De la tour Murr à Ouzaï, à l’AIB : Beyrouth, morne chantier (par Scarlett Haddad) (Nouveau Magazine numéro 1313 du 2 octobre 1982)

Revue de presse de 1975 à 1990

Quinze jours après le début de l’invasion israélienne, Beyrouth reprend son souffle. Les forces multinationales se déploient un peu partout dans le secteur Ouest de la capitale, tandis que l’armée libanaise multiplie les patrouilles dans tous les quartiers et s’installe de la tour Murr à Ouzaï. Même l’aéroport international refait peau neuve et la ville n’est plus qu’un immense chantier, où les bulldozers jouent cependant le plus grand rôle. C’est qu’il y a tout à déblayer ! Mais en enlevant les débris de maisons, ils n’effacent pas pour autant de la mémoire des libanais les drames trop récents. De Sabra à l’AIB, de Jnah à Bir Hassan, du « pont Cola » au boulevard Mazraa, derrière l’apparente effervescence filtrent l’amertume et l’apathie des grands chocs. Les libanais, échaudés, n’osent plus croire au miracle. Le passé ne leur permet d’ailleurs plus de rêver.

 

Qui aurait pu croire, il y a une semaine, que nous pourrions monter un jour au dernier étage de la tour Murr, la tour de la mort, explorant ces lieux chéris des francs-tireurs et regardant vivre les libanais, comme de consciencieuses fourmis, de Damour à Dbayé ? Trente-six étages au-dessus du sol, ce n’est pas facile à monter. Pourtant, nous l’avons fait, mus par une juste curiosité, cherchant à voir de près cette tour devenue mythique.

Les soldats postés au rez-de-chaussée et au premier étage nous prennent tout d’abord pour des illuminés. Eux-mêmes ne sont jamais montés au 36e étage. « C’est l’occasion ou jamais ! » répliquons-nous. Et nous voici menant tous l’assaut contre la sinistre tour. Les étages se succèdent, dans un même décor de saleté, de béton et de destruction. 10e, 20e, 30e étage ? Comment le savoir ? Tous se ressemblent tellement et nous avons l’impression que notre incroyable ascension n’aura jamais de fin. Nous ne prenons même plus la peine de compter. Nous nous contentons de monter. Toujours plus haut.

La façade donnant sur l’Est de la capitale est considérablement atteinte par les obus. L’autre façade, par contre, paraît presque intacte. A l’intérieur, seuls les multiples graffiti laissés par les syriens et les Forces communes ainsi que les boîtes de conserves vides témoignent du passage de la FAD, de l’OLP et des israéliens. Dans certains étages, des portes sont complètement bloquées par des briques. Les palestino-progressistes y avaient établi des positions fixes, à l’abri des bombardements et – ce qui est moins nocif – des regards.

Au 22e étage, les premières inscriptions en hébreu apparaissent. Des boîtes de conserves et des journaux israéliens traînent. Tsahal a visiblement passé quelque temps dans le coin.

« Ils sont venus mardi dans la nuit, raconte un soldat libanais. Quelques heures après la sinistre explosion d’Achrafieh. Ils nous ont demandé de vider les lieux. Nous nous sommes repliés vers le Holiday Inn. Nous ne sommes revenus ici que depuis quatre jours. Que voulez-vous que je vous raconte… Avant la mort de cheikh Bachir, nous commencions à nous sentir réellement forts. Nous nous sommes battus à Ras el-Nabeh et notre moral était au plus haut. Enfin, quelqu’un était venu nous appuyer, nous montrer notre force, nous mettre à l’épreuve. A Ras el-Nabeh, on nous avait enfin donné l’ordre de tirer et nous étions fiers de nous battre. Depuis que cheikh Bachir est mort, nous avons l’impression d’être morts avec lui. Certes, nous remplissons de nouveau des missions de sécurité dans la capitale, mais le cœur n’y est plus. Ce n’est sans doute qu’un découragement passager… ».

28e étage. C’est le véritable QG des syro-palestino-progressistes. Il y a tout d’abord une grande salle commune avec un coin-cuisine où la photo de Abdel-Nasser trône sur les boîtes de conserves vides, un coin-toilette avec des excréments nauséabonds qui jonchent le sol, un « coin-combat » avec des centaines de douilles de DCA vides et, tout au fond, la chambre des officiers, sans doute : deux lits en fer, des posters de femmes, un fer à repasser et un numéro du quotidien Palestine-Révolution datant du 18 août 1982. De l’autre côté, dans une antichambre obscure, c’est la salle de torture : un triangle de fer qui descend du plafond, relié à une batterie électrique : le « coupable » y est installé et il est petit à petit électrifié. Une sorte de cuillère en fer chauffé sert à le marquer et à lui brûler le corps. Un long bâton en fer remplit probablement les mêmes fonctions. L’atmosphère est sinistre. Nous avons presque l’impression de vivre une des multiples séances de torture qui se sont déroulées dans cet endroit. Que de drames, que de misères dont nous ne saurons rien !…

A mesure que nous nous approchons du but (le 36e étage !), les dégâts se font de plus en plus impressionnants, les sacs de sable aussi. Quant aux graffiti, ils sont de plus en plus nombreux. Du style : « Si le Christ était vivant, il aurait fait du Vatican une base pour le Fath » ; « Il n’y a qu’un seul Dieu et Abou Ammar est son prophète » ; « Notre combat est long avec toi, Bachir Gemayel, mais sois sûr que nous vaincrons » ; « La nuit du 24/6/82, nous avons pris d’assaut un plat de fattouch. Signé : le révolutionnaire palestinien »…

Le 32e étage est transformé en une gigantesque barricade, à moitié défoncée. Les morceaux de fer du bâtiment pendent lamentablement. Des caisses de munitions vides traînent dans les coins.

36e étage, enfin. En réalité, il n’a rien de particulier. L’escalier s’arrête brusquement et l’on se demande si ça valait vraiment la peine de faire toute cette ascension qui tient presque de l’alpinisme. Mais c’est surtout un pèlerinage. Face à l’immense baie, agrandie encore par les obus, nous essayons de nous imaginer en francs-tireurs. Comme ils ont dû s’amuser, ceux qui ont tiré à partir de cet endroit. Du côté Ouest, on peut voir Damour, et de l’Est, on peut voir Dbayé, les rues d’Achrafieh, une à une, le port se détache nettement, ainsi que le bâtiment de l’EDL, Tabaris, Gemmayzé et le fameux ring de la mort. Les voitures ressemblent à de petits jouets téléguidés. Celui qui tirait sur elles s’imaginait-il aussi qu’il s’agissait d’un jeu ?

Sur une plateforme de béton, tout ce qu’il y a de plus solide, on devine la trace d’un orgue de Staline. De l’autre côté, une poulie qui a longuement servi au transport des munitions, est toujours fonctionnelle. Un matelas défoncé et une armoire ouverte témoignent encore que cet étage était encore occupé il y a quelques semaines.

La descente est plus rapide. Nous avons hâte de quitter ce lieu sinistre. C’est enfin le second étage et les lits bien propres, entourés de moustiquaires de l’armée libanaise. Après ce long périple, une « pause maamoul » s’impose. Il est vrai que c’est fête aujourd’hui.

Au Holiday Inn, autre lieu sinistre, il n’y a plus personne. Ni armée ni milice. Seuls quelques enfants jouent dans la cour. Partout, des destructions hallucinantes. On a du mal à imaginer le super-hôtel d’antan. A peine commençons-nous à monter quelques marches, qu’un craquement sinistre retentit. Il fait si sombre que nous ne voyons rien. L’escalier s’effondre et nous rebroussons chemin précipitamment. Nous en avons assez vu. Cet hôtel peut-il être « réparé » ? Nous avons du mal à le croire.

Ce n’est certes pas le cas de l’AIB. Heureusement. En dépit de la route qui ressemble plus à une piste de brousse qu’à l’avenue d’antan, en deux semaines l’AIB a repris un aspect accueillant. Tout est propre, fraîchement nettoyé. Dans le hall, c’est la joie des retrouvailles. Accolades chaleureuses et interpellations joyeuses se font constamment entendre. Les employés des compagnies d’aviation assurent des permanences et, bien entendu, tout le monde parle politique. « Partiront-ils, oui ou non ? ». C’est la question à l’ordre du jour. « Ils », ce sont bien sûr les israéliens, bien installés, avec armes, blindés, bagages et drapeaux, au bout de la piste est de l’AIB.

« Si cheikh Bachir était encore président, ils seraient bien vite partis, s’écrie un employé.

-D’accord, rétorque un autre. Mais il faut bien que ce problème soit réglé. Les américains arrivent…

-Qui sera notre prochain ministre des Travaux publics ? » demande une hôtesse.

Aussitôt, c’est le flot des noms, chacun se croyant bien informé, chacun parlant selon ses désirs. L’AIB a repris sa rassurante animation à un rythme si rapide qu’il tient du miracle. Quand on pense à ce qu’il était, il y a un mois, on ne peut qu’admirer l’extraordinaire volonté de survie des libanais. Déjà, les marchands ambulants de chewing-gum et de cigarettes ont repris leur poste, dans le parking de l’AIB. Seuls les taxis jaunes manquent à l’appel. Mais ils ne sauraient plus tarder.

Nous reprenons notre route en direction des camps de Sabra et de Chatila. Là aussi, l’activité est impressionnante. Entre les blindés de l’armée libanaise, ceux des « batalione San Marco » italiens, à la tenue mi-léopard mi-unie, et les camions des paras français du 17e Régiment de génie parachutiste (spécialistes en déminage), on ne sait plus où donner de la tête. Et toujours, l’incessant bourdonnement des bulldozers d’Oger-Liban (la société de Rafic Hariri). Sans compter les secouristes de la Croix-Rouge libanaise, les membres de la Défense civile et surtout les badauds et les habitants revenus s’installer dans ce qui reste de leurs maisons. A la place de la gigantesque fosse commune, bien recouverte de terre, une couronne de fleurs et un drapeau palestinien posés à même le sol, discret hommage à ceux qui ont connu une si horrible mort.

L’odeur des cadavres en décomposition rappelle d’ailleurs constamment à la mémoire des présents le carnage encore tout récent. Entre un pan de mur et des débris de pierre soulevés par un bulldozer, il n’est pas rare de trouver un cadavre oublié, parce que trop bien dissimulé par les ruines. On s’empresse de le mettre de côté et l’épuisant travail de déblayage reprend, dans la poussière et la saleté, à quelques mètres de ceux qui sont revenus dans leurs misérables bicoques à moitié détruites. Au loin, dans les profondeurs des camps, les paras français poursuivent leur dangereuse chasse aux mines. Ils en font exploser certaines et ramènent celles qui peuvent être transportées. Défiant la poussière, les monceaux de destructions et l’insoutenable odeur nauséabonde, ils sont les premiers à explorer, coin par coin, les camps. Une mission dangereuse… mais dont ils ne sont pas peu fiers. Une mission indispensable aussi. Les cent hommes du RGP se partagent donc entre les divers secteurs de Beyrouth-Ouest, bourrés de mines traîtresses.

Soudain, une Mercedes approche et distribue des photos du président Amine Gemayel. Soldats et civils se précipitent pour en avoir une. Certains la collent aussitôt sur un mur ou sur un blindé. D’autres la plient soigneusement comme un bien précieux. La capitale tout entière ressemble à un immense chantier. Partout des équipes de travail, des tracteurs, des bulldozers et des barrages de l’armée libanaise. Un seul et grand absent : l’enthousiasme.

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