Aoun m’a dit : « Si les syriens attaquent avec toutes leurs forces, nous tiendrons quatre jours »… (Par Jean Larteguy – Paru dans Paris-Match du 21 décembre 1989) – Nouveau Magazine numéro 1690 du 23 décembre 1989

Général Michel Aoun, commandant en chef de l'armée libanaise de 1984 à 1990, Revue de presse de 1975 à 1990

A l’avant du bateau qui joint Chypre au Liban chrétien, une fine silhouette serrée dans un imperméable de coupe militaire, un visage au nez fort de Gascon, une bouche gourmande, la paupière lourde, les yeux bridés, la chevelure aile de corbeau des asiatiques. On l’appelle « le Sphinx », un surnom qui fut donné au général Jeannou Lacaze qui commandait en second le SDECE (les services secrets français) de 1971 à 1976.

Jeannou Lacaze est né à Hué, au Centre Vietnam, d’un père gendarme et d’une mère sino-vietnamienne. A cinq ans, il quitte le Vietnam. A peine sorti des maquis de la Résistance, il entre à Saint-Cyr, choisit la Légion et revient en Indochine où il sera gravement blessé. Un an d’hôpital, et le voilà de retour au Vietnam. Breveté parachutiste, il est affecté au 11e Choc où il s’occupe de mener à bien certaines opérations discrètes où le règlement militaire s’accommode de bien des entorses. Puis c’est l’Algérie, où il conduit la guerre à sa façon. Il pend la tête d’une unité prestigieuse, la 2e REP, qu’il commandera au Tchad, puis de la 11e Division Parachutiste, notre unité d’intervention, qui, sous ses ordres, bataillera en Mauritanie, au Tchad, au Zaïre. Kolwezi, c’est encore lui.

Gouverneur de Paris en 1980, Giscard le nomme chef d’état-major des armées, une fonction que, à la surprise de tous, il conservera sous la présidence de François Mitterrand jusqu’en 1985, bien qu’il ait dépassé l’âge de la retraite. Conseiller très écouté sous différents ministres de la Défense, de Charles Hernu à Jean-Pierre Chevènement, il a pour charge de veiller sur nos intérêts en Afrique et au Moyen-Orient. Il abandonnera ses fonctions pour devenir député européen sur une liste d’union de l’opposition.

Que venait-il faire à Beyrouth ? Quelques jours auparavant, on avait assisté au carrousel des quarante députés de l’opposition, le torse barré de l’écharpe tricolore, venus apporter leur soutien au général Aoun et qui, mêlés à la foule fervente de civils désarmés qui entouraient le palais de Baabda, avaient peut-être empêché les canons syriens d’écraser ce qui restait du palais présidentiel et d’en finir avec le courageux petit général, devenu le symbole d’un Liban indépendant et l’ennemi numéro 1 d’Hafez el-Assad, le dictateur syrien. De quelle mission secrète « le Sphinx » avait-il été chargé auprès du général Aoun, pour autant qu’il l’ait été ? Le persuader d’abandonner Baabda, d’accepter l’élection de Hraoui par des députés qui ne représentaient plus rien et que contrôlaient les syriens ?  Difficile de le faire admettre au bouillant petit général, après que ces mêmes syriens ont assassiné le précédent président-élu, René Mouawad, à qui ils reprochaient son indépendance et de vouloir ménager Aoun ou même s’entendre avec lui. Le général Aoun voulait des garanties, la principale étant un calendrier précis d’évacuation des troupes syriennes ce qu’avaient oublié de mentionner les accords de Taëf, auxquels la communauté internationale s’est ralliée, des USA à l’URSS, de la France aux pays arabes. Le Sphinx lui promettait-il ces garanties que le Quai d’Orsay s’efforçait d’obtenir de Damas ? Le général Lacaze avait pourtant tenu à préciser qu’il venait à Beyrouth à titre personnel sans aucune intention politique, pour apporter son appui, son encouragement, à son camarade Aoun, qu’il avait connu et apprécié quand ils étaient tous deux à la tête des armées de leurs pays respectifs.

A peine débarqué, précédé des motards comme un chef d’Etat, dans la voiture officielle du Président – car Aoun se considère toujours comme tel – le général Lacaze gagna Baabda ou ce qu’il en restait : murs éventrés, plaques de béton retournées. Mais, tout autour, et cela je ne l’avais jamais vu au cours de mes nombreux séjours au Liban, une foule enthousiaste, fervente, qui campait, chantait, dansait même sous la pluie, applaudissait et brandissait des drapeaux. Que s’était-il passé pour que ces libanais, si sceptiques, lassés de tous les enjeux politiques dont ils furent les victimes, aient retrouvé un tel enthousiasme ? Est-ce parce que, le premier, le petit général avait rendu au Liban son honneur perdu en proclamant, contre toute raison et toute logique, la guerre de libération contre l’occupant syrien, en fermant les ports qui servaient à bien des trafics, dont celui de la drogue, l’héroïne venant de la Békaa, sous contrôle de l’armée syrienne, où des chars voguaient au milieu des champs de pavot ? Neuf mille kilos d’héroïne avaient été produits en 1988, qui avaient alimenté les caisses des services spéciaux syriens et des réseaux terroristes qu’ils entretenaient, le tout pour deux milliards et demi de dollars. On avait puni Aoun et, avec lui, toute la population. Trente mille obus syriens étaient tombés en une seule nuit sur le secteur chrétien : mille quarante kilomètres carrés, le dixième du Liban, qui en comptait dix mille cent soixante-dix, dont 75% étaient occupés par l’armée syrienne et 5% par les israéliens.

Loin de lui en vouloir du millier de morts qu’avait coûté sa croisade, dont beaucoup de civils, le peuple libanais s’était réveillé de sa torpeur et l’avait soutenu. Pas seulement les chrétiens, mais aussi les musulmans qui, plus que les autres, avaient souffert de cette guerre et appris à haïr l’occupant.

Le général Aoun accueille son « camarade » dans le salon qui donne aujourd’hui sur un champ de décombres.

« Dans les jours qui viennent, dit-il au général Lacaze, nous pouvons être amenés à livrer notre dernier combat. Les syriens semblent vouloir en finir. Ils ont considérablement renforcé leur étreinte. Ils étaient trente mille ; ils sont aujourd’hui au Liban près de quarante mille, ayant reçu récemment le renfort de deux brigades blindées, d’éléments importants d’artillerie lourde, canons de 240 mm, mortiers lourds de 280 mm d’une portée de 35 à 40 Km, autrement dit, ils peuvent écraser partout notre défense. Sans compter une partie importante de leurs troupes spéciales, qui constituent la garde du régime et sont censées mieux se battre que les autres. Les syriens disposent en plus de 300 tubes, sans compter les chars les plus modernes, T-62 et T-71, d’une puissante aviation alors que nous n’en avons pas et très peu de DCA.

En face de cette armée formidable, au moins par son matériel, continue le général, une armée de quarante mille hommes, sans compter les milices à la solde des syriens ou dont les chefs sont leurs otages : druzes, chiites d’Amal, palestiniens, moi je dispose seulement de six brigades, quinze mille hommes, avec un armement inférieur ».

(Plus les Forces Libanaises, les milices de Samir Geagea – entre six et huit mille hommes – auxquelles un militaire de carrière, le général Malek, a donné une bonne structure militaire et les irakiens pas mal de matériel. Mais qui risquent de poser un grave problème au général Aoun qui dut leur infliger une sévère leçon en mars de cette année pour qu’elles renoncent au contrôle des ports qui remplissaient leurs caisses et qu’elles se rangent sous sa bannière).

Quelques rafales toutes proches, une arrivée de mortier. Le téléphone sonne. Un soldat vient d’être tué, un officier blessé à la main. Une journée calme à Beyrouth.

Le général Aoun, la tête enfoncée dans les épaules, poursuit :

« Nous pouvons à la rigueur tenir quatre jours contre une attaque générale des syriens appuyée par leurs alliés. Après, nous n’aurons plus de munitions et ce sera le massacre. Tous me poussent à quitter la place, surtout les Etats-Unis. Une fonction de Premier ministre que je détiens légalement où je fus nommé par le président Amine Gemayel. Car je tiens pour nulle, après ce pauvre Mouawad, exécuté par les syriens, l’élection d’Elias Hraoui – qui se déroula dans une base syrienne avec des députés qui ne représentent plus rien – par un Parlement qui fut élu en 1972 par des électeurs dont la plupart, aujourd’hui, n’existent plus. L’accepter, entériner les accords de Taëf, serait se livrer à la bonne foi des syriens qui veulent d’abord annexer le Liban. Je veux un calendrier précis du départ des troupes syriennes, des élections libres, sous le contrôle de l’ONU comme en Namibie, afin d’élire un véritable Parlement qui, à son tour, élira un président. Alors, je partirai. Les libanais ont mis trop d’espoir en moi pour que je les déçoive. Tous les libanais, musulmans comme chrétiens, car ils sont nombreux ceux qui viennent de l’Ouest en prenant des risques pour me soutenir et se mêler à cette foule qui m’entoure, ici, à Baabda ».

Puis les deux généraux se sont retrouvés pour avoir un long entretien en tête-à-tête qui durera une heure et dont on ne saura rien.

Le général Lacaze a ensuite rencontré Samir Geagea, le chef des Forces Libanaises, qui se veut le successeur de Bachir Gemayel. Mince, chauve, subtil – trop subtil peut-être – avec sa belle et jeune compagne, ils font penser à un couple de lévriers, rapides, dangereux et infidèles. Samir Geagea affirme qu’il combattra au côté du général Aoun, jusqu’au bout, pour défendre le réduit chrétien contre toute infiltration étrangère. Mais qu’il reste favorable aux accords de Taëf, lesquels n’engagent à rien, car personne n’en veut, aussi bien les chrétiens que les druzes ou les chiites. Au moins pendant que l’on négociera – une négociation peut durer très longtemps – on évitera le massacre. Mais, pour cela, il faut qu’Aoun quitte le palais de Baabda, symbole de la légitimité libanaise, et laisse s’installer un président maronite, élu par ce qui demeure une légalité, si contestable soit-elle.

Samir Geagea a, certes, la tête politique, mais le général Aoun a perturbé le jeu des conventions politiques libanaises. Dans cet Orient compliqué dont parlait De Gaulle, il a amené des idées simples, évidentes, auxquelles tous se rallient aujourd’hui, même quand ils se taisent, comme les musulmans :

-La Syrie, puissance étrangère, occupe indûment le sol national. Elle doit en être chassée que ce soit par les armes, la négociation ou une action internationale.

-Le confessionnalisme, avec ses clans, ses féodaux, ses milices, ses bandes, source de tous les crimes, de tous les trafics, doit être rejeté car le peuple le souhaite. Il veut un Etat moderne, avec ses lois et ses institutions démocratiques.

Le soir, nous sommes montés à Souk el-Gharb, le verrou qui, dans les montagnes, défend Beyrouth et le réduit chrétien. Ce fut là que s’illustra, en 1982, le général Aoun, qui commandait la 8e brigade.

Dans le sous-sol d’un hôtel dévasté, le PC de la 2e brigade. Des cartes aux murs, un poêle à essence, un fauteuil de sénateur américain hérité de l’hôtel qu’occupe le général Hakmé, responsable du secteur.

« Nous sommes défavorisés par le terrain, très accidenté, dit-il, et par l’étirement de nos lignes face à un ennemi dix fois supérieur. Nous sommes, certes, solidement retranchés et nous pouvons résister, tant que nous n’aurons pas affaire à une attaque massive de l’armée syrienne, mais seulement à des milices druzes ou palestiniennes. Les syriens alignent, en face de nous, des canons de 130, en tir direct, sans abri, contre lesquels nous ne pouvons rien. Mais si nous perdons Souk el-Gharb, Baabda sera sous le tir ennemi et Aoun n’aura plus qu’à mourir. Aussi tiendrons-nous ».

Rafales, explosions de mortier. Le téléphone sonne. Un lieutenant vient d’être tué. Chrétien, musulman ? Seulement un officier libanais.

Quand je retournerai, le lendemain matin, à Souk el-Gharb, dans un observatoire à cent mètres des syriens, ce sera un lieutenant sunnite qui m’escortera. La position est entièrement sous le feu ennemi et il suffit de montrer le bout de son nez pour déclencher le tir d’un « sniper ».

Le général Lacaze est revenu à Paris. A qui le Sphinx a-t-il rendu compte de son entrevue s’il avait à le faire ? Qu’a-t-il dit ou promis au général Aoun ? Lui a-t-il conseillé de tenir aussi longtemps qu’il le pourrait pour conforter son image de sauveur de la patrie ? Tout change si vite dans un monde qui veut la paix et refuse les aventures militaires à la syrienne. Ou de se retirer lorsqu’il aurait obtenu certaines garanties pour le Liban et pour lui-même une sortie honorable.

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