Le Liban peut-il échapper à l’engrenage de la violence ?

Le Liban peut-il échapper à l’engrenage de la violence ?

Une foule considérable a assisté ce dimanche matin aux obsèques de Mohamed Chatah, l’ancien ministre tué vendredi dans un attentat à Beyrouth. Une foule accusatrice et en colère, qui illustre un peu plus la profonde division du Liban, un pays aspiré dans l’engrenage de la violence, victime collatérale et impuissante de la guerre civile en Syrie voisine.

Dans ce contexte tendu, François Hollande en visite en Arabie saoudite a annoncé dimanche que Ryad allait donner 3 milliards de dollars à l’armée libanaise, notoirement sous-équipée, pour acheter des armes … françaises.

Mohamed Chatah, un sunnite modéré, proche de l’ancien Premier ministre libanais Saad Hariri, membre de l’alliance du « 14 mars » opposée au régime syrien de Bachar el-Assad et à son allié libanais, le Hezbollah, est mort dans un attentat qui ressemble à tous ceux qui ont endeuillé le Liban ces dernières années : une bombe au passage de sa voiture, tuant aussi six autres personnes, des passants en plein centre-ville.

Sara Assaf, une militante du « 14 mars », a tweeté la photo de la tombe de Mohamed Chatah à côté de celle de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre assassiné en 2005, juste avant la mise en terre du nouveau « martyr », avec ce commentaire désabusé :

« C’est ce que nous savons faire de mieux. »

Vivre avec la menace

Les Libanais vivent en effet avec cette menace des attentats qui ont réveillé les vieux réflexes de la longue guerre civile (1975-1990) que l’on croyait oubliés.

Regardez cette vidéo, l’explosion de vendredi survient pendant un direct télévisé, non loin des studios de Future TV : le visage de l’invité comme de la journaliste se fige et l’inquiétude les gagne. Qui est visé ? Qui est mort ?

LE MOMENT DE L’ATTENTAT DE BEYROUTH SUR FUTURE TV SAMEDI 28 DÉCEMBRE 2013

La liste est longue, en effet, des victimes des attentats ciblés au Liban depuis 2005 :

  • 14 février 2005, l’ancien premier ministre Rafic Hariri est tué dans un attentat à la bombe au passage de sa voiture à Beyrouth ;
  • 2 juin 2005, le journaliste Samir Kassir, qui s’était engagé contre la présence syrienne au Liban, est tué dans un attentat à la voiture piégée ;
  • 21 juin 2005, Georges Haoui, ancien chef du Parti communiste libanais, est tué dans l’explosion de sa voiture près de chez lui ;
  • 12 décembre 2005, Gebrane Tueni, patron du quotidien An-Nahar et héritier d’une dynastie politique, est assassiné dans la banlieue de Beyrouth ;
  • 21 novembre 2006, Pierre Gemayel, ministre et fils de l’ancien Président libanais Amine Gemayel et neveu d’un autre Président, Béchir Gemayel, lui-même assassiné en 1982, est tué dans un attentat ;
  • 19 septembre 2007, Antoine Ghanem, député phalangiste (chrétien), est tué dans un attentat ;
  • 25 janvier 2008, Wissam Eid, haut responsable de la police libanaise, chargé des enquêtes sur les attentats politiques des années précédentes, est tué dans un attentat à la voiture piégée ;
  • 19 octobre 2012, Wissam al-Hassan, ancien responsable de la sécurité, proche de Rafic Hariri, est tué dans un attentat à la voiture piégée.

Attentats dans chaque camp

Les restes de voiture après l’attentat du 27 décembre 2013 à Beyrouth (STR / AFP)

En 2013, avec l’aggravation de la guerre en Syrie, et l’implication ouverte du Hezbollah libanais dans les combats aux côtés du régime Assad, les attentats au Liban se sont multipliés : ils visent toutes les communautés et signalent l’entrée en lice, dans cette guerre des voitures piégées, de radicaux sunnites plus ou moins liés à Al Qaeda, face aux radicaux chiites.

Parmi les plus sanglants :

  • le 15 août, une voiture piégée a fait 27 morts et plus de 300 blessés dans la banlieue sud de Beyrouth, le fief du Hezbollah, revendiqué par un groupe extrémiste sunnite jusque-là inconnu ;
  • une semaine plus tard, le 23 août, deux voitures piégées explosaient devant une mosquée sunnite à Tripoli, la grande ville du nord du Liban, faisant 42 morts et 500 blessés ;
  • le 19 novembre, un attentat a fait 23 morts, dont un diplomate iranien, et 146 blessés, devant l’ambassade d’Iran à Beyrouth.

L’attentat contre Mohamed Chatah, le 26 décembre, est d’une autre nature, en visant personnellement un des dirigeants du courant anti-syrien au Liban, faisant craindre une nouvelle série de meurtres ciblés. Pour cette raison, Saad Hariri, le fils de Rafic Hariri et chef de file du « 14 mars », vit à l’étranger, entre Paris et Ryad, depuis bientôt deux ans.

Mohamed Chatah était un modéré, et beaucoup voient dans son assassinat une tentative de radicaliser les positions et de pousser le pays au pire.

Une lettre à l’Iran

A la veille de sa mort, Mohamed Chatah avait écrit une lettre ouverte au nouveau président iranien, Hassan Rohani, dont le site du Wall Street Journal publie latraduction anglaise. Il écrivait :

« Je prends la décision inhabituelle de m’adresser à vous ainsi qu’à d’autres dirigeants régionaux ou globaux car c’est une période exceptionnellement dangereuse pour notre pays. Non seulement la sécurité intérieure et extérieure du Liban est-elle menacée, mais l’unité même de notre pays est en danger. C’est notre devoir de faire tout ce qui est possible pour protéger notre nation contre ces périls.

Et, aujourd’hui, plus que jamais, les choix faits par la République islamique d’Iran joueront un rôle important our déterminer notre succès ou notre échec. C’est pour cette raison que je vous écris, en tant que président de la République islamique d’Iran ».

Ce document important et explicite, vise évidemment les liens étroits, depuis plus de quinze ans, entre Téhéran et le Hezbollah, ce mouvement né de la résistance face à Israël dans le sud du Liban, et qui s’est progressivement transformé en bras armée de l’Iran et du chiisme dans la région, surtout avec l’engagement de ses hommes pour sauver le régime syrien cette année.

Le dernier tweet de Mohamed Chatah avant sa mort visait justement le Hezbollah :

« Le Hezbollah fait pression pour obtenir des prérogatives en matière de sécurité et de politique étrangère, semblables à celles exercées par le régime syrien pendant quinze ans [jusqu’en 2005, ndlr] ».

L’hypothèque Hezbollah

Funérailles à Saïda (Liban) d’un combattant du Hezbollah mort en Syrie, le 9 décembre 2013 (MAHMOUD ZAYYAT / AFP)

Le contexte n’est pas anodin : dans moins de trois semaines, s’ouvre à La Haye, devant le Tribunal Spécial pour le Liban (TSL), le procès des assassins présumés de Rafic Hariri en 2005. Il n’y aura personne sur le banc des accusés, car l’Etat libanais n’a pas pu ou voulu livrer les cinq inculpés identifiés, membres justement du Hezbollah.

Ce procès est controversé y compris parmi les partisans de l’ancien Premier ministre assassiné, en raison de la méthode suivie depuis plusieurs années par les enquêteurs du TSL créé par le Conseil de sécurité de l’ONU. Ils ont d’abord mis en cause Damas, puis se sont rétractés, avant de s’en prendre au Hezbollah en tant que tel et finalement à cinq individus « liés » au mouvement armé chiite.

Même sans accusés présents, ce procès crée une vive tension au pire moment, alors que les combats s’aggravent en Syrie sans que l’un des désormais nombreux camps en présence ne soit en mesure de l’emporter, et alors que se préparent les négociations de Genève, enjeu de manoeuvres de coulisse tous azimuts.

Le Hezbollah reste aujourd’hui au centre du jeu libanais – sa milice est mieux équipée et plus entrainée que l’armée libanaise, d’où l’annonce franco-saoudienne de dimanche – et régional (les échanges de tirs de roquettes entre le Liban et Israël dimanche matin sont-ils une diversion pour les événements de Beyrouth ?).

Le Liban est en effet paralysé par les conséquences de l’engagement de la milice chiite en Syrie. Les élections législatives n’ont pu se tenir à temps, aucun gouvernement n’a pu être formé depuis huit mois, et l’élection présidentielle de 2014 semble bien difficile à envisager.

Tripoli sur la « ligne de front »

Symbole de la violence qui guette : Tripoli, dans le nord du Liban, non loin de la frontière syrienne, une ville à 80% sunnite mais avec 11% d’Alaouites proches de ceux de Syrie, devenue véritablement une ville du « front » global sunnites-alaouites/chiites qui domine aujourd’hui la région. Les morts se comptent par dizaines, sinon par centaines, et chaque camp s’arme.

Ce documentaire diffusé début décembre par l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch est éloquent. Il montre la prolifération des armes, le repli communautaire, le désir de protéger – et de venger – les « siens ». Tous les ingrédients de la guerre civile par laquelle le Liban est déjà passé, a déjà « donné ».

LA SITUATION À TRIPOLI, VUE PAR HUMAN RIGHTS WATCH

HRW déclarait le 20 décembre :

« Les tensions sectaires entre le quartier alaouite de Jabal Mohsen et les quartiers sunnites voisins ont conduit à une hausse du nombre d’attaques visant les alaouites dans la ville de Tripoli, dans le nord du Liban. La réponse des autorités libanaises est restée faible alors même que le conflit en Syrie a sérieusement aggravé les tensions dans cette ville. »

Joe Stork, chercheur de Human Rights Watch, concluait :

« Il n’y a pas de solution miracle à la violence endémique à Tripoli ou à la résolution de plusieurs décennies de griefs, mais s’attaquer au problème de l’impunité des hommes armés est absolument essentiel. Les autorités libanaises devraient renforcer la sécurité à court terme, tout en développant des processus de réconciliation pour parvenir à des solutions durables à la violence à Tripoli. »

Depuis, la ville a été placée sous le contrôle de l’armée libanaise, mais beaucoup doutent de sa capacité à se faire respecter si les deux camps décident d’en découdre.

Le Grand Mufti de Tripoli, le Dr Malek Chaar (Pierre Haski/Rue89)

Lors d’une conférence au Sénat, à Paris, il y a dix jours (que j’animais), le Grand Mufti sunnite de Tripoli, Cheikh Malek Chaar, s’est voulu rassurant, niant une opposition communautaire et blâmant les violences sur le conflit « importé ». Mais cet optimisme résiste mal à l’aggravation sur le terrain, le Mufti lui-même étant contraint de passer une bonne partie de l’année en exil.

Impuissance générale

Le sentiment d’impuissance domine dès qu’on évoque cet engrenage infernal au Liban, pays qui, depuis des lustres, est un terrain d’affrontement régional et global par procuration.

Impuissants les Libanais ? Les différentes factions libanaises ont beau jeu de rejeter la responsabilité exclusive de leurs maux sur les acteurs étrangers, certes influents et malveillants, mais qui ne contrôlent pas tout. Les partis libanais, claniques, féodaux, défendant des intérêts parfois douteux, ont aussi leur part de responsabilité non assumée. Et semblent incapables du sursaut national dont leur pays a tant besoin.

Restent effectivement les acteurs étrangers : la Syrie, Israël, l’Iran, l’Arabie saoudite, les Etats-Unis, la France, la Russie…

Ils ont entre leurs mains certaines des clés pour déclencher ou empêcher l’apocalypse libanaise, comme le montre très bien la lettre ouverte de Mohamed Chatah à Hassan Rohani.

Mais pour des raisons stratégiques, tactiques, opportunistes, ou simplement de lâcheté, d’indifférence ou d’incompétence, ils ne les utiliseront pas. Le pire est donc à craindre au pays du cèdre, béni des Dieux mais sans doute trop.

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