Chouf : vers une partition de la sécurité au Liban ? (par Philippe Abi Akl) – Nouveau Magazine numéro 1323 du 11 décembre 1982

Le désaccord se maintient entre Walid Joumblatt et les Kataëb sur les moyens susceptibles de mettre un terme au drame que vit la montagne du Chouf. Le leader du Parti Socialiste progressiste préconise une solution politique, tandis que les Kataëb estiment que l’application de certaines mesures militaires est un prélude indispensable à toute solution. Entre-temps, Israël exploite la carte du Chouf et pose de nouvelles conditions : la fin de l’état de guerre dans la montagne doit passer par la proclamation de la fin de l’état de guerre entre le Liban et Israël.

Mais revenons en arrière. A l’issue de sa rencontre au palais de Baabda avec le président Amine Gemayel en présence du président du Front Libanais Camille Chamoun, M. Walid Joumblatt avait annoncé qu’une réunion élargie se tiendrait le lendemain. Il avait également indiqué qu’il prônait une solution politique et non une solution militaire du problème. Trois heures plus tard, le leader du Chouf échappait par miracle à un attentat, au terme d’un déjeuner-rencontre avec l’avocat Kataëb Michel Samaha, au domicile de l’avocat Touma Arida. L’entretien avait porté sur la situation dans le Chouf et sur le danger de voir cette situation échapper à tout contrôle.

L’attentat contre Walid Joumblatt ne peut être dissocié de cette situation et doit être examiné à la lumière de ses positions, et notamment de son opposition à certains leaders du Chouf dont il ne partage pas les vues. Selon une source proche du leader du PSP, ce dernier avait, une dizaine de jours avant l’attentat, convoqué un certain nombre de chefs druzes locaux, y compris certains chefs spirituels. Ceux-ci devaient lui apprendre que les israéliens leur avaient promis une entité druze, avec ouverture sur la mer à Saïda. Ces propos mirent Walid Joumblatt dans une colère noire. Il s’emporta contre les membres de la délégation, leur demandant s’ils étaient devenus fous et comment une telle entité pouvait être viable à leurs yeux. Il leur demanda aussi de rentrer au Chouf et de mettre un terme à la détérioration de la situation dans la montagne, de crainte que la crise ne s’étende à d’autres régions du pays. Walid Joumblatt n’en demeure pas moins attaché à une solution politique du problème du Chouf, considérant qu’une solution militaire est impossible du fait de la présence des forces israéliennes. Son intervention auprès des chefs locaux ne devait pas avoir de répercussions positives puisque les combats se sont poursuivis et même étendus, tandis qu’une vague d’enlèvements et de contre-enlèvements déferlait sur la montagne.

L’escalade de la situation a suscité de nombreuses craintes au niveau officiel où l’on s’inquiète, en particulier, des retombées négatives dans la banlieue-Sud de la capitale. Toute action de la part des autorités officielles est cependant obstruée par la présence israélienne. Elles ne peuvent agir que sur le plan diplomatique et par l’intermédiaire du comité de liaison. Les leaderships politiques pourraient venir en aide aux autorités s’ils annonçaient clairement leurs positions et leurs demandes. L’appel à une solution politique est une initiative saine et louable, mais ne faudrait-il pas avant tout mettre un terme à l’hémorragie et au massacre des innocents ? En outre, certains observateurs font valoir qu’une solution politique ne saurait être adoptée pour une région uniquement, mais devrait s’appliquer au pays tout entier et englober toutes les forces politiques libanaises.

Du côté des Kataëb, on estime qu’il est urgent de mettre en application des mesures de sécurité afin de mettre un terme aux hostilités et aux enlèvements, et d’éliminer les apparences armées dans la région.

C’est dans le but de rapprocher les positions entre les deux leaderships concernés que le président de la République a convoqué une réunion élargie au palais présidentiel, jeudi dernier, 24h après l’attentat contre Walid Jomblatt. Tous les participants ont exprimé leur volonté d’aider à la pacification de la région, et admis la nécessité de recourir à des mesures de sécurité urgentes. Les participants parvinrent à un accord aux termes duquel une force régulière libanaise composée de soldats de l’armée et d’éléments des Forces de Sécurité Intérieure – 1500 hommes en tout – se dirigerait vers le Chouf, prendrait des positions et veillerait à rétablir l’ordre et la sécurité dans la région. La présence militaire israélienne dans la région nécessitant que les autorités israéliennes soient informées de cette décision, le message fut transmis par l’intermédiaire des voies diplomatiques. On demanda aussi à Israël d’effectuer des retraits, au moins partiels, de la région concernée, afin de permettre aux forces de l’Etat de se déployer et de remplir leur mission.

La réaction israélienne n’a pas été longue à venir, sur le terrain. Au lieu de réduire sa présence militaire dans la région, Israël a envoyé de nouvelles troupes et renforcé ses positions, indiquant clairement ainsi qu’il n’avait nullement l’intention de se départir de la carte de la montagne et continuerait à l’exploiter en vue de parvenir à ses fins.

Certains observateurs craignent que le pays ne connaisse une crise similaire à celle qui l’avait secoué en 1860. D’autres estiment, pour leur part, que les incidents de la montagne sont liés aux négociations libano-israéliennes et constituent un moyen de pression dans les mains d’Israël afin de renforcer sa position et d’affaiblir celle du Liban. En outre, Israël a trouvé dans le Chouf un terrain fertile pour cultiver ses rêves de mini-Etats confessionnels. Si Israël ne parvient pas à réaliser son rêve, il pourrait changer de tactique et promouvoir une formule de partition de la sécurité au Liban, avec les syriens. On verrait ainsi un Etat libanais entier dans dont la sécurité ne serait pas entièrement sous le contrôle des autorités du pays. Une partie du pays serait contrôlée – sur le plan de la sécurité – par les israéliens, et une autre par les syriens. Cette formule permettrait à Israël de maintenir sa présence au Liban.

Une chose est certaine pour l’instant : chaque tentative de rétablir le calme dans le Chouf est immédiatement suivie d’une nouvelle flambée de violence, et cela n’est pas sans rappeler les débuts de la guerre du Liban. On estime en haut lieu que l’aventure du sauvetage du Liban nécessite l’éveil et l’attention de tous, ainsi que des actions claires et précises qui reflètent une réelle volonté de mettre un terme au drame du Liban.

Il ne fait aucun doute qu’Israël utilise la carte des troubles du Chouf afin de faire pression sur le gouvernement libanais et de l’amener à accepter ses conditions lorsque les négociations commenceront entre les deux pays. Il ne fait aucun doute non plus qu’Israël exige du Liban un prix élevé pour le retrait de ses forces du pays, un prix dont un traité de paix fait partie : tel est le sentiment de la diplomatie occidentale. Les déboires subis par les missions Habib et Draper dans les négociations avec Israël sont une illustration de la difficulté des choses. Selon le Premier ministre Chafic Wazzan, M. Philip Habib lui aurait fait part de certaines des difficultés rencontrées, ainsi que de la minutie tatillonne avec laquelle Israël examine la moindre communication. L’émissaire américain aurait recommandé aux autorités libanaises de faire preuve d’une grande prudence…

C’est au nom de la prudence que le gouvernement libanais a lancé un appel aux leaders du Chouf, leur demandant de faire preuve d’un sens des responsabilités et de faire l’impossible afin que la situation se calme dans la région, sans plus tenir compte des intérêts électoraux ou des petits calculs de politique. Ces considérations risquent de mener la montagne à sa perte.

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