Un entretien avec le président Amine Gemayel paru dans Le Monde du 29 octobre 1982 (propos recueillis par Lucien George) – Nouveau Magazine numéro 1316 du 23 octobre 1982

Beyrouth – Le président Amine Gemayel nous reçoit sur la terrasse de son palais de Baabda dont des ouvriers réparent la toiture, endommagée par des tirs de diverses provenances, personne n’ayant épargné le symbole de l’Etat. Son bureau est installé derrière d’épaisses plaques de Plexiglas criblées d’éclats de bombes, et il observera au cours de l’entretien, avec un geste excédé, que les israéliens « sont encore là, à 200 mètres ».

L’ « armée d’invasion » – comment l’oublier ? – compte soixante-dix mille hommes dans le pays, les syriens en ont trente mille et la Résistance palestinienne dispose encore de dix mille combattants. Enfin, les Forces Libanaises se battent contre les militants de M. Joumblatt depuis près de deux semaines.

C’est dire combien la « paix » est fragile, étayée par une assistance extérieure que traduit la présence de la force internationale et plus encore par le désir farouche de l’immense majorité des libanais de tourner la page des déchirements. Le chef de l’Etat, décidé à en restaurer l’autorité, répond à nos questions avec détermination et confiance.

Le consensus qui vous a porté à la tête de l’Etat a pris, progressivement, la dimension de l’unité nationale. Comment pourrez-vous faire en sorte qu’il garde ce caractère et ne se dégrade pas en un simple compromis ?

Personne ne veut plus de compromis ici, pas même les ennemis d’hier. C’est une notion dépassée, et les libanais ont compris ce qu’elle leur a coûté, distinguant du même coup l’essentiel, c’est-à-dire les intérêts supérieurs de la nation de l’accessoire et des manœuvres politiques. C’est le cas de la gauche, qui avait longtemps confondu les intérêts du Liban et ceux de la Résistance palestinienne. Je comprends qu’elle se soit solidarisée avec celle-ci dans l’action politique, mais je n’admets pas que la priorité soit accordée par des libanais à la cause palestinienne sur celle de leur pays.

Cette prise de conscience est aujourd’hui le moteur de la reconstruction du Liban. Tous les préjugés sont tombés et nous repartons de zéro. S’il y a des surenchères désormais, c’est plutôt en matière de libanisme. Je puis vous dire que notre deuxième République est née. Je ferai table rase de toutes les vicissitudes du passé qui nous ont menés là où nous sommes.

Quelles réformes envisagez-vous pour rénover l’Etat ? Allez-vous faire appel à des hommes nouveaux ?

Oui, et le Liban n’en manque pas. J’ai sonné le ralliement de ces « nouveaux » et notamment de nos cadres supérieurs travaillant à l’étranger. Beaucoup ont déjà répondu à cet appel au détriment de leurs intérêts pécuniaires pour participer à la grande aventure de la reconstruction. C’est pour moi un grand encouragement que de les voir revenir, et, au niveau de la présidence de la République, toute une équipe de jeunes cadres ayant assumé d’importantes responsabilités à l’étranger est d’ores et déjà en place. N’oubliez pas que de nombreuses sociétés libanaises opérant à partir de l’étranger se préparent à rentrer au pays, ainsi que de grandes sociétés internationales qui attendent de retourner à Beyrouth et de nous proposer leurs services.

Le Cabinet de M. Chafic Wazzan est-il un gouvernement de transition ?

C’est un gouvernement de reconstruction et sa formation illustre ce que je vous ai dit du compromis. C’est un premier pas pour montrer que les choses ont changé. D’ailleurs, le peuple l’a bien compris et le message est passé. Nous ne pouvons nous offrir le luxe de formules de transition dans aucun domaine car le temps presse. Dès la première réunion du Cabinet, nous avons élaboré un plan ambitieux de réforme de l’administration et de reconstruction du pays.

L’application par l’armée libanaise du plan de sécurité à Beyrouth-Ouest a été à la fois vivement appréciée et sévèrement critiquée. Ne pouvait-elle agir simultanément et parallèlement à Beyrouth-Est ?

Il faut se remémorer les circonstances et le contexte de cette opération. Au départ il y avait un impératif : le retrait des forces israéliennes de Beyrouth-Ouest. Nos soldats y ont pénétré pour l’assurer. Ils s’y sont trouvés face à une tâche capitale : identifier et contrôler les dépôts d’armes et de munitions disséminés par la Résistance palestinienne un peu partout dans les sous-sols des immeubles résidentiels, les églises, les écoles… Je n’exagère pas en disant qu’il s’agissait d’éviter, en cas d’explosion de ces stocks, une catastrophe qui aurait coûté la vie à des milliers de citoyens. Passer Beyrouth-Ouest « au peigne fin » était donc et demeure obligatoire. A présent, le danger n’est écarté qu’à 50%. Ce qui a été découvert est effrayant ! Le même nettoyage sera entrepris à Beyrouth-Est, maintenant que les choses vont un peu mieux et que, de symbolique, la présence de l’armée y devient effective. Mais il faut bien dire que le problème n’est pas aussi aigu qu’à l’Ouest, les armes étant concentrées entre les mains des Forces Libanaises et non éparpillées. De plus, dans la banlieue Est, des unités israéliennes entravent le déploiement de notre armée. Elles sont là, à 200 mètres de la présidence ! Même symboliques, elles empêchent l’installation complète de nos troupes.

L’armée libanaise elle-même a été critiquée…

Oui, car il était facile de mener une campagne tendancieuse contre elle, et j’ai voulu en me rendant auprès de nos hommes leur faire sentir que je les soutenais totalement. Les abus ont été minimes par rapport à l’ampleur des opérations et ils ont été sanctionnés. A une armée qui s’est déployée pour la protection des citoyens, des libertés et de la démocratie qui sont l’assise du Liban, on ne pouvait demander l’impossible après huit ans de léthargie.

Sans doute, mais d’ores et déjà on qualifie, au sein du Mouvement National, le ramassage des armes prévu à Beyrouth-Est de « simulacre ». Est-il exact que l’essentiel de cet arsenal a été évacué vers la montagne ?

Ne confondons pas, là aussi, l’essentiel et l’accessoire. A l’Ouest, ni les armes de M. Walid Joumblatt, ni celles des Mourabitoun n’ont été, que je sache, ramassées. Des permanences ont été perquisitionnées mais non les sièges des partis libanais, y compris le parti communiste et pas davantage les domiciles des dirigeants politiques. S’il y a parallélisme entre l’Est et l’Ouest, c’est à ce niveau qu’il peut se situer et non à celui qui serait établi entre les armes palestiniennes et les autres. Cela étant, toutes les armes seront ramassées, et ma position de principe est intangible : le sauvetage du Liban n’interviendra que lorsque son armée détiendra le monopole des armes sur le sol national, ce qui implique, au préalable, le départ de toutes les forces étrangères. A ce moment, les Forces Libanaises seront les premières à respecter ce monopole.

En êtes-vous si sûr ?

Absolument. Elles ont été en tête de ceux qui ont appuyé ma candidature et après mon élection, tous leurs dirigeants se sont mis à ma disposition. Nous aboutirons à l’unité nationale.

Quelle armée comptez-vous édifier ? Votre frère Bachir parlait de cent à cent cinquante mille hommes ?

Avant de déterminer les effectifs, il faut identifier les besoins ou les missions, qui sont la défense des frontières, le contrôle du territoire et la protection des libertés publiques, enfin la protection à l’égard des périls extérieurs. Chacune de ces trois missions sera confiée à un corps spécialisé. La redéfinition pourra donc toucher l’armée, la Sûreté Générale et les Forces de Sécurité Intérieure. Le service national sera appliqué sans porter atteinte à notre système socio-économique.

Quand et comment pensez-vous obtenir l’évacuation des forces étrangères, israéliennes, syriennes et palestiniennes ? Dans quel ordre se fera-t-elle ?

Nous avons reçu des promesses internationales selon lesquelles le Liban retrouvera sa souveraineté à  bref délai. Avant la fin de l’année ? Je n’ose trop y croire mais j’espère qu’elles seront tenues, et M. Habib notamment nous a donné des assurances. Le renforcement de notre armée se fait dans cette perspective, mais soyons réalistes : le problème nous dépasse et touche aux intérêts des puissances étrangères impliquées ici. Le président Reagan apprécie notre souveraineté et nous aide réellement à la recouvrer. C’est d’ailleurs pour étudier les moyens de poursuivre ce processus que je vais le rencontrer ainsi que les présidents Mitterrand et Pertini. Nous escomptons une sorte de « plan Marshall » international auquel contribueraient, outre les Etats-Unis, les pays arabes et les organismes financiers mondiaux. L’assistance de l’Europe serait surtout technique.

Si les israéliens subordonnaient leur départ à la conclusion de la paix, la signeriez-vous ?

Eux-mêmes n’en parlent plus. Nous cherchons une paix véritable, non imposée ou artificielle. D’ailleurs, toute décision quant à un traité de paix ne pourrait être envisagée par le Liban que dans le cadre d’un consensus national. Une autre serait-elle viable ?

Quelle est, à vos yeux, la place du Liban dans le monde arabe ? Doit-elle changer par rapport au passé ?

Notre pays est un membre essentiel de la communauté arabe et un membre fondateur de la Ligue. Rien n’a pu l’écarter de ce rôle et il n’envisage pas de s’en départir. Cela étant, désormais nos relations seront beaucoup plus « musclées », franches et directes. Nous avons payé suffisamment cher pour les causes arabes et pouvons affronter tous les arabes sans complexes.

Quelles relations souhaitez-vous entretenir avec la Syrie ?

Les mêmes qu’avec le reste du monde arabe : amitié, respect mutuel, et, peut-être, du fait du contexte géographique, une coopération plus étroite et donc des relations privilégiées dans certains domaines. Mais il s’agira de privilèges réciproques et non unilatéraux.

Etablirez-vous des relations diplomatiques ?

Ce serait tout à fait normal, l’anomalie étant qu’elles n’existent pas. Le maintien de cette anomalie ne s’expliquerait que par des ambitions territoriales ou nationales d’un pays sur l’autre. Or, les dirigeants syriens ont toujours nié en nourrir à l’égard du Liban.

L’utilisation de la force multinationale a été très critiquée. Allez-vous demander qu’elle soit étoffée ou élargie à d’autres pays ?

A présent que se sont dissipées les contestations nées de la cabale contre l’armée libanaise, la force multinationale peut poursuivre sa mission dans la sérénité. Son élargissement est possible et certains pays ont proposé leurs services.

Pensez-vous accepter l’offre marocaine d’envoi de troupes ?

Pourquoi pas ? Le roi du Maroc a été à nos côtés dans les moments les plus difficiles, comme d’autres dirigeants arabes d’ailleurs. Il a été le premier à déléguer un émissaire auprès de moi après mon élection et à mettre toutes ses possibilités à ma disposition.

Que demandez-vous, en particulier, à la France, où vous allez rencontrer M. Mitterrand ?

Plutôt que demander, j’ai à remercier M. Mitterrand pour avoir toujours été attentif à l’appel du Liban. C’est la première fois depuis de Gaulle qu’un effort réel et tangible est déployé par la France, sans complexes, en faveur de notre pays. Son aide, ainsi que celle des autres pays dont les contingents forment la force multinationale, a été substantielle et efficace. Des soldats français en ont payé le prix dans leur chair et je leur rends hommage. Avec le président Mitterrand, je m’attacherai à affermir et développer la dimension toute spéciale des liens franco-libanais et de notre commun patrimoine culturel.

Où en est l’enquête sur l’assassinat de votre frère ? Qui a armé, à votre avis, le bras du suspect ?

Un coupable a été arrêté, mais la filière n’a pas encore été entièrement remontée. Il faudra se pencher sur les archives de certains services de renseignements. Je ne peux pas être plus explicite.

Où en est l’enquête sur les massacres de Sabra et Chatila ? Y aura-t-il un procès des éventuels auteurs libanais de ce crime ?

Posez plutôt la question au service de sécurité en place au moment des massacres. Ni l’armée libanaise, ni l’Etat libanais n’étaient présents dans cette zone qui, alors, était bouclée et passée au peigne fin par l’armée israélienne. Les conventions internationales sur la guerre sont claires : l’occupant est directement responsable de ce qui se passe dans les territoires qu’il contrôle.

J’ai néanmoins ordonné une enquête. Si votre question vise les accusations portées contre les Forces Libanaises, je puis vous affirmer en toute connaissance de cause qu’aucune décision n’avait été prise dans ce sens ni à leur niveau ni à celui des Kataëb.

Que comptez-vous faire des palestiniens du Liban non combattants ? Est-il exact que vous souhaitez réduire leur nombre, le faisant passer de quatre cent cinquante mille environ à cinquante mille ?

Le gouvernement libanais s’acquittera de toutes ses obligations envers les civils palestiniens résidant sur son territoire en vertu de titres réguliers et à l’approche de l’hiver, nous nous préoccupons de leur relogement. Quant à ceux qui sont entrés chez nous sans titre, ils doivent retourner là où ils étaient. D’autant que, pour la quasi-totalité, ils sont arrivés dans notre pays manipulés dans le cadre du grand complot dont il a été l’objet.

Une présidence, c’est aussi un style. Comment définiriez-vous la vôtre à la tête de l’Etat ?

Par une action directe et sans complexes. Il y a, en 1982, un Liban à reconstruire et un défi à relever : celui de la restauration de la souveraineté réelle, et donc des libertés et de la démocratie sans quoi le Liban ne se concevrait pas. Je relève ce défi.

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