Issam Khoury : A la manière de De Gaulle, « une armée pour le Liban » – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Revue de presse de 1975 à 1990

Contestée et souvent dénigrée ou refusée, l’armée libanaise est aujourd’hui en voie d’être remise sur les rails. A l’aube de ce nouveau régime, les libanais attendent le « changement » dans tous les domaines, mais espèrent avant tout retrouver la paix et la sécurité. C’est donc vers le ministère de la Défense que nos pas nous ont guidés, quinze jours à peine après la formation du Cabinet.

L’équipe des « dix » semble avoir été triée sur le volet et comme quelqu’un, plus précisément un ministrable député, disait au président Charles Hélou : « Les hautes études et la culture ne sont pas des garanties de succès », l’ancien chef de l’Etat, avec l’esprit caustique qui le caractérise, a riposté : « Certes non, mais l’ignorance non plus n’est pas une garantie ».

Le ministre de la Défense que nous avons rencontré fait donc partie de ces « dix » choisis parmi l’élite intellectuelle du pays.

Avocat de carrière, élu, il y a peu de temps, à la tête du barreau presque à l’unanimité des suffrages, Me Issam Khoury n’échappe pas à la déformation professionnelle. Il refuse de répondre à toute question dont il n’a pas étudié à fond le dossier. Nous le prenions ainsi de court et malgré son désir d’être « brutalement franc », il ne satisfait pas entièrement notre curiosité, pourtant dictée par le seul souci de nous rassurer et de rassurer nos lecteurs.

 

Et d’abord, Monsieur le ministre, vous êtes en charge de deux portefeuilles particulièrement importants ; quel temps y consacrez-vous ?

Il est vrai que la Défense et l’Education nationale sont deux maroquins délicats et importants, plus particulièrement dans les circonstances actuelles. Certes, mes responsabilités sont grandes et j’en suis parfaitement conscient. Au ministère de la Défense, il nous faut consolider l’institution de l’armée et lui donner les moyens nécessaires afin qu’elle soit en mesure d’affronter les problèmes actuels et de relever les défis en fonction du rôle qui lui est et lui sera dévolu dans un proche avenir. Pour ce faire, l’objectif primordial est de parachever l’édification de cette institution, moralement et matériellement, en hommes et équipements dans le cadre d’une législation adéquate afin qu’elle soit à même d’étendre son autorité sur l’ensemble du territoire.

Au ministère de l’Education, la tâche n’est pas plus facile, surtout que ce ministère englobe les Beaux-Arts et la Culture et coiffe de nombreux départements et services (UL, Jeunesse et Sports, Enseignement technique…).

 

Combien d’heures travaillez-vous ?

La réponse fuse, spontanée.

24h sur 24, en tenant compte de 18h de travail réel et 6h de sommeil au cours desquelles mon subconscient reste sur le qui-vive.

En tant que citoyen, et non en tant que ministre, qui a subi la guerre, comment voyez-vous l’armée ? Et qu’attendez-vous d’elle aujourd’hui ?

Parce qu’ayant côtoyé les affres de la guerre, je crois connaître les institutions, et savoir comment elles ont opéré et ce dont elles ont pâti. Naturellement, je partage les espérances que les libanais fondent sur elles. Cette dure expérience a ancré en mon âme le dévouement à la patrie, et c’est cela qui m’a encouragé à assumer les responsabilités de deux ministères. En tant que bâtonnier de l’ordre des avocats de Beyrouth, j’avais déjà entrepris ma lutte avec beaucoup d’enthousiasme pour servir les hommes de loi qui, à mes yeux, constituent une véritable armée du droit, l’armée de la nation. Aujourd’hui, ma tâche est différente et autrement diversifiée, mais s’inscrit toujours dans le cadre de la lutte nationale.

En ma qualité de simple citoyen libanais, je ne peux que rendre hommage à l’armée en tant qu’institution et aux sacrifices de ses soldats, bien que, au cours des événements douloureux, l’institution militaire était démembrée. Nous n’allons pas revenir sur les raisons de cet effondrement et nous noyer dans les détails, mais il nous suffit de savoir qu’aucun autre pays ou Etat n’aurait résisté comme a résisté le Liban face à l’écroulement de toutes ses institutions.

Vous oubliez, Monsieur le ministre, un point important. L’armée libanaise a prouvé tout au long de la guerre qu’elle n’était pas motivée par une « cause » réelle et qu’à ce titre elle s’est laissé pratiquement écraser par les autres forces existant sur le terrain et qui, elles, luttaient pour leur cause, que celle-ci soit ou non libanaise…

Il est évident que toute armée doit avoir une cause et cette cause doit consister nécessairement en la défense des frontières du pays et de son honneur contre tout agresseur. Aussi, il est indispensable de préciser un point : nous ne voulons pas une armée pour une armée, mais « une armée pour le Liban ». Tel est notre principe de base. Toutefois, les doutes que certains ont voulu faire planer sur cette institution s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne orchestrée contre le Liban. Les critiques formulées manquent d’objectivité et de désintéressement.

D’après vous, les soldats ont-ils le « moral » ? Sont-ils prêts à offrir leur vie pour la patrie ?

Les institutions, et l’armée est une institution, sont à l’image de leurs chefs. Le Liban est doté maintenant d’un chef courageux et enthousiaste, j’ai cité cheikh Amine Gemayel. Il a communiqué aux libanais en général, et aux soldats en particulier, sa foi et son espoir. Je considère que le sens patriotique des officiers, de l’état-major et des soldats est de nature à faire de l’armée l’instrument de l’autorité par excellence, capable de défendre l’ensemble du territoire libanais.

Revenons un peu au passé pour mieux éviter les erreurs…

Au moment de la passation des pouvoirs, je me suis rappelé cette phrase de De Gaulle qui disait, en s’adressant aux soldats français au cours de la guerre d’Algérie : « Quant à vous, écoutez-moi bien, vous n’êtes pas l’armée pour l’armée, mais vous êtes l’armée de la France ». M’inspirant de lui, je dis : « Je veux une armée pour le Liban, issue du Liban et pour tout le Liban. Une armée puissante, unique sur tout le sol libanais, capable de faire face aux agresseurs et aux envahisseurs ». De plus, je peux aujourd’hui affirmer que la grande muette ne sera plus jamais inerte et impassible mais présente et efficace. Les brèches ont existé partout, au niveau de l’armée et ailleurs, et les erreurs n’ont pas manqué.

Quand vous parlez d’une armée pour tout le Liban et issue de tout le Liban, peut-on comprendre que vous rejetez le confessionnalisme ?

Pour moi, le confessionnalisme est partout haïssable. Mon rêve est que dans un proche avenir nous puissions l’abolir au niveau de toutes les fonctions.

Quelles sont les possibilités de réalisation de ce rêve ?

Je suis un optimiste né et je crois que les libanais ont tiré la leçon de la guerre. Beaucoup de choses ont changé ou devront changer.

Quel sort sera réservé aux milices ?

Désormais, le Liban sait qu’il ne doit compter que sur lui-même, même si l’aide des Etats amis n’est pas à dédaigner. Il est normal donc de commencer par faire évacuer toutes les troupes étrangères du Liban avant d’aborder le cas des milices, qui sera prochainement et sérieusement étudié et nous pourrons toujours aboutir, par la souveraineté et l’indépendance de l’Etat libanais, à une solution qui consolidera l’unité.

L’armée se déploiera-t-elle bientôt dans les régions Est ?

Le plan de sécurité pour le Grand-Beyrouth sera réalisé étape par étape et s’étendra ensuite et dans un proche avenir à tout le pays.

Que pensez-vous de la campagne orchestrée contre l’armée, surtout dans la presse étrangère, et principalement dans la presse des pays membres de la Force Multinationale ?

Cette information manque de fondement rigoureux et il nous revient de rectifier les erreurs en clamant toute la vérité, et en ouvrant les portes aux correspondants de la presse étrangère pour leur permettre de vérifier les informations qui leur parviennent. Ainsi, le ministre de l’Information a donné une conférence de presse dans ce sens. Il nous fallait à tout prix rétablir les libertés publiques, et quelle liberté peut-on offrir ou garantir à quelqu’un qui se trouve installé sur un volcan ? La première liberté qu’il faut défendre, et qui est à la base de toutes les libertés, est celle du droit de l’homme à la vie et à la sécurité. Les infractions commises dans les perquisitions ou les arrestations ne dépassent pas 1% des cas.

Sharon a parlé d’un plan qui limiterait le genre des armes des soldats stationnés aux frontières. Qu’en pensez-vous ?

M. Sharon œuvre pour ce qu’il croit l’intérêt de sa nation et son point de vue n’engage évidemment que son gouvernement. Le Liban est un pays de démocratie et nous respectons l’avis de chacun. Et à notre tour nous œuvrons à rechercher l’intérêt du Liban, et par conséquent notre politique sera dictée par nos propres convictions.

Le service du drapeau est-il envisagé ?

Oui, mais il ne peut être improvisé.

Que pensez-vous de la loi sur la défense qui a été si souvent remise sur le tapis ?

Je n’ai aucun embarras à dire que pour le moment je ne connais pas la question à fond, et que je n’ai pas encore eu le temps de me pencher sur le dossier de l’amendement de cette loi. Mais toutes les lois sont faites pour servir l’Homme et l’Humanité, et sont toutes sujettes à être révisées quand il le faut.

La question n’est-elle pas urgente ?

Si. Mais entre-temps, l’armée est vivement motivée. Il ne faut pas oublier l’action de cheikh Bachir Gemayel qui, en 22 jours, a su réveiller l’enthousiasme de tous, même celui de ceux qui étaient contre lui.

Cheikh Bachir Gemayel et cheikh Amine Gemayel sont de la même trempe ; ils ont le même courage et des principes qui ont l’âge de cheikh Pierre. Tout cela nous rassure quant à l’avenir et nous permet de ne pas accélérer le processus mais de l’étudier afin qu’il serve les générations à venir.

Nous avons quitté le ministre en restant encore un peu sur notre faim, mais persuadés du sérieux du travail qu’il serait appelé à réaliser. Il était déjà 15h30 et notre hôte n’avait pas une seule fois regardé l’heure.

Mais en nous raccompagnant, Me Issam Khoury a tenu à préciser qu’il ne pouvait en dire plus tant que la déclaration ministérielle n’avait pas été faite, que le Cabinet n’avait pas obtenu la confiance et que lui-même évidemment, en bon juriste, n’avait pu étudier les dossiers.

Ce ne sera peut-être que partie remise.

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