Avec l’armée libanaise, dans la ville souterraine de l’OLP (Nouveau Magazine numéro 1315 du 16 octobre 1982)

Revue de presse de 1975 à 1990

Les souterrains de Sabra et Chatila… Un mythe devenu pour nous réalité. Des boyaux sombres et étroits s’ouvrent soudain sur de vastes salles entièrement remplies de munitions, des abris de fortune sont transformés en bureaux luxueux avec moquette, faux-plafonds et boiseries… Toute une ville souterraine apparaît devant nos yeux incrédules. C’est là le véritable « Fathland », un réseau incroyable d’abris et de tunnels, soigneusement reliés entre eux et équipés de manière à soutenir un long, long siège. Dans l’ex-royaume de Yasser Arafat, on voit rarement la lumière du jour. Mais l’installation est si profonde qu’on ne s’en soucie pas et qu’on perd un peu la notion du temps. Aujourd’hui, ces lieux désertés par leurs occupants, mais encore imprégnés de leur présence, sont aux mains de l’armée libanaise. Des cadenas ferment toutes les portes et des dalles bloquent les issues. Comment éviter un serrement de cœur en pénétrant à la suite d’un officier libanais dans ces impressionnants souterrains qui ont si souvent bafoué l’autorité de l’armée et dénigré son existence même ? En ouvrant chaque porte, en écartant chaque dalle, c’est un peu neuf années de frustrations et de vexations qu’elle efface.

 

Depuis 9 ans, aucun drapeau libanais n’avait plus franchi l’enceinte des camps. Et pour cause ! Aujourd’hui, il réapparaît en force dans les décombres de Sabra, Chatila et Fakhani. Mais dans la jeep de l’armée libanaise, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver une certaine angoisse : dans le regard des habitants, il y a trop de haine et le souvenir des drames récents est loin d’être effacé. Comment être en paix avec soi et avec le monde dans un tel décor de misère et de destructions ? Il n’y a jamais eu de véritables rues dans les camps, mais aujourd’hui, ce sont à peine des pistes défoncées, boueuses. Des enfants jouent dans l’eau noire des égouts et les adultes se regroupent et nous observent silencieusement. Peut-être pas vraiment hostiles, mais en tout cas méfiants. A chaque carrefour, des soldats libanais montent la garde et plus loin, à l’entrée des camps, ce sont tantôt les paras français et tantôt les bersaglieri qui veillent. Cette sécurité si vainement réclamée depuis des années, semble enfin régner. C’est l’heure des inspections et des bilans.

Nous commençons notre tournée à Fakhani, au QG de l’armée. Les perquisitions sont pour le moment terminées. Les habitants ont pris l’habitude de venir consulter les soldats au moindre problème. Et Dieu sait s’il y en a ! Les propriétaires dont les maisons avaient été occupées au cours de ces dernières années, n’osent pas encore reprendre possession de leurs biens. C’est alors de longues discussions. « Et s’ils reviennent ? » Tel est leur leitmotiv. Il est bien difficile de leur réapprendre à vivre seuls… Tous les documents, tous les dépôts laissés par l’OLP et trouvés par les soldats libanais sont mis sous scellés. En attendant qu’une décision soit prise à leur sujet. Soudain, un soldat fait irruption dans le bureau de l’officier. Au cours d’une patrouille, il a trouvé deux jeunes filles ayant la même carte d’identité. Elles se prétendent sœurs, mais est-il normal qu’elles aient le même prénom et la même date de naissance ? Toutes deux sont convoquées en compagnie de leurs parents et l’interrogatoire commence. Gentiment, l’officier tente de les mettre en confiance. Elles se troublent. Visiblement, les cartes d’identité sont fausses. Les soldats n’en sont pas étonnés. Depuis qu’ils ont pris en charge la sécurité dans cette région, c’est devenu leur pain quotidien.

Mais il est temps de se diriger vers les dépôts de munitions trouvés dans la plupart des sous-sols des maisons. L’immeuble est d’apparence tout à fait quelconque. Des enfants jouent dans la cour. En voyant arriver la jeep de l’armée libanaise, ils s’arrêtent. La porte de l’abri est fermée et comme par enchantement, le propriétaire des lieux a disparu. Les gens sortent sur leurs balcons mais pas moyen d’en tirer une seule information. « Nous ne savons pas, nous ne savons rien… ». L’officier arrive aussitôt, sort son trousseau de clés et nous entrons dans un abri d’apparence anodine. De prime abord, rien de bien particulier. Il est vrai que l’obscurité est totale. La pile du lieutenant Ghattas – qui sera notre guide tout au long de cette épuisante tournée – éclaire des murs blanchis à la chaux. Mais l’œil d’un expert remarque après une inspection minutieuse qu’ile viennent d’être construits. Qu’y a-t-il donc derrière eux ? Aucune porte, aucune trappe ne permet de le deviner. Les soldats se décident donc à creuser les murs et ils découvrent des salles, remplies jusqu’au plafond de munitions diverses. Des obus, des explosifs, des balles… Toutes sortes d’accessoires de la mort, fabriqués dans tous les coins du monde, de la Chine à l’Union Soviétique en passant par les Etats-Unis et l’Europe, sont entassés là, l’armée n’ayant pas de place pour les y transporter. La quantité est impressionnante et ce n’est là qu’un dépôt parmi tant d’autres, bien dissimulés dans des salles secrètes. « Elles ont été récemment bloquées, raconte l’officier. Peut-être au cours des semaines de l’évacuation. Comme si, en dressant des murs, les combattants espéraient que personne ne trouverait les munitions. Parfois, les chambres sont dissimulées derrière des morceaux de bois. Mais nous nous sommes habitués à ce genre de pièges. Dès que nous sentons l’abri un peu étroit, nous nous mettons à creuser. Parfois, plusieurs salles sont dissimulées l’une derrière l’autre ou sous l’autre. Certaines ont été construites derrière les escaliers, dans des coins inimaginables. Nous n’avons plus de place pour entreposer ce que nous découvrons. C’est pourquoi nous laissons tout ici pour le moment ».

Des dépôts dans le genre, nous en verrons des dizaines. Nous entrons dans un immeuble et nous émergeons deux pâtés de maisons plus loin. C’est à y perdre tout sens de l’orientation. Le sous-sol de l’ex-bureau de l’Information de l’OLP est, à lui seul, une véritable forteresse : des chambres et des couloirs à perte de vue, des dispositifs de TSF qui peuvent capter le monde entier, des armoires pleines de documents, des cassettes vidéo pour se détendre et s’informer, et des livres en quantité, aux reliures luxueuses. On se croirait dans une de ces villes futuristes, loin du reste du monde, creusées dans les entrailles de la terre. Tout le confort y est : chauffage, climatisation et fluorescents. Evidemment, ils ne sont pas fonctionnels pour le moment…

Deux immeubles plus loin, nous pénétrons dans le véritable antre de Yasser Arafat à Fakhani. Ce sous-sol a plusieurs entrées et il s’étend sous plusieurs maisons. Il a dû être très luxueux. Sous la considérable couche de poussière, la moquette à carreaux marron et beige apparaît. Tous les meubles sont en bois de teck, ainsi que les murs recouverts de panneaux boisés et de posters d’Abou Ammar. Dans un coin, un coffre-fort intact et des bibliothèques, toujours en bois, dont les rayons sont remplis d’ouvrages sur la Palestine, les stratégies militaires et les biographies des grands révolutionnaires. Partout, la trace de ceux qui ont vécu ici pendant des mois et qui auraient pu encore y tenir des années. Des casques traînent un peu partout… et des papiers jonchent le sol. Dieu, quelle paperasserie ! En fouillant, on retrouve le certificat de décès de Zouhair Mohsen, des billets de banque de la République palestinienne, des fiches diverses. Mais il faudrait des heures pour tout lire et des masques pour supporter la poussière. Dans une chambre en retrait, un lit en bois clair. Yasser Arafat y a sans doute dormi les derniers temps. De l’autre côté, la salle de conférence où il se réunissait avec les leaders du Mouvement National et de l’OLP. Rien ne manque à cet univers clos. Cuisine et salles de bains, tout y est.

Qui aurait pu imaginer que les combattants quitteraient un jour ces lieux ? Cela tient du miracle. Avant de partir, ils ont brûlé de nombreuses pièces et emporté les disques des computers sur lesquels figure la plus importante partie de leurs archives. Les chambres et les couloirs se succèdent donc, impressionnants de modernisme et de « solidité ». Entre une chambre et l’autre, dans l’épaisseur d’un mur, des caisses de munitions sont cachées. Des explosifs originaux viennent d’être découverts. On n’arrête pas le progrès…

Nous nous dirigeons vers le cimetière des Martyrs. Là aussi, on a découvert des armes et des munitions. Les combattants n’ont pas eu peur de profaner la paix des morts. Le lieutenant Maroun Hitti, chargé du secteur, raconte : « Une nuit, nous avons entendu du bruit dans le cimetière. Nous bouclons aussitôt le coin. Le gardien et deux autres hommes sont en train de creuser. Interrogés, ils répondent : « Ces trois tombes ont été creusées pendant les jours de débandade, nous voudrions vérifier qu’il s’agit bien de cadavres ». En creusant, ils se heurtent à une matière dure. Or, les musulmans ne mettent pas leurs morts dans des cercueils. Ils dégagent ainsi cinq cercueils dont trois étaient empilés l’un sur l’autre. Intrigués, ils les ouvrent : ils sont bourrés de Kalachnikov et de munitions, bien protégés contre la rouille par une couche de zinc ».

Même les lieux saints ne sont pas respectés. Le sous-sol de la mosquée de l’Imam Ali, encore en construction, est transformé en dépôt d’armes. Des munitions ont été même trouvées dans les chambres à air des bicyclettes. Des stocks entiers de boussoles américaines, d’uniformes de combat ont été découverts. Le secteur tout entier n’était plus qu’un immense arsenal.

A côté de l’hôpital Barbir, nous avons visité une ex-permanence des Mourabitoun. Là aussi, le même genre de « butin », mais au lieu du poster de Yasser Arafat, c’est celui d’Abdel-Nasser qui trône, intact. Au dernier étage de l’immeuble, une prison est aménagée dans un réduit minuscule. Ces lieux abandonnés ont quelque chose de pathétique. Que de drames s’y sont déroulés ! Pour quel résultat, en fin de compte ! Tous ces combats, tous ces morts, pour en arriver là ! Le bilan est amer.

Sabra de nouveau, pour visiter les souterrains. Un réseau effrayant qui semble avoir des ramifications dans tous les secteurs. D’abord étroits, les boyaux s’élargissent parfois et l’on peut s’y tenir debout. Mais on n’y voit goutte. La faible lumière de la pile nous permet de distinguer des parois en béton armé et des couvertures en laine qui traînent au sol. Nous trébuchons parfois sur des couverts abandonnés et la lente progression continue. Dire que des personnes y sont restées pendant des jours, accroupies. Des bouches d’aération sont aménagées, tandis que les sorties sont nombreuses. La plupart sont aujourd’hui bloquées par des trappes. D’autres débouchent dans les petites maisons des camps, d’apparence paisible. Interrogés, les habitants déclarent ne rien savoir. Même lorsque le souterrain commence – ou aboutit – dans leur salle de bain.

Lorsque les souterrains débouchent à l’air libre, leurs sorties sont transformées en véritable blockhaus et entourées d’une montagne de sable. A Chatila, un souterrain est assez large pour laisser passer une voiture, mais nul n’a pu encore l’explorer jusqu’au bout. Il est bloqué par des monceaux d’ordures, les habitants ayant déversé ici leurs égouts. D’ailleurs, la plupart des réseaux souterrains sont impraticables, souvent à cause des destructions. « Nous n’avons pas encore reçu l’ordre de les nettoyer », déclarent les officiers libanais. Peut-être un jour décidera-t-on de les explorer et, qui sait, le futur métro de Beyrouth commencera alors à partir de Sabra… A moins que l’on ne décide d’en faire un lieu de pèlerinage, pour ne jamais oublier où nous ont menés notre faiblesse, notre laisser-aller et, avouons-le, notre absence de patriotisme. Tout comme il ne faudra pas oublier les activités de la fameuse société commerciale et industrielle « Samed » qui, sous couvert d’usines et d’ateliers de couture, dissimulait les activités militaires de ses actionnaires et de ses responsables. Dans l’un des appartements achetés par cette société, on a trouvé tout un dispositif pour la fabrication de médailles d’or de 18 carats. Et nous ne sommes pas encore au bout de nos découvertes… Dans les camps de Sabra et de Chatila, les habitants s’emparent des munitions pour en faire fondre le cuivre. Une manière comme une autre d’essayer de survivre. Pacifiquement, cette fois ?…

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