L’armée libanaise à l’assaut du Grand-Beyrouth (Scarlett Haddad) – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

« On vient de tirer sur une patrouille de l’armée. Nous avons pu identifier les coupables ! », s’écrie un soldat faisant brusquement irruption dans le bureau improvisé de son supérieur. Aussitôt, les ordres claquent. En moins de quelques minutes, l’armée boucle le secteur théâtre du drame, fouille chaque maison, coin par coin, et retrouve finalement les fauteurs de troubles. Depuis quinze jours, c’est ainsi que travaillent les soldats de l’armée libanaise déployée à Beyrouth-Ouest. Les grandes perquisitions terminées, ils ne se déplacent plus que pour des opérations précises et ponctuelles, nombreuses encore, hélas ! Il n’est pas facile de mettre brusquement un terme à huit années d’anarchie et de violations de la loi. Les 1300 personnes capturées – repris de justice, résidents aux permis périmés, « touristes clandestins »… – et les dizaines de dépôts de munitions et d’armes trouvés leur ont coûté cher en efforts et…en popularité. Mais l’armée, cette « grande muette » si longtemps réclamée à cor et à cri et bien vite dénigrée dès qu’elle commence à remplir sa mission, ne peut pas se permettre de se justifier. Coûte que coûte, la sécurité règnera dans la capitale.

 

« Prêts ? Partons ! ». Les soldats se partagent le secteur, chacun prenant en charge un pâté d’immeubles, et c’est la longue inspection, minutieuse, épuisante et souvent ingrate. Echaudés par huit années de brimades et de misères, les habitants de Beyrouth-Ouest ne parviennent pas tous à se convaincre que cette fois, c’est une opération indispensable à leur propre sécurité. Avertis quelques minutes avant le début de la perquisition, ils ne savent plus quelle contenance adopter, comment ranger leurs maisons, et se contentent d’attendre anxieusement. Même s’ils n’ont chez eux ni armes ni réfugiés clandestins, ils ne peuvent se départir d’une angoisse certaine : ne leur a-t-on pas dit que les soldats sont grossiers et qu’ils maltraitent les habitants pour leur faire avouer on ne sait quels crimes ? De passive, l’armée libanaise serait-elle brusquement devenue bourreau ?

Ne parvenant pas à y croire, nous avons décidé de suivre une patrouille de l’armée au cours de ses perquisitions. Impossible de connaître le programme à l’avance. Il fallait se tenir prêt 24h sur 24. Les instructions pouvaient venir brusquement, suite à une information faisant état de l’existence d’un dépôt de munitions dans tel secteur ou de la présence d’un repris de justice dans tel autre secteur.

Dans le bureau du lieutenant Ahmad Allaw, chargé de l’Information à Beyrouth, nous bavardons à bâtons rompus, attendant les ordres.

« Nous avons déjà arrêté près de 1300 personnes. Les syriens n’ayant pas de cartes de résidence ont été immédiatement accompagnés jusqu’à la frontière libanaise. Les autres, de nationalités diverses, détenteurs de cartes périmées, sont pris en charge par la Sûreté Générale. Ceux dont la situation ne peut être régularisée sont remis sous la tutelle de l’ambassade de leur pays. Quant aux repris de justice, près de 500, ils sont pris en charge par les autorités libanaises.

-Où sont-ils détenus ?

-Dans les prisons. Croyez-moi, ils nous coûtent cher en nourriture… ».

Dire qu’à côté de cela, on prétend qu’ils sont maltraités, mais il faut bien que les amateurs de critiques trouvent quelque chose à dire. Il faut surtout que les libanais décident réellement de ce qu’ils veulent : une armée dans le plein sens du terme, ou des soldats d’opérette… Pourtant, il ne semble pas être facile d’être franc, si ce n’est avec les autres, du moins avec soi.

Un bref coup de fil : « Il faut boucler le secteur de Chiyah et y rechercher les armes ». En quelques minutes, les soldats sont prêts. Inlassablement, ils montent dans chaque immeuble, frappent à tous les appartements. Les 36 étages de la tour Murr sont dépassés depuis longtemps, mais imperturbables, les soldats poursuivent leur tâche. Dès qu’ils sonnent à une porte, toute la famille se groupe dans l’entrée pour les observer. Poliment, ils répètent ces phrases devenues automatiques : « Pardon, Madame. Nous devons fouiller votre maison. Si vous voulez nous montrer les lieux ». Entourée d’une ribambelle d’enfants intrigués, la dame s’exécute, se croyant aussitôt obligée de se défendre : « Vous savez, nous n’avons jamais porté les armes. Nous n’avons rien à cacher… ». « Je sais Madame, répond le soldat. Mais je dois quand même fouiller… ». Les matelas, les greniers, les tapis, le fond des armoires…, les soldats regardent dans les moindres recoins, ils sont devenus des experts dans la recherche des armes et des munitions. Pourtant, tout ce qu’ils ont déjà trouvé ne représente que 10% des armes de Beyrouth-Ouest.

Sans compter celles qu’ont emportées les israéliens, en se retirant de la ville. « Celles-ci ont déjà dû être revendues », déclare avec humour un soldat. Et l’armée libanaise, va-t-elle revendre les armes ramassées ? « Pourquoi ? Nous en avons besoin, non… ». De toute façon, aucune décision définitive n’a encore été prise à ce sujet. Une chose est sûre : elles ne tueront plus de libanais.

Nous n’aurions jamais cru que Chiyah était si grand et si peuplé. A peine croyons-nous avoir terminé un secteur que nous voyons encore une maison. Et toujours la même routine, les mêmes questions, la même fouille. Nous voyons peu de jeunes gens. Comme s’ils s’étaient donné le mot pour disparaître. Mais ils sont plutôt à leur travail. Contrôle d’identité, questions précises… Libanais et étrangers sont traités avec la même politesse. Lorsqu’ils n’ont pas de papiers en règle, ils sont emmenés dans des camions au siège du chef du secteur et interrogés. Aujourd’hui, le butin est mince : quelques armes bien dissimulées entre deux matelas. Rien de plus. Leurs propriétaires sont emmenés pour interrogatoire. Ils seront très vite relâchés, sans leurs armes. Le plus gros a été trouvé et, soit transporté, soit mis « sous scellés ». A Bourj el-Barajné, l’armée a trouvé une imprimerie souterraine, des dizaines de faux passeports et de fausses cartes d’identité, datant de 1972 pour mieux tromper les contrôleurs, et même les premiers billets de banque palestiniens, imprimés en trois langues : arabe, anglais et hébreu. Ils auraient constitué la monnaie officielle de la future république palestinienne… L’armée a aussi trouvé 800 passeports de nationalités diverses, probablement faux eux aussi, ainsi que plusieurs cartes d’identité volées à des libanais.

Comment les palestiniens et leurs alliés ont-ils pu se procurer – ou imiter – les tampons de l’Etat libanais ? Le mystère demeure entier. Les documents trouvés sont aussi d’une importance capitale, mais l’heure n’est pas encore venue de les dévoiler au public. Il faut d’abord poursuivre l’enquête.

Quelques terroristes de triste renommée internationale ont été capturés et leurs pays respectifs sont entrés en contact avec les autorités libanaises pour leur rapatriement, car ils sont là-bas aussi condamnés à des peines multiples. Un jour peut-être, nous saurons toute la vérité sur cet univers terrifiant. Mais les soldats eux-mêmes n’ont qu’un mot pour décrire ce qu’ils ont trouvé : « C’est hallucinant ! ». On parle même de plans pour l’assassinat de certaines personnalités libanaises, dans un but lucratif bien sûr, mais aussi pour semer le trouble et la peur.

Le lieutenant Allaw, l’un des premiers à avoir pénétré à Bourj el-Barajné, n’est pas près d’oublier tout ce qu’il y a vu. « Mais il est trop tôt pour parler de tout cela. Il faut que les enquêtes aillent jusqu’au bout ».

En attendant, les soldats poursuivent leurs patrouilles ponctuelles, comptant surtout sur la collaboration de la population. « Les habitants viennent souvent nous dire : ici, il y a un dépôt de munitions, là, nous avons vu telle chose… Ce genre d’informations est très important pour nous et nous facilite le travail, ajoute le lieutenant Allaw. Je dois dire qu’en général, on nous accueille chaleureusement. Il faut que tout le monde comprenne que nous sommes là pour rassurer le citoyen et non pour l’effrayer ». Jusqu’à présent, ils ne se sont heurtés qu’une seule fois à la population : lors de la destruction des maisons illégalement construites, près de l’aéroport. Le problème est encore en suspens. Mais il n’est plus militaire. Il est devenu politique.

Et Beyrouth-Est ? « Bientôt », déclare avec un sourire le lieutenant Allaw. Mais là aussi, cela ne dépend plus de l’armée. Le fameux projet du Grand-Beyrouth n’est désormais plus un rêve, mais une question de jours.

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