs avant de les quitter. Ceux qui étaient suspectés d’être favorables au Général ont été également inquiétés.

A Ghazir, quatre jeunes qui ont été séquestrés ne sont plus rentrés chez eux. Selon certaines rumeurs, ils auraient eu les membres cassés.

A Achrafieh, un jeune homme fait la queue devant une boulangerie. Des miliciens l’interpellent:
– Qu’est-ce que tu fais comme travail ?
– Je suis étudiant, leur répond-t-il.
Les miliciens l’arrêtent et lui font subir un interrogatoire musclé pendant six heures avant de le relâcher.
– Tous les étudiants sont allés voir Aoun et c’est pour cela qu’on t’a frappé, fut leur seule explication.

Et gare à ceux qui ont des parents dans l’Armée; ils peuvent payer pour eux quelque soit leur âge.
Selon des sources de diverses origines, les noms des jeunes qui avaient participé aux manifestations de Baabda ont été répertoriés sur des listes et les miliciens sont allés chercher ces jeunes à leurs domiciles. Nous ne savons pas si l’organisation des Forces Libanaises leur permet un tel tour de force car environ 70 à 80% de la population est montée à Baabda, mais nombreux sont les jeunes qui ont été emprisonnés au moins quatre ou cinq jours au début des combats : les miliciens savaient où trouver ceux qui s’étaient fait remarquer à Baabda ou qui avaient trop ouvertement montré leur choix. Une jeune fille de vingt ans, qui habite Jounieh, témoigne : « La seule chose que j’aie pu faire quand je suis rentrée chez moi, c’est me précipiter vers l’endroit où se trouvaient les albums de la famille, pour en retirer les photos de quelques amis qui sont dans l’Armée Libanaise, parce que les Forces Libanaises fouillaient partout pour accuser les gens ».

Beaucoup de jeunes n’ont pas attendu qu’on vienne les chercher chez eux pour partir. Nous en avons rencontré un grand nombre qui avaient fui leur maison dès les premiers jours et qui, réfugiés dans la zone contrôlée par l’Armée, nous demandaient quand ils pourraient retourner chez eux. Car, et c’est une tragédie, le Liban connaît une nouvelle frontière intérieure, plus hermétique encore que les autres, pour au moins plusieurs milliers de personnes.
L’Armée, quant à elle, utilise aux barrages d’anciens miliciens pour repérer d’éventuels membres des F.L. Les arrestations pour contrôle ne sont pas rares.

Le tunnel de Nahr-el-Kalb qui relie Beyrouth à Jounieh et sépare donc les belligérants est bouché par les F.L.
Un médecin de l’hôpital Notre-Dame, pro-F.L, nous confiait qu’il ne retournait pas dans sa maison à Fanar (dans la région de l’Armée) de crainte d’être arrêté. Nous avons effectivement rencontré dans les prisons de l’Armée, des Libanais qui n’étaient pas a priori des combattants mais qui se trouvaient là soit parce qu’ils avaient appartenu aux F.L., soit parce qu’on les soupçonnait de sympathie pour elles. De deux choses l’une: soit que des charges existent contre eux, et dans ce cas, une enquête et des interrogatoires fréquents doivent être menés de manière à lever aussi vite que possible le doute, soit au contraire que rien de sérieux n’existe et il faut dès lors les relâcher, surtout lorsqu’il s’agit de mineurs ou de personnes âgées.

Walid Nehmé (dix-sept ans) à titre d’exemple, était à la date du 26 mars, emprisonné depuis un mois parce qu’il allait voir des amis dans des casernes des Forces Libanaises. Etait-il enfermé parce qu’il avait des amis F.L. ou parce que des charges sérieuses pesaient contre lui ? Dans ce dernier cas, Pourquoi n’a-t-il été interrogé qu’une fois seulement, le jour de son arrivée.

Sami Dalli a été arrêté à Jdeideh chez lui; il a soixante cinq ans et le 26 mars, était enfermé depuis seize jours, n’ayant été interrogé que le premier jour. Là aussi on se pose les mêmes questions.

On est aussi arrêté parce que l’on a des frères dans les F.L. Eid et Dib Khadra, trente-six et trente-quatre ans, arrêtés depuis cinquante deux jours, parce qu’ils ont quatre frères dans les F.L., n’ont été interrogés que deux fois, la dernière fois remontant à quarante jours, à la date du 26 mars. On est arrêté parce qu’on a appartenu aux Forces Libanaises : Saïd Nalm, vingt-trois ans, trente deux jours sous les verrous et interrogé une fois : il avait pourtant démissionné des F.L. un an plus tôt. L’Armée nous explique que les F.L. n’acceptent plus les démissions depuis deux ans.

Elie Jureidini, vingt ans, est en prison depuis quatre jours à la date du 26 mars parce que des rumeurs prétendaient qu’il appartenait aux F.L.

Par ailleurs, ces détenus ont été traités comme les autres prisonniers.

La terreur

Terroriser les populations, c’est aussi utiliser les francs-tireurs pendant les trêves, pour contraindre la population à rester dans les abris. Comment se nourrir et s’approvisionner en eau dans ces conditions ? Antoine est resté dix jours dans son immeuble se nourrissant d’aliments pour bébés, et il lui fallait plusieurs heures pour parcourir quelques mètres, d’un abri à l’autre. Terroriser, c’est aussi poser des mines sans prévenir, sur les ponts, les routes, dans les jardins.

De telles méthodes relèvent de la guerre totale, celle pratiquée par des occupants sur une population qui leur est étrangère.

Les francs-tireurs

Nous n’examinerons ce problème que sous l’angle du meurtre et pas du fait de guerre. Tirer sur l’ennemi dans un immeuble en face est une chose; tirer sur la population en est une autre.
L’Armée a aussi ses tireurs. Mais selon tous les témoignages, les abus viennent de certains éléments incontrôlés des Forces
Libanaises qui tuent pour le plaisir ou sous l’effet de la drogue.

Les miliciens se sont souvent installés dans des immeubles habités, contraignant les habitants à se réfugier dans les abris puis à fuir. A Adma par exemple, des francs-tireurs s’installaient dans les appartements les plus élevés des immeubles et tiraient sur les civils à l’extérieur, sous prétexte qu’il pouvait s’agir de soldats habillés en civil.

Beaucoup de corps de civils tués sont restés exposés plusieurs jours, parce que les francs-tireurs mitraillaient tous ceux qui s’en approchaient.

A Achrafieh, le corps du docteur Tayah, gynécologue à l’Hôtel-Dieu est resté trois semaines dans la voiture où il avait été écrasé par un obus.

A Ain-el-Remaneh, une femme a agonisé pendant sept heures au milieu de la chaussée, victime d’une hémorragie à l’abdomen, sans qu’on puisse lui porter secours.

Les miliciens tirent même lorsque l’on agite un drapeau blanc pour secourir des blessés ou distribuer des médicaments. A titre d’exemple, après bien des tractations, le responsable d’un organisme humanitaire a été autorisé à sortir, mais une fois par jour, et lui seulement, avec un colis de médicaments qu’il devait porter sur la tête.

Les mines

Les Forces Libanaises ont posé des mines sans en avertir la population : mines anti-chars sur les ponts et les routes et mines anti-personnels près des habitations.

Début février, une voiture qui ramenait six enfants bloqués au Collège du Mont la Salle à Ain Saadé, sur la route de Beit-Méry, a sauté sur une mine sur le pont de Sin-El-Fil (Jisr-el-Wati).
Quatre enfants ont été hospitalisés à l’Hôpital Saint-Joseph à Dora. Les deux autres élèves sont morts et leurs cadavres sont restés dix-neuf jours sur la chaussée, sans avoir pu être enlevés, à cause des francs-tireurs.

A Achrafieh, vingt personnes au moins ont sauté sur des mines, nous certifie un médecin de cette localité.
En se retirant de certains quartiers, les Forces Libanaises ont posé des mines occasionnant des pertes civiles plusieurs jours plus tard.

A Ain-el-Remaneh, deux enfants ont été grièvement blessés en jouant parmi des détritus minés.
Les mines anti-personnels étaient dissimulées partout, ce qui rendait les opérations de nettoyage et de déblaiement particulièrement dangereuses.

Ces mines occasionnent des blessures allant de l’amputation de la jambe à la castration.

Chapitre 4 : Population civile prise en otage

Les cruautés particulières de cette guerre sont liées à la disparition du sens hiérarchique chez les Forces Libanaises. Au bout de quelques jours, beaucoup d’officiers ont été remplacés par des hommes plus jeunes et inexpérimentés. Grisés par leur pouvoir nouveau, ils n’ont pas hésité à faire peser tout le poids de la guerre sur les civils et à multiplier les destructions. Mais cela n’explique pas tout.

Dans la forme de guerre choisie par les Forces Libanaises, les populations civiles jouent – malgré elles – un rôle essentiel. Elles ont d’une part, été utilisées comme otage. Les miliciens ont installé leur artillerie au milieu des habitations et sur les lieux publics, écoles, hôpitaux, couvents et asiles, utilisant enfants, malades, blessés, vieillards, comme boucliers. Ils bombardent les positions adverses sachant que l’Armée hésitera à tirer sur des civils, et surtout à les attaquer puisque le prix à payer sera trop élevé en terme de vies humaines et que les destructions et les morts lui seront imputés.

Plus largement, il s’agit, par une politique de terreur étudiée, de décourager les populations dans un double but :
– les amener à faire rapidement pression pour l’arrêt des combats, en les lassant par les difficultés matérielles et le climat d’insécurité ;
– et d’empêcher d’autre part toute action de résistance en se montrant impitoyable.

Dans les régions contrôlées par l’Armée, on ne peut parler d’utilisation des civils à quelque titre que ce soit, la population se sentant et s’affirmant solidaire des soldats.
Dans les secteurs sous contrôle des Forces Libanaises, nombreuses sont les familles qui appellent de leurs vœux l’intervention rapide des militaires «pour en finir».
Dans ce climat passionnel, tout laisse croire que le pourrissement de la situation pourrait se retourner contre Aoun, si celui-ci ne répondait à l’attente des gens.

La population : otage des forces libanaises

Les Forces Libanaises ont placé leurs chars et leurs canons dans des lieux publics encore habités, malgré l’opposition des responsables de ces institutions. Pourquoi n’avoir pas évacué les lieux avant de tirer sur l’Armée ? On comprendrait qu’une école ou qu’un couvent occupant une position stratégique soit momentanément utilisés à des fins militaires. Mais qu’est-ce qui justifie que l’on bombarde l’armée alors que les enfants ou les moines sont toujours bloqués à l’intérieur ? Et pourquoi installer des engins de guerre dans les hôpitaux et harceler l’Armée, alors que tous les lits sont occupés au point qu’il faille loger les malades et les blessés dans les couloirs ?
L’Armée s’est elle aussi installée dans des couvents. Mais ceux-ci étaient vides et le plus souvent repris aux Forces Libanaises. Nous avons cherché à savoir si elle s’était servie des civils à l’instar des Forces Libanaises. Notre enquête s’est révélée négative, ce qui n’est pas surprenant en soi puisque l’Armée est populaire et en position de force sur le terrain.
Sans donner de liste exhaustive, signalons quelques cas.

Dans les couvents

Pour la bataille d’Adma, les Forces Libanaises se sont ainsi installées au couvent de Khochban à Ghazir, jusqu’à sa chute. Les moines ont refusé de partir pour ne pas quitter leur Maison Centrale, et l’un d’eux a été grièvement blessé.

A Dbayé, dans le Metn, les Forces Libanaises ont tiré en l’air en pénétrant dans le couvent; elles ont alors installé leurs chars, dont les tirs ont fait tomber toutes les vitres.
Les Forces Libanaises ont installé un canon à côté du couvent de Ghosta, Notre Dame de la Délivrance, au-dessus de Harissa, obligeant ainsi les religieux à partir.

Dans les écoles

Dans un collège, près de Jounieh, les F.L. ont placé deux blindés dès le 31 janvier à dix heures du matin. Le Recteur a demandé aux miliciens de s’éloigner des bâtiments pour ne pas effrayer les enfants. La plupart des élèves sont alors rentrés chez eux; il en restait une centaine de tous âges, rassemblés dans la cour, que leurs parents ne pouvaient chercher; les fils de téléphone étant coupés; il était impossible de les prévenir. Le Supérieur du couvent, responsable de l’école, a demandé aux F.L. de ne pas tirer car si l’Armée répliquait, cela risquait de tourner au carnage; leur chef a répondu : «Moi aussi j’ai des enfants. S’ils doivent mourir, qu’ils meurent». Un père a été frappé et a été obligé de quitter la région. Lorsque l’Armée a répliqué trois jours plus tard, il ne restait presque plus d’enfants.

A Achrafieh, les Forces Libanaises se sont installées dans une école alors qu’il y avait une soixantaine d’enfants qui n’avaient pas pu en partir. La mère supérieure a bien essayé de s’opposer à leur entrée, mais sans résultat; les miliciens ont installé leurs canons dans le jardin et ont commencé à attaquer l’Armée. Certains ont même défoncé des armoires croyant peut-être y trouver des militaires.

Dans les hôpitaux

Les miliciens sont entrés dans un hôpital d’Achrafieh en cassant la vitre de la porte d’entrée et ont mis en joue ceux qui accouraient voir ce qui se passait. «Si vous bougez, on vous descend», menaçaient-ils avec des kalachnikov. Puis ils ont cassé l’ascenseur et la porte du dernier étage pour installer des missiles sur la terrasse. Mais comme cette terrasse était entourée d’un mur de trois mètres de haut, et qu’ils ne pouvaient tirer sur l’Armée, les miliciens sont partis une heure plus tard.

A Achrafieh, l’hôpital Hôtel-Dieu ressemble plus à une caserne qu’à un centre médical. Il y a plus de miliciens que de médecins et parmi les malades, sont restés ceux du quartier qui ne pouvaient pas faire autrement.

Dans les maisons

Dès les premiers jours des combats, les miliciens sont entrés par force dans tous les immeubles pour tirer sur l’Armée.

Écoutons le témoignage d’un prêtre : «A Ajaltoun, vers le 8 février, une dizaine de chars se sont installés sur la place publique au milieu de la localité. Les habitants sont venus supplier les miliciens de partir pour épargner leur maison, sans aucun résultat. Ces derniers se sont positionnés autour de l’hôpital Saint-Georges qui appartient aux soeurs de Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus et ont tiré sur 1’Amée qui a répliqué».

A Ain el Remaneh, dans l’immeuble de neuf étages à côté de la caserne Paul Ghanem, les miliciens ont forcé les habitants réfugiés dans les abris à monter au dernier étage. Ils ont ensuite fait sauter les escaliers pour les empêcher de descendre et ont commencé à tirer sur l’Armée. Evidemment en cas de réplique de l’Armée, les plus exposés sont ceux qui occupent les étages supérieurs. Cela explique qu’il y ait dans ce conflit un nombre impressionnant de vieillards morts, car généralement, ils n’ont pas la force de faire le va-et-vient entre leurs appartements et l’abri et restent chez eux, priant le ciel qu’aucune bombe ne les atteigne.

A Achrafieh, Katia était chez elle quand les miliciens sont entrés dans son immeuble en défonçant la porte. «Ils se sont installés au dernier étage. Ils ont installé leurs roquettes pour tirer sur l’Armée. Je suis allée dans l’abri, mais mon voisin qui était resté m’a raconté qu’ils sont ensuite descendus deux étages plus bas pour éviter d’être touchés par les tirs. Et à chaque fois, ils redescendaient tout de suite».
Parfois, les miliciens finissent par se retrouver dans les abris avec les habitants. La cohabitation est souvent difficile comme le témoigne un habitant d’un immeuble, rue Ghanoum à Ain-el-Remaneh : «Quand les femmes ont voulu les empêcher d’entrer, ils les ont injuriées et menacées avec leurs kalach ».

Selon plusieurs témoignages, les Forces Libanaises ont utilisé des pères de famille comme chauffeur, un pistolet pointé sur la tempe, pris en otage pour éviter les tirs de l’Armée.

Qui a bombardé l’asile de vieillards des soeurs rnaronites de Sainte Thérèse pendant la bataille d’Aïn-el-Remaneh ? L’Armée et les Forces Libanaises se rejettent mutuellement la responsabilité du très lourd bilan. Selon divers témoignages, l’Armée appelait souvent par hauts-parleurs, les Forces Libanaises à 50 m. dans les immeubles en face à ne pas tirer pour épargner les civils.
Des cent vingt-deux malades, vingt-six sont morts. Tous les étages ont été touchés. Trois cent personnes sont restées cloîtrées dans un abri pendant quinze jours, en supportant la promiscuité avec les cadavres.

Politique de la terre brûlée

Des destructions inutiles, sans rapport avec des objectifs militaires sont perpétrées par les Forces Libanaises, par ressentiment, pour impressionner les populations ou encore pour faire payer le prix de la guerre à l’ennemi.

Cette politique de la terre brûlée, est attestée notamment par les armes utilisées qui témoignent d’une volonté de destruction plus que de l’efficacité militaire. Les Forces Libanaises ont ainsi mis en oeuvre des orgues de Staline, dont l’un près de l’Université du Saint-Esprit à Kaslik; ces armes ne permettent aucune précision dans les tirs, et dans des régions surpeuplées elles sont particulièrement meurtrières.

Terrorisme encore que l’utilisation d’une puissance de feu démesurée par rapport aux objectifs. Pourquoi par exemple après avoir perdu Dbayé, le 6 février, les Forces Libanaises ont-elles bombardé intensivement la ville pendant deux jours entiers, touchant presque toutes les maisons, alors qu’il n’y avait aucune chance de reprendre la position ?

Les miliciens ne prennent parfois même pas la peine de masquer leur intention meurtrière dans cette guerre où tout leur est permis. Le responsable d’un organisme humanitaire avait demandé à un officier des Forces Libanaises l’autorisation d’apporter des vivres et des médicaments aux enfants d’un abri voisin et un capitaine, son ami de longue date, avait donné son accord. Mais lorsque ce responsable est revenu le voir plusieurs heures plus tard, son ami avait été remplacé par un officier, beaucoup plus jeune, qui l’a à peine écouté et qui a refusé de donner cette autorisation en ajoutant: « Je vais détruire vos locaux ». Peu de temps après, un char était installé devant les bâtiments, des obus étaient tirés dont l’un dans le bureau du responsable, qui n’a eu la vie sauve que parce qu’il était passé quelques secondes auparavant à la cuisine. Toute la pharmacie de l’hôpital a été détruite.

Les Forces Libanaises allument elles-mêmes les incendies, et ce, pour deux raisons:
1) ne pas laisser de traces d’un vol.
2) en mettant le feu à un immeuble et en allant se réfugier dans l’immeuble voisin, les miliciens peuvent voir, en pleine nuit, les mouvements de l’Armée.

Leur objectif est donc aussi «militaire» mais que dire des malheureux propriétaires, et de ceux qui sont prisonniers dans l’abri d’un immeuble en flamme.

Une religieuse d’Aïn-el-Remaneh témoigne : « Une fois que les miliciens ont tout pillé, détruit ou cassé, ils brûlent pour faire croire que c’est l’Armée qui a bombardé ». Elle ajoute: «On ne pouvait pas s’imaginer qu’on serait tombé si bas et que ceux (i. e. les Forces Libanaises) qui étaient sortis de notre bergerie deviendraient des loups si féroces, qu’ils ne sont jamais rassasiés de pillage, de destructions et d’incendies ».
A Aïn-el-Remaneh, une femme dans un abri près de la boulangerie témoigne: « On a entendu un chef des F.L. lancer à ses hommes par haut-parleur: « partez et brûlez tout ce que vous pouvez ».

Les Forces Libanaises empêchent les pompiers d’éteindre les incendies en volant leurs voitures pour s’approvisionner en eau ou, comme à Tabarja, en leur interdisant d’intervenir alors qu’un immeuble qui loge quarante personnes brûle. D’autres habitants comme Tony n’ont pas pu intervenir pour circonscrire un feu.

Les Forces Libanaises ont miné tous les bâtiments avoisinant les positions de l’Armée et certains centres économiques vitaux pour la région libre comme la centrale d’électricité de Zouk. Il semble qu’elles n’aient cure de détruire toute l’infrastructure du pays. Nul ne peut croire que les Forces Libanaises aient fait sauter, pour des raisons militaires, des immeubles à Ain-el-Remaneh, dont la destruction ne gênait pas l’Armée. Le message dès lors était clair : toute victoire de l’Armée sera une victoire à la Pyrrhus et le Général Aoun s’il venait à gagner hériterait d’un pays complètement dévasté et ruiné : voilà qui peut faire réfléchir Aoun, et l’empêcher de se lancer dans une autre attaque, doit penser Samir Geagea.

Si par exemple la brasserie et malterie Almaza à Dora qui a été minée saute, 300 ouvriers se retrouveront au chômage. Lorsque les miliciens avaient plastiqué trois arbres qui bouchaient la vue dans la rue devant cette brasserie, le souffle de l’explosion en avait détruit la façade et les vitres et endommagé la chaîne de montage occasionnant une perte estimée à un million de dollars.

Les explosifs sont aussi utilisés à d’autres fins : punir et terroriser les gens, comme si ceux-ci ne l’étaient pas suffisamment. Ainsi, un immeuble situé dans une rue perpendiculaire à celle de la boulangerie Obeid, et à environ 50 mètres d’elle a été miné et entièrement détruit pour l’unique raison que le fils du propriétaire était volontaire dans l’Armée : Tous les étages se sont effondrés.

L’Armée, du témoignage de toutes les personnes interrogées, quand elle manie son artillerie, essaye d’atteindre des cibles repérées. On nous dit qu’elle tente d’éviter les destructions inutiles comme celles des maisons d’habitation. S’agit-il d’un mouvement de solidarité en faveur de l’Armée ou d’une réalité?

Chapitre 5 : Les prisonniers

Exécution sommaire de prisonniers

Les Forces Libanaises se sont livrées, contre toutes les lois de la guerre, à des exécutions sommaires de prisonniers à Amchit. La nouvelle s’est répandue dans tout le Liban.

Deux capitaines, qui avaient été faits prisonniers à Amchit par les Forces Libanaises et qui se sont évadés par la suite, ont témoigné : « A un moment de la bataille, les soldats de 1’Armée ont dû fuir vers les bois avec leurs blessés. Ils ont demandé à un civil de prendre dans sa voiture un de leurs blessés, Elie Hallak, et un de leurs tués. Les Forces Libanaises ont poursuivi le chauffeur et l’ont arrêté en lui disant : « au lieu d’un tué et d’un blessé, tu auras deux tués » et ils ont alors achevé Elie ».
Ces deux capitaines ont poursuivi : « L’un des chefs des Forces Libanaises a été tué pendant les combats et son frère, qui détenait des prisonniers de l’Armée, a donné l’ordre de les exécuter, ce qui a été fait sur le champ, soit d’une balle dans la tête, soit à coup de hache. Par la suite, d’autres prisonniers ont été exécutés sommairement ».

Un médecin de l’Hôpital Militaire Central a reçu dans son service cette quinzaine de cadavres portant des blessures causées par des haches. Plusieurs morts avaient une balle au front et une balle de chaque côté des mâchoires de façon à former un delta, emblème des Forces Libanaises.

Traitement des prisonniers

Des deux côtés, Armée et Forces Libanaises, tous les moyens sont bons pour rallier les prisonniers, ou en tout cas les neutraliser.

Les Forces Libanaises utilisent Paul Farès, colonel, qui a pris ses distances avec l’Armée du Général Aoun. Le colonel Farès déclare avoir sous ses ordres mille six cents soldats, dont quatre-vingt dix officiers.

D’anciens responsables des Forces Libanaises travaillent, eux, pour l’Armée. Mais pour les deux parties, les méthodes se ressemblent : guerre psychologique, lavage de cerveau, et traitement de faveur pour ceux qui coopèrent.

Les responsables des Forces Libanaises nous ont communiqué trois noms de prisonniers qui seraient maltraités par l’Armée : le colonel Youssef Tahan, le capitaine Antoine Saad (officiers de l’Armée emprisonnés depuis cinq à six mois), et Pierre Zaccour (F.L.).
L’Armée n’a pas accédé à notre demande de les voir et nous le regrettons, car nous n’avons pu vérifier l’affirmation du colonel Paul Farès, selon lequel ceux-ci sont battus et subissent des traitements à l’électrochoc.

Par contre, l’Armée nous a communiqué deux noms d’officiers prisonniers des Forces Libanaises : le capitaine Georges Kiwane et le capitaine Milad Azar, dont elle craignait qu’ils ne fussent maltraités, et les Forces Libanaises nous ont permis de les rencontrer. Ils étaient enfermés dans une pièce d’une école avec une dizaine d’autres officiers.

Deux autres officiers et un sous-officier étaient enfermés dans une autre pièce. Les deux capitaines se sont déclarés en bonne santé. Nous avons interrogé le capitaine Milad Azar, car nous avions des informations selon lesquelles il avait perdu sa prothèse à l’oeil pendant une bataille, qu’il l’avait remise en place lui-même et que son oeil s’était infecté. Le capitaine nous a indiqué que son oeil ne s’était pas infecté, mais nous regrettons qu’aucun médecin n’ait pu l’examiner. Nous avons pu visiter les prisons de Fayadieh, où l’armée enferme des prisonniers F.L., leurs sympathisants, ou du moins ceux prétendus tels.

Au premier sous-sol, cent vingt personnes à peu près sont entassées dans une pièce d’environ 140 m², deux autres pièces de la même superficie accueillent chacune cent quatre vingt à deux cents prisonniers qui dorment sur un matelas ou sur une simple couverture à même le sol, sans aération.

Des bombardements ont bouleversé notre emploi du temps et nous n’avons pu visiter la prison où les Forces Libanaises gardaient les simples soldats, mais les informations que nous avons nous permettent d’affirmer que les conditions de détention pour l’Armée et les Forces Libanaises sont à peu près les mêmes, épouvantables du début des conflits jusqu’au 25-28 février. Pas d’eau pour se laver, juste un seau pour boire, nourriture très insuffisante, (un quart de pain par jour, avec un peu de céréales à l’intérieur – riz, lentilles, blé concassé, etc.).
Les sorties s’effectuaient une fois par jour pour aller aux toilettes et les visites n’étaient pas autorisées pour les familles.

N’oublions pas qu’à cette époque la population connaissait elle aussi de semblables privations.

Depuis, les conditions se sont améliorées pour les deux
parties : les prisonniers peuvent se dégourdir les jambes hors de leur cellule et les parents peuvent leur apporter de la nourriture, de l’eau et des cigarettes, les dimanches entre huit et seize heures, à travers les barreaux et à tour de rôle (durée cinq à dix minutes).

La Croix-Rouge Internationale a pu à la date du 26 mars passer deux fois dans les prisons, ce qui oblige les geôliers à faire des efforts. Ainsi, du côté des Forces Libanaises, les prisonniers peuvent se laver et se raser avant chaque visite.

Les prisonniers de l’armée sont battus quand ils se battent entre eux. Des cas de torture nous ont été signalés dans les prisons des Forces Libanaises, surtout à l’encontre des militaires supposés appartenir au service de renseignements. Les prisonniers militaires qui ont refusé de rejoindre le colonel Paul Farès ont été battus et des pressions psychologiques sont constamment exercées sur eux.

Les interrogatoires des deux côtés (Forces Libanaises et Armée) commençaient de la même façon : le prisonnier, les yeux bandés, est amené dans une pièce où il est interrogé.

Chapitre 6: Miliciens

Les miliciens morts ont souvent été enterrés à la sauvette. Les parents ne sont pas toujours prévenus. Quoi de plus horrible pour une mère que de rester dans l’incertitude du sort de son fils ?

Combien de familles ont eu la même réponse que celle donnée à ce père de famille allé demander des nouvelles de son enfant.
Un responsable des F.L. lui a rétorqué : « Allez voir chez Aoun, il n’est pas chez nous». Alors qu’il s’apprêtait à partir, un autre milicien le prend à l’écart et lui révèle que son fils est mort et que son corps était entreposé dans la chambre froide de Zouk-Mikhaël – initialement destinée à la conservation des pommes.
Le père, au désespoir, se rend au lieu dit et reconnaît effectivement son fils.

Tous n’ont pas eu cette « chance ». Des parents continuent de vivre encore dans le doute comme le montrent les faits suivants:

Après la bataille d’Ajaltoun, des miliciens sont allés chercher un Père du haut Kesrouan et ils lui ont bandé les yeux dans la voiture pour qu’il ignore sa destination. Une fois arrivé, on lui enlève son badaud et le religieux découvre un camion rempli de cadavres qu’il devait bénir et un énorme trou qui devait les contenir. Cette nuit-là, les habitants avaient entendu un bulldozer sur une colline proche du Casino du Liban creuser un trou pendant environ un quart d’heure.

Un autre Père a rapporté le même événement à la différence près qu’on ne lui avait pas bandé les yeux et qu’il n’y avait que 6 cadavres.

Pourquoi cette dissimulation ? S’agit-il de ne pas porter atteinte au moral des troupes en évitant de publier des chiffres trop élevés de victimes ? Ou ces morts seraient-ils des déserteurs que l’on enterre en cachette pour ne laisser aucune trace de leur exécution ?

Car les miliciens des F.L. sont obligés de combattre. Et toute défection est passible d’exécution sans autre forme de procès.
Combien auraient déserté sans cette menace ? Nous avons rencontré des miliciens complètement démoralisés. Beaucoup ne se sentaient plus concernés par le Liban. Ils connaissaient les sentiments de la population à leur égard et n’avaient qu’une envie : s’en aller, loin, à l’étranger, au Canada, en Australie ou aux Etats-Unis, peu importe, l’essentiel étant de partir.

L’Armée et les Forces Libanaises emploient tous deux des mineurs – ce qui en soi est inadmissible – à la différence près que parfois ces jeunes sont recrutés ou retenus de force par les F.L. :

Antoine, professeur de Droit à l’Université Saint Joseph, bloqué à Jounieh pendant deux semaines a voulu rentrer chez lui à Hazmieh. Au barrage de Nahr-el-Kalb, un jeune milicien, âgé d’une quinzaine d’années, lui demande ses papiers, les vérifie et après les lui avoir remis, s’accoude à la portière de la voiture sans rien dire. Deux minutes plus tard, le jeune milicien supplie Antoine : « Ne partez pas, ne nous laissez pas ». Et Antoine de lui répondre : « Viens, monte avec moi, je te ramène chez toi ».
Le jeune milicien lui dit alors avec un regard vide : « Parce que vous croyez que je peux le faire ? On a pris mes parents et on nous oblige à être là » Antoine a supposé que le jeune homme faisait allusion à d’autres personnes dans son cas.

La lettre adressée à un haut responsable du Vatican par une instance ecclésiastique est révélatrice d’un état d’esprit que d’autres sources nous ont confirmé : « La Supérieure d’une école sur le littoral du Kesrouan, n’étant pas parvenue à empêcher l’installation d’un ensemble de canons dans le voisinage immédiat de son école, a essayé, par ses bonnes manières, de réduire les séances de bombardements. Elle a fini par rencontrer à la chapelle son personnel et tous les combattants, pour prier chaque soir aux pieds de la Sainte Vierge, aux intentions de la paix. Elle avait essayé de conscientiser le chef canonnier afin de l’inciter à ne pas attaquer directement les hommes ou leurs biens en lui rappelant son devoir d’obéir au Patriarche qui a menacé d’excommunication ceux qui commandent et exécutent le carnage de leurs frères et des innocents. Et la soeur de me résumer le résultat de ses interventions par ces termes : Un soir, à la suite de la prière commune, le chef de la troupe, qui était resté le dernier à la chapelle, toujours agenouillé et serrant tête et front dans ses deux mains, est venu furtivement dans mon bureau pour me dire en confidence secrète : Je suis totalement bouleversé. Il m’a été impossible de dire un seul Ave Maria.
Comment prier avec paix, a-t-il affirmé, alors que ma conscience est alourdie des crimes que je puis avoir commis. Je vous prie de m’aider à sortir de cet enfer. Je ne puis fuir car je serai abattu, ou ma femme et mes deux enfants seront maltraités ». Ce même chef qui semblait intraitable au début des combats s’est effondré en pleurs et de scander d’un ton tremblant : « Sauve-moi, sauve-moi, je t’en prie ».

On comprend mieux son dilemme en lisant la suite du rapport:
« Sept miliciens de la caserne de Mar Challita (Ghosta), qui auraient essayé d’échapper ou de se rendre à 1’Armée, ont été arrêtés et condamnés à mort.
« Un Père d’un couvent voisin à Nesbay, a été invité à aller les assister avant leur exécution. Ce Père a exigé de connaître les noms de ces miliciens, probablement dans le but légitime de rapporter leurs derniers propos à leurs familles (cette caserne prépare aux grades d’officiers des miliciens ayant une certaine formation intellectuelle). La demande de ce Père a été catégoriquement refusée ». « Je ne suis pas certain qu’un autre prêtre soit venu au secours de ces ‘bons chrétiens’, qui ont été exécutés ».

Ces assassinats puisqu’on ne peut les qualifier autrement se sont répétés partout avec la même férocité de manière à éviter des désertions en chaîne. Ainsi, juste avant que l’Armée ne prenne Aïn-el-Remaneh, treize miliciens qui voulaient déserter ont été exécutés froidement d’une balle dans la tête à côté de la caserne de Kassardjian, celle conduite par Zorro – surnom du chef de la caserne.

Conclusion

Pour conclure, nous voudrions préciser quatre points :

1) La difficulté de cette enquête résidait dans la multitude d’informations et de rumeurs. Comment démêler le vrai du faux ? Nous avons essayé d’être rigoureux dans la vérification. Nous procédions par recoupements ne nous contentant pas d’un seul témoignage. La confirmation devait provenir de milieux divers : gens de la rue, médecins, religieux, organismes humanitaires… Les témoins devaient avoir vu ou subi personnellement les exactions. La réalité est peut-être encore plus horrible que nous ne l’avons décrite.
Mais nous avons dû écarter de nombreux témoignages par manque de preuve. Et peut-être de ce fait, ceux qui vivent au Liban nous trouveront-ils trop indulgents pour les Forces Libanaises.

2) On ne peut croire que les chefs des Forces Libanaises cautionnent les pillages, les viols, les meurtres, même s’ils n’ignorent rien de leurs réalités. Ces crimes sont certainement le fait d’individus. Mais pourquoi avoir laissé faire ? En revanche, l’arme psychologique et le chantage utilisé contre la population ou l’Armée relèvent d’une stratégie bien pensée et arrêtée au plus haut niveau. Ainsi en est-il des exactions destinées à décourager les jeunes et à rendre impopulaire Aoun – voir par exemple le dossier privations -, de la politique de la terre brûlée et de la prise en otage d’un peuple.

3) Les Forces Libanaises sont-elles cette bande de voyous et d’assassins comme on l’entend dire si fréquemment au Liban ? Nous pensons effectivement qu’il existe en leur sein des individus dangereux que toute société civilisée a à cœur d’enfermer pour ne pas nuire à ses membres. Mais nous avons aussi rencontré des purs, ceux qui se sont engagés pour une cause : la défense de la chrétienté. Ceux-là réagissent de deux façons : sans pouvoir préciser les proportions, nous avons cru comprendre qu’une partie souhaite s’exiler, et que l’autre partie minimise les abus, déplace le problème au plan politique : « tout ça c’est la faute d’Aoun, Aoun a tort, Geagea a raison », ou bien se déculpabilise par le principe que la fin justifie les moyens. « Il ne faut pas voir les données immédiates, me confie l’un deux, mais penser à l’avenir ». Ainsi soulagent-ils leur conscience en se voilant la face. Il n’empêche qu’aucun n’a cherché à nier les agissements des miliciens. « On a fait un erreur », me confesse un haut responsable. Mais c’est plus qu’une erreur, un crime qui les a enfermés un peu plus dans un ghetto moral et psychologique. Ils sont ressentis comme un corps étranger par la population.

4) Les Syriens jouent leur jeu habituel : toute instabilité leur profite et légitimise leur présence. « Si nous partons, les Libanais s’égorgeront ». Leur discours est simpliste mais efficace, car il permet de faire oublier qu’ils sont le principal obstacle à la paix. En attendant, ils soutiennent les uns et les autres, leur fournissant matériel et essence et facilitant leur passage sur le territoire qu’ils contrôlent et ajoutent à la confusion en participant aux bombardements.
A Achrafieh, des particuliers et des responsables d’institutions visées nous ont affirmé avoir reçu des obus tirés par les Syriens. Un journaliste nous a déclaré qu’à la suite du bombardement de l’Hôtel-Dieu, un expert militaire auprès d’une ambassade européenne avait certifié que les bombes provenaient des zones contrôlées par les Syriens : même calibre, trajectoire, point d’impact, etc. Une religieuse nous a dit que bon nombre d’habitants de Dhour-el-Choueir (au-dessus de Bickfaya dans le secteur occupé par les Syriens) lui avaient confié qu’ils avaient dû quitter leur maison à cause du bruit causé par les obus tirés de cette même région. L’intérêt des Syriens étant que ces combats se prolongent et que chacune des deux parties s’affaiblisse un peu plus.

Livre Blanc: Annexe

Nous donnons ci-après le texte d’une lettre d’une religieuse française, en mission au Liban, adressée à sa Maison-Mère en
France, relatant la succession des événements conflictuels du Liban.

…Je reprends un petit peu la chronologie: donc, le 31 janvier, redéclenchement des affrontements entre l’armée régulière, nationale, et les éléments armés de la milice de Samir Geagea, appelés les « Forces Libanaises » depuis que Bachir Gémayel eût regroupé les différents groupes armés sous cette dénomination, avec un seul commandement militaire. Geagea ambitionnait le pouvoir depuis la fin du mandat de Amine Gémayel. Or, c’est le Commandant en chef de l’Armée qui fut nommé Premier ministre par le président sortant.

Depuis, le siège présidentiel était donc vacant. Parallèlement à ce gouvernement légal du Général Aoun, Premier ministre nommé légalement par le pouvoir légal, se formait à l’Ouest un autre gouvernement avec, comme Premier ministre, celui qui était démissionnaire sous le mandat Gémayel, Sélim el Hoss.

Nous entrions dans l’ambiguïté gouvernementale basée sur la formation illégale d’un gouvernement non nommé. Nous allions vivre cette ambiguïté qui consommait de facto la rupture entre l’Est chrétien et l’Ouest musulman. Désormais, les papiers officiels établis à l’Est devenaient illégaux à l’Ouest ; d’où l’impossibilité pour les habitants de l’Est de Beyrouth de passer à l’Ouest pour prendre l’avion, par exemple, ou d’y débarquer munis de papiers valables seulement à l’Est!

Mais il n’en allait pas de même de notre côté, le Général Aoun tenant à préserver avant tout l’unité du pays et n’admettant pas de reconnaître la présence illégale de l’autre gouvernement. Comme vous le savez, le cessez-le-feu accepté le 22 septembre dernier avait rendu au pays un calme subit par le silence des canons. Puis, avait eu lieu l’élection illégale d’un président de la République, élu par des députés d’une Chambre dissoute. Néanmoins, René Moawad sortait président élu sous l’égide syrienne, à la suite des accords de Taëf, non reconnus par le Général Aoun ni le peuple de l’Est. Ce pauvre président, n’exécutant pas assez vite les désirs syriens, fut proprement liquidé dans un atroce attentat à l’Ouest. Vite, la Syrie reconvoqua la Chambre pour élire un « meilleur» président, plus dévoué à sa cause : Elias Hraoui sortit de l’urne… et se mit donc à gouverner selon les vues de Damas.

Dès lors, il décida qu’il allait prendre de force le palais présidentiel de Baabda, aidé en cela par l’armée syrienne qui devait attaquer à la fois par terre et par air. Le peuple se leva pour aller protéger son Général. Ce fut le début du « sit-in » le 27 novembre, qui devait durer jusqu’au 2 février et où tout un peuple, en fête, retrouvait enfin sa joie de vivre libre et d’exprimer sa véritable identité, ses traditions ancestrales, sa foi, ses qualités profondes et son caractère sociable, heureux, accueillant, hospitalier, etc…

Malheureusement, ce qui est arrivé à Jésus, arriva aussi au Général : la trahison d’un frère vendu à l’ennemi. Samir Geagea vint un jour à Baabda embrasser le Général Aoun et faire des discours menteurs. Moins de quinze jours après, c’était l’attaque de Tahwita contre l’armée régulière. Le baiser de Judas portait son fruit de mort. Les éléments armés des Forces Libanaises (F.L.) allaient se déchaîner contre l’armée et contre le peuple qui avait été acclamer le Général à Baabda : désormais, pillage, massacre, torture, viol, attaque contre les occupants des immeubles, tueries impitoyables, incendies, tirs de canons dans les immeubles, destructions apocalyptiques, se sont perpétrés depuis 28 jours.

L’armée a dû faire l’assaut dans les localités où les F.L. étaient groupées dans des casernes fortifiées: Dbayé, Aïn-el-Remmaneh, etc… afin de libérer le peuple qui était littéralement écrasé sous ce régime totalitaire des F.L. depuis 15 ans. L’assaut fut terrible car les F.L., reprenant les traditions des Palestiniens, avaient disposé les canons et les munitions dans la population, dans les immeubles civils, dans les rues, d’où ils tiraient sur les positions de l’armée, entraînant les ripostes de celle-ci. Ceci, afin de pouvoir accuser l’armée d’attaquer une population désarmée et innocente. En fait, la population servait de bouclier aux attaques des F.L. et, en même temps, devenait le fer de lance des blâmes lancés contre l’armée qui était présentée comme responsable des massacres.

Confusion satanique dont les médias, habilement, se sont emparés aussitôt, ici comme à l’étranger. On cherche à ternir l’image du Général Aoun en lui attribuant exactement ce que fait Geagea, tout en présentant celui-ci comme la pauvre victime d’un général cruel dont les armées sanguinaires tuent et massacrent les innocents et leurs sauveurs. La vérité est ainsi bafouée à grande échelle. Pendant ce temps, l’armée, entrée dans les casernes tombées entre ses mains, découvrait avec horreur les salles et les instruments de torture, les réserves de drogue, les faux billets (dollars), les maisons closes des prostituées à l’usage privé des F.L.

Les populations libérées sortaient des abris après 17 jours de combat, où elles avaient manqué d’eau, de nourriture, sans parler du reste : les descentes armées des F.L. dans les abris poursuivant les « déserteurs » pour les massacrer sans pitié, eux et ceux qui se trouvaient avec eux. Sous les yeux des gens, on tirait tel ou tel jeune qui se cachait pour ne pas rallier les F.L. et on le découpait morceau par morceau, tout vivant, en le narguant dans cet horrible supplice qu’on infligerait pas à une bête cruelle. Tout ce qui bougeait était abattu, même si c’était une maman risquant sa vie pour monter chercher un peu à manger en espérant que quelque chose restait encore de l’appartement. Ce fut une véritable tuerie faite par les F.L. pourchassées, en se retirant des régions où elles exerçaient leur tyrannie depuis si longtemps.

Ces forfaits dépassent les pires horreurs des nazis. Et le comble, c’est l’étonnement affiché par Geagea dans ses discours devant ce qui se passe et qu’il qualifie d’intolérable cruauté commise par le Général Aoun et son armée ! On reste pantois devant le mensonge, la calomnie aussi froidement étalée.

Maintenant, il y a une trève très fragile. Mais, géographiquement, l’Est est découpé en plusieurs morceaux, chacun impénétrable par le voisin. C’est ainsi que Achrafieh, étant encore aux mains des F.L., est devenu inaccessible.
L’entrée en est minée sur tout le pourtour; on passe à pied, avec le risque d’être ajusté par tel ou tel franc-tireur posté en haut des immeubles réquisitionnés. Les parents de Mademoiselle Laure, qui habitent le quartier de l’Hôtel-Dieu, ont reçu une bombe qui a détruit deux murs, tombés sur eux. Les voisins sont venus les retirer des décombres. Le père a 90 ans et est aveugle.

La mère a 86 ans. Tous deux ont été blessés et on les a descendus chez leur fille qui habite une maison un peu plus protégée à quelques pas de là. Pendant six jours, impossible de les transporter nulle part ailleurs. La famille présente a fait ce qu’elle pouvait pour leur porter les premiers soins! Dès que nous avons été au courant de cela, Mademoiselle Laure est allée en voiture jusqu’au Musée, puis, de là, est entrée à pieds dans Achrafieh, jusqu’à la maison de sa soeur. Elle a vite pris son papa qui ne peut plus marcher depuis longtemps et a essayé de le faire avancer quand même, tandis que ses nièces essayaient de faire de même avec la maman, plus valide. Au bout de 25 mètres, le papa s’est effondré, ne pouvant plus marcher! Marina, très courageusement, a fait signe à un élément armé des F.L. qui était là à les regarder sans bouger, de venir l’aider à relever son papa. Il est venu, a soulevé le vieux papa et l’a soutenu jusqu’à la limite minée de Achrafieh. Normalement, il ne pouvait pas aller plus loin, puisque c’est l’Armée Libanaise régulière qui est au-delà. Mais, Marina lui a fait tellement pitié et honte, qu’il a appelé un copain; tous deux ont passé les lignes et sont allés, avec leur fardeau, jusque dans la voiture pour installer le papa.

Marina leur a promis que ce geste leur vaudrait une bénédiction (barakat) spéciale de Dieu pour eux et sur leurs parents. Puis, la maman est passée sans problème et, quelque temps après, Marina arrivait au Monastère pour que nous embrassions les rescapés de l’enfer avant de les laisser aller jusqu’au village de Kfarchima, à 17 km, chez leur autre fille. Quelle épopée et quelle émotion! Aujourd’hui, Mademoiselle Laure est retournée à Achrafieh pour tâcher d’en faire sortir, cette fois, ses deux nièces (exposées au viol) avec leurs parents (c’est-à-dire sa soeur et son mari). Le but est de leur faire échapper à un assaut éventuel dirigé contre Achrafieh, où ils se trouvent en première ligne. Une autre soeur de Marina, plus proche encore de la ligne, a dû céder sa maison aux F.L. qui la lui ont réquisitionnée pour occuper les étages afin de tirer contre l’Armée Libanaise qui est en face! Elle a fui avec son  mari et leurs sept enfants, semant ceux-ci chez des frères ou des soeurs qui peuvent les accueillir. Si les deux nièces qui sortent aujourd’hui ne savent où aller, elles viendront ici.

Déjà, nous avons accueilli une vieille dame de 84 ans, Française établie au Liban depuis 25 ans, veuve d’un Libanais, que le Consulat de France nous a demandé d’héberger depuis une semaine. Elle était à l’Hospice de Aïn-el-Remmaneh pendant l’assaut. Dix-neuf dames âgées ont péri, suffoquées par les incendies des voitures du quartier dégageant des gaz toxiques dans les abris non aérés. Une autre dame française a été blessée, qui n’a pu être transportée et est morte aussi après 3 jours de souffrances et d’agonie. Ces personnes âgées sont restées 17 jours dans l’abri, sans lumière, sans manger autre chose que du fromage blanc avec du pain dedans, sans eau du tout à boire, sans pouvoir se laver, sans pouvoir nettoyer les endroits servant de sanitaires, etc… La pauvre dame était toute noire quand elle est arrivée chez nous, amenée par les Gardes de Sécurité (CRS) de l’ambassade. Il a fallu plusieurs jours pour lui faire retrouver un aspect humain. Une grosse bronchite la faisait tousser sans arrêt, car ils étaient entassés, à deux par matelas à même le sol, en plein courant d’air dans la cave. Un médecin français, bénévole au Liban depuis deux ans, vient chaque jour voir sa petite « Poupette » et, doucement, la remettre sur pieds. Inutile de dire que nous la choyons et l’entourons avec tendresse. Les 49 autres personnes âgées ont été transportées chez des religieuses de la montagne, car l’Hospice a été tellement bombardé qu’il est inhabitable. Là encore, les F.L. avaient eu soin de mettre leurs batteries de canons tout autour pour que l’armée soit obligée d’arroser tout le quartier. C’est affreux.
Voilà la sauvagerie incroyable dans laquelle nous sommes plongés. Et cela donne au monde l’impression que « les chrétiens du Liban s’entretuent ». Mais, qu’est-ce que ce christianisme qui n’en a que le nom et qui agit en terrorisme, comme un vulgaire état totalitaire ?

L’avenir ? Vers quoi allons-nous ? Cela reste la grande interrogation. Certes, le mieux aurait été que l’Armée puisse continuer le nettoyage complet des F.L. Le Général Aoun ne cesse de supplier Geagea pour qu’il se rallie à l’Armée régulière, lui et ses éléments armés, afin qu’il n’y ait qu’une seule force armée et unie dans le pays pour lutter contre l’occupant.

Malheureusement, Geagea a fait appel au Patriarche pour que le Général « cesse de tuer les innocents et, en premier lieu, les F.L. victimes de tueries ». Le Patriarche s’est ému et, pour des raisons qu’on ignore, a épousé la thèse de Geagea. Il a donc demandé au Général de cesser les combats. Celui-ci, grand chrétien comme vous le savez, et ne cherchant qu’à défendre les valeurs chrétiennes par des moyens chrétiens et avec un esprit chrétien, a voulu se soumettre à l’autorité religieuse… Il a donc arrêté les combats. Mais, pendant ce temps, les F.L. ont renforcé leurs positions, apportant des armes lourdes et des munitions, montant des remparts de terre, bâtissant des fortifications dans les rues d’Achrafieh, menaçant tout le monde, semant la terreur partout. Le quartier s’est vidé de sa population, ce qui laisse tout loisir et toute possibilité de piller et d’incendier les maisons.

Parmi les habitants qui restent, beaucoup sont l’objet de menace.
A plusieurs reprises, des personnes qui faisaient la queue pour le pain ont été tuées à bout portant pour achever de terroriser les rares personnes encore là. Le chantage entretenu jette le monde entier dans l’erreur au sujet du Liban et de ce qui s’y passe réellement. A cause du mensonge colporté (qui, de surcroît, arrange bien les diplomaties qui ont des intérêts en jeu dans les pays arabes) à cause du mensonge colporté, donc, aucune nation « sensée » ne viendra jamais prêter main forte au Général Aoun, seul dans ce marécage de fausseté, à dire la vérité bien haut et bien fort.

En effet tout se ligue contre nous. Si on repense aux crimes de la deuxième Guerre mondiale, tout le monde se souvient qu’ils furent unanimement condamnés dès qu’ils furent découverts et connus et que Hitler soulevait la réprobation universelle. Cela avait provoqué la levée des armées alliées qui étaient venues sauver les peuples pris dans l’étau nazi. Ici, nous avons pire que les nazis et ce sont des chrétiens qui torturent des chrétiens : pas question de racisme !

Toutes les nations approuvent Geagea qui, seul, accepte le beau projet de Taëf, où le Liban était censé trouver la paix qu’on nous préparait si amoureusement… Quelle paix ? Et à quel prix ? Dès lors, ce refus de Aoun et de son peuple à ce projet-suicide expose l’un et l’autre au génocide impitoyable qui s’exécute sous les yeux d’un monde trompé sur la vérité. La Syrie, n’a même plus besoin d’intervenir et se tient tranquille. Et pour cause ! Le ver est dans le fruit… pourquoi se fatiguer ?

De plus, nous savons fort bien que le problème du Liban ne se réglera que dans le règlement global du Proche-Orient qui veut favoriser Israël tout en ménageant une patrie de rechange pour les Palestiniens. Ce plan américain s’accomplit, étape par étape, depuis 15 ans. Nous avons lutté pied à pied pour le contrecarrer. Il eût été facile à n’importe quel pays européen de nous aider un peu. Mais on ne peut à la fois satisfaire ses propres intérêts et venir au secours de l’ami menacé.
Il faut donc choisir. Et le choix tomba sur les intérêts privés, qui laissèrent le Liban s’enliser dans de faux problèmes créés de toute pièce par l’Amérique appuyée par l’Europe (la France notamment).

Alors, le Général Aoun reste aujourd’hui tout seul en face d’une marée de mauvaise volonté, avec, comme seul appui, son peuple fidèle. Tous, nous persévérons dans la Foi, dans l’Espérance et dans l’Amour, sûrs que, à la suite du Général, nous sommes en train de sauver nos vraies valeurs chrétiennes et que, pour cela, il vaut la peine d’en mourir. Ce n’est pas de l’héroïsme, mais tout simplement la conséquence logique du baptême. Dans ce sens, on peut dire que notre avenir, c’est notre Foi, c’est Dieu notre Père, son Fils fait chair et l’Esprit Saint.

…Nous avons à affirmer cette Foi face au monde et face aux hommes qui se disent chrétiens et ne savent pas qu’ils ne le sont plus. Face au défi qui nous est lancé, nous choisissons de prendre le risque de nous engager sur la voie de la vérité qui rend libre. Il y faut une grâce particulière de Dieu, qui exauce ainsi les prières de tant et tant de personnes qui prient pour le
Liban depuis si longtemps. Oui, le Liban va devenir un signe lumineux pour les peuples en quête de vraies valeurs, plus ou moins perdues quelquefois, faisant ainsi échec à cette civilisation matérialiste et scientifiste venue du Nouveau Monde, qui a balayé l’âme des peuples. Nous choisissons de rester libres et chrétiens, plutôt qu’esclave du mensonge.
Dernière minute : Mademoiselle Laure est revenue d’Achrafieh avec ses deux nièces, Maguy et Rita, très choquées, malades, terrorisées où elles manquaient d’oxygène, de lumière et de soleil. Depuis un mois, elles n’osaient plus sortir du tout à cause du risque d’être enlevées ou violées… Elles vont rester au Monastère le temps de reprendre un peu de paix et d’oxygène.

En descendant de voiture, Maguy s’est précipitée dans mes bras en sanglotant, complètement traumatisée par les événements.

L’un de leur frère est lieutenant dans l’Armée Libanaise et a fait une partie de ses classes d’Officier en France. L’autre frère est officier dans les Forces Libanaises et se cache pour n’être pas obligé d’aller combattre contre l’armée qui reviendrait à tuer son propre frère, comme cela s’est trouvé récemment. Mademoiselle Laure a pu sauver l’uniforme d’officier de l’armée que doit revêtir son neveu pour son mariage, ainsi que sont épée et son képi. Une partie de son armement est ainsi en sécurité au couvent ! Demain, elle va essayer de faire sortir la mère avec la robe de mariée pour la fiancée… Ils auraient dû se marier le 7 février et nous avions reçu une ravissante invitation…

Il restera encore la famille de Mademoiselle Lydie, qui est au centre de Achrafieh, mais pas en danger aussi immédiat que celle de Mademoiselle Laure. S’il y a des risques d’assaut, nous irons aussi les chercher tous et les ramener au couvent. La famille de Mademoiselle Aline est plutôt du côté de Baouchrieh, calme pour l’instant. Nous restons éveillées et prêtes à porter secours.

Pendant ce temps, nous faisons les Exercices Spirituels de Saint Ignace avec le Père N…, jésuite en vacances forcées. Nous avons donc profité de ce chômage involontaire pour l’embaucher! Mais, vu la tension qui règne, nous avons opté pour une retraite un peu spéciale… Les matinées sont libres et le Père vient nous donner « les points » (c’est-à-dire la matière des Exercices) le soir, à 4 heures. Puis, nous avons la messe, suivie de Vêpres. Nous faisons récréation chaque jour aussi, afin de pouvoir dire à la Communauté où nous en sommes et donner des nouvelles des familles évacuées. La retraite ne nous retire pas de la réalité, mais nous permet de vivre, dans la chair, le drame du pays.

Les Scouts de Cluses sont venus deux fois : ils étaient au Monastère le 1er février, juste au début des combats. Ils sont repassés il y a quelques jours, nous annonçant que les containers sont en route. Quel problème, cette fois ! L’endroit où ils doivent normalement être débarqués se trouve en zone F.L. alors que nous sommes, nous, en zone de l’Armée. Nous craignons que tout ne soit pillé au débarquement. Pierre Devant est allé voir le Patriarche pour qu’il fasse pression sur Samir Geagea, et celui-ci sur ses sbires, afin que rien ne soit volé. Espérons que tous ces bons offices se révèleront efficaces! Ce n’est pas si sûr.

Et tant que nous n’aurons pas été averties d’avoir à aller chez les carmélites, nous tremblerons à la pensée que tout ne soit perdu!

Encore faudra-t-il faire un grand détour par la montagne pour arriver chez les carmélites, puisque le pont du Nar-el-Kalb a été obstrué par 4 mètres de terre par les F.L. afin d’empêcher l’Armée de progresser. Nous confions ce débarquement à vos prières, car nous attendons avec impatience cette aide plus utile que jamais pour les familles pauvres de Aïn-el-Remmaneh qui ont tout perdu, maisons, biens et voitures.

Pendant les rudes combats, les F.L. ont attaqué le « Central téléphonique international » où travaillait Claire. Tout est détruit et incendié. Les câbles ont été sciés. Toutes les centrales électriques sont détruites. Les réservoirs de mazout et de gaz, une fois de plus, ont été incendiés. Nous manquons donc de tout.

Mais cela n’est rien si nous parvenons à nous libérer du mensonge et de la fausseté. Les régions encore occupées par les F.L. réclament à grands cris le Général de l’Armée.
Que le Seigneur nous sauve de la manière qui lui plaira, même si nous perdons tout. Après tout, tout n’est rien si nous perdons la Foi. Gardons la Foi et tout est sauvé !

Toute la Communauté vous remercie de votre gentillesse fraternelle et de vos Prières.

Les Religieuses de…
Beyrouth, Liban

Livre Blanc: Postface (par Gérad Bapt)

Trop tard pour le Liban ?

La communauté internationale semble le penser. « Les combats commencés le 31 janvier dans le « pays chrétien » ont fait plus de 3000 victimes et ravagé le quart de cette région de 1000 km² qui continue de se vider de ses habitants ».

Dans sa sécheresse, cette dépêche de l’AFP datant d’avril résumait tout le drame dans lequel se trouve la population dont les conditions de vie se sont encore aggravées depuis. Mais ce drame trouve de moins en moins de place dans l’information – y compris française…

Aux pénuries, à la destruction massive de l’infrastructure économique, s’ajoutent les atteintes aux droits de l’Homme malheureusement trop habituelles dans les guerres civiles.

Le coeur des enquêteurs de « l’Union des Jeunes Européens » est révolté, à juste titre ! Sans doute penche-t-il aussi du côté d’Aoun, comme celui de la majorité de la population…

Mais l’exigence absolue n’est pas la revanche; elle veut que cette situation, qui fait le jeu des ennemis de l’unité du Liban et de sa souveraineté, cesse au plus tôt ! Le plus cruel des paradoxes n’est-il pas, à côté de l’exode massif vers la France ou le Canada, que des Libanais chrétiens de Beyrouth-Est puissent aujourd’hui trouver refuge dans des zones sous contrôle syrien?

Il faut arrêter définitivement la guerre civile, source d’exactions et de perversités, et reconstruire la paix et le Liban en s’engageant dans un processus politique qui sera long et difficile. Sortir des guerres féodales, faire preuve d’audace pour mener la Politique du Liban : Jamais sans doute, les libanais – à commencer par les chrétiens – n’ont-ils eu à compter que sur eux-mêmes… et à se garder de leurs « alliés » de circonstance !

Il n’est peut-être pas encore trop tard…

Gérard BAPT
Député socialiste
de Haute-Garonne
Président du groupe
d’amitiés France-Liban
à l’Assemblée Nationale.

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3 réflexions sur “Livre blanc du conflit Armée – Forces Libanaises (1990)

  1. Du grand n’importequoi et tout ce qui on vécu cette époque vous le dirons, si il y à encore des Chrétiens au liban c’est grâce à Samir Geagea, Michel Aoun Chrétiens? Rappeler vous de ce qu’il à fait au patriarche maronite Sfeir.. Il aime le Liban? rappeler vous en combien de temps il s’est enfuie en France en laissant famille et ami.

    Aujourd’hui avec qui c’est ranger Aoun? les ennemies de l’époque.. ce qui nous on bombarder 24h sur 24 pendant des mois entiers.

    1. Monsieur,

      D’abord merci pour votre commentaire. Je ne cautionne pas ce qui est dit dans ce livre, mais en tant qu’historien, je m’intéresse à toutes les publications de l’époque.

      Ensuite, si je peux trouver en votre possession des documents intéressants sur la période, je serais intéressé, le but de mon blog étant de publier le plus de documents parlant de la guerre du Liban (1975-1990) qui est mon sujet d’étude depuis des années.

      Cordialement,

      Joseph Hokayem

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