L’assassinat de François el-Hage, un message à Michel Sleiman? La Grande Muette orpheline (L’Hebdo Magazine du 14 décembre 2007)

Le général de brigade BEM françois el-Hage, directeur des opérations de l’armée libanaise, ainsi que son garde du corps ont été assassinés, mercredi matin, à Baabda, dans un attentat à la voiture piégée. Le meurtre de l’un des prétendants à la succession de Michel Sleiman au commandement de l’armée, au cas où ce dernier serait élu président, plonge le pays dans l’inconnu.

 

Depuis la victoire éclatante qu’il a enregistrée sur le terrain dans le camp palestinien de Nahr el-Bared et les éventuels remaniements au sein de l’armée que produirait l’accession au pouvoir de Michel Sleiman, le général François el-Hage a pris des dispositions pour alléger son emploi du temps et réduire au possible ses déplacements. Le général el-Hage avait l’habitude de quitter son domicile, situé à Sabnieh qui jouxte la commune de Baabda, aux environs de huit heures pour se rendre à son bureau au ministère de la Défense. Mais, ce mercredi matin, il aurait reçu un coup de téléphone qui l’a conduit à partir une heure plus tôt. Peu avant sept heures, il embarque, donc, dans sa voiture, une GMC Envoy noire, en compagnie de son chauffeur personnel, Khaïrallah Hadwane. Quelques minutes plus tard, sur la route principale de Baabda, en face du siège du conseil municipal, la voiture est soufflée par une explosion ressentie des environs de Hazmié jusqu’à Hadath et dans les faubourgs de Beyrouth situés en contrebas, qui emportera les deux passagers, à un moment de la journée où les autocars et les habitants du quartier se rendaient dans les écoles et au travail. Il était 7h06, ce mercredi, et l’échéance présidentielle, qui piétine plus que jamais, passe de manière tragique de la virulence politique à la violence meurtrière qui frappe directement les rangs de l’armée libanaise. Tout Beyrouth aperçoit au loin une large colonne de fumée noire qui laissait présager un carnage. Sur place, la scène est effroyable et rappelle, dans ses dégâts, le dernier attentat qui a causé la mort d’Antoine Ghanem, à Sinn el-Fil, et dans la configuration géographique de la scène du crime l’attaque de Aïn-Alaq. Dans un rayon de plusieurs dizaines de mètres, les vitres ont volé en éclats, causant ainsi la plupart des légères blessures dont ont été victimes les passants coupables d’avoir été là, au mauvais moment. En se rapprochant de l’épicentre de l’explosion, les dégâts deviennent beaucoup plus importants. A partir du rond-point de circulation jusqu’au début de la montée à 10 mètres de la municipalité de Baabda, le souffle de la déflagration a lézardé les murs, les cadres de porte et de fenêtre ont été défoncés et les impacts de projectiles en tous genres sont visibles sur la chaussée où se mêlent débris de verres et morceaux de tôle et de fer calcinés.

 

Le corps projeté à 100 mètres

 

Sur la voie à double sens, six carcasses de véhicules jonchent le sol, quatre d’entre elles sont complètement calcinées dont la Jeep Envoy de François el-Hage et les deux autres voitures, une Coccinelle blanche ainsi qu’une BMW bleue, sont complètement défoncées. En contrebas, dans un ravin, la présence d’une septième carcasse d’une Mercedes et le cratère de deux mètres de longueur sur un mètre de profondeur témoignent de la force du souffle de l’explosion.

Le corps démantibulé de François el-Hage a été retrouvé à près de 100 mètres de sa voiture, à quelques mètres du corps de son chauffeur et du corps d’une troisième personne. Plusieurs blessés, plus ou moins légers, souffrant souvent d’égratignures et de griffures, sont à dénombrer en raison de l’explosion des vitres. Les ambulanciers de la Croix-Rouge, assistés des services du ministère de la Santé, ont réparti les blessés nécessitant une hospitalisation dans les établissements avoisinants de l’hôpital gouvernemental de Baabda et de l’hôpital du Sacré-Coeur. Le corps du général el-Hage ainsi que celui de son chauffeur ont été transportés dans les locaux de l’Hôpital militaire.

Quelques minutes après l’explosion, les soldats étaient déjà sur les lieux, en même temps que la Croix-Rouge libanaise, suivis une vingtaine de minutes plus tard par la Défense Civile, les services de renseignements de l’armée et des FSI. Après avoir quadrillé le périmètre de sécurité en évacuant les locataires des immeubles, l’enquête a pu débuter sous le regard inquiet des habitants et de la foule curieuse de badauds qui s’interrogeaient à longueur de temps sur l’identité de la personne visée par l’explosion. Les conclusions de leurs premières investigations amènent à penser que l’attentat a été causé par un véhicule annexe, un mode opératoire qui rappelle l’attentat qui a dernièrement coûté la vie à Antoine Ghanem. Les analyses balistiques préliminaires sur les lieux de l’attentat portent à croire que les explosifs ont été entreposés dans une BMW 320 garée sur la chaussée sur la voie opposée, qui a explosé au passage de la GMC noire du général. Les informations qui ont filtré des services de sécurité évaluent à 35 kg la masse de la charge explosive qui, selon toute vraisemblance, a été actionnée à distance. Se déroulant en présence du commissaire du gouvernement rattaché au Tribunal Militaire, le juge Jean Fahd, du procureur général de la République, Saïd Mirza, et du juge Rachid Mezher, les travaux de la police scientifique, à la recherche de la nature et la composition de l’explosif, sont compliqués par le fait que l’explosion a causé la rupture d’une canalisation d’eau qui s’est probablement mélangée au catalyseur explosif. A 11 heures, la famille du général défunt se rendait à l’église mar Abda pour recevoir les condoléances.

 

Voix discordante

 

Face à la symbolique catastrophique de cet assassinat qui a ôté  la vie au probable successeur de Michel Sleiman à la tête de l’armée, deux scénarios diamétralement opposés s’entrechoquent comme pour pointer le véritable risque que pose l’incapacité des services de sécurité et des personnes en responsabilité à protéger, ne serait-ce que l’un de ses membres. Des membres des forces du 14 mars se sont empressés d’accuser la Syrie de cet assassinat et d’appeler, comme l’a fait Bernard Kouchner, à élire au plus vite Michel Sleiman à la présidence de la République. Mais la voix discordante de Walid Joumblatt qui appelle l’opposition à dialoguer et à régler cette crise interminable reflète la position que tient l’opposition. Pour contenir ce flot d’accusations et de polémiques, l’armée libanaise a très rapidement demandé aux politiciens de faire preuve de responsabilité et de retenue. Lors d’un point de presse, le général Michel Aoun, visiblement ému et choqué par cet assassinat, a demandé aux loyalistes de cesser d’accuser telle ou telle partie et s’est demandé si ce pouvoir peut, un jour, élucider l’un des innombrables attentats qui frappent la société libanaise depuis deux ans, tout en affirmant que la Syrie est déterminée à amener au pouvoir le candidat de la majorité à la présidence. Le général à la retraite, Walid Sukkarié, a directement accusé les Forces Libanaises de cet assassinat. Le député FL Antoine Zahra a demandé au parquet d’engager des poursuites judiciaires contre lui pour diffamation.

C’est la première fois qu’un aussi haut gradé est visé par le terrorisme qui secoue le pays depuis l’assassinat, en février 2005, de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Les seize attentats qui ont eu lieu depuis cette date ont, en effet, visé des cibles civiles et des personnalités politiques. Le dernier en date était le député Antoine Ghanem, assassiné le 19 septembre. Dans la crise aiguë que traverse le Liban depuis 2005, l’armée est la seule institution officielle ayant sauvegardé son unité et à s’être tenue à distance des conflits qui minent la classe politique. Mercredi, l’un de ses fers de lance a été directement pris pour cible.

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