Baalbeck sous le règne du Mollah et de ses soldats (Scarlett Haddad) – Nouveau Magazine numéro 1317 du 30 octobre 1982

Revue de presse de 1975 à 1990

« Vous croyez être les seuls à avoir des forces multinationales ? N’avons-nous pas chez nous des syriens, des palestiniens… et des iraniens ? ». A Baalbeck, ex cité touristique qui n’a, aujourd’hui, presque plus rien de libanais, on ne perd pas le sens de l’humour.

Même si quelque 400 « gardiens de la révolution islamique » ont transformé la ville en foyer de l’Islam, photos de Khomeiny et posters appelant les femmes à porter le tchador à l’appui. On se croirait revenu quelque deux cents ans en arrière. Tous les soirs, à l’heure du crépuscule, une manifestation religieuse sillonne les rues de la ville.

Baalbeck vit donc sous le règne du Mollah et de ses soldats, eux-mêmes souvent en conflit avec les syriens et les palestiniens qui, à leur tour, hantent la ville. Pour le moment, tout ce monde cohabite pacifiquement. Mais que de rancœurs sous l’apparente tolérance…

 

Passé Sofar, on ne se sent déjà plus au Liban. Après avoir attendu l’ouverture de la route, à 7h, nous traversons un petit no man’s land où les multiples et impressionnants monticules de sable nous obligent à un véritable slalom. Soudain, au détour du chemin (car comment appeler autrement cette route défoncée !), c’est le premier barrage syrien. Il y en a des dizaines. Certains aimables, d’autres moins, certains de pure forme, d’autres pointilleux mais toujours omniprésents, contrôlant chaque mètre et empêchant quiconque de bouger sans leur autorisation. Dahr el-Baïdar porte encore la trace des récents bombardements. Par endroits, la route s’est complètement effondrée. Elle a été sommairement réaménagée en comblant les immenses trous avec des pierres. Les montagnes et les vallées environnantes paraissent tout d’abord désertes. Mais un œil exercé peut remarquer de minuscules silhouettes gravissant lentement les pentes : les soldats syriens sont partout. Vêtus tantôt de rouge, tantôt de jaune et tantôt de vert sombre ; ils semblent véritablement en campagne. A Chtaura, des affiches et des inscriptions chantent la courageuse résistance des « revenants de Beyrouth ». Des photos de Yasser Arafat accompagnées d’une seule phrase : « …Et à Beyrouth était la résistance », ornent toutes les vitrines, tandis que des autobus qui ont dû servir à l’évacuation des combattants portent encore des expressions de bienvenue.

Zahlé, enfin. Un îlot incongru et émouvant dans son isolement, de la légalité. Certes, les soldats syriens sont encore postés à l’entrée de la ville et près du Sérail. Mais ils ne contrôlent pas les passants et n’ont qu’une présence symbolique. L’armée et les FSI sont maîtres de la ville et sur leurs barrages des photos de cheikh Bachir Gemayel trônent encore. Les zahliotes ont beau vivre dans un total isolement, n’osant sortir de leur ville que pour les urgences, n’ayant pas de téléphone, ne pouvant capter Télé-Liban et recevant leur électricité de Syrie, ils ne se sentent pas moins profondément, définitivement libanais. Ils s’apprêtaient d’ailleurs à recevoir en grande pompe, le 18 septembre, le président-élu, cheikh Bachir Gemayel. Mais depuis sa mort, ses photos sont exposées et vendues – avec ou sans cadre – dans tous les magasins de la ville. Les zahliotes ne captent sur leur petit écran que la télévision israélienne, jordanienne et syrienne, mais ils sont parfaitement informés de ce qui se passe dans le reste du pays. Ils ne craignent pas pour leur vie : « Zahlé a déjà eu son lot de misères », et ils ont pu regarder tous les combats aériens qui ont opposé syriens et israéliens. Seulement, ils sont enfermés dans leur ville : « Non qu’il nous soit interdit d’en sortir, mais on ne sait jamais quand un incident peut se produire… ». « Faites attention, puisque vous tenez à y aller et surtout revenez avant la tombée de la nuit », nous conseillent-ils avec angoisse.

En route donc pour Baalbeck. Partout, des barrages syriens, sauf à Ferzol, second et minuscule îlot de la légalité. Des deux côtés du chemin, dans la vaste plaine, la terre est retournée pour dissimuler les positions syriennes. A l’entrée de Baalbeck, les tentes des réfugiés palestiniens enfoncées dans la boue de cette journée pluvieuse. Elles ne sont même pas toutes de la même couleur. Devant, des enfants débraillés – et comment ne pas l’être dans ces conditions ! – jouent. En nous voyant arriver, ils s’enfuient comme s’ils avaient le diable à leurs trousses.

« Mais nous ne voulons que vous photographier !

-Dans ce cas, il faut payer ».

Nous distribuons donc toute notre petite monnaie pour pouvoir prendre une photo. Des deux côtés de la route principale menant vers le centre de Baalbeck, sont alignées les tentes multicolores des réfugiés palestiniens. A l’entrée de la ville, la statue d’Abdel-Nasser se dresse plus fière que jamais, entourée de calicots chantant la gloire de la nation arabe et de la lutte religieuse. Plus loin, les magnifiques ruines sont désertes et tristes. Fermées depuis longtemps au public, elles se flétrissent faute d’admirateurs.

Le centre de la ville grouille, par contre, de monde. Partout, les photos de Khomeiny. Il  y en a peut-être plus qu’à Téhéran. Les phrases historiques de l’imam ornent toutes les rues, tandis que des inscriptions signées « Hezbollahi » décorent tous les murs. Sur la place principale de la ville, un restaurant fermé « pour les dix jours de Achoura ». Les drapeaux noirs, en signe de deuil pour l’assassinat des imams Hassan et Hussein flottent en permanence, sur tous les balcons. Les Gardiens de la Révolution Islamique, venus de Téhéran, semblent les principaux chefs d’orchestre de cette douleur collective. Avant même de les voir, nous sentons leur présence, leur influence. Ils sont peu nombreux (400 environ), mais ils ont avec eux des réserves inouïes de posters, de drapeaux et de calicots, appelant les hommes à la révolution islamique et les femmes au port du Tchador. Certaines d’ailleurs, ont été vite converties. Nous les croisons en train de faire leur marché vêtues des longues, pudiques et salissantes robes noires. « Ce sont les femmes croyantes », nous explique fièrement un jeune libanais appartenant au mouvement Amal. « Elles sont encore peu nombreuses, mais bientôt toutes les autres les suivront parce que c’est la seule voie de salut… ».

« Naturellement, vous êtes musulmans ? », reprend-il. C’est plus une affirmation qu’une question. Que répondre ? « Naturellement, nous ne le sommes pas… ». Un petit moment de flottement et nous nous lançons tous ensemble dans une surenchère sur la stupidité d’une séparation entre chrétiens et musulmans. Mais de part et d’autre, le cœur n’y est pas vraiment. Cette ville est trop marquée par le fanatisme religieux pour que la tolérance y soit admise. Mais ce fanatisme n’empêche pas quelques écarts. Entre deux « chicklets… », un jeune vendeur demande, un peu plus bas : « Voulez-vous du haschisch ? », au vu et au su de tout le monde et nul n’en semble choqué. Combattants palestiniens et soldats syriens présents en force, le regardent avec indulgence. Plus loin, du côté de Ras el-Aïn, jadis quartier touristique dont les cafés sont maintenant abandonnés, dans une belle maison typiquement libanaise, c’est la première permanence des iraniens. Un immense portrait de Khomeiny l’indique mieux que n’auraient su le faire toutes les inscriptions. Dehors, des soldats barbus montent la garde. Ils ont les yeux constamment fixés sur la rivière où les jeunes filles viennent laver leur linge. Des femmes vêtues du Tchador, haranguées par une autre femme brandissant un poing vengeur, dessinées sur le mur, tentent de les pousser à suivre les préceptes de Khomeiny. En vain. Les jeunes filles viennent en jeans, retroussé jusqu’aux genoux, faire leur toilette quotidienne sous l’œil avide et désapprobateur des Gardiens de la Révolution. Ceux-ci viennent d’ailleurs tous les matins laver leur voiture dans l’eau de cette rivière. Et l’on s’évite tout en se lançant des regards sournois.

 

Pour parler aux soldats iraniens, où doit-on s’adresser ?

Allez à l’hôpital Khomeiny.

Il s’agit d’un hôpital de campagne offert par l’imam Khomeiny. Il était d’abord installé à l’hôpital gouvernemental « al-Ahli ». Mais il a été récemment déplacé dans un bâtiment tout neuf du ministère de l’Education nationale. Les murs d’enceinte peints en blanc sont couverts de graffitis divers, dont le plus impressionnant est « Mort, mort, mort à Amine Gemayel ». Mais ces soldats venus de loin qui demandent si violemment la mort du président libanais savent-ils seulement qu’il est « l’allié d’Israël, l’ennemi de l’Islam », disent-ils laconiquement et laborieusement. Ils ne parlent, en effet, que le persan et ce n’est qu’après de longues tentatives avec force gestes, que nous parvenons à communiquer. Impossible de pénétrer à l’intérieur de l’hôpital. Toutes nos discussions auront lieu de part et d’autre de la grille blanche hermétiquement fermée.

Nous voudrions voir le responsable.

Il n’est pas là. Revenez à 16h.

Comment s’appelle-t-il ?

Nous ne savons pas.

Vous ne connaissez pas le nom de votre responsable ?

Non.

Qui donne les ordres ?

Il n’est pas là. Revenez à 16h.

Pendant quelques heures, nous jouons donc les touristes. Tristes touristes dans une ville qui semble sortie d’un cauchemar.

A 16h, nous sommes de nouveau devant la grille blanche de l’hôpital Khomeiny. Les soldats de garde ont changé. Nul ne sait donc rien de notre rendez-vous.

« Mais qui vous a dit de revenir à cette heure-ci ? »

Un soldat barbu…

Nous nous rendons vite compte de la sottise de notre remarque. Ils sont tous – ou presque – barbus et nous ne savons rien de plus. D’ailleurs, nous n’arrivons pas à communiquer avec eux.

D’autant plus qu’ils refusent de m’adresser la parole. Ne suis-je pas l’image-même de la pécheresse, ainsi vêtue d’un pantalon ? Leurs yeux m’observent constamment à la dérobée.

Mais dès que j’essaie de croiser un regard, il se détourne brusquement, dégoûté, honteux, comme s’il craignait d’être souillé… Il y a presque de quoi en faire des complexes.

Je me précipite donc sous le toit rassurant de la voiture, laissant au photographe le soin de mener les difficiles négociations.

« Le responsable est à la manifestation.

Où est donc la manifestation ?

En ville.

Comment s’appelle-t-il ?

Je ne sais pas ».

Nous allons donc à la recherche de cette marche religieuse. « Il y en a tous les soirs, nous explique un libanais. Actuellement, elle se fait à l’occasion d’Achoura. Mais elle peut avoir des causes politiques ». Nous essayons de l’interroger sur les iraniens.

« Ils sont là depuis longtemps. Peut-être deux ans. Ils aident beaucoup leurs sympathisants et transportent souvent, à leurs frais, des blessés libanais pro-Khomeiny jusqu’à Téhéran pour les faire soigner…

Se battent-ils ?

Je ne sais pas ».

Nul ne sait d’ailleurs. Peut-être pas les iraniens eux-mêmes. Ils sont pourtant convaincus de servir la cause sacrée de l’Islam et de lutter efficacement contre l’ennemi sioniste. A la question pourquoi Baalbeck, l’un d’eux s’écrie d’ailleurs : « N’est-elle pas à la frontière israélienne ? ». A quelques kilomètres près. Mais nous n’allons pas chicaner pour si peu… Etrange pays vraiment, ouvert à tous les vents. Inutilement.

La nuit tombe vite et soudain, comme le fruit d’une hallucination, surgit devant nous une étrange procession : des soldats iraniens tenant des drapeaux et d’immenses portraits de Khomeiny, chantent en persan des psaumes lancinants. Derrière des petites filles en Tchador, silencieuses recueillies et enfin deux cheikhs, iraniens ou libanais, nous ne le saurons pas. Interdit de photographier. Nous parvenons à « voler » quelques photos avant que les soldats ne se précipitent sur nous, comme une marée hurlante. C’est un jeune milicien d’Amal qui nous sortira de ce mauvais pas. Il nous emmène à la permanence du mouvement. Mais là-bas, ils ne peuvent nous être utiles, puisque nous voulons parler aux iraniens. « Nous ne connaissons pas le nom de leur responsable. Ils ne parlent à personne et sont indépendants. Mais vous pourrez peut-être le trouver à la mosquée, destination ultime de la procession ». Va donc pour la mosquée. Nous attendons à la porte. Mais personne ne se pointe. Il est plus de 19h. Nous retournons vers l’hôpital. Les pénibles discussions reprennent.

« Le responsable n’est pas là. Il est à Zabadane (Syrie). Allez le voir là-bas », nous crie un soldat.

Il s’imagine peut-être que nous avons un hélicoptère…

« Revenez demain à 8h. Il sera probablement là », nous crie un autre.

Quel est votre nom, pour que nous puissions nous enquérir de quelqu’un ?

Je ne sais pas.

Vous ne connaissez pas votre nom ?

Je ne peux pas vous le communiquer. Revenez demain matin, c’est tout.

Nous revenons donc passer la nuit à Zahlé, en faisant figure de héros pour circuler si tardivement (20h30 !) et le lendemain matin, nous reprenons le chemin de Baalbeck. C’est dimanche et pourtant la ville ne chôme pas, ne chôme plus. Au contraire, les rues sont bondées et les magasins ouverts. A 8h précises, nous nous pointons devant l’hôpital. Les gardes ont encore changé. Nouvelles explications. Vaines toujours. « Nous ne voulons pas de publicité. Le responsable n’est pas là. Il n’est pas rentré hier ». Les gardes nous tournent le dos et se mettent à laver à grande eau leurs voitures. Nous insistons. Nous aimerions au moins discuter.

Pourquoi êtes-vous venus au Liban ?

Pour exporter la révolution islamique, seule voie de salut.

Mais qui vous a demandé de venir ?

Personne. Nous sommes venus aider les défenseurs de l’Islam. Drôles de défenseurs qui, ignorant tout de notre pays, veulent nous dicter notre conduite. Et peut-on parler de nation, d’Etat, dans de telles conditions ? Pauvres de nous qui en sommes arrivés à subir de telles venues, pauvres soldats envoyés si loin de chez eux sans trop savoir pourquoi et pauvre religion si souvent bafouée et utilisée à des fins plus ou moins « avouables »…

Les voies de la politique sont décidément plus impénétrables que celles du Seigneur.

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