Tripoli entre le calme déclaré et la guerre latente (par Scarlett Haddad) – Nouveau Magazine numéro 1319 du 13 novembre 1982

Revue de presse de 1975 à 1990

« Dites à Amine Gemayel de se dépêcher, avant qu’ils ne nous causent beaucoup d’ennuis ». « Ils », ce sont les multiples étrangers qui hantent la ville de Tripoli et font peser sur elle le spectre d’une reprise des affrontements. Les tripolitains sont formels : « il faut qu’ils s’en aillent au plus tôt ». Ils n’ont qu’un souhait : que les forces de la légalité se chargent de la sécurité dans la ville. Mais cela ne semble pas être pour bientôt. Au lieu de disparaître, les barricades ne font que s’élever et se multiplier. D’un côté – à Bab el-Tebbané – la Résistance populaire de Tripoli qui réclame à cor et à cri les forces de la légalité (mais depuis quelque temps seulement) et de l’autre – à Baal Mohsen, les alaouites de Ali Eid qui ne jurent que par les syriens. En dépit du calme apparent, la situation demeure explosive, chacune des deux parties restant sur ses positions et renforçant son dispositif militaire. Seul à se tenir à l’écart, le Mouvement du 24 Octobre. Son chef, Farouk Mokaddem, sort pour la première fois depuis 1977 de son mutisme pour pleurer la mort de cheikh Bachir. Vendredi dernier, à Tripoli, malgré le calme retrouvé, rien n’était – n’est toujours – encore dit…

 

Vendredi matin. Une aube lourde se lève sur Tripoli. La nuit a été chaude. Depuis le début de la semaine, la capitale du Nord vit dans la terreur de la reprise des combats. Certes, ceux-ci sont encore limités à la vieille ville, mais les armes étant entre toutes les mains, le pire est constamment à craindre. Seuls quelques camions citernes se risquent à circuler sur la route. L’atmosphère est tendue. En dépit des déclarations apaisantes et des multiples réunions du comité de coordination, les habitants ne croient pas à un retour définitif au calme. Bab el-Tebbané et Baal Mohsen sont devenus leur « centre ville », leur nouveau « front » et ils s’habituent à en entendre régulièrement parler. En entendant les nouvelles alarmantes qui parviennent à Beyrouth, ils haussent une épaule déjà désabusée. Notre correspondant à Tripoli, Tony Hafez, nous accueille avec une exclamation étonnée : « Vous êtes quand même venus ? Allons vite faire notre tournée, tant que c’est calme ». Les rues sont presque vides. Mais c’est un vendredi, les boutiques et les bureaux ferment tôt. Certains ont même décidé de ne pas ouvrir, ce matin. A cause des bombardements, et pour deux heures de temps, cela ne vaut pas la peine.

Première escale : le mohafez du Liban-Nord Iskandar Ghobril. Entre deux réunions, il trouve à peine le temps de nous accorder quelques minutes, entrecoupées de multiples coups de fils.

Quelle est la cause des derniers affrontements ?

C’est triste à dire, mais il n’y a pas de raison précise. Suivant le scénario habituel, les périodes de tension reviennent régulièrement lorsque les combats ont éclaté au début de la semaine, tout semblait aller pour le mieux.

Qui est en train de se battre ?

Bab el-Tebbané et Baal Mohsen.

Mais qui se bat à Bab el-Tebbané et à Baal Mohsen ?

Les habitants de ces deux quartiers. Vous voulez que je vous donne des noms ?

Ce sont donc des libanais ?

Mais oui. De nombreux incidents les ont déjà opposés dans le passé et ont laissé des traces jusqu’à aujourd’hui. Les deux quartiers sont très proches l’un de l’autre et ne sont séparés que par une rue. Le moindre geste déplacé venant de l’une ou l’autre partie, peut dégénérer en violents affrontements. Il suffit donc d’une simple étincelle. Maintenant, en profondeur, je ne sais pas ce qui se passe. J’ignore s’il existe d’autres raisons à la dernière explosion. Nous pensions pourtant avoir pris les mesures nécessaires pour enrayer toute détérioration possible de la situation. Nous nous étions entendus avec tous les partis et organisations existant à Tripoli, pour effacer toute apparence armée, ramasser les armes et éviter toute atteinte à la sécurité du citoyen. Nous avons donc été surpris par la reprise des affrontements. De plus, à la réunion du comité de coordination, l’optimisme semblait tout à fait indiqué. Or, dans la soirée, la situation s’est de nouveau détériorée. Pourtant, tout le monde était d’accord pour ne pas riposter, même en cas d’attaque.

Le comité de coordination n’est donc pas très efficace ? D’autant plus que ceux qui se réunissent ne sont pas ceux qui se battent…

En tant que mohafez, savoir qui se réunit et avec qui, ne me regarde pas.

Mais que proposez-vous pour que le calme règne définitivement à Tripoli ?

Je propose que les décisions soient sérieusement appliquées, après avoir été discutées avec franchise et en profondeur. A ce moment-là, nous ne serons plus à la merci de la moindre querelle entre deux personnes.

Le comité de coordination est donc inefficace, actuellement ?

Pas du tout. Il a épargné à Tripoli un grand nombre de catastrophes. Mais dans certaines circonstances, il ne peut rien faire, tout comme les dispositifs officiels ne peuvent enrayer certains dangers. Au contraire, le comité a été très utile. Nous souhaitons simplement qu’un jour vienne où nous n’aurons plus besoin de comité, quel qu’il soit.

Ne croyez-vous pas qu’une main étrangère cherche à déstabiliser la région ?

C’est tout à fait possible. Mais comme l’a dit un des membres du comité au cours de la réunion d’hier, il y a peut-être une main étrangère, mais le mal est surtout en nous, puisque nous tombons chaque fois dans le piège des provocations.

La dernière fois, le déploiement des FSI semblait être la solution. Mais dès que les combats ont repris, elles se sont retirées. Alors que faire ?

Les FSI ont accompli totalement leur devoir, dans la mesure de leurs moyens. Elles sont d’ailleurs toujours postées dans les zones dites chaudes. Elles poursuivent leurs patrouilles. Mais lorsqu’on passe aux armes lourdes, les FSI ne sont pas en mesure de se battre.

On parle du déploiement de l’armée à Tripoli. Est-ce selon vous la solution ?

La solution est que le citoyen libanais, quel qu’il soit, comprenne que la violence ne peut mener à rien. Le reste devient secondaire. Quant au déploiement de l’armée, il est lié à plusieurs considérations. Il ne m’appartient pas.

Non, mais allez-vous le réclamer ?

Vous savez, je représente le président de la République et la position de ce dernier a été très claire, dans son discours d’investiture.

Comment voyez-vous la situation du Nord, en général ?

Le Nord a été très positif envers le nouveau régime. Vous avez pu le constater.

Que pensez-vous du plan de retrait proposé par Philip Habib ?

Je ne suis pas un homme politique, je suis un fonctionnaire. En tant que tel, mon opinion ne peut être que celle de l’Etat.

Le mohafez nous envoie ensuite chez les FSI pour que nous puissions les accompagner dans leurs patrouilles. Nous arrivons dans la rue de Kobbé qui sépare Bab el-Tebbané de Baal Mohsen. Elle est si étroite qu’on a du mal à deviner la véritable « ligne de démarcation ».

D’ailleurs, en période de trêve, on passe facilement d’un côté à l’autre et on peut observer et pourquoi pas inspecter les barricades de l’adversaire. La guerre ici, a presque l’air d’un jeu. Mais un jeu meurtrier, aux règles bizarres. Les enfants circulent d’une barricade à l’autre, l’œil et les oreilles en éveil. Ils écoutent tout, ils savent tout et essaient d’imiter les adultes. Ceux-ci les envoient d’ailleurs souvent « en mission ». Pour espionner. L’un d’eux surpris par les hommes d’Ali Eid, est capturé et frappé en pleine rue. Notre arrivée avec les éléments des FSI le sauvera. Ici, même si les moyens semblent archaïques, on ne pardonne pas. On se croirait presque à Beyrouth en 1975-1976, lorsque la rupture n’était pas encore totale et qu’on commençait à s’installer dans la guerre.

Vendredi dernier, les éléments armés étaient encore en poste derrière les barricades. D’un côté, les alaouites de Ali Eid, affiliés aux syriens et qui ne cachent pas leur refus du déploiement de l’armée. De l’autre, « la résistance populaire » formée de jeunes tripolitains qui réclament le départ des étrangers (notamment des alaouites) et le déploiement de l’armée. « Vous vous rendez compte, ils (les alaouites) exigent 10000 cartes d’identité libanaises et un député au Parlement ! », nous déclare un jeune tripolitain.

Qu’est-ce qui a provoqué les derniers affrontements ?

L’un d’eux a attaqué un de nos hommes. Ils se sont battus. Des coups de feu ont été échangés. Le tripolitain a été atteint à la colonne vertébrale.

Il est mort ?

Non. Nous avons décidé de ne pas riposter. Vers 1h du matin, nous dormions dans nos maisons lorsque nous fûmes réveillés par une pluie d’obus. Sans la moindre explication.

En réalité, l’explication existe. Selon certaines sources, une main étrangère avait lancé un obus contre la maison d’Ali Eid à Baal Mohsen vers 1h du matin. La riposte des alaouites ne s’est pas fait attendre. Les tripolitains se sont défendus et les combats se sont envenimés…

Aujourd’hui, la situation est calme. Mais la rancune demeure.

« Je le déclare à haute voix, s’écrie un jeune tripolitain. Nous ne voulons plus ni de syriens, ni de palestiniens sur notre territoire. Dites à Amine Gemayel de hâter le processus de l’évacuation, car la situation se dégrade en permanence…

Les palestiniens participent-ils aux combats ?

Nous n’avons rien à voir avec eux. En réalité, s’ils ne sont pas visibles dans la ville même, les palestiniens sont tout près. Ils ont un vaste camp collé à Tripoli. Mais ils se tiennent pour le moment à l’écart, proposant de temps à autre leurs services.

Et les soldats syriens ?

Ils aident parfois les hommes d’Ali Eid. Je le répète, nous ne voulons plus de soldats étrangers au Liban. Quels qu’ils soient. Cela suffit.

Pensez-vous que la trêve va durer ?

Nous le souhaitons. Mais les autres sont en train de renforcer leurs barricades. Et nul ne ramasse les armes.

Tous les habitants de la région qui n’ont pas fui n’osent pas se montrer très optimistes.

« Apparemment, tout semble positif, mais allez savoir ce qui se cache dans les cœurs… Tant qu’il n’y aura pas une force légale, capable d’imposer sa loi, nous resterons à la merci des rancunes individuelles et des intérêts étrangers qui cherchent à empêcher la réalisation de la paix ».

Deux jeunes tripolitains de la Résistance populaire s’approchent soudain de nous. « Croyez-nous, nous voulons la paix. Vous pensez que cela m’amuse de présenter le bac l’avant-midi et de venir me battre l’après-midi ? ».

Puisque vous êtes pour le déploiement de l’armée, commencez par déposer les armes.

Pour nous laisser dévorer sans riposte ? C’est impossible. Lorsque l’Etat décidera sérieusement de déployer l’armée à Tripoli, nous déposerons nos armes. Pas avant ».

En attendant, détail étonnant, le livre sur cheikh Bachir Gemayel « La cause libanaise », est vendu dans les librairies de la ville. L’unité retrouvée ?

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