Les cinq travaux d’Hercule du président libanais (par Serge Chauvel-Leroux, paru dans Le Figaro du 21 octobre 1982) – Nouveau Magazine numéro 1317 du 30 octobre 1982

Revue de presse de 1975 à 1990

Samedi dernier, sur l’aéroport de Beyrouth : les troupes, impeccables, présentent les armes, des sonneries de musique militaire éclatent soudain à l’entrée de la limousine noire, une salve d’artillerie gronde avec en arrière-fond le Boeing 747 en partance pour New York. Comme elle paraissait grande alors la disproportion entre la pompe de l’Etat et la silhouette, ici, à quelques mètres, de cet homme si jeune, si nouveau, le président Amine Gemayel qui, d’un pas rapide escalade la passerelle de l’avion.

Longtemps, les spectateurs demeurent figés, regardant le Boeing rouler, puis décoller et disparaître avec une lenteur désespérante. Chez beaucoup les yeux sont brillants d’émotion. Cette émotion sera-t-elle communicative et durable au point de déboucher sur une adhésion à un Etat libanais avec tout ce que cela implique ? Cela est une autre question.

Principaux facteurs d’incertitude pour le président Gemayel et sa politique de reconstruction :

I- Les palestiniens : les combattants de la région Sud se sont réfugiés avec armes et bagages dans la Békaa (60000 actuellement). Ils ont apporté leurs habitudes de ruffians : vols de récoltes, rançonnement des automobilistes sur les routes isolées (200 FF par passager), petites exactions, sont quotidiennes. Au stade actuel, beaucoup de ces palestiniens échappent au contrôle de l’OLP qui – paradoxe – s’efforce même de les policer.

Dans le Sud, en principe évacué par leurs combattants et où leurs installations ont été rasées, ils posent à l’approche de l’hiver un insoluble problème de réfugiés. Contrairement aux espérances, ils n’ont pas l’intention de partir ; et dans la Békaa où ils conservent leurs armes, ils s’affirment décidés à s’accrocher, même en cas d’évacuation syrienne. L’armée libanaise sera-t-elle prête au conflit ? Impossible de répondre tant qu’elle n’aura pas l’expérience du feu.

II- Les Phalanges chrétiennes : elles ont l’impression, peut-être juste, d’avoir conservé envers et contre tout, la flamme nationale libanaise, et que si les choses recommençaient à aller, elles seraient le recours. Tout leur attentisme actuel : leurs armes lourdes et leurs troupes entraînées ont été cachées dans les proches montagnes du Chouf, mais l’opération s’est réalisée sans beaucoup de finesse : d’où la colère des druzes peuplant ces montagnes, et les affrontements de la semaine dernière avec la milice PSP du leader druze socialiste Walid Joumblatt.

Mais les Phalanges, comme l’OLP, comme les autres milices, ont maintenant tendance à se déliter : des petits groupes se forment, divergent, parfois antagonistes. Elles ont aussi leurs soldats perdus. Mercredi dernier, j’étais à Aley où des combats avaient été signalés. Dans un poste phalangiste, Eric, 20 ans – mais paraissant plus jeune – me disait : « Retrouver une vie normale ? Je ne sais pas si je pourrais, je n’ai pas étudié, je ne sais faire que cela… ». Le problème est réglé pour Eric : lui rendant visite le lendemain (les combats avaient été plus forts pendant la nuit), ses camarades consternés m’apprirent qu’il avait été tué. Des responsables phalangistes de haut niveau venaient d’arriver de Beyrouth : leur mission la plus urgente était non pas d’organiser les points de résistance, mais de mettre la main sur ces jeunes desperados.

III- L’armée libanaise : dès ses premières missions, elle avait fait bonne impression aux observateurs internationaux et elle continue à mener sa tâche avec un sérieux et un dévouement indubitables. Quelques erreurs de commandement risquent pourtant de ternir son image, un dessin humoristique publié dans la presse montre maintenant sous la forme d’un soldat blessé et bandé, chaussé de bottes bien trop larges et s’essayant vainement à montrer un air martial. Que s’est-il passé ?

A Beyrouth-Ouest, autour des zones d’implantation palestiniennes qui ont été rasées, l’armée a reçu l’ordre de démolir également au bulldozer des centaines de cahutes et d’échoppes occupées par une population chiite politiquement sans problème. Ces installations de fortune avaient certes été édifiées sans autorisation sur des terrains de l’Etat. Le rétablissement de la loi et de l’ordre exigeait-il des mesures aussi drastiques ? Le résultat fut une manifestation de protestation, au demeurant limitée, sur la route de l’aéroport – un peloton de nos CRS aurait suffi – l’armée paniquée tira à balles réelles. Un enfant fut tué et le téléphone arabe annonça des bilans (de trois à dix morts) sur lesquels on pourra désormais disserter sans fin. Tout cela a permis au PC et aux partis de gauche, silencieux jusqu’ici et même acquis à bien des sacrifices au nom de l’idée nationale, de refaire surface et de contre-attaquer, de dénoncer la corruption face à un président, Amine Gemayel, qui évoque moins que son frère Bachir l’image d’un pur et dur.

IV-La démilitarisation de la population : trente mille libanais, au moins, continuent quotidiennement à porter des armes qu’ils n’ont pas lâchées depuis sept ans. L’intégration des milices dans l’armée n’est pas une solution très souhaitable pour l’armée libanaise qui redoute les hiérarchies parallèles. La plupart de ces trente mille libanais sont des jeunes, dépourvus de formation professionnelle. On estime dans l’entourage du président que la réinsertion de ces jeunes dans une vie civile normale, sera l’une des tâches les plus importantes de la reconstruction – et qu’elle ne sera sûrement pas la plus facile. Autre facteur de risques : la rigidité que les groupes ethniques constituant le Liban (on y pratique dix-sept liturgies) ont acquis au cours de ces années. La défiance qui en résulte sera longue à effacer et on peut être sûr que les provocations ne manqueront pas.

Amine Gemayel, désireux de veiller à ce que son armée, autrefois impuissante, ne s’érige pas en matamore, a fait lancer des poursuites contre les soldats coupables de bavures. Trois inculpations ont été prononcées. Une dizaine de dossiers sont actuellement examinés. Le peuple libanais, c’est l’un de ses trois thèmes essentiels, doit « s’identifier dans son armée ».

V-Les circuits parallèles : au cours des années de guerre civile, chaque groupe et chaque sous-groupe – palestiniens, phalangistes, chiites – s’est taillé, dans le territoire, de véritables petites principautés mises en coupe réglée. Pour l’Etat, la perte de ressources a été considérable. En revanche, avec leurs ports privés, avec les taxes perçues à la pointe des Kalachnikovs, les petites féodalités (qui ne faisaient souvent, sous un habillage idéologique, que reconstituer les féodalités traditionnelles des grandes familles du Liban) ont prospéré au-delà de l’imaginable.

Bon nombre de combats entre milices ont eu pour enjeu réel comme dans le Chicago d’Al Capone, le contrôle de l’accès à un port, d’un morceau de littoral, d’une fraction de route, la pseudo-motivation idéologique n’intervenant que pour l’édification du journaliste.

Actuellement encore, dans la Békaa, les palestiniens prélèvent une taxe sur certaines cargaisons. Sur la route littorale vers le Nord, les phalanges réclament toujours leurs 10% sur la valeur des biens transportés.

Face à ces éléments d’incertitude pour l’instant, aucune image nette du président Amine Gemayel ne se dessine dans le pays, aux murs encore constellés de portraits de son frère Bachir. Les réalités tangibles rapportées de Washington et la présentation du gouvernement, dès le retour du président, devant le Parlement, donneront-elles à cette image plus de couleurs ? On peut l’espérer.

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